Dernier maître poulieur français en activité, Yves Blanchard dirige à Nantes l’entreprise créée par son grand père René il y a près d’un siècle. Seule une intelligence obstinée a permis à la maison Blanchard de durer en préservant son originalité Certes, il a fallu s’adapter. Mais en refusant de se jeter dans la production en grande série a »« accastillage » un mot qu’on n’aime guère chez Blanchard l’atelier a su conserver un savoir-faire précieux pour la pêche artisanale et la Marine. Le mouvement de renouveau des voiliers traditionnels trouve là intacte, en pleine activité, une ressource technique indispensable. Yves Blanchard et ses compagnons demeurent en effet les seuls, en France, capables d’assurer le pouliage complet d’un grand trois-mâts.

Lorsqu’il s’installe Quai de la Fosse en 1892, René Blanchard connaît déjà bien son métier. Compagnon poulieur, il a fait son apprentissage à Saint-Nazaire, puis à Nantés où la corporation est forte. Le travail ne manque pas à l’époque: condamnés à mort par la vapeur, les grands navires de prime vont offrir à la voile au long cours un somptueux chant du cygne : 300 bâtiments construits entre 1895 et 1905 ! Sans compter les achats à l’étranger de grands voiliers que l’on brade. C’est l’apogée de l’armement Bordes, le cabotage à voiles est encore florissant ; dans les rues chaudes du quartier, les matelots se pressent vers les bricks (1) aux noms colorés : « la Patte de chat », « l’Aéroplane », le Vert galant »…

Les chantiers sont si actifs qu’un sixième atelier de pouliage peut s’installer sur la place. René Blanchard crée le sien au n° 86 du Quai de la Fosse : « Fabrique d’articles pour la Marine ». Capitaines et armateurs y trouvent tout le nécessaire au gréement de leurs navires. La boutique donne sur le quai. L’atelier attenant est prêt à fournir des quantités importantes : le marché, arraché à une vive concurrence, porte souvent sur l’ensemble du pouliage d’un navire. Pour un trois-mâts barque, ce sont 300 poulies de 167 à 450 mm qu’il faut livrer d’un coup ! Les poulies et le reste : cabillots, galoches, margouillets, moques, pommes gougées, barres d’ anspect… 690 pièces pour un trois-mâts de 2 300 tonneaux !

« Le nombre de poulies employées dans la marine est très considérable, écrit le Capitaine Bonnefous dans son Dictionnaire de la Marine. Ces poulies sont distinguées ou classées d’après leur forme, le nombre de leurs réas et leur usage ou leur position ; ainsi, il y a des poulies de mâtage, de halage et d’abattage en carène, qui sont de très fortes poulies employées pour ces opérations. Les poulies de redresse avec lesquelles on relève un bâtiment abattu en carène… Les poulies à chapeau ou surmontées d’un renfort en bois qui garantit le cordage dans la caisse. Les poulies de drisse pour hisser des vergues, des voiles, etc. : pour les vergues, en particulier, il y a les poulies de susvergue qui sont estropées à la vergue, les poulies de capelage qui sont fixées au capelage, les poulies d’ itague, quand il y a lieu, et les poulies de retour qui sont sur le pont. Les poulies de bas-cul qu’on place sous une vergue pour le passage des écoutes de la voile supérieure. Les poulies simples, les poulies doubles, etc… , à un ou plusieurs réas. Les poulies de retour, ou disposées pour faire revenir un cordage plus ou moins sur lui-même. Les poulies de bout de vergue, d’amure, d’écoute, etc…

Il y a, enfin, plusieurs autres poulies ou palans de dénominations particulières ; telles sont les poulies de caliorne, d’appareil, de candelette, de capon à mortaises inégales, à mortaises couvertes ou à l’américaine, à contre, à olive, coupées ou galoches, de suspente, de susvergue, à talon, à taquet, à tête de moine, plates ou dites demi-joues, à navette, à violon, à sabot, vierges ou dites baraquettes, tournantes ou marionnettes, à râteau, et les chaumards, caps-de-mouton et moques qui sont des sortes de poulies ».

L’atelier de maître Blanchard tourne vite à plein rendement. Bientôt, il faut aussi assurer l’entretien et la réparation des poulies. La maison s’agrandit. Vers la fin du siècle, René Blanchard soumissionne auprès des arsenaux et devient fournisseur de la Marine Nationale. Il équipe tout ce qui flotte pour la Royale : cuirassés, torpilleurs, contre- torpilleurs, avisos. Douze compagnons, tous poulieurs confirmés, travaillent alors avec lui.

