Pêcheurs de Loire, gardiens du fleuve

Revue N°311

Philippe Boisneau (à droite), patron et pêcheur professionnel, et Nicolas Bonnet 
(à gauche), compagnon – équivalent fluvial 
du matelot –, pêchent à l’araignée dérivante ablettes, goujons et spirlins devant le château de Chenonceau. La plaque à l’avant indique 
les lots (portions du cours du fleuve, 
entre Nantes et Orléans) attribués au patron. © Claude Rives

par Claude Rives – La pêche sur la Loire et ses affluents est affectée par les activités humaines et la prolifération d’espèces tropicales. À l’instar de Philippe Boisneau, les pêcheurs professionnels se renouvellent et veillent sur ce milieu, dont l’équilibre est indispensable à l’exercice de leur métier.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

En ce début d’après-midi d’été, le Cher suit paisiblement son cours. Aucune trace humaine le long de ses berges tandis que notre barque glisse lentement sur ses eaux calmes et transparentes. Le ronronnement du moteur hors-bord ne trouble pas les hérons cendrés qui guettent, impassibles, leurs proies depuis la rive ; une portée de jeunes ragondins, surveillée de près par leur mère, flotte comme une armée de petits bouchons, ballottée par l’onde que soulève notre passage.

Parti depuis peu de Chisseaux, en Indre-et-Loire, Philippe Boisneau nous guide vers un de ses lieux de pêche attitrés, situé à 2 kilomètres en aval, tout près du célèbre château de Chenonceau. À l’avant de la petite embarcation à fond plat, le jeune Nicolas Bonnet prépare le matériel de pêche. Lui aussi exerce cette activité à titre professionnel, mais en tant que « compagnon ». Ce statut équivaut, en eaux douces, à celui d’un matelot en mer, attesté par une carte de la préfecture qui précise également les zones où son titulaire peut exercer son métier, sous l’autorité d’un patron.

Philippe Boisneau et Nicolas Bonnet disposent sur leur barque, estampillée « Pêche H2-H6 », du droit de pêcher sur une portion de Loire de 20 kilomètres et sur un tronçon de 10 kilomètres, sur le Cher. Leurs autorisations sont valables cinq ans et renouvelables. Cela leur permet de vivre à l’année de leur travail en diversifiant les espèces ciblées et les zones de pêche.

Une pêche qui suit le rythme des saisons

« Ce sont les saisons qui conditionnent les prises, explique le patron. Au printemps, nous pêchons surtout les aloses au filet ; de mars à octobre, avec le même type d’engin, nous ciblons plutôt les mulets, les carpes, les barbeaux et les silures. D’avril à août, nous nous reportons principalement sur l’anguille jaune et, d’octobre à février, sur l’anguille argentée, ces deux pêches étant pratiquées avec des nasses.

« J’ai opté pour une organisation de mon activité assez classique, avec une part importante de vente directe aux restaurants ; je pêche presque toujours avec la même barque, même si j’en possède une seconde, presque identique à la première, en dépannage… »

Aujourd’hui, les deux hommes projettent de capturer ablettes, goujons et spirlins. Ces petits poissons blancs affectionnant les eaux pures et bien oxygénées sont particulièrement prisés par les amateurs de friture.

Au détour d’une boucle de la rivière apparaît soudain la silhouette blanche du château de Chenonceau, appelé aussi « château des Dames », en référence à celles qui au cours de ses cinq siècles d’histoire l’ont édifié, protégé, embelli et même sauvé. « Bâti sur l’eau, en l’air, il élève ses tourelles et ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous et murmure au bas de ses arches dont les arêtes pointues brisent le courant. C’est paisible et doux, élégant et robuste », notait Flaubert en 1847. « L’aristocratique sérénité » qui se dégageait alors de ce chef-d’œuvre de la Renaissance semble avoir traversé le temps alors que, poussés par un léger courant, nous nous faufilons sous l’une de ses arches. Nous voilà sur les lieux de pêche…

