Par André LinardÀ deux pas du parvis du Trocadéro, d’où les touristes du monde entier contemplent la tour Eiffel, le musée national de la Marine, qui partage avec le musée de l’Homme l’aile Ouest du palais de Chaillot, ne connaît pas la même affluence. Et pourtant sa visite mérite vraiment le détour.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Dans ce monument, le simple­ curieux chemine à travers une multitude d’ob­jets de grande valeur, mais qui ne re­présentent qu’environ quin­ze pour cent de l’ensemble des collections. D’entrée, il « tombe » sur le canot de l’Empereur. Cons­truit à Anvers en 1810 pour une visite de ce port par Napoléon, ce bateau d’apparat a, sous le second Empire, repris du service à Brest, où il sera remisé. Il rejoint Paris en 1943 afin d’être mis à l’abri des bombardements et entre à Chaillot deux ans plus tard. Souvent considéré comme l’unité emblémati­que du musée, il est cependant peu représentatif de l’histoire de la Marine, mais il est impossible de l’ignorer !

De là, des panneaux-étapes guident le vi­si­teur vers les thèmes liés à deux siècles de gé­nie maritime, à partir du règne de Louis XVI. La section « faire le point à la mer » rassem­ble de remarquables instruments de navigation. Plusieurs vitrines évoquent les grands voya­ges­ d’exploration, d’autres les chantiers de cons­truction, avec outils d’époque et modèles de coques de navires et de machines, tel celui d’un moulin à vent actionnant une scie…

L’espace « marine de commer­ce » regroupe des maquettes de voiliers marchands, de navires à vapeur ou à moteur et de paquebots des xixe et xxe siècles. Dans les vitri­nes se côtoient outils et objets du quotidien du marin, prototypes d’hélices, modèles de machines alternatives… Compte tenu de la genèse du musée (lire encadré p. 22), il n’est guère étonnant qu’une large part de ce qui est exposé concerne la Marine militaire. Des premiers cuirassés – le Trident et la Gloire – aux plus récentes unités – le porte-avions Charles de Gaulle et la frégate Aquitaine –, en passant par les sous-marins, les ma­quet­tes semblent naviguer en escadre. La dernière salle est, elle, consacrée à l’aéro­nau­tique navale.

Abandonnant toute notion de chronologie, le visiteur se laisse porter par l’émerveillement. Ici, les sculptures dorées de La Réale (1694), présentées sur un support à l’échelle de la poupe de la galère. Là, des figures de proue monumentales, tel le buste d’Henri IV qui ornait un vaisseau éponyme de 1848. Dans la salle suivante, des mo­dèles sont alignés comme à la parade… Ainsi, celui du Valmy, un vaisseau de 120 canons à trois ponts lancé en 1847. Cette ma­quette, lon­gue de 2 mètres, est le fruit du travail de six personnes pendant cinq ans !

Les tableaux, accrochés par dizaines, exi­geraient une visite à part entière, ne serait-ce que les treize Vues des ports de France – sur les quinze commandées par Louis XV – de Joseph Vernet. À l’extrémité de la galerie, plusieurs vitrines abritent des souvenirs du prince de Joinville, qui commandait la Belle-Poule en 1840 lors du retour des cendres de Napoléon. Le sous-sol est consacré aux expositions temporaires. Au bout de quatre heu­res, le visiteur réalise qu’il a mal lu les noti­ces, qu’il a survolé certains éléments et qu’il ne lui reste plus qu’à revenir !

Mais l’actuelle présentation, un peu vieillotte, n’en a plus pour longtemps. En effet, fin 2016, le musée devrait fermer ses portes pour trois ou quatre ans, le temps d’une complète rénovation. Depuis quelques mois, le personnel travaille d’arrache-pied à la préparation de ce gros chantier.

