Le Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres a maintenant douze ans d’existence. Né d’un vif sentiment d’urgence face aux menaces et aux convoitises dont la zone côtière était l’objet, ses premières interventions ‘ont été menées avec l’état d’esprit de pompiers appelés pour un sinistre : il fallait avant tout sauver de l’espace, quitte à réfléchir ensuite à son avenir. Idée généreuse, qui a eu le mérite d’éviter dans bien des cas l’irrémédiable. Où en est-il aujourd’hui ? « Conserver, verbe actif » est sans doute, parmi ses slogans, celui qui illustre le mieux sa démarche. Affirmant le même pragmatisme que lui, « Le Chasse-Marée » n’entend pas faire ici le tour du sujet, mais simplement amorcer une réflexion, susceptible de se développer parallèlement à celle qu’il mène sur les manières de « naviguer autrement ». Au-delà d’un premier « point de vue », spontané et volontiers provocant, de quelques exemples des actions actuelles du Conservatoire et d’un rappel de son histoire, c’est un plus vaste débat qui doit s’ouvrir ici, et qui sera nourri ultérieurement d’études détaillées sur différents sites sensibles du littoral.

© Le Doaré
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L’œil sauvage

Avançant en âge, on devrait pouvoir revendiquer un droit essentiel : celui de ne pas avoir d’opinion sur un très grand nombre de sujets. Sagesse ou paresse ? C’est tout comme. Ainsi de la conservation du littoral. On pressent tout de suite que la moindre amorce de réflexion sur un sujet pareil va vous mener tout droit vers un gouffre, vous faire basculer sans remède dans le cosmique, ou le comique. Spontanément l’envie vous prend d’adopter là-dessus un point de vue « imprenable », inadmissible, résolument égoïste, un point de vue en béton si l’on ose dire.

Et d’abord, vive la propriété privée. C’est évidemment la notion la plus extraordinairement ridicule qui soit, quand on se sait passants furtifs sur une petite planète virevoltant dans l’infini tout noir; n’empêche que c’est bien agréable. Puis, faisons le compte de nos chances. Nous habitons près de la mer (à noter toutefois que c’est une chance qu’il faut payer, parfois durement; il faut savoir ce que l’on veut). C’est une belle chance aussi qu’il y ait quatre saisons, et que trois d’entre elles au moins soient mauvaises : le redoutable « étalement » des vacances n’est pas pour demain. Notons encore avec intérêt que, de plus en plus, les gens réservent une partie de leurs congés pour la montagne; que les montagnards se débrouillent ! Chez nous, on peut déplorer cette fâcheuse tendance qu’ont les vacanciers à marquer leur territoire et à nous laisser, onze mois sur douze, leurs maisons closes, leurs ports morts, leurs bateaux ventouses, mais enfin, bon, nous connaissons suffisamment de lieux mal accessibles qui devraient pouvoir nous servir de refuge pendant vingt ans encore, après quoi le déluge.

Nous avons eu l’étourderie de faire des enfants, c’est vrai, mais ce n’est tout de même pas un drame. A eux de se débrouiller aussi, de trouver leurs solutions, il n’est pas du tout certain que celles qui nous semblent bonnes aujourd’hui ne leur paraîtront pas stupides. Qu’avons-nous à leur léguer, en fait ? Un passé ? Bien sûr, mais il serait grand temps de s’interroger sur l’espèce de nostalgie sourde qui nous tient, à propos du passé. On sait bien pourtant que ce n’était pas l’âge d’or, que les anciens n’étaient pas plus intelligents que nous, plus subtils, plus soucieux de leur « environnement » (mot qu’ils ignoraient). Les anciens faisaient ce qu’ils pouvaient, c’était plutôt la misère qui préservait le littoral; ils n’avaient pas les moyens de faire du laid durable. Et pourquoi avons-nous de l’indulgence même pour les premières villas du bord de mer, leur laideur touchante, et pour ces faux châteaux fous qui encombrent de leur silhouette dramatique tant de nos caps ? Ces verrues sont-elles supportables parce qu’elles sont déjà « un peu » vieilles ?

© Le Doaré

Aimer notre époque

Le changement nous scandalise, nous tenons à nos acquis (les premiers habitants des grottes de Lascaux ont peut-être pesté contre ceux qui commençaient à barbouiller leurs murs ?). Mais nous ne sommes même pas d’accord sur ce qui est beau et sur ce qui ne l’est pas. On parle de certains paysages comme d’œuvres d’art, mais avons-nous tous les mêmes idées sur l’art ? Certains ont encore l’œil gothique, d’autres sont les enfants de Cézanne, de Giacometti, de Webern, de Joyce. Osons dire que l’on peut aimer les lignes neuves dans des paysages déserts, ne plus imaginer les monts d’Arrée sans cette immense antenne de télévision visible de partout et qui donne, certains jours, au roc Trédudon des allures de cap Canaveral; ni ces lointains sans leur double file de pylônes étincelants relançant leurs lignes à haute tension de colline en colline. Osons dire que les autoroutes sont belles dans les courbes qu’elles créent. Pourquoi avons-nous honte de notre temps ?

Notre actuelle faim d’espace n’est peut-être qu’une faim de nantis (d’autres ont plein d’espace, et n’ont que ça). Mais ce n’est pas sûr. Il est vrai qu’une interrogation demeure, en ce qui concerne le littoral, même si nous ne la comprenons pas très bien. Qu’y a-t-il de si exceptionnel sur telle ou telle grève, au bout de tel promontoire, pour que spontanément nous pensions qu’il est vital, ici, de garder le monde intact ? Qu’y a-t-il de si important dans ces lieux où se fait la rencontre de l’immobilité et d’une sorte de mouvement perpétuel ? Sans bien savoir à quoi ça sert, comment se fait-il que l’on ressente que c’est là ce que nous avons de plus précieux, là où gît le meilleur de nous-mêmes, qu’il faudrait refiler aux enfants à’ tout hasard ? Qu’avons-nous à léguer, en fait, sinon le souvenir de certains instants où nous avons réellement possédé le monde; et c’étaient des instants de solitude et de silence, dans un espace respirable. Nous ne pouvons oublier qu’après certaines balades à la côte, par tel ou tel temps (et ce n’était jamais la même balade), nous sommes revenus plus riches, disons plutôt : moins démunis, alors même que nous n’avions rien pris, rien acquis, simplement regardé (écouté, flairé, etc.).