Nicolas file aussitôt son « araignée » dans l’eau claire et peu profonde. Ce filet droit en monofilament (nylon transparent) est spécifiquement adapté à cette pêche : long de 36 mètres pour une chute de 1,20 mètre (elle peut parfois être réduite à 0,80 mètre), il possède un maillage réglementaire de 10 millimètres de côté. L’engin est mouillé en demi-cercle et viré presque aussitôt à la main, Philippe mettant alors le moteur au point mort pour laisser le temps à Nicolas d’opérer. Celui-ci travaille avec délicatesse pour ne pas abîmer les petits poissons pris dans les mailles. Ils sont aussitôt rincés et stockés au frais, dans une glacière. Cette séquence va se répéter pendant près de deux heures, le pilote et son compagnon sillonnant le plan d’eau à vitesse réduite.

La sonnerie du téléphone portable de Philippe vient brusquement troubler le calme ambiant : le restaurateur qui a commandé cette friture vient aux nouvelles. Il veut savoir l’heure de livraison des prises ainsi que leur poids approximatif. La pêche étant jugée correcte, Philippe donne le signal du départ après un dernier coup de filet.

Durant toute la séance de pêche, les deux hommes n’ont guère parlé, chacun étant concentré sur sa tâche. Commence alors la lente remontée du Cher et, après une heure de route, l’embarcation est de nouveau amarrée à Chisseaux. Les fragiles ablettes pêchées dans l’après-midi – environ 5 kilogrammes – sont transférées dans un 4×4 Toyota bringuebalant pour être bientôt livrées au restaurateur.

« Le matin est généralement consacré aux contacts avec les clients et aux livraisons. À partir de midi, la pêche reprend ses droits », m’explique Philippe. Chaque jour, quelles que soient les conditions météorologiques, il arpente ainsi ses lots de pêche avec son compagnon. Cet emploi du temps est cependant régulièrement bousculé car il assure aussi un rôle important dans l’organisation et la représentation de sa profession. Celle-ci compte aujourd’hui 347 patrons de pêche fluviaux continentaux, 26 compagnons et 57 marins pêcheurs exerçant leur activité dans les eaux « mixtes » des estuaires. Tous ces professionnels sont répartis entre onze associations, toutes agréées par le ministère du Développement durable.

Catherine Boisneau (à droite), maître de conférences en biologie aquatique à l’université de Tours, part faire le recensement de silures sur la Loire, à bord de la barque de son époux, Philippe Boisneau. © Claude Rives

Un couple engagé au service des pêcheurs

Depuis de nombreuses années, Philippe assume la fonction de directeur général du Comité national de la pêche professionnelle en eau douce, l’organisation représentative des pêcheurs professionnels qui exercent sur l’ensemble des bassins hydrographiques français (estuaires, lacs et cours d’eau). Cette structure créée le 10 mars 2008 sous l’égide du ministère de l’Écologie dans le cadre de la loi sur l’eau sert aussi d’interlocuteur aux pouvoirs publics.

Bien que le pilotage de ce Comité constitue déjà une lourde tâche, il assume de surcroît d’autres casquettes, toujours en rapport avec sa profession : il est à la fois vice-président de l’association des pêcheurs professionnels en eau douce du bassin Loire-Bretagne et membre du comité de ce même bassin. Toutes ces responsabilités l’amènent régulièrement à dialoguer avec ses homologues et différentes instances.

Pour servir au mieux cet engagement, il peut compter sur un solide bagage universitaire. Ses études supérieures ont commencé par une maîtrise de sciences et techniques en Aménagement et mise en valeur des régions, à l’université Rennes-I. Sur les bancs de la faculté, il rencontre celle qui deviendra par la suite sa compagne, Catherine Mennesson, passionnée elle aussi par l’écologie des milieux aquatiques. Les deux jeunes gens poursuivent en parallèle leurs études qui aboutiront pour Philippe, en 1990, à une thèse d’État en Sciences, soutenue à Paris-XII, sur l’écologie, la biologie et la génétique des populations d’aloses du bassin de la Loire. Catherine publie, la même année, une thèse sur un sujet voisin et est recrutée, en 1993, comme maître de conférences en biologie aquatique à l’université François-Rabelais de Tours. Philippe Boisneau, quant à lui, se retrouve au chômage et décide alors de se réorienter sur la pêche professionnelle.

