par Xavier Mével – L’un des privilèges des peintres officiels de la Marine est de pouvoir embarquer sur ses bâtiments. Jean-Pierre Arcile (CM 242) ne s’en prive pas. En 2016, il a notamment mis son sac à bord de la frégate de surveillance Nivôse lors d’une de ses missions aux Terres australes et antarctiques françaises.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

C’était en 2012, quand l’état-major de la Marine siégeait encore rue Royale, à deux pas de l’Obélisque. Dans les salons de l’Hôtel de la Marine, Jean-Pierre Arcile n’en menait pas large. Avec la céramiste Sylvie du Plessis et le peintre Yong-Man Kwon, il venait recevoir son insigne tout neuf de peintre officiel de la Marine (POM). Les trois impétrants étaient quasiment les seuls pékins de l’assemblée. Car outre ce trio d’artistes, une quarantaine d’officiers de marine – des vrais, avec des galons sur leurs épaulettes – recevaient eux aussi une médaille des mains du chef d’état-major. La solennité du lieu, la pompe militaire sous les ors de la République avaient de quoi impressionner l’aquarelliste de l’île aux Moines, qui s’était toujours considéré comme un illustrateur plus que comme un véritable peintre. Dame ! le tableau qu’il avait exposé au Salon de la Marine, sésame de sa nomination, était sa première peinture à l’huile. Oui, il l’avoue sans ambages : « C’était un moment assez fort ».

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Jean-Pierre Arcile « crobardant » sur le pont de la frégate de défense aérienne Chevalier-Paul, lors d’une sortie d’entraînement en Méditerranée, en juin 2014. © Marine nationale

Pour autant, il serait exagéré de dire qu’il rêvait depuis toujours d’entrer dans ce cénacle. « Pour moi, c’était une référence intouchable. J’avais en tête des gens comme Marin-Marie, Brenet, Chapelet… Je ne m’imaginais pas prétendre à ce niveau. Mais j’ai toujours dessiné la mer, beaucoup de mes clients sont des marins professionnels et ce sont eux qui m’ont poussé à postuler. » Dans les années quatre-vingt-dix, Jean-Pierre tente à deux reprises d’accéder au Salon de la Marine, exposition bisannuelle présentant les œuvres récentes des pom et celles de quelques artistes triés sur le volet aspirant à le devenir. Jean-Pierre n’aura pas cette chance. Il laisse tomber… provisoirement. Au printemps 2011, l’illustrateur est invité au festival Livre & mer de Concarneau et y rencontre un officier du sérail, qui lui donne quelques bons conseils pour retenir l’attention du jury : « Évitez l’aquarelle, car les aquarellistes sont nombreux à postuler ; faites plutôt une huile sur toile, et en grand format. Et puis, exposez à Paris pour vous faire connaître. Le jury est sensible à la notoriété des postulants. » C’est ainsi que l’illustrateur peint sa première toile d’après un dessin aquarellé pour la proposer au Salon de la Marine. C’est sa première huile, mais, bingo ! elle lui ouvre la porte du club envié des peintres officiels de la Marine.

Le corps des peintres officiels de la Marine

Si le statut des peintres de la Marine a moins de deux cents ans, le fait d’embarquer des artistes à bord de navires remonte à plus de trois siècles. Les bâtiments de guerre ou d’exploration ont toujours eu besoin de peintres pour représenter les batailles navales ou les nouvelles contrées dont les autochtones et leurs bateaux, les paysages, la faune et la flore étaient inconnus. La peinture officielle de Marine a également précédé la constitution d’un corps d’artistes proprement dit. Ainsi, Joseph Vernet (1714-1789) a-t-il le titre de « peintre de la Marine du roi ». En 1753, Louis XV lui commande vingt-quatre vues des ports de France, dont une quinzaine seront effectivement réalisées. Jean-François Hue (1751-1823) prendra le relais en 1791, à la demande de l’Assemblée constituante. D’autres suivront, comme Louis Gar-neray (1783-1857) qui porte le titre de « peintre du grand amiral de France ».