Le droit au paysage

Le moment est venu de sortir des citations, pour faire plus sérieux. D’abord l’inévitable proverbe chinois : « Le paysage appartient à celui qui le regarde ». Et puis : « La contemplation du feu nous ramène aux origines de la pensée » disait Bachelard, et l’on peut imaginer que la contemplation de certains paysages de mer nous ramène aux racines de notre être tout simplement. Comment ne pas affirmer dès lors le « droit au paysage » comme une revendication fondamentale de chacun ? Quel slogan lancer pour le défendre ? Promeneurs solitaires de tous les pays, unissez-vous !

Ce que nous avons à léguer c’est une place vacante pour l’inattendu, pour l’inespéré, pour ce besoin d’être émerveillé qui (semble-t-il) est fortement inscrit dans la nature de l’homme. C’est sûr qu’il faut pouvoir longtemps encore, un jour d’hiver, descendre dans cette crique (en oubliant le vaste parking désert là-haut, où l’on peut lire un panneau : « Attention, vols fréquents, ne laissez rien dans les voitures »), et marcher, voir la seule empreinte de ses pas sur le sable mouillé, que la mer effacera en remontant, sentir qu’à cet instant on est le roi du monde, et revenir l’œil sauvage, rieur, innocent, allumé. Créateur peut-être, en tout cas libre de choisir entre prendre le maquis et se colleter avec l’avenir, où tout reste à découvrir puisqu’aussi bien, nous autres, nous n’avons encore rien compris.

J.-P. A.

© Le Doaré

Conservatoire du littoral, National Trust

Deux entreprises de sauvetage des rivages

Par Louis Le Meter – « Une ordonnance de Colbert a défini, en 1681, le domaine public maritime. Les rivages, couverts et découverts par les plus fortes marées d’hiver, ne peuvent plus depuis cette époque faire l’objet d’appropriation privée. Ils appartiennent à la Nation.

En 1972, le législateur a amplifié cette disposition en autorisant l’intégration au domaine public maritime des lais et relais de mer. Le 10 juillet 1975, le parlement a adopté sur proposition du gouvernement la création du Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres. Le 31 décembre 1976, il a restauré et rendu obligatoire la servitude de passage le long du littoral, plus connue sous le nom évocateur de « chemin du douanier ».

Le rivage, un patrimoine national

A travers les siècles une idée demeure : le rivage, patrimoine national, doit être transmis intact aux générations qui se succèdent. »

Cet extrait d’un document diffusé par le Conservatoire du littoral situe clairement le contexte historique dans lequel il s’inscrit et la mission qui lui a été confiée en 1975. A cette époque, Valéry Giscard d’Estaing est président de la République depuis un an. Il invente « le changement dans la continuité », donnant quelques impulsions progressistes à une société bloquée, qui a mal vécu la grande lame libertaire de mai 1968. Déjà la croissance n’est plus ce qu’elle était et les mouvements écologistes en profitent pour dénoncer ses aberrations. A la tête du ministère de l’Environnement, Robert Poujade tente d’endiguer l’appétit encore féroce des bâtisseurs « pieds dans l’eau », qui « merlinisent » le littoral à coup de bulldozers, de pelleteuses et de plaques de béton. Des sites merveilleux sont en train de disparaître, engloutis sous les marinas et les immeubles de rapport, où les familles Durand s’adonnent au cycle « Plage, bronzage, barbecue ».

A côté de ce tourisme industriel, il y a l’industrialisation liée aux grands complexes portuaires, qui ne font pas dans le détail. Bref, les dossiers s’accumulent sur la table de travail du ministre de l’Environnement. Le littoral français métropolitain, le plus important d’Europe avec ses 5 500 km de côtes, s’abîme inexorablement. Les hommes politiques s’en inquiètent un peu plus que par le passé : il leur faut compléter la politique d’aménagement du territoire.

Pourquoi, se disent quelques hommes avisés, ne pas favoriser le développement des activités par une politique foncière de protection de la nature ? Cette question conduit tout droit à la création, par la loi du 10 juillet 1975, du Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres.

Un outil de sauvegarde

« Cet établissement a pour mission de mener, dans les cantons côtiers et dans les communes riveraines des lacs et plans d’eau d’une superficie au moins égale à 1 000 hectares, une politique foncière de sauvegarde de l’espace littoral, de respect des sites naturels et de l’équilibre écologique. Et ce après avis des conseils municipaux intéressés ».

Les auteurs du projet de loi se sont inspirés de la déjà longue expérience de nos voisins anglais : depuis 1895, le National Trust se bat pour protéger les plus beaux sites du Royaume-Uni. Mais sa vocation dépasse largement celle que les législateurs français viennent d’attribuer au Conservatoire du littoral. Le National Trust, association de droit privé, achète, protège et gère d’innombrables monuments historiques, des vestiges préhistoriques et romains, des édifices industriels et de vastes domaines agricoles. Il protège également les ouvres d’art et les bibliothèques. La sauvegarde des côtes et rivages lacustres ne constitue qu’un des aspects de son activité.