Le règne du bois et de la forge

Sitôt franchi le grand portail de bois, l’essentiel est déjà visible : les grumes d’orme de France soigneusement rangées sèchent à l’abri d’un hangar ; le parfum du bois sec et de l’huile de lin, l’âcreté des fumées de la forge, le bruit sourd des maillets, composent une atmosphère de manufacture, de compagnonnage.

A l’intérieur de l’atelier, les poulies naissent une à une. Sur le sol, elles s’empilent, en pyramides, à divers stades d’achèvement. Dans un premier temps, on débite les panneaux d’orme ou de frêne aux cotes extérieures des joues de la poulie à réaliser. Chaque planchette obtenue est alors passée à la toupie ; la rainure qui recevra plus tard la ferrure permet de positionner le gabarit en tôle, aux formes de la joue. Son dessin est porté au crayon sur le bois ainsi que la position des quatre rivets d’assemblage des joues, de la tête et du cul de la poulie. Après perçage pour le passage des rivets, puis assemblage au maillet et découpe à la scie à chantourner, les caisses des poulies sont soigneusement poncées.

Le frêne est employé pour les plus petites, de 45 à 90 mm. Son grain fin et clair prend bien le vernis. Au-delà, l’orme s’avère indispensable. C’est un bois sûr, résistant, qui fend difficilement. Nourries à l’huile de lin crue, moins siccative que l’huile cuite, les poulies en orme peuvent durer très longtemps. Seuls des bois bien secs sont sélectionnés. La règle est de respecter un minimum d’un an de séchage par centimètre d’épaisseur. Pour les joues des grandes poulies, ce sont des bois de six ans, ou plus, qui sont mis en œuvre. L’orme et le frêne ne sont pas les seuls bois employés chez Blanchard : le chêne vert ou le cormier servent à la fabrication des maillets de calfat ; l’orme tortillard des Charentes est utilisé pour les poulies des ravaleurs de façades et les maillets de chaudronnier. Et si les réas ne sont plus tournés en gaiac, le bois dur au grain serré est toujours travaillé rue Chaptal : les épissoirs et les burins pour voiliers en exigent encore.

En 1923, à l’heure où les derniers grands voiliers nantais pourrissent dans le canal de la Martinière, René et son fils s’installent dans des locaux plus vastes, 7, rue Chaptal, non loin des anciens ateliers. La Marine Nationale, le yachting et la pêche vont permettre à la maison Blanchard de poursuivre son activité jusqu’à nos jours, sous la direction du petit-fils, Yves.

Dans l’atelier, peu de choses ont changé en un siècle. Une vingtaine d’anciennes machines à bois s’alignent sans rigueur sous un voile permanent de sciure : la première mortaiseuse construite par Monsieur Duchêne à Nantes, une perceuse à pédale, une grande ponceuse à bande « fabriquée maison ». La forge est l’une des dernières à feu ouvert. C’est le domaine de Bernard Millot, maître de forge et meilleur ouvrier de France. Il est chargé de produire les ferrures (anses simples, à ringots ou à crocs, en inox ou en acier galvanisé) et les poulies entièrement métalliques, véritables chefs d’œuvre de forgeron. Les réas de bronze et les axes sont également usinés sur place, depuis que les petits métiers de sous-traitance ont disparu.

Quant au magasin, il est plein de rêve et de poésie maritime. Des centaines de poulies sont soigneusement rangées par tailles, par catégories, poulies simples, doubles ou triples, à croc, coupées ou à estroper… mais on y trouve aussi, et c’est tout le charme de cette grande pièce obscure, la production annexe de la ‘maison Blanchard : maillets, mailloches à fourrer, minahouets, caps mouton, margouillets…

Yves Blanchard sait parler amoureusement du chant des maillets de calfat qui fait vibrer les ouïes de l’outil, selon la frappe, permettant de la doser en finesse. Mais il raisonne aussi en chef d’entreprise : son catalogue aux noms merveilleux doit faire vivre huit compagnons. Les grands chantiers de constructions navales ont depuis toujours constitué une partie importante de la clientèle et si leur consommation a bien diminué de nos jours, c’est en partie la crise de la Construction Navale qui en est la cause. L’évolution de la construction et surtout l’adaptation de systèmes hydrauliques ont contribué à cette moindre consommation en poulies. Les coopératives de marins-pêcheurs absorbent la plus grande part de la production : entre dix et vingt mille poulies par an. La Marine Nationale reste une grande consommatrice, avec des modèles définis avec précision depuis parfois 150 ans. La plaisance vient en appoint. Les propriétaires de voiliers traditionnels trouvent ici l’essentiel du matériel nécessaire à l’armement de leurs bateaux.