En 1830, la Monarchie de juillet établit les bases d’un statut pour ces artistes en décrétant les deux peintres Louis-Philippe Crépin (1792-1851) et Théodore Gudin (1802-1880) « attachés au ministère de la Marine ». Leur inscription à l’annuaire de la Marine marque l’origine d’un corps spécifique dont il n’existe pas d’autre exemple au monde. Au XXe siècle, le nombre de ces artistes ne cesse de croître. Ils sont quatre – dont Léon Morel-Fatio (1810-1871) – en 1860, trente-deux en 1900. L’année suivante, un arrêté en limite le nombre à vingt, mais ce quota ne sera jamais respecté.

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Vingt-sept des quarante-trois artistes appartenant actuellement au corps des peintres officiels de la Marine, dans les salons de l’Hôtel de la Marine lors d’une cérémonie de remise de médailles. Jean-Pierre Arcile se trouve au dernier rang. ©Marine nationale/Éric Cadiou

Il faut attendre le 10 avril 1920 pour que soit réellement encadré le titre de « peintre du département de la Marine ». Quatre ans plus tard, un nouveau décret précise que ce titre est accordé pour cinq ans renouvelables et que le nombre de titulaires est limité à quarante. En 1941, la période renouvelable n’est plus que de trois ans et le nombre de titulaires divisé par deux. C’est aussi cette année-là qu’est créé le Salon de la Marine. L’année suivante, un décret institue l’« honorariat », accordé aux titulaires sexagénaires après douze ans dans le corps. En 1953, les peintres « honoraires » sont désormais appelés « titulaires » et tous les artistes agréés sont autorisés à faire suivre leur signature d’une ancre de marine.

Le statut actuel des peintres officiels de la Marine (POM) date du 2 avril 1981. Depuis 2015, leur autorité de tutelle est le Centre d’études stratégiques de la Marine. Le corps dépend du Service historique de la Défense, département Marine. Il comprend deux catégories : les peintres agréés, qui ont rang de lieutenant de vaisseau, et les peintres titulaires, qui ont rang de capitaine de corvette. Les premiers sont nommés pour trois ans renouvelables trois fois, et leur nombre est limité à vingt. Les seconds sont titularisés après neuf ans d’agrément et leur nombre est illimité.

Les POM sont autorisés à porter un uniforme d’officier de Marine, mais sans galons, car ils ne sont pas militaires. Ils ne perçoivent aucun traitement et ne bénéficient d’aucune promesse de commande. Les seuls privilèges qui leur sont accordés sont la possibilité d’embarquer sur les navires de guerre et le droit d’ajouter une ancre de marine à leur signature. L’unique contrainte qui leur est imposée est de présenter une œuvre récente à chaque Salon de la Marine, exposition bisannuelle présentée au musée de la Marine, regroupant la production des POM et celle d’autres marinistes, dont plusieurs candidats au statut.

Les artistes postulants – peintres, aquarellistes, dessinateurs, sculpteurs, graveurs, photographes ou cinéastes – doivent présenter un dossier de candidature au jury du Salon. Ce dernier est composé de quinze membres, nommés par le chef d’état-major de la Marine, représentant la Marine nationale, la marine marchande, les Affaires maritimes et le ministère de la Culture. Les candidats retenus doivent présenter une œuvre en grand format au Salon et le jury élira parmi eux les impétrants, leur nombre dépendant notamment des places laissées vacantes par ceux des vingt peintres agréés devenus titulaires. Ce choix est ensuite soumis au chef d’état-major de la Marine et confirmé par le ministre de la Défense.

On compte aujourd’hui quarante-trois POM, dont un cinéaste, un sculpteur, une céramiste, trois photographes et trente-neuf peintres. Avec seulement cinq femmes à bord, la parité a encore des progrès à faire.

Quant à l’Association des peintres de la Marine, elle a été créée à leur initiative pour servir d’interface avec la Marine, renforcer les liens au sein du corps et valoriser le travail de chacun en organisant des manifestations communes. Nul n’est tenu d’y adhérer, mais aujourd’hui tous les POM en font partie.

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Devoirs et privilèges des peintres officiels

Les quelques devoirs attachés à ce statut ne lui pèsent guère. Présenter une œuvre récente à chaque Salon de la Marine, c’est son métier. Porter un uniforme en certaines occasions, rien de plus facile pour cet ancien engagé qui, jeune homme, a servi trois ans dans la Marine. D’ailleurs, cette dernière est assez tolérante à l’égard de ses artistes ; il en est même un ou deux que personne n’a jamais vu en tenue militaire.

