Par Sandrine Pierrefeu. Enfin une success story américaine qui fait rêver. En quarante-cinq ans, le bimestriel WoodenBoat n’a perdu ni son âme, ni son enthousiasme, ni… ses lecteurs. Rendez-vous à Brooklin, dans le Maine avec l’équipe vibrante et passionnée du plus lu et de l’un des meilleurs magazines de bateaux bois au monde.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Cest l’histoire d’une photo en noir et blanc. Un bar­bu en che­mise de bûche­ron, assis sur un tronc, sou­rit en passant un coup de fil depuis un com­biné cloué sur un arbre. Une liasse de feuilles sur les genoux, il travaille, les yeux brillant d’ardeur… Il brûle toujours du même feu, le regard de Jon Wilson. La photo en main, dans l’un des bureaux de la maison de maî­tre qui accueille la galaxie WoodenBoat de­puis 1981, le fondateur de la revue explique le cliché et son contexte. « Nous vivions alors avec ma femme dans une cabane au fond d’un bois, sans eau ni électricité, sur la commune de Brooksville, à quelques ki­lomètres d’ici. Pour lancer le premier nu­méro du magazine, j’avais vendu un bateau de 10 mètres que je venais de restaurer et nous avions emprunté 3 000 dollars à un ami. Nous avions mis tout ce que nous avions dans l’aventure, et c’était peu ! Comme il nous fallait une ligne téléphonique pour tra­vailler, nous nous étions offert un abon­nement, mais l’installation jusqu’à chez nous, à travers la forêt, aurait coûté trop cher. Alors j’ai fabriqué une boîte à peu près étanche et installé le combiné au bord de la route, à un kilomètre de la cabane. Je pouvais passer des appels mais personne ne pouvait me joindre. »

Relier, relayer, donner à voir

Charpentier venu aux bateaux bois par la mer, sa passion d’enfance, Jon se préparait à créer son propre chantier naval à Pem­broke, dans le Maine, quand il a décidé de lancer la revue. « Je me sentais très isolé dans ce coin de côte, loin des autres charpentiers de marine. Les artisans ne communiquaient pas entre eux, à l’époque. Ils apprenaient le métier en travaillant chez un maître puis en se faisant la main ici et là, avant de monter leur propre affaire. Chacun faisait de son mieux. Or j’avais envie de trouver de l’actualité et des précisions sur le métier, les matériaux, les formes, les essences, etc. Mais il n’existait aucune pu­bli­ca­tion professionnelle, ni même de revue sur les bateaux en bois. Je n’étais pas trop porté sur les livres à ce moment-là et j’ai trouvé que le magazine était la meilleure manière de diffuser de l’information pour tous. Alors je me suis dit : si j’ai tellement besoin de cette source d’information, peut-être peut-elle intéresser d’autres personnes ? Comme je ne connaissais rien des difficultés d’une telle entreprise, je me suis jeté dans l’aventure avec ma femme. Notre enthousiasme était aussi puissant que candide. »

Le premier numéro de WoodenBoat, publié en septembre 1974. « Il y a dix mois de cela, je n’aurais jamais cru que je me retrouverais à écrire un éditorial, et encore moins celui d’un magazine consacré aux bateaux en bois », constatait alors Jon Wilson, le fondateur de la revue. Ce sera pourtant le début d’une longue aventure…

Jon pense d’abord à une lettre professionnelle, technique ou pratique. Puis il i­ma­gine une publication qui toucherait aussi les amateurs de voiliers, de canots et même de bateaux à moteur. Le seul magazine évoquant les coques en bois s’appelle alors National Fisherman. Environ trente mille lecteurs non professionnels y glanent quelques articles sur les bateaux traditionnels, mais le jeune charpentier ne trouve pas son compte dans le propos utilitaire de National Fisherman. « Je voulais montrer la précision des ges­tes, la spécificité des ou­tils, la cons­tance de la tradition, la force de l’his­toi­re de la construction navale ; je vou­lais découvrir et dévoiler ce qui est in­vi­sible lorsque l’on montre une co­que : ses dessous, ses coulisses. »

Chanter le bois à l’heure des bateaux en plastique

En 1974, aux États-Unis, la plaisan­ce adopte pourtant la fibre de verre et la résine. Des voix, partout, vantent ces nouvelles coques en plastique « sans en­tretien ». Le bois paraît dépassé. Jon, lui, le consi­dère comme un matériau robuste et doté de réelles qualités techniques, « son caractère vivant donnant aux coques une âme incomparable ». Il rêve de ralentir le déclin des bateaux bois en publiant un élo­ge de l’art et de la matière qui lui sont chers. Jon et son épouse n’ont réalisé aucune étu­de de marché avant d’éditer le premier nu­méro de la revue – « Nous n’avions pas idée de ce que cela signifiait » – ni fait de publicité – « Aucun moyen financier pour cela, nous bouclions à peine le budget d’impression ». Ils ont seulement réservé un stand, le temps d’un week-end prolongé, au festival ma­ri­time le plus proche, celui de Long Island.