Comment opère-t-on un changement de cap aussi radical ? « Catherine pratiquait déjà la pêche en Loire en association avec un professionnel, explique Philippe. Cela lui permettait d’avoir un statut social, de payer une partie de ses études et d’apprendre les techniques de pêche professionnelles nécessaires pour échantillonner les poissons en Loire. J’ai simplement pris sa suite. »

Catherine Boisneau assure ne pas avoir rencontré de difficultés à se faire accepter dans cet univers rude et très masculin, mais à l’esprit ouvert. Toujours aussi passionnée, elle est un exemple de ces femmes de Loire à l’instar des sœurs, mères, épouses ou compagnes de pêcheurs qui ont depuis toujours participé à l’activité du fleuve.

Le couple possède ainsi de solides références pour interpréter et comprendre les changements qui s’opèrent aujourd’hui sur le fleuve. Le ministère de l’Environnement lui a ainsi confié une importante étude sur l’alose dont les résultats ont permis de statuer l’arasement du barrage hydroélectrique de Maisons-Rouges, sur la Vienne. Les obstacles multipliés par les hommes sur les fleuves et rivières posent depuis longtemps des problèmes aux poissons migrateurs comme l’alose, l’anguille ou le saumon (lire page suivante) mais d’autres difficultés se profilent désormais pour les pêcheurs.

Le saumon de Loire, une espèce en sursis

Au début du XXe siècle, le saumon atlantique (Salmo salar) était tellement abondant dans les fleuves et rivières de France que les employés agricoles n’en voulaient plus : une clause dans leurs contrats de travail précisait qu’on ne pouvait leur en servir plus de trois fois par semaine. Protégé depuis 1994, il n’est pas encore considéré comme en voie de disparation, mais sa situation est jugée préoccupante. Telle l’alose ou l’anguille, cette espèce potamotoque (qui vit en mer mais naît et se reproduit dans les eaux douces des fleuves et rivières) est particulièrement menacée. Victime de la surpêche, de la dégradation de la qualité des eaux et de celle de ses zones de frayères, le saumon sauvage est surtout confronté à la multiplication des obstacles tout au long de sa migration. Des passes, ou « échelles à poisson », ont bien été aménagées sur la Loire mais, souvent mal conçues, elles ne suffisent pas à améliorer la situation : on n’y a compté que cinq cent quatre-vingts saumons cette année alors qu’il en faudrait cinq à huit fois plus, pendant au moins cinq ans consécutifs, pour assurer l’avenir de la population.
Le pêcheur professionnel Romain Gadais, diplômé en ingénierie des milieux aquatiques et corridors fluviaux, participe avec Philippe Boisneau au recensement des saumons. Les travaux de ces deux pêcheurs scientifiques, lanceurs d’alerte et ardents défenseurs des ressources aquatiques de la Loire, sont cofinancés par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et le Fonds européen de développement régional (FEDER). Ils bénéficient également du soutien de l’association Loire grands migrateurs, créée en 1989 pour assurer la gestion et la restauration du bassin de la Loire, et de celui du Conservatoire du saumon sauvage, basé à Chanteuges (Haute-Loire).
« Trente saumons ont été munis d’une balise au niveau de l’estuaire de la Loire, explique Romain. Notre objectif est de savoir combien de poissons ainsi marqués vont arriver sur les frayères. Nous effectuons donc des patrouilles régulières en bateau, à quinze jours d’intervalle durant plusieurs mois, pour tenter de les retrouver. Nous en avons déjà localisé plusieurs, mais qui ne bougeaient pas. En fait, ces poissons étaient morts. »
Un casque sur les oreilles, il vient à nouveau d’en repérer un près de Bréhémont. Philippe, équipé d’une combinaison néoprène et d’une bouteille d’air comprimé, plonge dans l’eau trouble et peu profonde pour voir de quoi il retourne. « Le fond est recouvert de feuilles sur une grande épaisseur et je n’ai vu ni balise ni restes de saumon ; juste un  silure», dit-il en se hissant peu après dans l’embarcation. A-t-il mangé le saumon ? Sur les trente poissons dotés d’une balise quelques mois plus tôt, il n’en sera finalement retrouvé ou signalé aucun par la station de comptage en amont. Un constat inquiétant. Au XIXe siècle, la population de saumons recensée s’élevait à 50 000 individus sur l’axe Loire-Allier. Actuellement, elle ne dépasse pas le millier de poissons.

