Éric de Bisschop 3 Tahiti-Nui contre Kon-Tiki

Revue N°311

L’espace entre les deux couches de gros bambous constituant le pont et le fond 
du radeau est rempli de bambous plus fins 
qui serviront à la flottabilité du navire. 
Pour amarrer tout cela, mieux vaut être svelte, comme Michel Brun, 
et surtout pas claustrophobe ! © Franck Goddio 

par Xavier Mével – À la fin des années 1950, Éric de Bisschop se lance dans de nouvelles aventures toujours plus calamiteuses, sur des navires « historiques » toujours plus extravagants. Mais les rêves de traversée de Tahiti au Chili du radeau Tahiti-Nui, à contresens de l’expédition du Kon-Tiki de Thor Heyerdahl, tournent au cauchemar. Au retour, la fin tragique de l’expédition sera aussi celle de son capitaine.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

En 1947, Éric de Bisschop navigue au commerce, à bord de la jonque chinoise Cheng-Ho. Cette année-là, Thor Heyerdahl défraie la chronique en reliant le Pérou et les Tuamotu à bord d’un radeau de balsa. Éric de Bisschop en est tout retourné : sa thèse sur les migrations des peuples de l’océan Pacifique s’oppose à celle du Norvégien. Ce dernier voulait prouver que la Polynésie avait pu être colonisée par les Incas, alors que Bisschop est, lui, convaincu que ce sont les Polynésiens qui ont gagné le continent américain : « La civilisation de ces marins du Pacifique, affirme-t-il, plusieurs siècles déjà avant Jésus-Christ (et probablement bien avant) eut une énorme diffusion : vers l’Ouest par des voyages surtout de “migration” ; vers l’Est par des voyages surtout d’“exploration” et de “contacts”. »

Le 8 novembre 1956, Tahiti-Nui quitte Papeete, propulsé par sa garde-robe en feuilles de pandanus tissées. Si le radeau semble ici fait seulement de bambous, sa structure est pourtant construite en pin d’Oregon et en aito. © Franck Goddio

Stimulé par l’odyssée du Kon-Tiki, Éric de Bisschop forme le projet de construire un radeau de bambou à Tahiti pour rallier le continent américain et en revenir. Le choix de ce type d’embarcation s’impose pour damer le pion à Thor Heyerdahl, mais aussi parce que, selon lui, les pirogues polynésiennes de l’Antiquité, construites avec des outils de pierre, étaient probablement plus vulnérables que les radeaux en haute mer. Malgré leur lenteur et leur piètre manœuvrabilité, ces derniers pouvaient accomplir de longues traversées, à condition d’être en mesure de remonter au vent, ce dont était incapable le Kon-Tiki. Pour y parvenir, Éric de Bisschop entend doter son propre radeau d’une rangée de guaras, mot péruvien désignant des dérives sabres réglables en profondeur, disposées dans l’axe du radeau.

En 1951, lors de l’escale de son Kurun à Tahiti, le navigateur Jacques-Yves Le Toumelin rencontre le capitaine, qui lui parle de son projet. Mais le Breton reste dubitatif : « Malheureusement, il est vraisemblable que cette expérience ne sera pas réalisée étant donné l’âge de son promoteur et quoiqu’il soit resté très vert. » Il se trompe : cinq ans plus tard, l’affaire se concrétise.

Une cabine solide, confortable et étanche

Le 13 mai 1956, Éric de Bisschop quitte Rurutu et se rend à Tahiti avec une maquette du radeau, construite sur des plans de son ami Jean Brès, un polytechnicien qui a aussi effectué les calculs de flottabilité. Le chantier est confié à Francis Puara Cowan, un Tahitien trentenaire, aidé par les deux frères Brun : Michel, ex-second de l’Oiseau des Îles, une goélette à trois mâts armée par la Compagnie française des phosphates de l’Océanie pour faire la navette entre Papeete et Makatea ; et Alain, également employé de cette compagnie.

Le radeau est construit à Fare’Ute, dans la zone portuaire de Papeete. Long de 13,50 mètres, large de 4,75 mètres, calant 0,60 mètre, il grée deux mâts bipodes portant un foc, une misaine et un artimon de type chinois, en feuilles de pandanus tissées, totalisant 50 mètres carrés de voilure. Il possède quinze dérives (sept à l’arrière et huit à l’avant) de 0,30 mètre de large et de 2,50 mètres de haut. Le radeau est composé d’un double cadre rigide en pin d’Oregon chevillé avec un bois local très dur, l’aito. Six de ses montants verticaux dépassent de 1,60 mètre pour former les piliers de la cabine. Sur ce cadre sont ligaturés deux couches de gros bambous et le vide qui les sépare est comblé de bambous plus fins. Le pont en bambou tressé est surélevé de 50 à 70 centimètres, le plancher de la cabine étant plus bas.

