De Yann Queffélec, illustré par Julien Weber-Acquaviva – Sur la Bretagne de Yann Queffélec passent les embruns et les chagrins. Son Dictionnaire amoureux reflète toutes les humeurs d’une Armorique très intime, ce « pays définitif », qu’il avait déjà chanté en 2001 dans Le soleil se lève à l’Ouest. Et quand Queffélec se met à table, il peut y avoir du homard au menu, mais il y a surtout, mêlé à la saveur des souvenirs, le goût doux-amer de la vie.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Mon père disait : Homard, et j’avais l’impression qu’il invoquait un dieu celtique. Pêcheur au haveneau, ou si l’on préfère à l’épuisette, il n’avait guère eu l’occasion d’en croiser dans les îles d’Armor, ses chasses gardées. Il ne se flattait pas moins d’avoir attrapé cinq homards à lui seul, dont le plus corpulent pesait huit cents grammes. Quand d’aventure on attrape un homard, c’est bien connu, on attrape aussi la Roberval, la bascule aux plateaux de cuivre tapissés d’écailles coagulées, et l’on pèse le homard comme un nouveau-né. Un homard de huit cents grammes, pinces ballantes, prunelles semblables à deux grains de café, antennes grinçantes, tout dégoulinant des fécondes eaux matricielles, fait déjà un beau bébé Cadum, ça madame ! (Si Henri nous a pesés à la Roberval, nous ses quatre enfants, comme je l’ai vu peser les homards dans la cuisine de l’Aber, nul doute qu’il fut le meilleur des pères de famille.)

D’un vieux pêcheur de l’île Tristan, qui le tenait d’un plus vieux pêcheur qui le tenait d’un plus vieux de la vieille encore qui le tenait d’un homard breton, il avait hérité le secret d’un gîte à homards au large du cap de la Chèvre, vers la Basse Poulmalcote, je ne vous dirai pas où précisément. À l’étale de basse mer, par un coefficient phénoménal de 116, on l’atteignait derrière les goémons noirs de la tourelle du Bouc, un mètre cinquante environ sous la mer. Un moellon descellé dans le Nord-Ouest de la balise laissait un vide assez profond pour donner asile aux bernard-l’ermite, les plus belliqueux occupaient la place. Bernard-l’ermite oui, mais de la gent homard.

D’après les marins, cet ermitage inexpugnable a priori logeait des pensionnaires jour et nuit. Un bernard s’en allait, un bernard lui succédait, vive bernard ! On se rendait au Bouc en bateau.un vieux pêcheur de l’île Tristan, qui le tenait d’un plus vieux pêcheur qui le tenait d’un plus vieux de la vieille encore qui le tenait d’un homard breton, il avait hérité le secret d’un gîte à homards au large du cap de la Chèvre, vers la Basse Poulmalcote, je ne vous dirai pas où précisément. À l’étale de basse mer, par un coefficient phénoménal de 116, on l’atteignait derrière les goémons noirs de la tourelle du Bouc, un mètre cinquante environ sous la mer. Un moellon descellé dans le Nord-Ouest de la balise laissait un vide assez profond pour donner asile aux bernard-l’ermite, les plus belliqueux occupaient la place. Bernard-l’ermite oui, mais de la gent homard.

Il fallait s’approcher discrètement pour ne pas faire de jaloux. On a beau ne pas les voir, les jaloux, ils ne sont jamais loin, mieux planqués même que des crustacés. Prêts à pincer.

Mon père me mit dans la confidence en juillet 1965, avouant qu’il n’était jamais allé vérifier les allégations du pêcheur, depuis huit ans que ce dernier vivait au ciel.

Or on attendait une marée de 116, le 5 septembre suivant, l’occasion rêvée d’aller taquiner les œuvres vives de la tourelle du Bouc, à deux pas de la Basse Poulmalcote.

Il n’avait pas de bateau, moi oui ! Cette expédition nous marquerait tous les deux.

Ses yeux bleus brillaient d’excitation à la pensée du homard tapi dans sa grotte. Il y croyait comme l’enfant au trésor de l’île, ni pour de vrai ni pour de faux, pour le seul émerveillement.

La veille du grand jour, Henri démonta sa winchester, la graissa, la remonta, puis il garnit la cartouchière de balles dum-dum : entendez par là qu’il alla au grenier raccommoder son épuisette fétiche au fil de lin bleu, son haveneau, et sortit du placard sa tenue de pêcheur : spartiates suédoises, pantalon de toile rouge et vareuse bleu passé qu’il déposa sur une chaise longue, l’unique chaise longue de la maison. Je montai lui dire bonsoir. Il avait la gravité du tueur de pachydermes avant un safari qui peut tourner à la confusion du chasseur.