Tout pour regréer un voilier traditionnel

On se laisserait facilement tenter par l’ensemble ! Mais à chaque bateau correspond un type de poulie. De petites tailles, en frêne verni, elles ont été dessinées pour les yachts ; au-dessus de 90 mm, elles sont en orme. Destinées à la pêche, elles s’avèrent parfaites pour réarmer un voilier traditionnel. Leurs dimensions les réservent toutefois à des unités importantes. Les plus belles sont sans doute les poulies à estroper : réalisée dès les plus petites tailles (à partir de 50 mm) elles sont taillées dans l’orme massif et creusées aux quatre angles d’une engoujure qui recevra l’estrope en cordage ou en filin d’acier. Un peu plus de travail, car l’estrope reste à faire, mais l’effort est récompensé !

Les caps mouton en orme de 60 à 120 mm de diamètre permettent le ridage des haubans par des filins de 11 à 20 mm. Les margouillets, les boules de racage en buis, sont également disponibles dans les dimensions usuelles pour la plaisance. Pour le reste, avoir à bord d’un bateau en bois de l’étoupe, quelques fers et un maillet de calfat peut être utile un jour et du moins aura-t-on le plaisir de posséder de beaux outils. L’usage de l’épissoir, de la mailloche à fourrer ou du minahouet est indispensable pour obtenir un travail de qualité et permet de conserver aux gestes leur précision et leur authenticité.

Yves Blanchard est conscient de perpétuer dans son atelier des gestes et un vocabulaire qui n’ont guère évolué depuis la création de la maison. La longévité de l’entreprise familiale n’est pas due au hasard. Conserver sa spécificité, son savoir, tout en s’adaptant aux nouveaux marchés et en intégrant des techniques modernes : cette ligne de conduite a permis à la fabrique de ne pas disparaître : près des outils à main, une machine mise au point et réalisée par Yves Blanchard (en huit ans de travail) fabrique en série des poulies en bois de petite dimension. Une fois réglée, elle mortaise et perce les joues des poulies à la cadence de six par minute. « Mais jamais la maison n’a cédé à la tentation de la production de masse » confiait récemment Yves Blanchard à notre ami Jean Randier, commandant et maître d’œuvre du réarmement du Bélem.

De la poulie au minahouet

En 1984, la catalogue Blanchard présente une grande variété de matériel:

– Poulies simples, doubles ou triples dans les versions à œil, à croc fixe, à croc émerillon, à croc ciseaux ou articulé.
• de 45 mm à 90 mm pour filin de 6 à 14, en frêne verni, réa nylon et ferrures inox.

• de 100 mm à 300 mm pour filin de 14 à 30, en orme huilé, réa fonte galvanisée et ferrures galvanisées.

-Poulies à estroper simples et doubles en orme massif dans toutes les tailles à partir de 50 mm.

-Poulies coupées de 150 mm à 450 mm pour filin de 16 à 75.

-Poulies coupées de 150 mm à 450 mm pour filin de 16 à 75.

-Margouillets en gaïac de 40 à 100 mm de diamètre.

-Margouillets en gaïac de 40 à 100 mm de diamètre.

-Minahouets en orme et maillet de calfat en chêne vert.

-Épissoires en bois pour voiliers de 250 à 550 mm de longueur.

-Pommes de mât en orme avec un ou deux réas, de 60 à 150 mm.

-Boules de racage en buis ou bois dur, de 20 à 90 mm de diamètre.

-L’ensemble de cette production peut être trouvée ou commandée dans les coopératives maritimes et chez les principaux shipchandlers.

(1) La rue des Trois Matelots, près du Quai de la Fosse, était celle qui abritait le plus grand nombre de bricks : ce mot était de beaucoup préféré à « bordel s, usité par les « soldats » (injure). (Henri Picard – Correspondance – 1984).