Jean Brès, polytechnicien et ami d’Éric de Bisschop, est l’auteur des plans du radeau. Dans l’axe, remarquer l’emplacement des quinze guaras, dérives ajustables qui constitueront la majeure partie de son plan antidérive. © Le destin tragique du Tahiti-Nui, Michel Brun, éd. Flammarion, 1959

Tous ces éléments sont ligaturés à l’aide de napé, cordelette en fibre de cocotier. La cabane, réalisée en contreplaqué à double paroi, mesure 5 mètres de long sur 3 mètres de large et offre une hauteur sous barrots de 2 mètres. Elle est occupée par un carré de cinq couchettes, une cuisine et un local radio. « C’est la seule chose qui n’allait pas suivre les normes polynésiennes d’antan, avoue le capitaine. Je la voulais solide et confortable, par-dessus tout étanche, pour abriter les instruments […]. Je voulais cette cabane étanche aussi pour nous, pour moi surtout avec mes soixante-cinq printemps, ma bronchite chronique et mes râles catarrheux… Pourquoi risquer d’attraper la crève sous prétexte de se donner des airs d’hommes des cavernes ? »

Bisschop se garde bien de signaler un autre détail qui laisse planer un doute sur le sérieux de sa démarche scientifique. Alors qu’il entend prouver qu’un radeau pouvait remonter au vent grâce à ses seules guaras, il le fait équiper discrètement d’un gouvernail, appareil inconnu des anciens Polynésiens. « C’est uniquement pour les essais, dit-il à ses compagnons. Nous ne savons pas encore comment ce radeau va se comporter avec les guaras et le gouvernail est une sécurité. » Michel Brun s’en étonnera : « J’étais inquiet de cette entorse à la science, mais surtout des précautions prises pour la cacher. Pourquoi ne pas le faire ouvertement en disant le bon motif ? » En réalité, le gouvernail semble bel et bien avoir été utilisé tout au long de la traversée.

La première poutre est posée le 15 mai 1956. Trois mois plus tard, Tahiti-Nui est achevé, mais son départ doit être ajourné : Éric de Bisschop est hospitalisé pour une broncho-pneumonie. Papaleaiaina, son épouse hawaïenne, est en instance de divorce, mais elle vient souhaiter bon voyage à son futur ex-mari. Le temps de son séjour, Teriitaria, la vahiné avec laquelle il s’est établi depuis, s’efface discrètement. « Quel heureux pays ! » s’exclame le séducteur.

Le 29 septembre, Tahiti-Nui procède à une semaine d’essais. Le comportement du radeau donne toute satisfaction. Avec l’aide du gouvernail, il vire correctement au vent arrière en descendant à fond les guaras avant ; elles sont relevées une fois passé le lit du vent. Selon Michel, « on remonte ainsi à cinq quarts du vent [55 degrés, NDLR] avec une dérive de près d’un quart et demi [17 degrés], ce qui nous permet de remonter légèrement. »

Quatre chatons et un cochon de lait

Pour ce voyage au Chili, l’équipage est composé comme suit. Capitaine : Éric de Bisschop ; second : Michel Brun ; bosco : Francis Cowen ; matelot : Alain Brun ; cuistot : Juan Bugueno, dit « Juanito », selon son patron, « un amusant et courageux petit Chilien qui traînait, à l’époque, la savate à Papeete, attendant une occasion d’être rapatrié ». Michel Brun s’est préparé très sérieusement à sa mission : il s’est initié à la radio pour remplacer au pied levé Roland d’Assignies qui est finalement retenu à Tahiti ; il a aussi fait un stage d’infirmier à l’hôpital de Papeete pour pouvoir soigner les bobos de l’équipage et de son capitaine, à qui la Faculté déconseille vivement cette croisière ; il a enfin suivi une formation en météorologie, car il devra envoyer un bulletin météo quotidien.