© Julien Weber-Acquaviva

Pour tous, épouse, beaux-parents, beaux-frères et belles-sœurs, neveux, enfants (mon frère Hervé et moi exceptés) nous partions pêcher la crevette aux îles. On aurait porté malheur à notre affaire en la criant sur les toits. Les homards ont des antennes pour capter les ondes, silence radio. Déjà que l’on n’était pas sûrs d’en voir la queue d’un, grande marée ou non. Disons que l’on était sûrs de rentrer bredouilles. Bredouilles, mais enchantés.

Prendre un homard vivant ne donne pas faim, ne creuse l’estomac d’aucun appétit urgent. C’est un enfant trouvé, le homard, on lui veut du bien. On le pèse, on lui dit qu’il est beau, qu’il est bleu, qu’il est fort, qu’il pourrait nous trancher la main entre ses pinces, qu’il est un roi, on l’appelle Majesté, on le vouvoie. On lui est reconnaissant d’exister enfin sous nos yeux. Dommage qu’il ne parle pas ou que l’on ne parle pas homard, et qu’une telle amitié peine à trouver ses mots. Il va mourir, c’est la loi. La loi du matador et de toutes les jungles du règne animal, que ce règne évolue sous les mers ou dans les bois. Manger, être mangé. Ave, homard !… Il va mourir à la nage, oui, plongé tout vif dans une eau frémissante à quatre-vingt-dix degrés, il va troquer son mimétique émail indigo royal pointillé d’or pour une livrée rouge cuisson, rouge feu, il va tenter de s’arracher à la destinée en escaladant cette forteresse de fer-blanc, un œil ébouillanté, l’autre noir de rage. Le prédateur a trouvé son maître, l’omnivore humain, le seul à manger son dieu par amour.

Nous avons attrapé un homard, bien sûr, le 5 septembre 1965, en farfouillant sous les jupons de la tourelle du Bouc, à l’Ouest de la Basse Poulmalcote. Le soir, régalade en grand comité familial. Ma grand-mère a eu la grosse pince, qui sert à concasser les écailles des huîtres, et ma tante Jeanne la petite pince, la pincette, qui sert de cisaille à laminaires après que la pince originelle fut tombée en combat singulier contre un frère. On a mangé la cervelle, on a sucé toutes les pattes et tous les alvéoles, il n’est plus resté du grand seigneur dévoré en famille qu’un amas de poils et de gravats mâchouillés, bons pour la bectance des gélinettes de la boulangerie Perhirin.

« Je ne saurai jamais ce qui est meilleur, a soupiré ma tante Jeanne, le homard ou la langouste.

– Le bourgogne ou le bordeaux ? a dit tante Fern.

– La mère ou la fille, a marmonné quelqu’un.

– La poire ou le fromage. »

C’est moi, bien sûr, qui profère cette énormité.

« Et où l’avez-vous eu, a demandé ma grand-mère, ce beau gosse de trois kilos cinq cent soixante grammes ?

– Eh bien, voilà, grand-mère, nous l’avons tout simplement pê…

– Cadeau d’un pêcheur ! » m’a coupé mon père, l’homme qui ne mentait jamais.

L’homme qui disait les choses et ne disait jamais rien. L’homme qui gardait tout sur son cœur, la vérité comme le reste.

« Un mensonge formel, p’tit vieux ! » m’a-
t-il assuré plus tard, entre quat’zyeux, les siens d’un bleu ahurissant, un bleu homard qui submergeait les miens plus jaunes que verts, quoi qu’il m’arrive de prétendre ou d’imaginer. « Un mensonge formel porte secours à la vérité, p’tit vieux, je suis formel ! » Un homme formel, la vérité tout d’une pièce, la tricherie dehors, un homme au carré.

Il fixait mon regard et, bien obligé de le fixer comme il me fixait, je voyais du bleu à en avoir le tournis, je voyais danser des homards, tourner des hélices de chalutier. « Le pêcheur de Tristan nous a fait cadeau d’un secret qu’il n’entendait révéler à personne d’autre… Cette vérité-là, p’tit vieux, il était de mon devoir de chrétien de la mettre à l’abri. Je te remercie de m’avoir soutenu. » Autrement dit : « Nous sommes deux menteurs, toi et moi, mais chut ! N’en parlons qu’à Dieu. » […]

© Julien Weber-Acquaviva

Mon père mourut le 13 janvier 92, soit vingt-sept ans après notre seule et unique virée à la tourelle du Bouc. La nuit de sa mort, il écrivit un poème.