Enrichir et conserver

Le musée national de la Marine est un éta­blissement public rattaché au ministère de la Défense. Il est dirigé par un officier général, actuellement le commissaire général des armées Vincent Campredon, secondé par un directeur adjoint, Denis-Michel Boëll, conser­vateur général du pa­trimoine. Début 2015, le musée rassemblait quelque 33 000 objets référencés, dont 2 822 ma­quettes de ba­teaux, l’ensemble étant géré par le service « conservation » composé de onze person­nes. Ce chif­fre n’inclut pas les milliers de livres, pé­rio­diques, plans, photos et cartes posta­les, qui relèvent du département « recher­che ». L’inventaire des collections est commun à toute la structure, comprenant le site de Chaillot, mais aussi les quatre antennes de Brest, Port-Louis, Rochefort et Toulon, portes maritimes surnommées « les Quais ».

« Notre travail, précise Marjolaine Mourot, chef du service conservation, concerne la préservation des objets et des œuvres, leur restauration, leur mise en état de présentation, leur étude et l’accroissement des collections, qui se fait par achats, dons, legs, dations ou donations. L’entrée en collection d’une pièce n’est effective qu’à l’issue d’une étude préalable. Toute proposition est d’abord examinée par nous-mêmes et la direction. Après avis, le sujet est présenté devant la commission scientifique d’acquisition interministérielle, qui se réunit trois fois par an. Composée de représentants des différents musées relevant de la Défense, du ministère de la Culture et d’autres établissements, c’est elle qui décide. »

musée national marine, musée marine, article histoire marine
La grande salle où sont exposées les treize Vues des ports de France réalisées par Vernet à la demande de Louis XV. © musée national de la Marine/P. Dantec

Dans les réserves du fort de Romainville

Leur volume débordant les possibilités de Chaillot, nombre d’objets non exposés ont rejoint le fort de Romainville, l’un des éléments de l’an­cienne ceinture de défense de Paris. Le transfert, effectué en 2000, a libéré un vaste espace dévolu désormais aux expositions temporaires.

« Le musée ne peut pas tout montrer », rappelle Hélène Tromparent, conservateur du patrimoine qui veille avec son équipe sur la préservation des quelque 13 000 œuvres d’art et objets abrités dans le fort. Du moins pour l’instant, car les réserves doivent bientôt déménager en banlieue Nord, à Dugny où 8 000 mètres carrés d’entrepôts d’une ancienne base de l’Aéronavale­ sont en cours d’aménagement.

Pendant la rénovation du musée, ces locaux accueilleront également la totalité de ce qui est actuellement présenté à Chaillot. Depuis 2013, en prélude à ce grand déménagement, un « chantier des collections » œuvre à la mise à jour d’une base de données informatisée répertoriant, avec photographie numérique à l’appui, ces milliers de pièces. C’est dans ce cadre que, lors de notre visite, Frédérique Chapelay opérait un récolement de la collection d’armes et d’uniformes dont elle est responsable, vérifiant que chaque objet est en bon état et correctement inventorié.

Plusieurs spécialistes de la conservation préventive, salariés du musée ou d’entreprises privées, conditionnent les pièces en vue de leur transport. Toutes les maquettes seront traitées avant le départ, ainsi que les textiles, les cuirs et la soixantaine de tenues de scaphandrier dont le caoutchouc vieillit mal. En début d’année, un bon tiers des réser­ves était préservé des moisissures et dépoussiéré. Le reste le sera à Dugny, après un séjour en salle de quarantaine, une précaution néces­saire pour ne pas contaminer le futur lieu de dépôt. Le transfert, qui doit débuter fin 2015, prendra trois à quatre mois. À l’arrivée, chaque objet rejoindra une place assignée en vertu d’un « adressage » établi par Guillaume Julien et Aurélien Huraux, spécia­listes de la logistique appliquée aux mouvements d’œuvres d’art.