En revanche, les avantages de la fonction sont nombreux. Il n’est pas douteux que la petite ancre crochée à la signature du « maître » donne un petit coup de pouce à sa cote. « Dans mon cas, précise Jean-Pierre, cela compte peu car ce sont les galeries et les salles de vente qui fixent cette cote, et je n’ai jamais travaillé avec elles. » Par ailleurs, grâce à l’Association des peintres officiels de la Marine (ADPOM) qui les réunit tous en diverses circonstances, les POM participent à des manifestations communes – comme les séjours en résidence – où leurs travaux respectifs se voient valorisés. Ils forment ainsi une sorte une confrérie. Mais parmi ces privilèges, le plus décisif aux yeux de Jean-Pierre est sans conteste la possibilité d’embarquer.

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Changement de manche lors d’un ravitaillement à la mer opéré par le Var, en décembre 2014. © Jean-Pierre Arcile

Une évidence, car à l’origine, la Marine a créé le corps des POM pour disposer d’une main-d’œuvre artistique susceptible de décorer les bureaux de ses bases et les emménagements de ses navires, mais aussi pour enrichir la communication de ses missions. Aujourd’hui, la décoration n’est plus une priorité et les commandes de tableaux sont rares – rigueur budgétaire oblige. En revanche, la Marine a toujours besoin de communiquer et l’image joue en ce domaine un rôle de premier plan. C’est pourquoi, deux fois par an, les pom reçoivent une liste de propositions d’embarquements. Le peintre peut aussi « devancer l’appel » en sollicitant la Marine ou en contactant directement un commandant de sa connaissance. Mais les candidats au voyage étant rares, il arrive que la Marine recoure à des artistes « civils ». Il est vrai que les conditions ne sont plus aussi avantageuses que par le passé. Voici une vingtaine d’années, la flotte était plus nombreuse, les missions de représentation plus fréquentes et les POM défrayés de toutes leurs dépenses. Aujourd’hui, pour « officiel » qu’il soit, le peintre doit rejoindre le navire et rentrer chez lui à ses frais, seul son hébergement à bord étant pris en charge. Quand le bâtiment est aux antipodes et que sa mission dure plusieurs mois, cela peut poser problème. D’autant qu’au retour, faute de commande, l’artiste doit rentabiliser lui-même son investissement en se débrouillant pour vendre sa production et les publications qui en sont issues.

La chambre de l’amiral et la table du commandant

La première année, Jean-Pierre se contente d’embarquer… à terre. Il séjourne au Centre d’instruction naval de Saint-Mandrier, puis à la Base d’aéronautique navale d’Hyères, et enfin au sémaphore de la pointe du Raz, en vue d’une exposition associant une quinzaine de peintres et autant d’établissements. Ces trois séjours sont pour le POM frais émoulu la première approche d’un monde militaire où il doit trouver ses marques. Mais il ne saurait se contenter de cet avant-goût, et saisit dès que possible les offres d’embarquement qui se présentent.

En septembre 2013, il embarque six jours sur la frégate anti-sous-marine La Motte-Picquet. Départ de Brest à destination de Saint-Malo où la frégate est ouverte au public lors des Journées du patrimoine. L’occasion aussi d’assister à quelques exercices, dont une prise de remorque avec l’Abeille Liberté au large du Cotentin. L’année suivante c’est le bâtiment de commandement et de ravitaillement Var qui l’accueille pendant un mois en Méditerranée. Il participe aussi à une sortie d’entraînement de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul. En 2015, il embarque à la Réunion sur le bâtiment de transport léger La Grandière, qui effectue sa dernière tournée de ravitaillement des îles Éparses avant sa sortie de flotte. Enfin, un an plus tard, il retourne dans l’océan Indien pour participer à une mission de la frégate de surveillance Nivôse aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) qui regroupent cinq districts : Terre-Adélie, Kerguelen, Crozet, îles Saint-Paul et Amsterdam et îles Éparses.