En 2000, quand je suis retourné au Bouc, la balise s’était effondrée au cours d’une tempête d’hiver ; le soubassement maçonné affleurait à marée basse, des bouts d’acier pointaient. Pas de homard dans la cachette. Mon père avait emporté les vertus miraculeuses du secret dans sa tombe, au cimetière de Montrouge.on père mourut le 13 janvier 92, soit vingt-sept ans après notre seule et unique virée à la tourelle du Bouc. La nuit de sa mort, il écrivit un poème.

J’ignore ce que le homard symbolisait pour lui. Une époque disparue, probablement, son enfance à feu et à sang. Brest, sa ville natale, écrasé sous le feu des bombardiers américains en 44. Un père qu’il avait vu s’éloigner à cheval du côté de Verdun, en 14, et qui n’en était jamais revenu. Il n’en mangeait pas souvent, du homard, et pas avec n’importe qui. Mon frère Hervé, son fils aîné, était le compagnon de table qu’il préférait. Il recherchait en lui le père qu’il n’avait jamais vu, ou si peu. Il me l’a dit plusieurs fois comme si moi, simple fils cadet, je dérangeais une complicité magique entre eux deux, père et fils, fils et père. Ils partaient en vacances ensemble, à Hoëdic, île du Morbihan inconnue des estivants dans les années 60, la plus ensoleillée du littoral armoricain. C’était là-bas qu’ils mangeaient du homard, les homards de Lili Bouiche, le pêcheur du coin. Pour Henri, le homard se mangeait en Bretagne, idéalement sur une île, idéalement en compagnie du fils qui réincarnait son père.

Il m’est arrivé, à Belle-Île-en-Mer, de manger du homard avec eux chez les sœurs Maillard, à l’hôtel de l’Apothicairerie, non loin du fauteuil de Sarah Bernhardt (celui-ci creusé à la gélignite dans la pierre de la côte sauvage). J’ai compris qu’il s’agissait pour lui d’un rite auquel on ne pouvait pas m’initier, ni moi ni personne. Il aurait fallu que nous ayons les mêmes souvenirs ou des affinités convergeant sur l’image d’un père mort de fatigue au champ d’honneur, en croyant mitrailler les Boches qu’il venait de mitrailler trois années durant.

Je mangeais : il communiait, racontait les homards partagés avec mon frère Hervé, avec Julien Gracq son labadens de Normale Sup, avec Pompidou, Surzur, Auguste Dupouy, Senghor, le baron Van Derest, avec Benoît Queffélec et Vincent, avec Antoine, ses neveux dont il avait l’air d’ignorer qu’ils étaient mes cousins – chasse gardée, ses neveux, les fils de feu son frère Jean –, avec Marie-Louise, sa nièce appelée Bébelle, avec tante Germaine, avec l’impossible tante Thérèse, sa petite sœur, la harpie du gynécée, avec son frère Jean, le Brestois du Trez-Hir, le plus beau des Queffélec, et tous ces homards en file indienne allaient trottinant jusqu’à l’enfance d’Henri, 33, place du Château, quand il allait pleuvoir sur Brest, Barbara, rappelle-toi comme il faisait beau vers la rade, comme elles étaient lentes et dorées les heures du soir de la Saint-Jean, rien ne laissait présager qu’il pleuvrait bientôt du feu, il en avait tellement plu déjà.

Pareilles agapes, à la fois gourmandes et mystiques, tissaient un lien charnel entre mon père et son père le héros. Il aimait le homard pour l’entourer d’une liturgie intime, il célébrait l’eucharistie en triturant à pleines mains ce Christ aux pinces déployées. Messe funèbre en hommage à Joseph Quéffelec, père divinisé, comme à l’ancien Brest que je n’ai jamais vu, bien sûr que non. n

 

Yann Queffélec, né à Paris en 1949, il écrit à trente-deux ans son premier livre, une biographie consacrée à Bela Bartók, et obtient avec le troisième, Les Noces barbares, le prix Goncourt en 1985. Moniteur à l’école de voile Jeunesse et Marine, il a navigué avec Éric Tabarly à qui il a également consacré une biographie en 2008. Il est le frère de la pianiste Anne Queffélec – « ma sœur Anne aux mains qui chantent » – et le fils de l’écrivain Henri Queffélec, « le bel indifférent aux yeux d’horizon ».

Texte extrait du Dictionnaire amoureux de la Bretagne de Yann Queffélec. Éditions Plon, Paris, 2013.

Julien Weber-Acquaviva, né en 1979 d’une famille Ouessantine, mais brestois d’adoption, étudie à Rennes avant de s’installer comme musicien-plasticien à Brest. Pianiste de jazz et de musiques du monde, il s’est adonné longtemps à la bande dessinée. Il revient aujourd’hui à l’illustration enfantine, aux carnets de voyage et à la peinture, en s’inspirant avant tout d’Ouessant et de la montagne corse. Il prépare actuellement des films d’animation avec son groupe de musique Tasar Expérience.