Trente saumons ont été munis de balises à leur passage dans l’estuaire de la Loire : combien atteindront les zones de frayères ? Philippe Boisneau (dans l’eau) et le pêcheur Romain Gadais (à droite) recherchent un de ces poissons après avoir retrouvé son signal. © Claude Rives

Corbicule et peste rouge, les nouveaux envahisseurs

« Depuis que je suis professionnel, j’ai constaté des évolutions importantes, confirme Philippe. On assiste à un bouleversement majeur de l’écosystème, essentiellement dû au réchauffement climatique et aux excès de nitrates. »

Les caractéristiques des cours d’eau du pays ligérien sont normalement celles des milieux tempérés, mais les changements actuels permettent désormais à des espèces tropicales ou équatoriales de s’implanter, généralement au détriment de celles qui vivaient là.

« La corbicule (Corbicula fluminea), un petit coquillage originaire du Mékong, se répand notamment à une vitesse foudroyante, note Philippe. Il filtre l’eau pour se nourrir et sa prolifération n’est pas sans conséquences. Il capte le phytoplancton qui prospérait jusque-là dans des eaux chargées de nitrates et profitait à d’autres espèces. Certes, les eaux sont devenues claires, mais les nitrates sont toujours là et cet engrais est maintenant absorbé par des algues vertes filamenteuses du genre Cladophora, qui tapissent littéralement le fond de la Loire. À cause de cela, certaines pêches sont devenues impossibles durant l’été. »

Nettoyage du guideau, sorte de chalut fixé sur deux perches horizontales, manœuvré à l’aide du treuil d’une toue (en arrière-plan), ancrée face au courant. © coll. Philippe Boisneau

Philippe Boisneau évoque également d’autres espèces invasives comme l’écrevisse rouge de Louisiane (Procambarus clarkii), surnommée « la peste rouge ». Originaire du Mexique, ce crustacé a été introduit en France en 1970 à des fins commerciales. Vorace, agressif, prolifique, il résiste à tout : aux sécheresses et aux fortes chaleurs estivales comme aux rigueurs de l’hiver et même aux polluants, qui ne manquent pas. Terré dans des galeries de près de deux mètres de long, il est capable de se reproduire deux fois dans l’année dès l’âge de six mois et de modifier ses dates de ponte en fonction du climat. Il peut aussi survivre plusieurs jours hors de l’eau et parcourir 4 kilomètres en une seule journée pour s’installer sur un nouveau territoire. Son pouvoir colonisateur est donc tout à fait exceptionnel.

L’écrevisse de Louisiane a ainsi supplanté en quelques années les populations d’écrevisses indigènes et détériore fortement le milieu aquatique. En moins de dix ans, elle a colonisé 200 kilomètres carrés de zones humides en Loire-Atlantique et fait disparaître une grande partie de la végétation aquatique, les trois quarts des insectes et mollusques amphibiens. Même les canards ont déserté ces plans d’eau, faute d’y trouver une alimentation suffisante ! Enfin, Procambarus clarkii est porteuse d’une maladie qui tue les espèces indigènes.