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La passerelle du Chevalier Paul. © Jean-Pierre Arcile

De toutes ces missions, Jean-Pierre retient d’abord l’accueil chaleureux réservé à celui qu’à bord les marins appellent traditionnellement « maître », ou « Monsieur le peintre », voire « Monsieur le POM ». Celui-ci se voit généralement attribuer la plus belle cabine du bord, la « chambre de l’amiral ». Mais le confort varie en fonction des navires et du nombre de passagers accueillis. Sur le La Grandière, comme sur le Nivôse, navires respectivement âgés de vingt-cinq et trente ans, la place était comptée et le peintre a dû partager sa cabine avec un autre invité. Un médecin de l’armée de terre sur le premier ; un aumônier, également de l’armée de terre, sur le second. C’était un peu exigu, le carnet à dessin sur une moitié de bureau, le bréviaire sur l’autre. Le prêtre a même demandé à son compagnon de chambrée l’autorisation d’y célébrer sa messe quotidienne, le rassurant sur le petit nombre de fidèles qu’il espérait réunir. Pour travailler dans de meilleures conditions, l’artiste a dû installer son atelier ailleurs. Le médecin du bord lui a proposé la chambre des alités, dans l’infirmerie ; il y a couché sa planche sur un lit vacant et l’a calée avec une bonbonne d’oxygène…

Le POM est reçu par le commandant, qui le présente à son état-major et le confie au commissaire. À bord, il n’a d’autre obligation que celle de se plier au rythme et aux exercices imposés à tous. Il est libre de circuler partout pour dessiner ou s’imprégner de la vie du navire. Il n’a de compte à rendre à personne. Il mange à la table du commandant, mais ce n’est pas une obligation. Pour un civil, qui plus est un artiste indépendant, le protocole de la vie militaire, la discipline nécessitent un certain apprentissage. « Je sais que c’est à moi de m’adapter au bateau et pas l’inverse, remarque Jean-Pierre. Par exemple, j’ai du mal à vouvoyer longtemps des gens avec qui je mange tous les jours. Il faut parfois s’y faire. »

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Le bâtiment de transport léger La Grandière aux îles Éparses, en octobre 2015. © Jean-Pierre Arcile

Considéré par l’équipage comme l’invité du commandant, le POM est respecté comme tel et il lui incombe de briser la glace. Pour ce faire, Jean-Pierre multiplie les initiatives. Dans cet univers très cloisonné, il s’efforce de fréquenter tous les carrés, celui de l’état-major comme ceux des officiers, des mariniers et de l’équipage. « J’ai remarqué, s’amuse-t-il, que plus on descend dans la hiérarchie, plus les tables sont débridées. » Il se fait aussi un devoir d’exposer chaque jour, fût-ce dans une coursive, les photos et dessins du jour, documents dont il alimente également le réseau numérique du bord. À bord du Nivôse, bien qu’il ne soit pas pédagogue pour deux sous, il donnera même des cours d’initiation au dessin. Il est vrai qu’en deux mois et demi de navigation sur ce navire, bien des barrières ont eu le temps de tomber.

La frégate Nivôse aux Terres australes

Le 7 novembre 2016, Jean-Pierre pose son sac à bord de la frégate accostée à la base navale de Port-des-Galets, à la Réunion. Le Nivôse assure la police des pêches dans les zones économiques exclusives (ZEE) des taaf, ainsi qu’une assistance médicale et matérielle aux huit palangriers français autorisés à y travailler. Enfin, la frégate participe au soutien logistique des trois bases scientifiques de Crozet, Kerguelen et Amsterdam. Elle effectue chaque année deux ou trois missions de cette nature. Celle à laquelle va participer Jean-Pierre est en outre épicée par deux événements exceptionnels : un rendez-vous programmé avec les têtes de course du Vendée globe et la reconnaissance d’un îlot émergeant dans le golfe du Morbihan des Kerguelen, récemment baptisé île aux Moines…

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Au poste de mouillage du Nivôse, une fois l’ancre remontée, un bosco love le filin de la chatte avec laquelle il a pu remonter l’orin de l’ancre, tandis qu’un autre défait le nœud de cet orin frappé sur une maille de la chaîne. © Jean-Pierre Arcile