Une initiative publique

En France, la protection des monuments historiques et du patrimoine forestier, la politique des parcs nationaux et régionaux ont précédé la création du Conservatoire, d’autres organismes publics en sont chargés. C’est là une différence de taille entre National Trust et Conservatoire du littoral. Il en existe une autre, que soulignait Robert Poujade : « Il est vrai que le National Trust diffère du Conservatoire sur un point essentiel. L’un a été créé par l’initiative privée alors que l’autre est un organisme d’Etat. Le contexte constitutionnel est profondément différent de part et d’autre de la Manche. Il fallait en tenir compte. Association charitable, le National Trust a su obtenir le soutien sans réserve des pouvoirs publics. Le Conservatoire, à l’inverse, ne réussira son entreprise que s’il sait se concilier l’adhésion et le soutien actif de l’opinion publique. Il pourra en cela être relayé par les associations qui se proposent des buts identiques. » Le ministre cernait ainsi la nature et la mission du Conservatoire du littoral.

Restait à l’installer dans ses murs. A l’époque, si la classe politique parle moins de décentralisation — le souvenir de l’échec du référendum gaullien est encore cuisant — elle n’en est pas moins attachée à un certain désenclavement et souhaite promouvoir les « villes moyennes ». Le Conservatoire aura donc son siège à la Corderie royale de Rochefort-sur-Mer qui allait être rénovée et cherchait des locataires. L’expérience aidant, on s’apercevra qu’il n’est pas toujours évident de diriger un organisme d’Etat d’une ville de province : un bureau sera bientôt ouvert à Paris, dans les locaux de la DATAR.

Acheter pour gérer

L’histoire déjà longue du National Trust et celle, plus courte, du Conservatoire du littoral nous révèlent une donnée fondamentale : « On ne gère bien que ce qu’on possède ». Dès leur création, les deux organismes se sont lancés dans une politique systématique d’acquisition des sites à protéger. Une conférence de Robert Hunter, fondateur du Trust, en septembre 1884 à Birmingham, nous éclaire sur ce choix. Alors avoué honoraire de la Commons préservation Society (Société pour la protection du domaine public), Sir Robert déplore que cet organisme n’ait pas la possibilité d’acquérir. Il propose la création d’une société ayant pour objet l’achat et l’entretien de terrains et d’immeubles dans l’intérêt national. A l’issue de cette conférence, les amis de Robert Hunter se mobilisent, notamment Octavia Hill. C’est elle qui trouve le nom, « court et significatif », de Trust, insistant sur le caractère bénévole de l’association. L’histoire industrielle et commerciale s’est chargée par la suite de donner un autre sens à ce terme. La merveilleuse Octavia donnera son aura au National Trust. Enfin un troisième personnage va catalyser les énergies : Hardwicke Rawnsley, curé chez les pauvres à Seven Dial, premier défenseur du Lake District dans le Nord-Ouest de l’Angleterre (qui fut racheté plus tard par le Trust). Puis les trois mousquetaires trouvent leur quatrième compagnon en la personne du duc de Westminster, un grand . propriétaire libéral. Celui-ci offre, en été 1894, l’hospitalité de la demeure de Grosvenor House à un congrès constitutif. Deux résolutions importantes y sont adoptées. La première stipule : « Il est souhaitable de donner aux propriétaires terriens et autres les moyens leur permettant d’offrir à la Nation des sites présentant un intérêt historique ou constituant des beautés naturelles ». Ce n’est qu’un souhait, qui trouve sa concrétisation dans un second texte déclarant : « Le présent congrès approuve sans réserve la proposition de constitution du National Trust for places of historic interest and natural beauty (association nationale pour les sites d’intérêt public et de beauté naturelle) ». L’association est enregistrée le 12 janvier 1895. A peine le Trust est-il créé que le premier des donateurs lui offre une propriété, « Dînas Oleu », 1,8 hectare de falaises proches de Barmouth.

La loi française s’inspire directement de cet acte de naissance du National Trust, et singulièrement pour sa politique d’achat. Dans un rapport rédigé en 1983, l’équipe du Conservatoire justifie d’une manière très pragmatique cette politique : « La protection des espaces naturels ne saurait être limitée à une série d’interdictions. Elle passe le plus souvent par une véritable gestion, c’est-à-dire l’entretien, le nettoyage, la réalisation de travaux de réhabilitation telles que la reconstitution des dunes, leur fixation… Or, on ne gère pas le bien d’autrui ».

L’acquisition et la gestion sont donc les deux mamelles de la protection du littoral. L’acquisition, parce qu’elle rend inaliénables les sites à protéger. La gestion, parce qu’elle justifie aux yeux de l’opinion publique la pérennité de la protection.

« Un artiste, un site »

© V. Monthiers

« Qui mieux que l’artiste est en mesure de faire connaître une culture ?
Une société ne peut se passer de son regard. » A partir de ce constat, le Conservatoire
se propose d’accueillir sur ses sites des artistes, qui pourront y travailler en toute liberté.
Pour financer cette opération, baptisée « Invitation aux rivages »,
le Conservatoire souhaite trouver des entreprises prêtes à offrir des bourses permettant à chaque artiste de travailler durant plusieurs semaines consécutives, dans un lieu privilégié, hors de toute contrainte.
Une exploitation des œuvres est envisagée sous forme d’expositions permanentes ou temporaires,
création d’espaces dans certains musées, édition de fascicules et d’ouvrages thématiques…
Les premiers sites envisagés, disposant de lieux d’hébergement, sont le parc de Marquenterre, l’île Milliau,
le domaine de Certes dans le bassin d’Arcachon, la Palissade en Camargue, les Agriates en Corse.

Les dunes de Keremma

© Conservatoire du littoral

La préservation ou la restauration des dunes constitue l’une des priorités définies par le Conseil de rivage Atlantique-Bretagne. Contrairement à une idée reçue, c’est en effet la Bretagne et non l’Aquitaine qui possède les plus grands espaces dunaires (11 500 hectares contre 4 600). L’acquisition et le sauvetage des dunes de Keremma (123 hectares), dans le Finistère Nord, constituent l’une des opérations les plus épineuses menées par le Conservatoire. Théâtre d’un conflit, depuis un demi-siècle, entre un propriétaire soucieux de préserver le cordon dunaire et des agriculteurs pour qui l’extraction du sable était un droit coutumier, ces lieux ont ensuite subi une invasion touristique particulièrement dévastatrice : chaque été des milliers de caravanes les envahissaient, rabotant les dunes, détruisant la flore, permettant à la mer d’envahir les terres lors des grandes marées.