Les maquettes forment le cœur des collections

Jadis, chaque arsenal faisait réaliser, en gui­se d’élément de référence, un modèle des navires et machines de port dont la construc­tion était envisagée – en réalité vingt pour cent seulement des maquettes du xixe siècle se concrétisereront par une mise sur cale. Sans doute est-ce grâce à leur beauté et à l’ex­tra­ordinaire qua­lité de leur facture que ces maquettes d’arsenal ont été pieusement conservées. Cet ensemble constitue le cœur des collections du musée. Chaillot et les Quais en regorgent, quatre salles des ré­serves leur sont consacrées. On y trouve beaucoup de machines à mâter et de dragues portuaires, mais aussi – c’est l’un des fleurons de la collection – le radeau réa­lisé à la demande d’Antoine Grognard pour faire valider son projet de transport de la forme de Toulon, construite en 1778.

Quant aux modèles de bateaux, nombre d’entre eux sont dus à l’amiral Pâris. Dès 1841, celui-ci a fait réaliser par des ma­quettistes du musée environ cent cinquante modèles de bateaux traditionnels extra-européens, à partir des plans dressés au cours de ses navigations. Il a aussi rapporté des dizaines de maquettes construites localement et supervisé la fabrication de modèles de bateaux européens, notamment d’après les relevés de son fils. Les quelque deux cents pièces de cette « collection Pâris » ont d’ailleurs fait l’objet de l’exposition temporaire Tous les bateaux du monde, en 2010.

On l’imagine, ces maquettes sont aussi précieuses que fragiles. Le transport d’un modèle, même bien calé dans un écrin sur mesure, est toujours délicat et occasionne fréquemment des détériorations. Les déplacements sont donc limités.

Autrefois, la restauration des maquettes et objets de marine incombait à quelques ouvriers d’arsenal. Aujourd’hui, le service comprend quatre restaurateurs diplômés qui opèrent sous le regard du public.

« La dernière maquette construite au musée, en 1988, est celle de la caravelle Niña de Christophe Colomb, précise Jean-Michel Letenoux, responsable de l’atelier. Désormais, on assure la restauration et la maintenance des collections. Un modèle exposé subit une usure naturelle, notamment des textiles – voiles et filins – qui, même protégés de la lumière, s’abîment à cause de la poussière qui s’infiltre par les jointures des vitrages. Pour la maintenance, nous vidons tout le contenu d’une vitrine. Nous nettoyons les objets et effectuons de petites restaurations et réglages du gréement, avant de reposer le modèle dans sa vitrine qui a été remise en état entre-temps. » Dans les réaménagements futurs, il est prévu de maintenir une légère surpression d’air dans les vitrines afin de prévenir toute pénétration de poussière.

Les interventions sur les maquettes concer­nent le plus souvent les espars et surtout le gréement. « Quand on ne peut plus consolider un cordage, brûlé par le temps, il faut le “restituer”, c’est-à-dire, le remplacer par un filin neuf identique. Nous filons nous-mêmes ces cordages en divers types de commettage, de nombre de torons, de diamètre, à l’aide d’une corderie qui mesure 6 mètres de longueur. » Sur une table sont alignées des dizaines d’anciennes bobines de pellicule photographique garnies de câbles ultrafins en coton, qui couvriront les besoins de quelques mois. Pour confectionner des épissures sur des filins de 6 dixièmes de millimètre, il faut des doigts de fée ! « On travaille avec des pinces, des brucelles, du matériel chirurgical ou des outils que nous fabriquons, et, à partir d’un certain âge, des lunettes à fort grossissement. »

À une table voisine, Bénédicte Massiot et Nidia Navarro examinent un planétaire de Copernic du xixe siècle. Au centre de l’appareil, le soleil était percé d’un trou qu’elles ont rebouché pour stopper le processus de dégradation. La réparation est invisible.