Dépression au large de Crozet

À bord du Nivôse, Jean-Pierre s’intéresse aux gestes des marins plus qu’à leur visage, l’uniforme occultant la personnalité de chacun. Il crayonne des croquis sur le vif et photographie tout ce qu’il voit pour disposer d’un matériau lui permettant de réaliser ensuite, à l’abri, dans le confort relatif de son atelier improvisé, des dessins aquarellés. « J’avais aussi embarqué des tubes de peinture à l’huile et des cartons de petit format, car je pensais pouvoir peindre sur le motif à terre. Mais cela s’est révélé difficile. La première fois que j’ai mis pied à terre, à Kerguelen, je me suis fait rincer dans le semi-rigide avec de l’eau à 4 degrés. En plus, on devait rester en groupe, je ne pouvais pas faire bande à part, me balader tout seul et m’arrêter dans un coin. Quoi qu’il en soit, les conditions météo n’étaient pas propices, et surtout, le format de mes cartons était vraiment inadapté à l’immensité des paysages. »

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La frégate dans un grain à l’approche de l’île de l’Est, archipel de Crozet. © Jean-Pierre Arcile

Et Dieu sait si la mer est vaste dans le Grand Sud. Jean-Pierre consigne ainsi dans son journal de bord le passage d’une dépression au Nord-Nord-Ouest de l’archipel de Crozet :

« 13 novembre. Ce matin au réveil, le bateau bougeait beaucoup moins. Étonnant, car il était prévu un renforcement du vent et de la mer. Juste après le branle-bas, il y a eu un coup long de corne de brume et une diffusion générale interdisant tout accès sur les extérieurs. Un œil par le hublot du carré pour voir les vagues déferlantes sur une belle houle, le tout dans les tons de gris et avec une brume bouchant l’horizon. En fait, le temps s’était bien dégradé comme prévu, mais notre route, avec vent et mer de l’arrière, ne donnait pas l’impression des réelles conditions météo. Vu de la passerelle, c’était superbe, et l’ambiance un poil inquiétante était renforcée par les coups de corne de brume toutes les minutes. Étonnante, cette mesure de sécurité […] dans une zone où nous étions seuls. J’ai pu faire des photos et surtout des petites vidéos à partir des ailerons. Je me suis retrouvé seul sur l’aileron tribord. La mer était superbe. De gros coups de roulis beaucoup plus forts ont couché le bateau sur tribord et j’ai eu la présence d’esprit de lover un bras autour d’une épontille pour mieux me stabiliser. […] Le midship est venu m’ordonner de rentrer en passerelle. Je ne comprenais pas trop pourquoi. En fait, le bateau a pris une grosse lame sur l’arrière, qui l’a mis en travers de la houle sans que le mouvement de la barre réussisse à le redresser immédiatement. Il aura fallu cinq bonnes minutes pour que le bateau trouve la puissance nécessaire et reprenne sa route relativement confortable avec un vent de l’arrière. Durant ces longues minutes le bateau ne s’est pas privé de rouler et quelques coups de gîte sur tribord dans des creux de 10 à 11 mètres ont été sérieux. À la passerelle, les visages étaient tendus et les commentaires inexistants. Bien évidemment, dans tout le bord, des bruits sourds ont accompagné ces coups de roulis et l’heure était à l’évaluation des dégâts. […] Bilan : casse et bordel dans tout le bord malgré le saisissage imposé à l’approche de la dépression. En cuisine, une partie des desserts ont valsé, mais pas de graves bobos pour le personnel exposé à des denrées liquides et bouillantes. Dans toutes les piaules, les affaires se sont retrouvées à terre, dans les coursives ou un local voisin. Le plus navrant a été le balayage par la lame de la plage arrière. Les deux pneumatiques ont été noyés et le ber de l’un d’entre eux a cédé. Fort heureusement, les sangles ont tenu et le semi-rigide s’en est sorti avec la coque percée… » Il sera réparé ultérieurement avec l’aide des TAAF à la base de Port-aux-Français.

Le temps est tellement dur dans les parages de Crozet qu’à l’escale de l’île de la Possession, toute mise à terre se révèle impossible.