Les propriétaires actuels ayant fait don de cet espace au Conservatoire, celui-ci dut mener pendant des années une patiente opération de conciliation avec la population locale pour aboutir à la signature tacite d’une paix. Dans le même temps, et tout en consacrant un million de francs à la création de parkings et de campings pour faire la part du feu, le Conservatoire a entrepris de reconstituer les dunes détruites. La technique utilisée est simple : les « ganivelles » (piquets de châtaigniers) laissent passer le sable emporté par le vent, mais « brisent » celui-ci : le sable s’accumule donc derrière. Des oyats sont ensuite plantés pour fixer la dune qui, par endroits, se relève de 1,80 m par an.

Faut-il ou non l’abattre ?

Face à Trébeurden, dans les Côtes-du-Nord, l’île Milliau (23 hectares, 1 000 m de long, 350 m de large) est un des fleurons de la Côte de granit rose. Longtemps occupée par des paysans, elle fut acquise entre les deux guerres par une estivante qui en fit un lieu de rendez-vous du Tout-Paris, accueillant dans sa « maison neuve » de nombreuses personnalités, dont Aristide Briand et sa maîtresse. Après la Deuxième Guerre mondiale, vint la période de l’oubli et de l’abandon. A la demande de la commune de Trébeurden, le Conservatoire est devenu propriétaire de l’île en 1983 et, sous l’impulsion enthousiaste d’Odile Guérin, a entrepris sa restauration : réouverture des chemins, rénovation des très beaux bâtiments de ferme. Reste le problème de « la maison d’Aristide Briand », comme on l’appelle ici, dont l’esthétique peut être discutée. Faut-il l’abattre ou la conserver ? Certains estiment qu’elle fait partie de l’Histoire. De la très petite histoire, disent les autres. Son sort est actuellement en suspens.

© Conservatoire du littoral
© M. Thersiquel
© M. Thersiquel
© M. Thersiquel
© M. Thersiquel
Si les marées noires (ici, celle du Tanio) constituent une agression particulièrement grossière du littoral, il est des pollutions plus insidieuses, contre lesquelles le Conservatoire lutte d’ailleurs efficacement : la destruction des dunes par le camping sauvage (ici à Saint-Pabu il y a quelques années) est heureusement enrayée aujourd’hui. Parfois la lutte est plus serrée (ainsi sur la côte du Pouldu). D’autres pollutions, d’ordre purement visuel, pourraient aussi être aisément évitées, telle celle de la « Cale ronde », l’admirable vieux môle du port du Rosmeur à Douarnenez. © M. Thersiquel

Le difficile chemin de la décentralisation

Autre élément intéressant : d’entrée, le législateur français met dans le coup les pouvoirs locaux. Rien ne peut être entrepris sans l’avis des conseils municipaux, le Conservatoire se réservant toutefois dans certains cas un droit de préemption. De même les Conseils de rivage, composés d’élus régionaux et départementaux, sont très écoutés par le Conseil d’administration. C’est encore plus vrai aujourd’hui avec la loi de décentralisation.

« Nous n’avons pas été pris au dépourvu dans ce domaine, disent les responsables. L’organisation du Conservatoire est en effet fondée sur le rôle essentiel des Conseils de rivages, composés d’élus, qui décident souverainement des opérations à soumettre au Conseil d’administration, où les représentants de l’Etat sont minoritaires. »

C’est ainsi qu’aucune acquisition ne s’est effectuée sans un avis favorable de la commune. Le Conservatoire coordonne également son action avec celle des départements, qui travaillent dans le cadre de la législation sur les périmètres sensibles.

Cette volonté décentralisatrice est sans doute moins évidente au National Trust. Les comités locaux qu’il met en place dès 1906 apparaissent plutôt comme des courroies de transmission d’un pouvoir central : ils sont chargés avant tout d’appliquer les décisions du Trust et d’administrer les acquisitions. Cependant, le Town and Country Planning Act de 1947 est une phase importante dans la politique de sauvegarde des sites en Grande-Bretagne, notamment pour la protection des ceintures vertes autour des villes. Dix ans auparavant, une loi autorisait déjà les collectivités locales à donner des terrains et des immeubles au Trust, ou à contribuer à l’acquisition et à l’entretien des biens du Trust. « La Loi reconnaissait le fait que, pour les gens vivant dans le district, l’accès aux immeubles du Trust et surtout à ses espaces ruraux ajoutait quelque chose à leur plaisir. Elle reconnaissait aussi que le Trust faisait souvent œuvre utile à la communauté qui, sans lui, aurait dû être mise à contribution par les collectivités locales, aux frais du contribuable », commente Robin Fedden. Finalement la coopération croissante des collectivités locales représente l’un des progrès les plus précieux de l’après-guerre.

Bref, en Angleterre comme en France, la décentralisation est bénéfique quand elle génère la concertation. Cependant l’accroissement du pouvoir des communes (en France surtout) ne risque-t-il pas d’être un frein à une grande politique de protection du littoral, si les élus locaux sont soucieux d’un développement touristique et industriel à court terme, plutôt que d’une politique à long terme de protection des sites ?

Les interventions du Conservatoire

Le Conservatoire intervient sur 20 régions, 43 départements, 388 cantons, et un millier de communes s’étendant sur plus de 7 000 km de rivages (y compris les territoires d’outre-mer). Comme le National Trust l’a fait après-guerre, la politique d’intervention du Conservatoire n’est pas tous azimuts. Elle se manifeste dans trois cas : lorsque le terrain fait l’objet de pressions en faveur de l’urbanisation, mettant en échec la réglementation existante (ventes par parcelles, constructions sans permis, installation durable de caravanes); lorsque le terrain se dégrade et qu’il faut le réhabiliter et le gérer; lorsqu’il est inaccessible et que son ouverture au public s’impose.