Le départ officiel de Papeete a lieu le 8 novembre. Tahiti-Nui est escorté par une trentaine de pirogues et acclamé par plusieurs milliers d’aficionados. La première journée se passe à la remorque d’une vedette de la Marine. Une brève halte au Sud de l’île permet d’embarquer les derniers vivres, ainsi que quatre chatons de haute lignée puisque conçus par le matou d’un équipier  du Kon-Tiki. Le capitaine ironise : « Quatre, c’est beaucoup, même de grande naissance. Qu’importe, embarquons-les !… Ça peut toujours servir, pas mauvais du tout en gibelotte ! » Autre gourmandise offerte par une amie, « un ravissant petit cochon de lait qui sera, affirme sa donatrice, juste à point pour le réveillon du Nouvel An ». Mais Juanito, qui se prend d’amour pour l’animal, le défendra bec et ongles contre la voracité de ses compagnons. C’est un tendre, le « petit Chilien », qui refusera aussi d’égorger et de consommer le coq du menu de Noël.

Outre ses cinq hommes d’équipage, le radeau compte quelques autres mammifères dont quatre chatons, un coq et une truie qu’Éric de Bisschop aurait bien passés à la casserole, ce que refusera Juan Bugueno, le cuisinier chilien. © Cap à l’Est, Éric de Bisschop, éd. Plon, 1958

Le troisième jour, l’équipage se rend compte que le radeau, surchargé, s’enfonce trop dans l’eau. La vedette de la Marine est à nouveau sollicitée pour le remorquer jusqu’à Port Phaéton, où l’on passe trois jours à bourrer de bambous tous les espaces vides sous le pont. Enfin, le 15 novembre, Tahiti-Nui met le cap sur Valparaíso. Il fait beau et, selon Michel Brun, l’homme de quart « passe son temps dans la cabine à lire ou à écrire, car le radeau tient sa route tout seul ». Éric assure avec Francis le premier quart, de 20 heures à minuit. Alain prend la relève jusqu’à 4 heures, puis Michel jusqu’à 8 heures. Hors quart, Juanito fait le café à 6 heures et travaille à la cuisine toute la matinée, avant de s’accorder une sieste comme tout le monde. Ce rythme sera maintenu jusqu’en janvier, quand le capitaine et son second laisseront Francis et Alain se partager les quarts.

Michel, le second, fait un point d’étoiles à l’aube et une observation météo à 8 heures ; celle-ci est transmise en morse lors de la première des trois vacations radio quotidiennes avec Roland d’Assignies. Chaque soir, il a aussi une liaison phonique d’une demi-heure. Ces bavardages ont le don d’ulcérer le capitaine, qui redoute de voir déflorer ses aventures avant de les avoir lui-même couchées sur le papier. Comme la transmission en phonie requiert les services d’un générateur, le radiophobe invoquera l’économie d’essence pour en ralentir le rythme : l’équipage ne pourra bientôt converser avec ses proches que le mercredi et le samedi, puis seulement le samedi.

Trente milles par jour à un nœud de moyenne

Au bout d’un mois, le radeau, qui a dû faire face à des vents contraires et affronter trois coups de chien, se trouve à 900 milles de son point de départ, même s’il en a parcouru le double. Jouet des vents et des courants, Tahiti-Nui fait ainsi en six jours le tour complet de Raivavae. Pas de quoi entamer le moral de Francis, qui reste impassible en toutes circonstances : « Le pilotage du radeau était des plus aisés, pour la raison que nous disposions de bonnes dérives centrales […]. Ces dérives permettaient de régler la marche et la direction du radeau en les soulevant plus ou moins. Un gars était donc à la barre, un deuxième au compas donnait la direction à un troisième posté à l’avant qui soulevait ou abaissait à la demande les dérives pour donner un cap sûr à l’embarcation. Pour les réglages plus simples, on se servait de l’artimon qui était à la portée du barreur […]. Autrement dit, un barreur pouvait rester six heures sans toucher à quoi que ce soit. Avec un vent régulier, une houle bien établie, on arrivait à faire des caps sans se fatiguer. »

Le second est moins optimiste. La lenteur le désole. Le 18 décembre, à 1 000 milles de Tahiti, il observe que le radeau n’a parcouru que 30 milles par jour, à un nœud de moyenne : « C’est bien peu […] Il me semble qu’on ne cherche pas assez à descendre dans le Sud. » Michel est convaincu qu’ils y rencontreraient plus de vent et il s’en ouvre au capitaine. Mais ce dernier est persuadé que son second et ceux de Tahiti dénigrent ses options sans rien connaître des dangers de l’océan. Car, selon lui, la puissance des vents qu’ils trouveraient plus au Sud pourrait mettre en péril l’expédition. Cela « ne pourrait nous mener qu’à une certitude : celle d’arriver plus vite dans le ventre des requins qu’aux rives du Chili. Nous n’en sommes pas encore arrivés à considérer le suicide, même sentimental, comme désirable. La vie est si belle… même sur Tahiti-Nui ! »