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En pause sur l’aileron bâbord de la passerelle. © Jean-Pierre Arcile

L’île aux Moines des Kerguelen

Pour Jean-Pierre, un autre temps fort de cette mission sera la reconnaissance de l’île aux Moines dans l’archipel des Kerguelen, un toponyme auquel il est particulièrement sensible, lui qui habite sur son homonyme breton. L’idée a germé quelques mois plus tôt, sur le Marion Dufresne, le navire ravitailleur des TAAF. Le « Marduf » sillonne alors la « petite mer » australe – l’autre golfe du Morbihan –, elle aussi semée d’une myriade d’écueils, quand trois passagers et un marin bretons résidant à l’île aux Moines imaginent avec le commandant de proposer que l’on attribue ce toponyme à un îlot resté anonyme. Enthousiasmée, la municipalité morbihannaise fait une demande officielle auprès des TAAF. Et l’acceptation lui parvient quelques jours avant que Jean-Pierre ne s’envole pour la Réunion. La localisation de l’île est encore inconnue, mais le commandant du Nivôse l’obtiendra en cours de route suite à un échange de courriels entre Jean-Pierre et la secrétaire générale des TAAF. Voici donc notre POM investi, bien malgré lui, d’une mission diplomatique : reconnaître l’île sœur choisie par la Commission du patrimoine et de la toponymie, un copeau de terre de 3,87 hectares émergeant en baie de l’Observatoire, entre la presqu’île de Gauss et l’île aux Moules, à quelque 7 000 milles de la Bretagne. Cette mission vaudra à l’artiste le privilège rare d’embarquer, le 22 novembre, à bord de l’hélicoptère de la frégate, alors mouillée devant Port-aux-Français, pour un vol de reconnaissance au-dessus d’un caillou où nul homme n’a sans doute jamais posé le pied.

Le Nivôse et ses missions

Admis au service actif en 1992, le Nivôse est la troisième des six frégates de surveillance de la Marine nationale. D’un déplacement de 2 700 tonnes et d’une longueur de 94 mètres, elle atteint une vitesse maximum de 20 nœuds et dispose d’une autonomie de cinquante jours. Ses systèmes d’armes principaux sont un hélicoptère Panther, qui permet d’étendre considérablement sa capacité de détection, et une équipe de visite, qui, via les embarcations rapides du bâtiment, embarque sur les navires suspectés d’activités illicites, pour y conduire une fouille et éventuellement un déroutement vers un port français.

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Le Nivôse dans le goulet d’accès au mouillage de Port-Jeanne-d’Arc, ancienne station baleinière française. © Jean-Pierre Arcile

La première mission du Nivôse est le maintien de la souveraineté française dans notre zone économique exclusive (ZEE). Celle-ci abrite des richesses considérables, qu’il convient de préserver contre les activités prédatrices de plus en plus fréquentes dans un monde où les ressources sont comptées. À ce titre, autour des Kerguelen et de Crozet, le Nivôse, mais également les autres bâtiments de la Marine basés à la Réunion comme la frégate de surveillance Floréal et le patrouilleur polaire L’Astrolabe, protègent les ressources halieutiques comme les bancs de légines. Ils contribuent aussi, en coopération avec l’administration des TAAF, à préserver une faune exceptionnelle restée quasi intacte depuis la découverte de ces îles au XVIIIe siècle.
Le Nivôse et le Floréal intègrent aussi régulièrement la coalition internationale appelée Combined Task Force 150, qui lutte contre le terrorisme dans l’océan Indien et notamment contre le trafic de drogue, l’une des sources de son financement. Enfin, le Nivôse peut prendre part à des opérations interarmées comme l’évacuation de ressortissants. »  Yann Briand, Commandant du Nivôse quand Jean-Pierre Arcile y a embarqué.

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Le lendemain, le Nivôse embarque deux hivernants de la station de Port-aux-Français et appareille à destination de l’ancienne station baleinière de Port-Jeanne-d’Arc. Avant d’embouquer le goulet d’accès à ce mouillage, au Sud de l’île Longue, les deux pneumatiques du bord sont envoyés en éclaireurs afin d’évaluer l’étendue du champ de laminaires susceptible de contrarier la navigation dans ce passage. Jean-Pierre, engoncé dans une combinaison de survie, embarque sur l’un d’eux et en profite pour observer et photographier la frégate.