Ces critères répondent à trois objectifs : équilibrer les acquisitions par type de milieux et de paysages (rochers, falaises, dunes, zones humides); mener une politique des grands sites nationaux pour des raisons écologiques ou esthétiques; préserver les terres agricoles du littoral. L’agriculture littorale (quand elle ne pollue pas) permet en effet d’assurer le maintien d’espaces ouverts sur les côtes et ce d’autant plus que le recul des espaces cultivés y est de plus de 9%, contre 1,4% pour le reste du territoire national.

Fascinante ligne de rencontre entre l’espace naturel et l’espace humanisé : la côte près de Saint-Valery-en-Caux. © Sappa/Marina

L’effet d’une mode passagère ?

Si le National Trust a eu tout le temps de prouver son efficacité, le Conservatoire français doit encore démontrer à l’opinion publique qu’il n’est pas l’effet d’une mode passagère. Ses arguments sont solides : biologiques, culturels, socio-économiques. Encore faut-il en convaincre gouvernement, élus, administrations et opinion. Autant dire que la tâche relève parfois de la mission impossible, même lorsque l’impératif biologique est mis en avant. Dans leur rapport de 1983, les gens du Conservatoire préviennent : « La dimension écologique de la préservation des espaces littoraux apparaît comme un des fondements essentiels d’une politique foncière de protection de la nature, d’autant que les pressions et menaces qui pèsent sur le littoral traduisent une profonde méconnaissance de ces données. » Il faut d’abord convaincre les habitants qu’ils vivent dans une zone à productivité primaire exceptionnelle.

Cet aspect « écolo-économique » a été assez peu mis en avant par le National Trust, qui se préoccupe avant tout de la beauté des paysages. On l’a déjà vu, la protection du littoral n’est qu’un élément de la politique du Trust. « Ce n’est que vers le milieu des années 50 que la protection du littoral est devenue une tâche urgente pour l’association, raconte Robin Fedden. En 1957, un comité consultatif de la côte de Cornouailles fut formé pour coordonner les efforts à l’intérieur du Comté, alerter l’opinion publique et convaincre les propriétaires que le meilleur moyen de sauver leur zone côtière était d’en remettre au Trust la propriété inaliénable. Au cours des huit années suivantes, 65 km de côtes cornouaillaises passaient dans les mains de l’organisme britannique. De même 24 km de côtes furent rachetés en Ulster grâce à une souscription. Ces succès régionaux engagent le Trust dans une politique plus volontariste sur le plan national. En 1962-1963, il effectue un relevé détaillé de la côte pour définir les plus beaux sites et découvrir ceux qui étaient les plus menacés par la construction immobilière. » Résultat : seuls ont été épargnés 1 500 km de côtes, susceptibles d’être classés comme de remarquables beautés naturelles. Souscriptions et aides de l’Etat permettent au National Trust d’acheter et de protéger 241 km des plus belles côtes d’Angleterre, du pays de Galles et de l’Ulster. En à peine dix ans, cette opération, baptisée Neptune, permet de mettre à l’abri de toutes convoitises « bétonnières » autant de kilomètres de côtes que dans les soixante-dix années précédentes. La seconde phase de la campagne Neptune fut programmée en 1973 pour l’achat de 160 nouveaux kilomètres.

Le littoral, une source de vie exceptionnelle

La protection du littoral répond d’abord à un impératif biologique, défini dans le rapport de 1983 établi par l’équipe du Conservatoire:
« L’amplitude des marées, les caractéristiques physiques et chimiques de l’estran se combinent avec l’ensoleillement, la température de l’eau et sa salinité pour accroître la productivité primaire dont dépendent les êtres vivants. Evaluée en grammes de matière sèche par mètre carré et par an, la productivité primaire des vasières se situe entre 10 et 25, celle des marais littoraux entre 30 et 35, alors que celle des zones agricoles permanentes n’est comprise qu’entre 3 et 10 et que celle des déserts est inférieure à 0,5. Une comparaison assez impressionnante.

Dans le même ordre d’idées, les prairies d’algues jouent un rôle de fixation des sédiments contre l’érosion, et de frayères. Tout ce monde de la côte est solidaire : qu’un seul élément soit détruit et c’est tout l’écosystème qui peut être ébranlé. »

L’homme a donc tout intérêt à ne pas y pénétrer avec ses gros sabots. Or, il s’y comporte le plus souvent en terrain conquis, comportement qui accentue un phénomène quasi général d’érosion des côtes. La pointe de Grau en Gironde a reculé de 8 000 m en deux siècles, la côte des Landes recule de 1 à 3 m par an; quant au littoral méditerranéen, il ne cesse d’être grignoté. Il est certes parfois illusoire de vouloir lutter à tout prix contre la nature : l’élévation progressive du niveau des mers, l’action des vagues et du vent, la dérive littorale des courants sont autant de phénomènes imparables. Encore faut-il ne pas accentuer ces actions naturelles.

Des facteurs chimiques (pollutions) et physiques (chalutage, ancrage des bateaux, construction de barrages sur les rivières, etc.) provoquent la destruction des herbiers, amortisseurs de houle, ou empêchent limons et galets de se déposer sur les côtes pour former des digues naturelles. L’homme croit y pallier en construisant à grands frais des systèmes artificiels de défense. Il ne fait le plus souvent que déplacer le problème. Des ouvrages gagnés sur la mer détruisent en partie une faible zone que les scientifiques appellent « étage infralittoral », située entre 0 et moins 20 m, très riche en faune et flore. On s’étonnera ensuite de la rareté de certaines espèces, notamment en Méditerranée.