Le musée possède aussi des modèles ré­cents de navires militaires ou de commerce – souvent donnés par des armateurs –, qui sont désormais fabriqués en résine. Ces maquettes, généralement de grande taille, nécessitent surtout d’être parfaitement calées. Lors de notre visite, le quatrième restaurateur, Denis Champeau, fabriquait ainsi un ber parfaitement ajusté pour le Var, un mo­dèle de cargo des années soixante-dix.

musée national marine, musée marine, article histoire marine
Jean-Michel Letenoux restaure le gréement de la gabare-écurie Astrolabe ex Lionne, un modèle de 1817. © André Linard

Peintures, amphores, cloches et quelques vrais bateaux

Le musée possède plus de 1 300 peintures, dont plusieurs monumentales, mais peu d’œu­vres d’artistes majeurs comme les im­pressionnistes, ceux-ci étant au-dessus de ses moyens. La plupart de ces tableaux dorment dans les réserves, faute de place où les exposer ou parce que l’ombre leur est vita­le. Ainsi, la série d’aquarelles de François Roux commandée par l’amiral Pâris en 1880 a été exposée au Louvre jusqu’en 1943, où elles ont souffert de la lumière. Ces pièces très fragiles séjournent désormais à l’ombre des rayonnages, qu’elles ne quittent qu’en de rares occasions.

« Notre rôle, souligne Marjolaine Mourot, est de conserver les collections pour les géné­rations futures, et de les faire connaître le plus intelligemment possible. Conserver pré­ventivement des œuvres dans de bonnes condi­tions évite d’avoir à intervenir ultérieurement pour les remettre en état. En effet, pour prévenir leur décoloration, la durée d’exposition à la lumière d’un dessin ou d’une aquarelle sur papier ne doit pas excéder trois mois tous les cinq ans. »

L’ancienne poudrière du fort de Romainville abrite également quantité d’objets d’archéologie navale : de nombreuses am­phores ; des pièces de l’épave du Juste coulé dans l’estuaire de la Loire lors de la bataille des Cardinaux (1759) ; des vestiges du duisant, vaisseau de 74 canons coulé sur l’îlot de Tévennec lors de l’expédition d’Irlande (1796) ; une collection de cloches de bord ; une série de plaques en cuivre ayant servi à l’impression de cartes marines ; des éléments du Colbert et de la Jeanne d’Arc – comme la chapelle – prélevés avant leur démolition… Désormais, l’effort de collecte porte davantage sur le cadre de vie des marins, que sur les pièces d’ordre technique ou instrumental. La poudrière héberge aussi un authentique caïque turc entré au musée en 1898.

Car le musée possède une trentaine de « vrais » bateaux. Abritées sous un hangar, la plupart de ces unités ont été collectées dans les années soixante-dix, dans le cadre d’un projet de musée à flot qui n’a pas abouti. Cette flottille disparate comprend des bateaux de plaisance – comme le Corsaire Tribord donné par le Centre des Glénans –, des yoles, des skiffs, mais aussi de nombreux kayaks et autres bateaux extra-européens rapportés d’expéditions diverses. Les bateaux les plus importants sont souvent confiés aux Quais. C’est le cas du canot de sauvetage Cdt Philippe de Kerhallet, visible à Port-Louis, et du bathyscaphe fnrs iii, exposé à Toulon. Par ailleurs, le mu­sée a remis le Pen Duick v d’Éric Tabarly à l’École nationale de voile, et quelques unités à l’association de sauvegarde du pa­tri­moine maritime Amerami, pour les faire na­viguer.

À déambuler dans cette caverne d’Ali Baba que sont les réserves du musée, le vi­si­teur s’étourdit devant le nombre et la va­riété des instruments de navigation, s’extasie devant les 80 demi-coques, dont les plus anciennes datent du xviiie siècle, ravive ses souvenirs d’enfance devant les quelque 160 bateaux-jouets de la collection Jac Remise, qui ont récemment
été présentés, après Paris, dans les Quais. « La logistique induite par ces déplace­ments est longue et coûteuse, précise Hélène Tromparent. Avant le départ, il faut vérifier le bon état et la propreté des pièces. À leur retour il faut parfois les réparer, et toujours les nettoyer pour ne pas risquer de contaminer les autres. »