Après deux jours d’escale à Port-Jeanne-d’Arc, le Nivôse s’apprête à lever l’ancre, mais le temps se gâte. Un vent de 50 nœuds avec rafales à 70 nœuds empêche le navire d’appareiller. « Au mouillage, remarque le peintre dans son journal de bord, au-dessus de 30 à 40 nœuds, le timonier reprend son poste pour contrer les mouvements de rappel sur la chaîne et éviter que l’ancre ne dérape. » Plus loin, Jean-Pierre souligne aussi la particularité des mouillages de nuit aux Kerguelen : « Ici, le masquage des feux est de rigueur. Cela afin d’éviter le “suicide” des oiseaux qui, n’étant pas habitués à une présence humaine, peuvent venir se fracasser sur les hublots éclairés ! De plus, le feu de poupe est également masqué afin de ne pas perturber la vision des hommes de quart à la passerelle. La surveillance presque continue de la bonne tenue du bateau sur son mouillage est accrue. Les vents violents, qui peuvent se lever d’un instant à l’autre, et la configuration géographique particulière ne laissent guère de marge pour un appareillage d’urgence. »

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Une colonie de manchots empereurs aux Kerguelen. © Jean-Pierre Arcile

Deux imoca bataillent contre l’océan Indien

La croisière de Jean-Pierre dans les mers australes est enfin marquée par un événement exceptionnel : la rencontre, au large des Kerguelen, avec la tête de course du Vendée globe. C’est la société de production Nefertiti qui a demandé à la Marine l’autorisation de réaliser ce reportage pour TF1 ; en contrepartie, la Marine lui a proposé de tourner aussi un documentaire sur la mission du Nivôse. Celui-ci allait donc être pimenté avec les images spectaculaires de deux IMOCA bataillant contre l’océan Indien.

Ce mercredi 30 novembre, le temps est gris et la mer mousse, hérissée par un vent de 20 à 30 nœuds. « C’est assez tonique, avoue Armel Le Cleac’h à la VHF. Il fait pas très chaud, 4 à 5 degrés, et très humide sur le pont. Merci à vous d’être là. » Les images tournées depuis le Panther de la frégate montrent en effet un Banque Populaire à la grand-voile arisée, jouant les sous-marins dans la plume. Et que dire du noir Hugo Boss, gîtant à mort en raison de son foil défaillant ? Pas de quoi émouvoir Alex Thomson que l’on voit crapahuter sur un pont quasiment vertical et brandir son Union Jack pour la postérité ! Le point d’orgue du Vendée globe. Et puis chacun s’est enfoncé dans la solitude du grand large. « J’ai eu la visite d’un bateau de la Marine nationale, racontera Armel Le Cleac’h au PC course. Une frégate et un hélico qui est venu nous survoler. On a discuté. Ça fait du bien, un peu de présence humaine au milieu de nulle part. Je leur ai posé des questions sur leur mission. Je ne m’étais pas servi de la VHF depuis l’équateur, lorsque j’ai croisé Vincent Riou. On était un peu comme chez nous, en Bretagne. »

Une Marine de plain-pied avec le XXIe siècle

Après ce mémorable rendez-vous, le Nivôse quitte les Kerguelen à destination des îles Saint-Paul et Amsterdam, puis rentre à la Réunion. Pour Jean-Pierre, cette campagne pourrait se résumer à quelques chiffres : 40 jours à bord, dont 27 en mer et 13 au mouillage dans 9 sites différents, 6 310 milles parcourus, 7 500 photos, 50 croquis, 90 illustrations… Une moisson d’images dont il a fait à bord des cartes postales, des timbres et des vignettes – pour le Nivôse –, et dont il fera, de retour dans son atelier, des aquarelles et des huiles qui feront l’objet d’une exposition ainsi que de reproductions en tirage limité. Voilà pour le retour sur investissement.

Au-delà de ces retombées artistiques et commerciales, Jean-Pierre retiendra surtout de cet embarquement et des précédents la découverte de nouveaux horizons et d’une Marine moderne de plain-pied avec le XXIe siècle, très différente de celle qu’il avait connue quand il s’y était engagé dans les années soixante-dix. « Tout a changé, affirme-t-il. À l’époque il y avait des appelés. Aujourd’hui tout le monde est volontaire, donc motivé, et en plus, la plupart des équipages sont féminisés [huit femmes sur un effectif de quatre-vingt-quinze à bord du Nivôse]. La hiérarchie aussi semble s’être assouplie, les rapports entre officiers et marins sont plus faciles. C’est beaucoup moins rigide que ce que j’ai connu. » Autant de bonnes raisons pour que « Monsieur le POM » continue de hanter les coursives des « bateaux gris », en quête de nouvelles émotions.