A cette dimension écologique primordiale, il faut ajouter le besoin culturel des populations à la recherche d’espaces de liberté, non affectés. « Près de 20 millions de personnes fréquentent chaque été le littoral. Le maintien et la reconquête d’espaces libres sur le rivage apparaît donc comme un véritable enjeu social. » D’où la nécessité d’enrayer la privatisation des côtes, consécutive à l’édification d’un véritable mur de béton ou à la parcellisation des terres, propice à l’installation de caravanes et de cabanons.

© Conservatoire du littoral

La part économique

Question fondamentale, notamment en période de crise : cette impérative protection va-t-elle à l’encontre de l’Economie ? Avec ses 5 500 km de côtes, la France bénéficie d’atouts économiques incontestables : le tourisme bien sûr, mais aussi l’exploitation des ressources de la mer. En matière de tourisme, il est important de préserver la qualité et la diversité des paysages littoraux afin d’éviter à terme une désaffection du public. Bien plus encore, la préservation des zones littorales, en protégeant les frayères, ne peut être que bénéfique aux activités de pêche et de cultures marines. « Les activités de conchyliculture et de pisciculture ont besoin des vastes espaces de nature qui les protègent des rejets et déchets urbains et agricoles ». On voit assez chaque année les effets catastrophiques des différentes pollutions.

Voilà justifiée devant l’Histoire la mission du Conservatoire. Sans être grandiloquent, il s’agit d’une mission d’intérêt public, responsable devant les générations futures.

L’âpre beauté du cordon littoral, à la hauteur de Penhors en baie d’Audierne. © Le Doaré

En baie d’Audierne

La plus importante opération menée actuellement par le Conservatoire en Bretagne concerne la baie d’Audierne, de Pors Carn à Plovad: L’ensemble des dunes et des marais qui s’étendent ici sur 15 km constituent un site de renommée nationale et internationale, qui s’est progressivement dégradé, du fait des conflits d’usage et du morcellement de la propriété foncière qui ne permet pas d’envisager un programme de gestion commun. Le site de la Torche (Beg an Dorchenn) reçoit à lui seul plusieurs milliers de visiteurs par jour. La dune, qui subit déjà les assauts de la mer, voit sa végétation disparaître, et le vent emporter le sable vers l’intérieur. Le site historique et archéologique est également menacé…

Par l’acquisition de 500 hectares de terrain, le Conservatoire a engagé un processus de sauvegarde, tout en garantissant le maintien d’une large ouverture au public, afin que chacun puisse apprécier l’un des « grands espaces » existant encore sur le littoral.

Avec l’appui des ministères de l’Environnement et de la Culture, du Conseil général, des communes, mais aussi de la Communauté économique européenne (pour ce qui concerne les zones d’accueil de l’avifaune migratrice), le Conservatoire se donne maintenant des tâches multiples : organiser la fréquentation, en créant des aires de stationnement, des structures d’accueil légères pour le camping à la périphérie des sites; restaurer un milieu dégradé : protection des dunes, plantations d’oyats, suppression des dépôts d’ordures sauvages, rénovation du système hydraulique, faucardage et mise en valeur de certains étangs; gérer et animer, par l’intermédiaire d’un syndicat de gestion, et la création, dans une ancienne ferme, d’une « maison de la baie d’Audierne ». Le recrutement d’un jeune garde, chargé de surveiller, d’entretenir, d’accueillir, d’expliquer, a été une des premières actions du syndicat de gestion. Mais l’aide du public est tout aussi indispensable pour assurer le succès à long terme de cet immense programme !

Dans le cadre des jumelages des sites littoraux au sein de la C.E.E., le « partenaire » de la baie d’Audierne sera le site de S’Albufera aux Baléares, vaste zone de marais en bordure de mer où les problèmes de préservation et de gestion du milieu naturel se posent en termes semblables.

Quel avenir pour le spot de la Torche ?

Depuis que Pors Carn, cette grève autrefois « maudite », est devenue l’un des spots les plus fameux du « circuit » de la Coupe du monde de funboard, la pointe de la Torche est un lieu de rendez-vous fréquenté à toute époque de l’année. A l’heure de la Coupe, ce sont des milliers de voitures, des dizaines de milliers de personnes qui envahissent le cordon dunaire. L’acquisition de ce haut-lieu par le Conservatoire marque-t-elle la fin de l’histoire ? Probablement pas. Jean-Jacques Midy, l’organisateur de la compétition, et Bernard Gérard, le délégué régional du Conservatoire, entretiennent d’excellents rapports et sont conscients qu’il faut trouver un compromis pour sauver à la fois un site et un spectacle fabuleux…

Désormais le « village » des concurrents, les installations des marchands seront implantés à l’extérieur de la zone sensible, l’accès au site sera organisé : le Conservatoire s’emploie à ménager les parkings, les clôtures et les panneaux de signalisation nécessaires. Il y a encore de beaux jours et de beaux jibes en perspective pour Rob6y Naish et Raphaël Salles dans les rouleaux de Beg an Dorchenn.

Affiche réalisée par François Bourgeon, l’auteur des célèbres Passagers du vent, pour la campagne menée en baie d’Audierne par la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne. (Il en reste encore quelques exemplaires ! S.E.P.N.B., 186, rue Anatole-France, 29200 Brest). Exemple d’un site où une association et le Conservatoire travaillent en bonne harmonie. © F. Bourgeon / SEPNB

Un exemple de jumelage : Parc du Marquenterre-Réserve du Zwin

Le Marquenterre est un vaste massif dunaire de plus de 2 000 hectares, qui borde la rive Nord de la baie de Somme, et dont le « musoir » a été récemment transformé en parc ornithologique.