Retour à Chaillot. Florence Le Corre, conser­va­teur du patrimoine, présente quel­ques pièces rares, maternées par le ser­vice « recherche et documentation ». Dans un meu­ble de la salle de lecture – aux murs gar­nis de livres thématiques dits « usuels » –, est entreposée une collection de plans, dont ceux de l’amiral Pâris, dépoussiérés, reconditionnés et en partie numérisés. Le Saint des Saints abrite les ouvrages les plus précieux : le fonds Pâris, manuscrits, lithographies et planches ; les trois cahiers d’instruction maritime et d’exercices réa­lisés par Claude-Nicolas Ozanne à la demande de Louis XV pour ses petits-enfants, futurs rois de France ; les manuscrits autographes du prince de Joinville ; un album du reportage photographique effectué en Crimée en 1855-1856 par Henri Durand-Brager et Lassimonne ; et quantité de journaux de bord, récits de voyages et recueils de correspondances magnifiquement calligraphiés…

« Notre service gère environ 35 000 vo­lumes, dont 350 manuscrits, précise Florence Le Corre. Nous avons aussi en charge une collection d’un millier de périodiques, disparus ou non, des albums de gravures et de dessins, 6 000 plans de bateaux et 70 000 cartes postales. » Ce fonds s’enrichit par achats et grâce aux dons de particuliers. Cela suppose une veille attentive, à laquelle­ participent notamment les Amis du musée de la Marine, dont la revue Neptunia bénéficie en retour d’une iconographie gratuite fournie par le service.

La photothèque, outre son rôle de conser­va­tion, effectue les recherches pour les ex­positions ou les publications et se charge de photographier les contenus des collections afin d’alimenter une base de données consultable par tous. Enfin, le dernier pôle du service concerne la recherche, un secteur auquel est associé Éric Rieth, directeur de recherche au cnrs, spécialiste de l’ethnographie maritime et de la construction navale. Toute personne désireuse de consul­ter les ouvrages du musée peut solliciter un rendez-vous par téléphone ou courrier électronique auprès du service de la bibliothèque.

musée national marine, musée marine, article histoire marine
Vue de Douvres, dessin aquarellé extrait du journal manuscrit de François d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900). © musée national de la Marine/P. Dantec

Tintin bat tous les records d’entrées

En 2001, l’exposition temporaire Mille sabords ! Tintin et les bateaux attire quelque 225 000 visiteurs, un record absolu. Sept ans plus tard, l’exposition sur Lapérouse en­re­gistre 100 000 visiteurs de moins et le score de la plupart des autres oscille entre 70 000 et 60 000 entrées. Quoi qu’il en soit, ces événements accroissent la fréquentation du musée – 375 317 entrées en 2014 sur l’ensemble des sites –, même si nombre de ces visiteurs occasionnels consacrent très peu de temps aux collections permanentes.

Pour une exposition couvrant environ 1 000 mètres carrés – l’espace dévolu à Chail­lot –, précise Corinne Pignon, responsable du service des expositions temporaires, le délai de préparation va de dix-huit mois à deux ans. Pendant cette période, nous lançons des appels d’offres pour choisir le scénographe et les prestataires extérieurs spé­cialistes de la conception des vitrines et de leur contenu, de l’éclairage, des systèmes audiovisuels, de la signalétique… Pour nourrir ces expositions, les réserves du musée sont sollicitées, mais elles ne suf­fisent pas toujours. Ainsi, pour les expositions Marquet (2008) ou Méheut (2013), le musée a dû em­prunter des œuvres, ce qui exige de négocier, d’établir des contrats de prêts et d’assu­rances, d’organiser les transports et l’accrochage.

Les expositions temporaires offrent l’opportunité de s’intéresser à des thèmes peu évoqués dans la structure permanente du musée. C’est le cas de la pêche, actuellement abordée avec Dans les mailles du filet. Un cas particulier en l’occurrence puisqu’il s’agit d’une adaptation élargie de l’exposition Terre-Neuve/Terre-Neuvas conçue voici deux ans par les musées de Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc et Granville. Mais le musée de la Marine prolonge le propos en abordant les aspects contemporains et l’avenir de la grande pêche : développement durable et surpêche, capacité du stock à nourrir l’humanité, consommation responsable du poisson, politique européenne… Cette exposition – sans doute la dernière avant la rénovation de Chaillot – préfigure la future orientation muséographique de l’établissement, qui devrait aborder les en­jeux de demain au regard de l’histoire.