Les fêtes de fin d’année mettent du baume aux cœurs des plus désenchantés. Le 25 décembre, la vacation en phonie est l’occasion pour les proches des navigateurs de leur offrir un concert de chants de Noël. Au menu du réveillon : coq farci, pudding flambé, cigare et whisky. Cela change des dorades harponnées par Francis ou Michel. Le 1er janvier, après des agapes tout aussi roboratives, l’équipage tente d’améliorer la marche en envoyant une grand-voile d’étai taillée dans une bâche. Mais l’abcès n’est pas crevé entre le capitaine et son second. Excédé par le scepticisme de Michel sur la route suivie, Bisschop le met en porte-à-faux devant le reste de l’équipage, l’obligeant à se ranger à son avis. « Il était fermé à toute autre discussion que celle de son sujet favori : les femmes, écrit Michel. […] Je viens d’ouvrir les yeux sur une de mes plus grandes désillusions, que du héros de mes lectures d’enfant, il reste un homme vieilli aux réactions parfois puériles, sans rien qui l’apparente au personnage de légende qu’il a été autrefois. » Le capitaine témoigne toujours aux yeux de son second d’une prudence excessive, tandis que ce dernier se saisirait de la moindre opportunité pour avaler davantage de milles. Le soir, l’un commande d’amener la misaine pour s’assurer une nuit tranquille quand l’autre voudrait la conserver ; et, en cas de coup de vent portant, l’un plaide pour la cape, l’autre pour la fuite.

Durant la première quinzaine de mars, le radeau décrit une immense boucle aux abords de l’île de Pâques, croisant la route où il se trouvait vingt-deux jours plus tôt. Le méridien de l’île de Pâques est enfin franchi le 1er avril. Deux trinquettes jumelles sont taillées dans une bâche pour améliorer l’allure. Tahiti-Nui commence alors à perdre ses bambous, par ailleurs rongés par les tarets, gros vers blancs dont la truie se délecte. L’équipage est à cran.

La mort dans l’âme, l’équipage abandonne le radeau

« L’ambiance à bord était exécrable depuis quelques semaines, écrit Francis. L’équipage ne s’entendait plus. Le capitaine était tombé malade et avait été obligé de s’aliter. » Bizarrement, à en croire le témoignage de Francis, la hiérarchie instaurée à bord est modifiée. « En vertu des accords pris au départ, écrit-il, j’ai assumé, dès le troisième jour de notre traversée le commandement en tant que second. » Et il ajoute : « Michel Brun s’était senti un peu lésé par ma nomination en tant que second, étant donné que jusque-là il avait été désigné comme navigateur officiel et radio. »

En mai, l’eau doit être rationnée à 5 litres par jour. Elle est réservée au café et au thé ; la soupe a déjà été supprimée depuis deux mois. Le radeau s’enfonce de plus en plus et semble se démantibuler, au point qu’il faut le ceinturer de huit élingues. Lors d’un coup de vent, cinq des plus longs bambous, dont les ligatures se sont détendues, glissent ; ils dépassent de plusieurs mètres derrière le radeau. « Dès que nous pourrons remettre à la voile, écrit le capitaine, je me rapprocherai le plus que je pourrai de Juan Fernandez pour y faire escale et réparer nos avaries. » Bisschop en avertit les autorités chiliennes, mais son message est interprété comme un appel de détresse et une frégate de la Marine appareille aussitôt pour se porter à son secours.

Le 23 mai 1957, un message d’Éric de Bisschop signalant les avaries survenues à son radeau ayant été mal interprété par les autorités chiliennes, celles-ci demandent à leur frégate Baquedano de venir porter assistance au Tahiti-Nui. Deux jours plus tard, l’embarcation sombre. Son équipage est sauvé. © Franck Goddio

Dans la nuit du 23 mai, les feux du General Baquedano sont aperçus. Invités à bord, Éric, Francis et Michel acceptent avec gratitude les vivres, le vin et les cigarettes des Chiliens, ainsi que la proposition du commandant de remorquer Tahiti-Nui jusqu’à Juan Fernandez. Pour éviter que le radeau n’enfourne, le navire doit réduire sa vitesse à 3 nœuds. Le lendemain, l’amirauté chilienne, invoquant les frais de ce remorquage à petite allure, demande à la France de contribuer à la dépense ou à l’équipage d’abandonner le radeau. Mais le commandant du Baquedano, offusqué par ces tractations de mercanti, poursuit l’opération jusqu’au soir, quand la remorque se rompt. La frégate veille toute la nuit à proximité et tente de passer une nouvelle aussière au petit matin. Au cours de la manœuvre, le radeau tape à plusieurs reprises contre la muraille du navire. La remorque est repassée, puis cède à nouveau. Le vent se lève, Tahiti-Nui prend de la bande. S’obstiner davantage serait déraisonnable.