Comment endiguer ce fléau ? « Son élimination est devenue pratiquement impossible, déplore Philippe. Les principales actions consistent à en limiter le nombre et l’expansion au moyen de nasses. Cette espèce a heureusement quelques prédateurs naturels, notamment les poissons carnassiers, les hérons, les aigrettes et les loutres. On ne peut qu’espérer qu’ils finiront par recréer un certain équilibre. »

Une cohabitation difficile avec la pêche de loisir

Au sein des instances professionnelles, Philippe évoque également de façon régulière un autre type de difficultés auquel il est parfois confronté, comme la plupart de ses homologues : les relations avec les pêcheurs amateurs. La douceur légendaire des bords de Loire ne suffit pas toujours à apaiser les esprits et les professionnels sont régulièrement accusés de voler les poissons de ceux qui les traquent pour leur plaisir. Ces pêcheurs amateurs ne subissent pourtant pas les mêmes contraintes que ceux qui font de la pêche un métier : ils peuvent pratiquer leur loisir où bon leur semble et ils n’ont pas à déclarer leurs captures, leur seule obligation étant de payer une carte de pêche. Néanmoins, une fraction d’entre eux ne supportent pas ce qu’ils perçoivent avant tout comme une concurrence et quelques-uns le font sentir de façon pressante. Sabotages de pontons, vols de moteurs, destruction de filets, barques détachées et emportées par le courant, coques percées à coups de pioches ou de fusil : la liste de leurs « incivilités » a de quoi laisser pantois. La Fédération de pêche de loisir du Loiret a elle-même prévenu qu’elle n’hésiterait pas à se porter partie civile contre des pêcheurs amateurs pour ce type d’exactions, car elles portent aussi atteinte à l’image de la pêche de loisir. Les plaintes déposées par les professionnels à la gendarmerie n’aboutissent cependant que très rarement et beaucoup de pêcheurs professionnels vivent mal l’hostilité dont ils font l’objet.

Yannick Perraud (à gauche) et son équipage pêchent la lamproie à la nasse. © Claude Rives

« Nous pratiquons une pêche responsable, plaide Philippe. Chaque type d’engin a son utilité et nous ne ciblons pas toujours les mêmes espèces de poissons. Cela permet de mieux répartir l’effort de pêche sur les populations de poissons et de les réguler. Certains pêcheurs professionnels pratiquent leur métier depuis des décennies sur les mêmes lots : ils ne pourraient pas continuer à en vivre s’ils ne respectaient pas le milieu !

« Les pêcheurs amateurs doivent aussi prendre conscience que les professionnels coopèrent depuis plus de trente ans avec les chercheurs. Ils effectuent régulièrement des relevés et participent au suivi scientifique des populations de poissons, en particulier celles des grandes aloses, des saumons et des anguilles. Qui d’autre que nous pourrait le faire sur un fleuve aussi long que la Loire ? Cette collaboration avec les scientifiques est essentielle, car elle permet de suivre l’évolution des milieux, de définir une pression de pêche adaptée et, parfois, d’atténuer l’impact de certaines activités humaines. »

Des jeunes pêcheurs qui réinventent le métier

Les pêcheurs de rivière se retrouvent souvent en première ligne face à des phénomènes dont ils ne sont pas à l’origine et pour illustrer cette fragilité de la profession, Philippe Boisneau évoque encore le problème des polychlorobiphényles, plus connus sous l’acronyme de PCB. Ces polluants organiques persistants, fortement cancérigènes, ont été à l’origine d’une crise importante de la profession. Utilisés massivement jusqu’à la fin des années 1980 dans l’industrie, notamment comme isolant dans les transformateurs électriques, mais aussi dans l’imprimerie ou les peintures, ils ont contaminé durablement les sols et l’eau et se concentrent dans les organismes des animaux terrestres ou aquatiques.

Au tout début des années 2000, des poissons hautement contaminés sont découverts dans le Rhône. Après une longue étude menée à l’échelle de l’Hexagone, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation a préconisé, à partir de 2007, une forte limitation, voire une interdiction dans certains départements, de la commercialisation des poissons d’eau douce concentrant les polluants accumulés au fil de la chaîne alimentaire : anguilles, brèmes, barbeaux, carpes, et autres silures. Un coup très dur pour les pêcheurs fluviaux, dont le nombre a chuté entre 2009 et 2012, notamment en Loire.