Moins de papier plus de virtuel

Loin de l’image désuète qui lui colle aux basques, le musée de la Marine s’efforce aujourd’hui de dynamiser son service multimédia pour rendre ses richesses ac­ces­sibles sur la Toile. L’exposition virtuelle est en effet idéale pour montrer sans risque des documents très fragiles, comme de vieilles photographies. Le temps n’est plus où le musée sortait régulièrement un catalogue raisonné « papier » de ses collections. Désormais, les seuls ouvrages qu’il publie – parfois en coédition – sont liés aux expositions temporaires, ce qui assure de bonnes ventes. Certains ouvrages, comme celui consacré à Albert Marquet, ont même pulvérisé les chif­fres attendus. Mais pour faire connaître ses trésors, le musée porte désormais l’essentiel de ses efforts sur le multimédia.

« Les musées d’aujourd’hui sont condam­nés à se moderniser, confie Philippe Schmidt, responsable de ce service. Le vi­siteur familier du smartphone, de la tablette et de l’or­dinateur est demandeur d’informations actualisées en permanence. Mis en place en 2001, le service multimédia regroupe plusieurs activités. Il faut d’abord gérer au quotidien le site Internet, mettre à jour l’ac­tualité du musée, la communication et les contenus, qu’ils soient sous forme de tex­tes, d’animations ou de vidéos. Le site Internet a pour vocation d’être à la fois un musée virtuel et une source d’informations pratiques ayant trait aux expositions temporaires ou permanentes. »

La partie multimédia proprement dite, consiste à fournir aux visiteurs des outils de médiation numérique – bornes interactives et applications pour mobiles – permettant d’enrichir leur visite, ainsi que toute production des contenus audiovisuels des expo­sitions, autant pour Chaillot que pour les Quais. La mise en œuvre de l’ensemble est assurée en interne et par des intervenants extérieurs. Le musée est également présent sur les réseaux sociaux, ce qui, de l’avis de Philippe Schmidt, crée un fort impact sur le public. « On a environ 8 000 fans sur Facebook et 11 000 sur Tweeter. Certaines vidéos sont vues en quelques mois par 20 000 personnes. »

L’attrait du site est d’autant plus vital que l’établissement va fermer ses portes durant plusieurs années. Le musée virtuel permettra de maintenir un lien avec le public pendant les travaux. C’est pourquoi il est prévu notamment de numériser en 3D tous les objets de la collection. Mais la tâche est immense et coûteuse.

musée national marine, musée marine, article histoire marine
En 2013 le musée a entamé un vaste « chantier des collections » pour répertorier et photographier les milliers de pièces en sa possession afin d’alimenter une base de données informatique. À ce jour, plus du tiers du travail est accompli. © musée national de la Marine/P. Dantec

Bientôt au palais de Chaillot un musée du fait maritime

À quel nouveau musée de la Marine doit-on s’attendre ? « Les collections constituent le trésor d’un musée, répond Denis-Michel Boëll, mais aujourd’hui, leur simple présentation ne fonctionne plus nulle part com­me seul moteur d’attraction. Ce que sou­haite désormais le visiteur, c’est qu’un musée raconte des histoires, soulève des questions, devienne un lieu de réflexion et de débat. Or, dans notre musée, on a perdu le sens du récit et les amateurs d’objets de marine ne forment plus le “grand public”. Dans la future structure, les collections seront présentes, mais à l’appui d’histoires à raconter. Lesquelles ne seront, ni une histoire générale et universelle de la marine, ni une histoire de la seule Marine d’État, de Colbert à nos jours. » À l’étranger, les musées maritimes de Greenwich ou d’Amsterdam ont déjà mis en œuvre de nouvelles logiques muséographiques. Concevoir cette évolution, somme toute assez révolutionnaire, demande du temps et de la réflexion. Un conseil scientifique restreint, constitué de personnes extérieures possédant une connais­sance des musées et de la mer, a été formé. Il réunit notamment les historiens Alain Cabantous et Marie-Hélène Joly, le directeur adjoint du musée de l’Armée David Guillet, la géographe Françoise Péron et le président de l’association Hermione-La Fayette, Benedict Donnely. Cet aréopage a présenté en juin dernier son rapport au conseil­ d’administration de l’établissement présidé par Olivier Poivre d’Arvor.