Le matin du 26 mai, la mort dans l’âme, l’équipage abandonne le radeau à bord duquel il a (sur)vécu pendant plus de six mois. Le matériel à sauver est transféré sur le Baquedano, puis c’est au tour des hommes et des animaux ; Juanito a emporté les deux chats survivants dans un panier et fait hisser Chanchita, la truie, assommée par le vin que son maître lui a administré pour l’engourdir. Le 29 mai 1957, la frégate débarque les naufragés à Valparaíso où ils sont accueillis comme des héros.

Routes suivies par les Tahiti-Nui. © Le destin tragique du Tahiti-Nui, Michel Brun, éd. Flammarion, 1959

À peine débarqué, lors d’une vacation radio avec Tahiti, Bisschop prend ses hommes de court en informant leurs familles qu’ils vont mettre sur cale un autre radeau pour revenir en Polynésie. Cette décision retarde le retour d’un an, le temps de construire Tahiti-Nui II et de faire la traversée. Francis et Michel, qui se languissent de leur épouse, se désistent. Le capitaine leur en tient-il rigueur ? En tout cas, il refuse de régler leurs frais d’hôtel et leur rapatriement. Pour les remplacer, il recrute deux jeunes scientifiques : Jean Pellissier, un Français de vingt-trois ans qui rentrait d’une mission à l’île de Pâques à bord du Baquedano, et son ami Hans Fischer, un ingénieur géographe chilien de vingt-neuf ans. Alain Brun, le frère de Michel, est promu second, tandis que Juanito reprend sa fonction de coq.

La construction du radeau commence le 29 septembre à Constitución, un port de l’estuaire du Maule, à 200 milles au Sud de Valparaíso. Alain y dirige une dizaine de charpentiers mis à disposition par le chantier naval de cette ville, tandis que le capitaine, resté à Valparaíso, rédige Cap à l’Est, le récit de l’expédition de Tahiti-Nui. Pendant ce temps, Jean et Hans préparent le matériel scientifique à embarquer.

Le projet initial d’Éric de Bisschop d’étayer sa thèse sur les migrations polynésiennes semble passé au second plan : faute de disposer de bambou sur place, Tahiti-Nui II est construit en bois de cyprès chevillé d’eucalyptus. Long de 12 mètres, large de 5 mètres, calant 0,80 mètre, déplaçant 15 tonnes, le radeau est bâti sur deux quilles réunies par six traverses, portant trois couches de troncs de longueur croissante, surmontées d’une plate-forme tressée, établie à 40 centimètres au-dessus de la dernière couche.

La cabane en contreplaqué mesure 4 mètres de long sur 3 mètres de large et 2 mètres de haut. Le gréement est constitué de deux mâts bipodes en troncs d’eucalyptus. Le mât de misaine de 12 mètres de haut porte une voile de 28 mètres carrés et le mât d’artimon de 10 mètres, une voile de 20 mètres carrés. Un foc ou deux trinquettes jumelles s’amurent sur un beaupré. Le radeau est doté de dérives sabres de 2,50 mètres – huit à l’avant et cinq à l’arrière – et d’un gouvernail « clandestin ».

Tahiti-Nui II mesure 14 mètres de long pour 5 mètres de large. L’élévation montre distinctement les guaras avant et arrière. © coll. Jean Pellissier

« C’était vraiment la vie rêvée, une vie calme »

Tahiti-Nui II est lancé le 12 février 1958. Deux jours plus tard, il met le cap au Nord vers Callao, au Pérou, pour traverser le Pacifique à une latitude plus favorable. Le radeau marche au grand largue à 3 nœuds, propulsé par des vents assez forts. Après quoi, l’équipage, qui souffre du mal de mer, apprécie l’accalmie. Mais alors la vitesse chute, le radeau n’abattant plus que 15 à 20 milles par jour.