Depuis, des études complémentaires ont permis d’évaluer de manière plus précise les taux de PCB « acceptables » pour la consommation et de constater que les concentrations de PCB dans les poissons étaient moins inquiétantes que prévu en Loire. « Le principe de précaution a été appliqué à la lettre, estime Philippe Boisneau. On a commencé par tout interdire, avant de s’apercevoir que ce n’était pas forcément justifié. Ce problème est maintenant derrière nous puisque les PCB sont interdits mais cette crise a fait du dégât. À ce jour, en Indre-et-Loire nous ne sommes plus que quatre pêcheurs professionnels en activité. Dans le Centre, on en compte une quinzaine et, sur l’ensemble du fleuve, de Clermont-Ferrand à Saint-Nazaire, on n’en recense qu’une petite centaine. »

Tous les jours de l’année, Philippe Boisneau et son compagnon alternent différents types de pêche sur la Loire et le Cher. © Claude Rives

Cette longue énumération de difficultés pourrait conduire Philippe Boisneau à un certain pessimisme mais il constate, malgré tout, une certaine reprise de l’activité depuis quelques années déjà, avec l’arrivée de jeunes pêcheurs. Ce métier physique exercé en pleine nature demande des connaissances et des compétences très variées et bon nombre d’entre eux sont désormais titulaires d’un brevet ou d’un baccalauréat professionnel, voire d’un brevet de technicien supérieur agricole en aquaculture. Ils ont donc acquis, pour la plupart, une solide connaissance de la gestion piscicole. Plusieurs établissements en France dispensent cet enseignement spécialisé, en formation initiale ou continue.

Philippe Boisneau constate aujourd’hui que s’ils intègrent le savoir traditionnel de leurs aînés, ces nouveaux venus adoptent aussi des démarches et des méthodes de travail parfaitement adaptées à leur époque. Ils n’hésitent pas à investir dans des chambres froides ou des ateliers de découpe, valorisant leurs pêches en les transformant, jouant sur la qualité et l’ancrage local de leur production. Poissons fumés, soupes ou conserves diverses : à chacun sa recette. « La transformation me permet de commercialiser des espèces abondantes qui n’étaient jusqu’ici pas forcément très appréciées, explique ainsi Romain Gadais, l’un de ces jeunes pêcheurs de Loire, établi à Bréhémont. Cela convient bien aux brèmes, chevesnes et à la plupart des poissons blancs qui n’ont pas un goût très puissant. Le barbeau aux pleurotes et vin de Chinon, par exemple, rencontre un franc succès ! En fait, nous valorisons tous les produits de notre terroir. » Le jeune homme ne manque pas d’idées : il propose également des visites pour faire découvrir son métier de pêcheur au grand public, suivies d’une dégustation de ses produits. Il a même a investi dans un restaurant à Bréhémont, la Cabane à matelot, en association avec un jeune chef, Ambroise Voreux, qui cuisine chaque jour sa pêche !

Circuits courts et réseaux sociaux

« Le fait de diversifier notre activité sur des espèces jusqu’ici peu valorisées permet de mieux répartir l’effort de pêche, ce qui participe à une meilleure gestion des ressources », explique encore Sylvain Arnoult, établi pour sa part à Muides-sur-Loire. Lui aussi a opté pour ces nouvelles approches et vend lui-même sa production en frais, surgelée ou transformée (fumée, en soupe ou en terrines). Comme dans d’autres secteurs, notamment dans l’agriculture biologique, cette nouvelle génération de pêcheurs privilégie les circuits courts : vente directe aux particuliers ou aux restaurateurs, marchés locaux ou épiceries fines, très appréciées des touristes. Et ils savent en général très bien communiquer grâce à l’Internet ou aux réseaux sociaux pour garder le contact avec leurs clients ou en trouver de nouveaux.

Pêcheurs, transformateurs et commerçants, ils multiplient ainsi les casquettes en privilégiant la bonne gestion des ressources, la préservation de la nature, la culture, le tourisme et la gastronomie. Une approche qui ouvre quelques perspectives et prouve que ce métier traditionnel est encore capable de se renouveler. Les pêcheurs de Loire ont toujours su s’adapter aux variations de leur environnement.

Nicolas Bonnet attrape une anguille qui s’est prise dans un verveux, piège maintenu dans le courant par un pieu en bois enfoncé dans le fond. © Claude Rives

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