Le décor est d’une rare beauté. Il varie selon les marées, les lumières et les saisons. A marée haute, la baie de Somme ressemble à un lac bordé de deux rives aux eaux calmes De part et d’autre, les ports de pêche du Crotoy et de Saint-Valery, l’un au Nord, l’autre au Sud, rappellent qu’il s’agit bien d’un estuaire. A marée descendante un nouveau paysage prend corps. Ce sont d’abord les mollières et les prés salés où paissent quelques moutons. Les eaux cherchent leur chemin vers la mer. Au-delà, l’étendue infinie du sable. Le regard s’arrête au Nord sur les pieux des bouchots mytilicoles; au Sud, on aperçoit les grèves de galets qui retiennent les marais du Hable d’Ault. En arrière se dresse l’imposante silhouette des falaises du pays de Caux, grandes masses blanches taillées par la mer et le vent.

Michel Jeanson, propriétaire d’un vaste domaine dans ce paysage exceptionnel, envisageait tout d’abord d’y développer la culture du bulbe à fleurs. Après avoir obtenu une concession d’endigage, il réalise des renclôtures qui lui permettent de gagner 150 hectares sur la baie. Mais la création du Marché commun et la très forte concurrence des Hollandais l’empêchent d’étendre sa production. Une grande partie des zones endiguées reste alors en zone humide, et le propriétaire constate que les oiseaux y viennent de plus en plus nombreux : de là lui vient l’idée de créer un parc ornithologique.

Il s’inspire de la réserve naturelle du Zwin en Belgique et va chercher des œufs par delà les frontières pour permettre la réacclimatation de certaines espèces sur le site du Marquenterre. Pris de passion par cette nouvelle aventure, il veut faire partager son enthousiasme et réussit l’exploit de faire cohabiter, au sein du parc, les hommes et les oiseaux.

Aujourd’hui, le parc accueille 100 000 visiteurs chaque année, et bien plus d’oiseaux encore : 300 espèces y ont été recensées, sur les 450 identifiées en Europe.

Michel Jeanson a voulu transmettre ce patrimoine aux générations futures : en décembre 1986, il a vendu le parc au Conservatoire, tout en acceptant de continuer à en assurer la gestion avec l’association « Marquenterre Nature ».

Le Zwin est un vestige de l’ancien bras de mer — à la limite de la Belgique et des Pays-Bas — qui permettait au Moyen Age aux bateaux d’accéder à Bruges (alors un des tout premiers ports d’Europe). La réserve naturelle, créée en 1953 par une société privée, couvre 150 hectares.

Les prés salés, inondés par la mer plusieurs fois par an aux périodes de grandes marées, abritent une végétation halophile spécifique : statice des limons, salicorne, obione, armoise… particulièrement propice aux oiseaux aquatiques. On y compte un très grand nombre d’oiseaux nicheurs et d’oiseaux migrateurs. D’autres espèces (tadornes de Belon, traquet motteux, choucas, linottes, verdiers) trouvent refuge dans les bourrelets dunaires adjacents. Certaines espèces ont été réacclimatées avec succès au cours des dernières années : la cigogne blanche, le héron bihoreau, l’oie cendrée…

Parc du Marquenterre, Saint-Quentin-en-Tourmont, 80120 Rue. Tél. 22 25 03 06.

Réserve du Zwin, Ooievaarsiann, 8, 8300 Knokke-Heist. Tél. 19 32 50 60 70 86.

(Ces renseignements sont extraits de Rivages (n° 15, mars 1987), bulletin d’information du Conservatoire).

Les limites d’un établissement public

Ces résultats, et surtout la façon dont ils ont été obtenus par les Britanniques, mettent en lumière une nouvelle différence fondamentale avec le Conservatoire du littoral. Le Trust peut se permettre de lancer avec succès des souscriptions. Ainsi l’opération Neptune recueille-t-elle 2 millions de livres (près de 25 millions de francs). Difficile d’imaginer un tel engouement en France. Le Conservatoire doit surtout compter sur sa dotation budgétaire annuelle, et accessoirement sur les dons.

Les revenus du Trust proviennent au moins de cinq sources, selon Robin Fedden. Il y a d’abord les cotisations des membres (400 000 en 73, soit 570 000 livres). Puis le revenu des libres investissements, appelés General Fund, dont les intérêts s’élèvent à 76 000 livres. Les droits d’entrée dans les 170 châteaux et propriétés, qui totalisent 550 000 livres. Les dons et legs, qui représentent quelque 700 000 livres. Les dotations, sous forme d’investissements et de loyers, servant à l’entretien de propriétés déterminées et qui s’élèvent à 2 millions de livres (elles se révèlent généralement insuffisantes). Enfin les subventions pour entretien et réparation, accordées par le gouvernement sur avis des Historie Buildings Councils : au total 200 000 livres.

Les dons et legs jouent donc un rôle très important dans l’économie du Trust. Ils sont favorisés par la législation fiscale britannique, et notamment par la création du National land Fund (Fonds rural national). Son objectif est « de permettre au Trésor de rembourser le fisc de la valeur des propriétés offertes en paiement des droits de succession et de transférer ces biens à des associations à but non lucratif telles que le National Trust ». Cette législation est un succès car elle permet de conserver intacts, non seulement propriétés et châteaux, mais aussi les collections que renferment certains d’entre eux.

Ce succès n’a d’ailleurs pas échappé à l’équipe du Conservatoire français. Dans son rapport de 1983, les donations et legs sont vivement souhaités, non seulement pour des raisons budgétaires mais aussi parce qu’un mouvement important de dons en nature ou en espèces serait la marque d’une adhésion plus profonde du public à la mission confiée au Conservatoire. Et d’expliquer la limite actuelle de cette adhésion par la nature juridique « de l’établissement public bénéficiant de dotations budgétaires », qui attire moins la sympathie des donateurs et mécènes qu’une association privée (on peut toutefois noter qu’une association comme « Espaces pour demain », fondée par Louis Bériot, n’a pas obtenu le succès escompté). L’ouverture d’un compte à la Fondation de France n’est manifestement pas suffisante pour encourager une politique de dons. « Il serait souhaitable de créer (à côté de l’Etablissement public) une structure privée de type association de soutien ou comité de patronage, composée de personnalités connues pour leur action en faveur de la nature, et capables de susciter un courant de sympathie dans l’opinion. » Ce type d’association existe en ce qui concerne les parcs nationaux et régionaux.