Jean et Hans procèdent à diverses expériences scientifiques : drague de plancton, prélèvements d’échantillons d’eau de mer à différentes profondeur… Ils s’adonnent aussi à la chasse sous-marine. La navigation, ils s’en fichent un peu. « J’avais pas mal navigué pour raisons professionnelles, au Spitzberg, en Norvège, au Chili, nous a confié Jean Pellissier lors d’un séjour en France à l’été 2018, mais jamais en plaisance. Hans et moi nous étions engagés dans cette odyssée uniquement pour l’aventure. »

Ce dilettantisme a le don d’agacer le capitaine, qui exige la plus grande vigilance de son équipage et rétorque volontiers aux fortes têtes : « Tu n’as qu’à obéir ! » Il ne supporte pas la contradiction, surtout sur les questions de navigation et d’ethnographie. À Hans, qui défend le point de vue de Thor Heyerdahl, il lance : « Tu parles comme un cul-terreux ! Un marin naviguera toujours contre vents et courants afin d’avoir la possibilité de revenir à son port d’attache. »

Le 26 mars, après quarante jours de mer, à 12 milles de Callao, Tahiti-Nui II est pris en remorque par une vedette de la Marine péruvienne qui, trop rapide, le fait enfourner. La flottabilité du radeau est notoirement insuffisante. Pour l’améliorer, à Callao, douze troncs de balsa sont fixés devant la cabane. On y ajoute quatre fûts de 200 litres et dix de 50 litres ; emplis d’eau au départ, ils serviront de réserve de flottabilité à mesure que l’eau sera consommée. Six mois de vivres sont embarqués.

Tahiti-Nui II quitte Constitución, au Chili, le 14 février 1958. © Franck Goddio

Le 13 avril, Tahiti-Nui II appareille de Callao. La remorque est larguée à 2 milles au large. Bisschop s’élance dans le sillage creusé onze ans avant par le Kon-Tiki. Au fil des jours, la routine s’installe : lever à 6 heures, petit-déjeuner, observation météo toutes les trois heures. Après la méridienne, déjeuner, suivi d’une sieste. Le soir, pas de repas, mais une tasse de thé. Échaudé par l’abus de communications à l’aller, le capitaine limite les vacations radio à deux par semaine. Restriction qui se révèle bientôt inutile, car l’installation tombe en panne.

Peu à peu, le cyprès se gorge d’eau et Tahiti-Nui II s’enfonce inexorablement. Le banc de quart étant inondé, les dérives avant, « jamais utilisées » selon Jean, servent à fabriquer une plate-forme établie à l’arrière.

Le 26 mai, le radeau croise le sillage du cargo Pioneer Star. La communication étant impossible, l’équipage du navire poursuit sa route jusqu’à Tahiti où il signalera cette rencontre, précisant que le Tahiti-Nui II était très enfoncé, ce qui ne laissera pas d’inquiéter les familles. En dépit de ces soucis, les aventuriers semblent couler des jours heureux. « C’était vraiment la vie rêvée, écrit Alain, une vie calme, jour après jour. Nous mangions comme des rois et le vin que nous avions emporté et dont nous buvions religieusement un verre par repas entretenait notre bonne humeur. Nous pêchions beaucoup, oui, surtout des dorades. »

« Si vous voulez abandonner le radeau, partez ! »

Quinze jours plus tard, le temps se gâte. Les rafales frisent les 50 nœuds. Le gouvernail, mèche rompue, part à la dérive. Un nouveau est fabriqué avec les dernières guaras avant disponibles. Mais la surface du nouveau safran est telle que la barre, trop dure, doit être manœuvrée à l’aide de palans. Les hommes s’y relaient toutes les heures, sans parvenir à tracer un sillage rectiligne ni à éviter les changements d’amures inopinés.

L’eau envahit la cabane et pour qu’elle s’évacue plus librement, on défonce le bas des cloisons. Les couchettes inférieures étant à leur tour submergées, l’équipage doit dormir sur le toit. Seul Juanito, dont la bannette en hauteur est épargnée, peut rester à l’intérieur. La santé du capitaine se dégrade tant qu’il ne quitte plus sa couchette, protégée des embruns par un abri de fortune en contreplaqué. Épuisé par son emphysème, il semble perdre tout contrôle. Le second rapporte qu’il le nourrit à la cuillère avec du miel, un peu de chocolat ou du lait Nestlé. Plus tard, alors que le radeau est à demi immergé, Bisschop invite son équipage à se résigner : « Au lieu d’essayer de naviguer, vous feriez mieux d’amener et d’attendre. Moi, je m’en fous. Je fais comme les Polynésiens : quand cela va mal, je dors. […] Si vous voulez abandonner le radeau, partez ! Je ne vous retiens pas, moi je reste ici. J’aime mieux crever comme cela que noyé. »

Pour ne pas compromettre la stabilité du radeau, seule la misaine reste établie, le mât d’artimon étant sacrifié. Puis la voile d’artimon, plus petite, remplace la grand-voile. « Nous ne pouvions plus naviguer, précise le second. Nous étions presque à l’état d’épave. » Les vivres et l’eau sont rationnés. Jean bricole un alambic pour distiller l’eau de mer et fabriquer 4 litres d’eau potable par jour pour le capitaine, qui ne supporte pas l’eau croupie.

