L’endroit où je vais vivre

Revue N°292

par Nathalie Guibert – illustré par Damien Roudeau – Première femme autorisée à embarquer à bord d’un sous-marin nucléaire d’attaque, une journaliste du Monde raconte ses quatre semaines d’enfermement en compagnie des quarante-cinq sous-mariniers de la Perle. Le chapitre que nous publions ici plante le décor de ce huis clos relaté dans un livre captivant intitulé Je n’étais pas la bienvenue.

Il est 7  heures, au matin de ce premier jour. Je viens de rejoindre l’équipage. La porte ronde du sas s’est fermée au-dessus de nos têtes comme un couvercle sur un bocal. Lourdement. C’est un énorme disque de métal. Il ne claque pas. Il tombe avec certitude sur nous. Oublié dès maintenant l’espace infini du ciel. Le plafond ici se trouve partout à portée de main.

Les sas : nos échappatoires, notre mort s’ils venaient à céder. Ils nous protègent. Le second maître W. a-t-il bien serré la vanne ? Les portes ont été refermées. Bien. Les boulons tiennent, nous faisons confiance. « C’est quand le sas se ferme que vous savez si vous êtes fait pour le sous-marin ou pas », me lance un barbu plutôt rond à l’air sympathique. « C’est tout de suite. Ou jamais. »

Dehors, la mer pourra pousser de toute sa force. Nous sommes étanches, mêlés à présent aux masses écrasantes des profondeurs, prêts à dormir, à manger, travailler, aller et venir. Le sous-marin a plongé à deux cents mètres de profondeur. Il faisait gris dehors, dans l’été orageux, tout à l’heure. Maintenant, dans la lumière artificielle, il fait jaune.

Sous le sas, au pied de l’échelle, court un unique petit couloir vers l’avant du bateau, dix mètres au mieux, si étroit qu’on ne s’y croise pas. Non, c’est impossible. Les épaules d’un seul homme emplissent l’espace. Dans un sous-marin on ne peut bouger sans toucher quelqu’un.

Je suis sur le pont supérieur. Tout de suite à gauche, sous la courbe de la coque, voici le « carré ». Le pré carré des officiers. Un endroit modeste, quelques étagères pour les livres, les armoires de bois brun verni contenant la vaisselle, un aquarium rond habité de petits poissons noirs, un lit perché, qu’on ne remarque pas au premier coup d’œil. C’est la bannette de l’amiral. Quand le supérieur vient à bord, il ne doit qu’à son agilité supposée de ne pas se rompre la nuque. C’est le moment du petit-déjeuner. Il a commencé dans la lumière rouge très basse qui marque la nuit à bord. Au carré, il s’achève, tasses et panetières sont vides, dans l’atmosphère devenue jaune terne qui est censée marquer la journée à venir. Mais vous, le nouveau venu, ne pouvez croire à cette piètre magie. Vous avez l’impression d’avoir déjà basculé du matin au soir. En un battement de paupière.

Cet espace offre la seule possibilité d’un moment calme, studieux, ou même convivial, au pont supérieur. Je n’apprécierai pas du tout de m’en faire chasser, un dimanche. L’officier C., zélé gardien du temple catholique, n’a jamais manqué de convoquer la « réunion de prière » de la semaine. Quatre volontaires au plus. Dieu au carré, cela sonne de travers.

Ici, une moquette bleu roi d’un style années soixante-dix étouffe tout, sol, sièges, parois. Les minces cloisons adhèrent au bord de la coque et se détachent à loisir avec des bandes collantes. Comme de vulgaires sparadraps, elles dévoilent non une blessure, mais des veines noires. De gros câbles serpentent dans toute la longueur du bateau. Quelqu’un a pensé y enchâsser des sacs de pain de mie et des bouteilles de cidre. Rassurantes réserves de vivres. Il s’en trouve dans tout le bateau, dissimulées dans le moindre interstice. Un étage plus bas, les filets d’oignons frais attendent sous la grille du plancher de la salle des torpilles. La Perle peut tenir soixante jours au fond sans remonter toucher terre.

Dans le petit couloir, je passe devant la pièce que partagent le commandant en second et « Le Chef », l’homme des machines. Deux couchettes, deux chaises, deux minitablettes. Rien de personnel n’est apparent, sauf une petite voiture rouge en papier mâché posée sur l’étagère. Puis la chambre du commandant. Qui veille seul. Responsable de tous, devant Dieu et devant les hommes. Je logerai sur l’autre rive, juste en face de cet état-major.

Au bout du boyau couleur de rien bat le cœur de la bête, un lieu toujours plongé dans l’obscurité. Le poste central des opérations, jamais autrement désigné que par son raccourci, « co ». Là, on conduit le bateau et on trace sa route au milieu du fouillis des bruits de la mer. Au centre, massifs, les mâts des périscopes. De part et d’autre, deux rangées d’écrans et de tableaux électriques. Une douzaine d’hommes se serrent devant les consoles informatiques et les panneaux de pilotage. Il me semble n’apercevoir que des figures fermées aux traits tirés de fatigue, cercles blancs flottant dans le halo des ordinateurs. J’ai instinctivement serré la main d’un type qui me l’a aussitôt reproché : « C’est la dernière fois. On ne se serre pas la main à bord. » C’est comme cela, rien à redire. Il suffisait de le savoir. Je passerai de longues heures au poste central des opérations, sans jamais me lasser de l’incroyable navigation.