« L’idée qui prévaut, nous confiait le précédent directeur du musée, le contre-amiral Loïc Finaz, est que le futur musée devienne celui du “fait maritime”. L’objectif est de couvrir l’ensemble de tout ce qui se passe sur mer, avec les communautés qui en vi–vent, y travaillent ou la fréquentent pour une raison ou une autre. Il s’agit de s’intéresser au passé, en s’appuyant sur la riches­se des collections, mais plus encore au présent et au futur, d’autant que l’un des probables faits majeurs du xxie siècle, c’est que la mer sera l’avenir de la Terre. Les richesses dont on aura besoin pour se nourrir et se développer s’y trouvent. »

La mise en valeur du contenu muséographique est aussi étroitement liée au bâtiment. L’un des aspects primordiaux de la rénovation consistera donc à améliorer la circulation à l’intérieur du palais, tant pour les visiteurs – en particulier les personnes handicapées – que pour les objets. Il faudra également imaginer une meilleure gestion de l’espace avec des volumes modulables en fonction des besoins.

Le projet en cours d’élaboration prévoit une étroite complémentarité entre Paris et les Quais. Lesquels approfondiraient les do­maines liés à leur histoire et à leur géographie, comme l’arsenal classique (xviie et xviiie siècles) à Rochefort, ou les fortifications à Port-Louis, le tout en collaboration avec des partenaires locaux. Pendant la fer­meture de Chaillot, les Quais entretiendront, notamment par l’organisation d’expositions temporaires, la vie du musée, qui de ce fait, ne sera pas vraiment « fermé ».

En octobre 2014, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, annonçait la mise à dis­position d’une enveloppe exceptionnelle de 50 millions d’euros pour la rénovation du musée de la Marine. Sauf mauvaise surprise – une réduction budgétaire –, les travaux pourraient démarrer en 2017.

Sources et documentation : Collectif, Trésors du musée national de la Marine, éd. Réunion des musées nationaux/musée national de la Marine. Neptunia, revue des Amis du musée de la Marine.

Site Internet : <http://www.musee-marine.fr>.

 

La plaisance au musée

musée national marine, musée marine, article histoire marine
Argenteuil, 1883, huile sur toile de Gaston Bruelle (1849-1884). © musée national de la Marine/A. Fux

La plaisance est actuellement peu représentée au musée de la Marine. On peut cependant admirer deux magnifiques modèles des goélettes America et Velox, quel-ques tableaux de Gueldry et Achille Clément, le trophée Jules-Verne et une peinture sur porcelaine de Fauvette (1892). Les sports nautiques ont aussi fait l’objet d’expositions temporaires, comme Loisirs sur l’eau, en 1974. Sans oublier les bateaux de plaisance entreposés dans les réserves de Romainville et le Pen Duick v d’Éric Tabarly.

Comme il est prévu de développer davantage ce thème dans le cadre de la rénovation du musée, Sylvie David-Rivérieux a entamé une vaste collecte de documents, objets et témoignages ayant trait à la plaisance. Le musée a ainsi récemment ajouté à son fonds : un tableau de Gaston Bruelle (ci-dessus) ; du matériel de navigation, des pièces d’accastillage et des vê­te­ments ; les plans des architectes navals Henri Dervin, André Cornu, Michel Bigoin et François Camatte ; une collection d’objets et de trophées ayant appartenu à Jean-Jacques Herbulot, dont des affiches originales d’André Collot ; un spinnaker donné par Florence Arthaud ; des livres, des revues… Et la collecte n’en est qu’à ses débuts.