Jour après jour, Tahiti-Nui II s’enfonce inexorablement, à tel point qu’il faut bientôt emménager sur le toit de la cabane… © coll. Jean Pellissier

« Dès le 20 juin, précise Alain, nous nous rendîmes à l’évidence : il ne nous restait aucun espoir d’atteindre Tahiti si un fort vent ne soufflait du Nord pendant deux ou trois semaines et, bien entendu, il était inutile d’escompter un pareil coup de chance. » « Nous coulons, enchérit Jean. L’eau arrive à la hauteur des rambardes. On rase le radeau : mât de misaine, tangons, plate-forme, tout y passe ! Nous ne sommes plus qu’un ponton, une petite cabane à demi noyée perdue dans la mer. On regagne un peu de stabilité. Cette fois nous sommes totalement à la merci des courants et des vents. »

Rien ne va plus. Le capitaine déclare forfait et passe la main à son second. Mais Alain ne parvient pas à imposer son autorité et Juanito refuse de faire la cuisine. « Chacun se referme sur lui-même, précise Jean. Éric est malade et aigri. Juanito ne tourne pas rond. Hans, malgré sa bonne volonté, est maladroit et s’attire de méchantes remarques. Alain est confiné dans son orgueil, et moi dans ma nervosité. Nous sommes cependant tous assez lucides pour comprendre qu’une bonne harmonie est la condition de notre survie. Nous ne sommes plus que quatre à bord. Éric a totalement disparu de notre vie. […] Rien ne l’intéresse, sauf de boire. Il a pris dix ans en dix jours. »

La soif devient une obsession. On la trompe en mélangeant de l’eau de mer avec du miel, du Nescafé ou du lait concentré ; il arrive même que l’on se délecte de bouillon de requin ammoniaqué. La fumée d’un vapeur est aperçue à l’horizon, puis se dissipe… Le 16 juillet, le gouvernail casse à nouveau, faisant virer le radeau et manquant de peu de le chavirer. Il faut quatre heures d’efforts pour le remettre dans la bonne direction avec un aviron de queue. Quatre jours plus tard, l’équipage construit un balancier avec des troncs et des bidons pour stabiliser le radeau.

Malgré tous les efforts pour y atterrir, Tahiti-Nui II passe à 40 milles des Marquises. Désespérés, les hommes débattent de l’opportunité de construire un petit radeau de survie avec des vestiges de Tahiti-Nui II. « Faites ce que vous voudrez, moi je reste ici », lance le capitaine. Le second se range à cet avis, Jean et Hans s’inclinent. En revanche, Juanito y tient dur comme fer et entame, seul, la construction d’un esquif. Il y travaille toute la journée, jusqu’au moment où une averse vespérale vient abréger le martyre des hommes complètement déshydratés. À Jean qui lui porte un quart d’eau aux lèvres, Éric de Bisschop avoue : « Je te dois la plus belle joie de ma vie. » Quant à Juanito, voyant la main de Dieu dans cette manne tombée du ciel, il renonce à son projet de désertion.

Le 14 août 1958, l’équipage doit abandonner le radeau Tahiti-Nui II. © coll. Jean Pellissier

« Un soleil pâle éclaire une scène misérable »

Les navigateurs ne sont toutefois pas tirés d’affaire, car le grain annonçait du mauvais temps. Trempé jusqu’aux os, grelottant, ils peinent à maîtriser le radeau qui roule bord sur bord. « Deux nuits d’insomnie, écrit Jean. Nous ne tenons plus debout. Un soleil pâle éclaire une scène misérable : un piédestal à demi immergé dont le sommet, recouvert d’un fouillis trempé, supporte cinq hommes dénudés, livides, désespérés. » Pour éviter de chavirer, on construit de nouveaux balanciers, espérant ainsi gagner quelques jours, le temps de rallier l’île de Starbuck, à 200 milles dans le Nord-Ouest. Encore un espoir déçu : jamais le radeau ne restera à flot aussi longtemps.

De guerre lasse, Bisschop dessine le croquis d’un radeau de secours. Long de 7 mètres sur 3,50 mètres, Tahiti-Nui III est constitué d’une structure en bois garnie de bidons et flanquée de deux balanciers latéraux. La construction, commencée le 1er août, va durer deux semaines.