Je circule prudemment. Je me défends de pénétrer dans certains espaces sans y être conviée. En descendant l’échelle tout à l’heure, un lieu m’avait déjà échappé, dans un recoin, juste sur la droite. Masqué par un rideau toujours tiré, en retrait du carré des officiers, se cache le poste des majors. Une chambre de six bannettes, une petite banquette ronde autour d’une table, un évier de poche, un écran perché sur lequel le président de l’équipage, P., engloutira bientôt des séries télévisées américaines avec addiction.

L’œil du visiteur est attiré par un aquarium lumineux, au fond duquel repose l’épave d’un sous-marin. Les poissons nagent parmi des algues autour du jouet éventré par une torpille imaginaire. Les officiers mariniers ont le sens de l’humour. Chez eux, vous êtes coupé des bruits du bord. Quand la Perle plonge ou remonte, la surface de l’eau du bocal prend l’angle correspondant, et ce n’est qu’à la vue de ce changement de ligne silencieux que vous savez à quoi vous en tenir, car, serré dans le petit poste, vous avez déjà oublié où vous vous trouviez.

Cet univers gigogne, emboîté dans l’ensemble telle une matriochka, ne s’ouvrira à moi qu’à l’issue de la première semaine. J’y serai invitée pour le repas de midi. Là, au poste des majors, parmi ces sous-officiers, je rencontrerai les marins les plus expérimentés du bord. Ils occupent des postes d’encadrement sur le bateau, chefs du poste central des opérations, responsables des transmissions ou de la propulsion, patron de l’équipe du pont, expert des systèmes de guerre électronique, spécialiste de la chaufferie nucléaire. Plusieurs d’entre eux effectuent cet été leur dernière navigation, le cœur serré après quinze années de mer.

Une autre échelle mène au pont inférieur. Le royaume de l’équipage. Au pied des marches métalliques, la coursive file d’un côté vers l’arrière du bateau, longeant la chaufferie nucléaire où nul ne pénètre. Elle conduit aux postes des machines. Plusieurs sas étanches nous isolent de ces bouches de l’enfer. Vers l’avant, trois pas suffisent pour rejoindre la cuisine, puis la petite cafétéria.

En fait de cuisine, un réduit, plutôt, le royaume de « La Cuisse » – ils s’attribuent tous un surnom –, un homme trop rond, vite épuisé, car soixante-quinze hommes, deux fois par jour, attendent de lui une perfection culinaire inatteignable.

À cet étage, à la verticale du carré et de la chambre des chefs, dans l’arrondi de la coque, les marins partagent deux douches, deux lavabos, et des chambres collectives. Ils s’empilent dans des postes plus nombreux, pour douze. Quelques matelots se faufilent aussi jusqu’à l’avant du sous-marin pour loger entre les étagères métalliques supportant torpilles et missiles, des refuges si étroits que les dormeurs ne peuvent se retourner dans leur sommeil.

On a vite fait de traverser la salle des torpilles. Cinq pas entre les armes bien alignées, inertes et grisâtres, que la main suit instinctivement comme une rampe. Vous êtes parvenu au bout du bout. La déambulation s’arrête face à une grosse cloche de bronze gravée « Perle, 1990, Cherbourg ».

Voilà donc l’endroit où je vais vivre. Soixante-quinze mètres carrés habitables. Autour de la chaufferie nucléaire, les ingénieurs ont tracé les lignes de la survie : de l’air, de l’eau, des circuits innombrables. Puis ils ont calé des armes, missiles, torpilles, périscopes, sonars. Il restait à dessiner la « cuisine », les « chambres », les « douches », mais c’était après, et c’était trop tard. L’affaire était entendue. Il restait pour la vie un mètre carré par personne.

Les plus hautes autorités dans ce pays ont choisi de construire les plus réduits des navires de guerre, objets parmi les plus ingénieux qu’aient jamais conçus les hommes. Les marins ont fait contre mauvaise fortune bon cœur, et clament fièrement : « Nous avons les plus petits sous-marins nucléaires du monde ! »

Je suis entrée dans un bien étrange cocon, et soudain il m’enserre. Les cloisons. L’air artificiel. La lumière trop rare. Durant les premières heures à bord, mes paupières deviennent lourdes. Je me sens droguée dans cette étreinte. L’irrépressible envie de dormir écrase l’excitation des découvertes et la promesse des conversations qui s’engagent. Elle me tire vers le fond. Qu’ont-ils mis en cuisine dans le plat de midi ? Je m’étonne de cette torpeur au moment du premier vrai repas de ce premier faux jour : « C’est normal », me répond Le Chef L., le commandant adjoint responsable de la bonne marche des machines. « Il faut un peu de temps pour s’adapter. »

Nathalie Guibert est journaliste au Monde. Correspondante Défense depuis 2009, elle a auparavant travaillé pour les pages Éducation et Justice du quotidien, avant de diriger son service France. Trois ans après en avoir fait la demande auprès de la « Grande Muette », elle était autorisée à embarquer durant un mois à bord du sous-marin nucléaire d’attaque la Perle. Son récit intitulé Je n’étais pas la bienvenue, est paru en 2016 aux éditions Paulsen.

Damien Roudeau, né en 1981, est diplômé de l’école des métiers d’art Estienne et titulaire d’une maîtrise d’arts plastiques. Reporter dessinateur, il privilégie les sujets au long cours et l’immersion dans des mondes à part, comme les sans-abri, les Roms, les Compagnons d’Emmaüs, la Jungle de Calais, les travailleurs portuaires (Brest à quai, 2016, éd. La Boîte à bulles), ou la Comédie-Française…

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