Autre proposition : la « dation en paiement », s’inspirant de la loi de 1968, qui permet aux contribuables de se libérer de certains impôts (droits de mutation, impôts sur les grandes fortunes) par la remise d’œuvres d’art à l’Etat. Enfin, le Conservatoire a obtenu la possibilité d’affectation gratuite de terrains appartenant déjà à l’Etat, et dont certains étaient à l’abandon faute d’une gestion efficace (ce qui constituait, on s’en doute, une contre-publicité à l’acquisition de terrain par des organismes d’Etat).

Bernard Gérard, un délégué passionné

De son antenne de Saint-Brieuc, le Conservatoire couvre l’ensemble du littoral breton : 1 800 km de côtes, soit 30% du littoral français. Bernard Gérard, son délégué, passionné et passionnant, parcourt environ 5 000 km par mois dans ces espaces (mais on le voit aussi à Mayotte, ou à S’Albufera, pour la préparation du jumelage de la baie d’Audierne).

Depuis 1975, Bernard Gérard a mené quelque 1 500 négociations, pour l’acquisition de 2 500 hectares au total. Il négocie actuellement avec 3 000 propriétaires. C’est l’une des difficultés de la protection du littoral breton : la propriété éclatée. Pour une attribution de 10 millions de francs, en Méditerranée on compte 4 actes de vente; en Bretagne, pour la même somme, 54 actes.

Pour répondre à son objectif de protection des points clés, le Conservatoire doit pouvoir acquérir en Bretagne de 200 à 300 hectares par an dans les dix prochaines années. Parmi les priorités, il faut citer la préservation des 11 500 hectares de dunes; également les marais et zones humides, favorables à la reproduction. « Depuis un siècle, constate Bernard Gérard, on a supprimé la moitié des zones de frayère. » La forêt est également l’un de ses soucis majeurs : « Il est vital d’avoir des massifs forestiers entre la mer et la terre : ils jouent le rôle d’épurateurs ». Or la Bretagne n’est boisée qu’à 9%. A comparer avec les 25% en moyenne de l’ensemble du territoire français. « En n’entretenant pas les lieux boisés, tels les rives de l’Odet par exemple, on se réserve de rudes lendemains sur la côte » s’exclame le délégué.

On espère qu’il ne nous tiendra pas rigueur de reproduire ici, crûment, certains de ses propos lancés dans le feu de la conversation, au. sujet des « sites naturels protégés » :

« Dans ces espaces, moi je n’ai pas envie de voir des panneaux explicatifs, c’est la barbe ! Je préfère avoir une documentation à lire tranquillement chez moi. Sur place, je ne veux pas être dirigé, pris en main. Aux abords, un simple panneau indiquant que le site est protégé et ce qu’il faut éviter d’y faire, d’accord, mais c’est tout. De grâce, pais de balisage, pas de « circuit-santé », pas d’aires de pique-nique, même pas de table d’orientation ! On doit pouvoir poser son cul là où on veut, traîner comme on veut; en somme, je réclame le droit de pouvoir me balader sans avoir l’obligation de devenir intelligent ! ».

On a envie de faire confiance à l’homme qui dit cela.

Le soutien du public

Après douze ans de fonctionnement, le Conservatoire du littoral peut présenter un bilan satisfaisant : 30 000 hectares, plus de 375 km de côtes sont d’ores et déjà « sauvés ». Le grand public commence à se sentir concerné. Dès 1983, un sondage Louis-Harris révélait que plus de 80% des personnes interrogées souhaitaient une protection accrue du littoral. Précision intéressante : une forte majorité d’entre elles estimaient que cette protection devrait s’étendre jusqu’à plusieurs kilomètres de la mer, ce qui semble confirmer la prise de conscience que le littoral n’est pas une simple « ligne », mais une large ceinture où entrent en jeu des interactions complexes. On peut noter aussi qu’à l’heure actuelle le Conservatoire reçoit bon an mal an 300 chèques émanant de particuliers… L’histoire de ses relations avec les associations de protection de la nature reste très animée, celles-ci se présentant fréquemment en interlocuteurs critiques (indispensables d’ailleurs) de l’action d’un organisme d’Etat, mais les différences d’appréciation sont souvent fécondes.

En plus de sa mission d’acquisitions foncières, le Conservatoire s’est vu confier, par la loi littorale de 1985, un rôle de conseiller, d’arbitre dans les multiples conflits dont le littoral est l’objet (et c’est encore un point nouveau par rapport au National Trust). De ce côté toutefois son action reste très ponctuelle : avec ses 31 permanents, il n’a guère la possibilité d’être présent sur tous les fronts. Dans le même temps, il doit assumer sa dimension internationale : comment ne pas tenir compte, par exemple, de la fameuse interdépendance qui fait des zones de repos de l’avifaune migratrice situées en France le maillon d’une chaîne allant du Nord de l’Europe jusqu’en Afrique ? l’harmonisation entre Etats de la législation sur la protection de la nature est devenue une urgence. L’année 1987 a été déclarée Année européenne de l’Environnement. A cette occasion des opérations de jumelage vont être lancées, concernant une trentaine de sites de l’Irlande à la Grèce (dont huit en France), pour la protection desquels une collaboration technique, des échanges scientifiques et culturels sont devenus indispensables. Un colloque international réunit, en juin, tous les partenaires concernés par ce programme de jumelage. Lieu de rencontre choisi : la Corderie royale de Rochefort. L’histoire du Conservatoire du littoral ne fait que commencer ?

Remerciements : MM. Dominique Legrain, Bernard Gérard.