Le 14 août, tout le monde embarque et le cordon ombilical qui reliait les deux radeaux est sectionné. Un différend sur la route à suivre oppose Alain à Jean et Hans. Béotiens en matière de navigation, les deux amis veulent mettre le cap sur Starbuck, la terre la plus proche, tandis que le second, désormais capitaine, sait que cet objectif est inatteignable et qu’il serait plus raisonnable de viser Penrhyn, vers où semblent porter vent et courant.

Pour apaiser les esprits, il accède au désir de ses contradicteurs qui, au bout de quarante-huit heures, reconnaissent leur erreur. Tahiti-Nui III passe à 20 milles de Starbuck et il ne pourra pas davantage atterrir à Penrhyn, laissée à 40 milles de sa route. Les malheureux espèrent alors toucher Manihiki, qui leur échappe aussi. La discorde empoisonne le bord. Juanito dispute à Alain l’usage d’une planche qu’il se réservait pour abriter ses affaires. De son lit de souffrance, Éric met de l’huile sur le feu en suggérant aux autres « de lui flanquer une raclée pour le calmer un peu ».

Tahiti-Nui III, radeau de secours conçu par Éric de Bisschop et construit par l’équipage à partir d’éléments prélevés sur Tahiti-Nui II, notamment des bidons qui serviront à sa flottabilité. © coll. Jean Pellissier

Reste un dernier espoir : atterrir à Rakahanga, à 50 milles dans le Sud. En cas d’échec, il faudrait viser les Samoa, mais il est peu probable que cet objectif lointain puisse être atteint. Bisschop semble résigné. « Je demande à Éric notre position, témoigne Alain. Il me rit au nez : “Tu espères que l’on s’en sortira ?… Les Samoa, c’est loin !” Pourquoi est-il comme ça ? Toujours ces ricanements, toujours ce ton sarcastique et supérieur. Jamais un mot d’encouragement. »

Le 30 août, quinze jours après l’abandon de Tahiti-Nui II, cent quarante jours après le départ de Callao, les naufragés aperçoivent enfin l’atoll de Rakahanga. Alain en informe aussitôt le capitaine : « Je vis son visage pâle et amaigri où la fatigue et la maladie avaient creusé de profonds sillons se détendre un instant et s’éclairer d’un sourire. Il me tendit la main que je serrai sans un mot. […] Cette poignée de main donnée en silence par celui qui était mon chef et mon ami, je me la rappellerai jusqu’à la mort. »

À l’approche des brisants, alors que la pleine lune vient de se lever, l’équipage démonte les deux balanciers en balsa pour en faire une ancre flottante. À l’arrière, Jean et Hans encadrent Éric dont les bras tiennent leurs épaules. « Il était neuf heures moins quelques minutes, raconte Alain ; immédiatement après, je sentis la poupe se soulever et le radeau chavirer à l’avant. Je ne sais pas au juste ce qui se passa ensuite, mais j’avais très mal à la tête en revenant à la surface et mes pauvres poumons avaient grand besoin d’aspirer un peu d’air. » Tous émergent du bouillonnement, sauf le capitaine, resté coincé sous le radeau chaviré. Son corps inerte est halé sur la plage. Le croyant seulement assommé, ses compagnons tentent de le ranimer. Peine perdue. Lorsque le radeau s’est retourné, Éric de Bisschop s’est brisé le crâne sur le récif. Une dernière fois, il a échappé à la noyade.

Il est enterré sur place par les Maoris. Puis son corps sera exhumé et rapatrié à Tahiti avec ses compagnons à bord du Lotus, un navire de la Marine nationale, avant d’être inhumé à Rurutu.

D’abord enterré sur place par les Maoris, le corps du navigateur est ensuite emporté pour être définitivement inhumé à Rurutu, en Polynésie française. © coll. Jean Pellissier

Merci à Mme Marie-Hélène Fercot pour le remarquable dossier sur Éric de Bisschop qu’elle a constitué à l’occasion du concours Marins des côtes de France, organisé par Le Chasse-Marée en 2008.

Bibliographie : Éric de Bisschop : Kaimiloa – D’Honolulu à Cannes par l’Australie et Le Cap à bord d’une double pirogue polynésienne, éd. Plon ; Cap à l’Est, première expédition du Tahiti-Nui – Tahiti-Santiago du Chili, éd. Plon ; Vers Nousantara ou l’énigme polynésienne, éd. La Table ronde. François de Pierrefeu, Les Confessions de Tatibouet, éd. Plon. Michel Brun, Le Destin tragique de Tahiti-Nui, éd. Flammarion. Jean Pellissier, L’Odyssée des radeaux Tahiti-Nui I et II, éd. ‘Ura Éditions Tahiti.

Les derniers articles

Chasse-Marée