Durant cette manifestation, la nouvelle revue cristallise l’engouement des amoureux des bateaux bois. « Des milliers de personnes nous ont dit : “Bravo ! Foncez ! Depuis le temps que nous attendions ce ma­gazine !” » Ce premier numéro s’arrache, les abonnements s’envolent. Jon comprend alors combien son initiative tombe à pic pour incarner une communauté jusqu’ici dispersée, aussi avide d’information que de rêve. « Nous avons lancé WoodenBoat au début du mouvement de retour à la terre, poursuit-il. Les gens avaient besoin de revenir à des choses simples. Ils avaient envie de produits et d’objets qu’ils pourraient fabriquer eux-mêmes. Le bois, les bateaux bois, la cons­truction amateur, tout cela sonnait juste. C’était le bon moment. » Signe des temps ou remarquable concordance d’idées, lors du même festival et à quelques mètres des Wilson, Murray Davis lance un autre magazine axé sur la croisière : Cruising World.

Huit mille exemplaires en quelques mois

« WoodenBoat a agi comme un catalyseur, explique Jon. Il a cristallisé l’intérêt des amateurs et des passionnés comme celui des professionnels. Le magazine leur a donné une voix, une identité et une légitimité face à la puissante industrie de la cons­truction plastique en série. » Dès le premier édito, le ton est donné : « Nous ne sommes pas une revue de musée ! Nous n’allons pas vous parler de cho­ses du passé. » Pas de nostalgie donc, pas de passéisme.

Le dynamisme et la qualité de la revue font mouche : en quelques mois, le couple ne suffit plus à soutenir sa croissance. Il déménage dans une maison mieux équipée et plus conforta­ble. Au bout d’un an, l’équipe s’étoffe de trois personnes : Roshanna Kesselman, Mary Jo Davies et Margie Page. Le magazine se vend désormais à huit mille exemplaires, il est présenté dans trois festivals maritimes et diffusé dans une poignée de dépôts de presse de la côte Est ainsi que dans un kiosque de la baie de San Francisco, où le renouveau du bois s’exprime également.

« Le bouche à oreille a fonctionné de façon fulgurante. Nous avions l’impression de vivre un rêve éveillé. Avec nos trois associées, payées comme nous et également dévouées au projet, nous redoutions à chaque instant que le mi­racle s’arrête, que les gens se détour­nent de nous. L’aventure, pourtant, continuait. Et pour honorer la fidélité de ces lec­teurs et rendre justice aux sujets qui nous galvanisaient, nous nous sommes appliqués dès le début à publier des articles originaux, irréprochables techniquement et bien documentés. Nous mettions toute notre ardeur à produire un travail esthétique, sérieux, soigné et soigneux. C’est peut-être l’un de nos secrets. Et nous n’avons, depuis, pas dévié de cette ligne. »

Autour de Jon qui se raconte, la lumière changeante du Maine éclaire tour à tour des maquettes, des images de bateaux, des échan­tillons de bois, des ouvrages. Tout corrobore sa flamme. Jusqu’au site où il a installé la revue il y a trente-cinq ans : le vaste domaine de Brooklin, un village de sept cents habitants, pour onze chantiers navals, situé au bord de la mer. Cette mansion – une sorte de manoir –, abandonnée depuis des années, a été rachetée et rénovée par l’entreprise au début des années quatre-vingt. Elle est érigée dans un parc de 26 hectares au bord de l’eau, et dotée d’un ponton, d’un vaste atelier-école et, aujourd’hui, d’une flotte de plus de trente voiliers.

L’école WoodenBoat, ouverte aux professionnels comme aux amateurs, permet à tous d’accéder aux subtilités de la construction en bois dans d’anciennes écuries transformées en ateliers.
© WoodenBoat

Le bois, un matériau d’avenir

« Quelques années après le lancement de la revue, un événement lui a donné un nou­veau souffle, poursuit Jon. Les frères Gougeon, dans le Michigan, mettent au point une résine époxy à séchage à froid. Grâce à leur trouvaille, la technologie du bois-moulé devient accessible aux amateurs et aux artisans. C’est une révolution ! Le bois va pouvoir rivaliser avec le plastique sur le mar­ché des bateaux légers, véloces, robustes et d’entretien aisé. Il est sauvé ! D’autant que le bois-moulé permet des réalisations que la fibre de verre n’autorise pas et que la ressource de base est renouvelable. Nous consi­dérons, dès lors, qu’il est de notre devoir de relayer cette information jusqu’à la côte Ouest, et même jusqu’au Canada, voire l’Eu­rope. Les amoureux du bois ne doivent pas manquer ce bond technologique : il faut les aider à trouver les matériaux, les modes d’em­ploi, les outils, les informations sur la mise en œuvre de cette résine. »

Ce tournant intervient en 1977. Le ma­ga­zine tire alors à plus de cinquante mille exemplaires, l’équipe compte huit per­son­nes, dont Jackie Michaud et Dan MacNaugh­ton, qui assistent le rédacteur en chef et Steve Ward, pour la mise en page.

En 1979, après qu’un incendie a dévasté les réserves et une partie des archives à Brooks­ville, WoodenBoat déménage à Brooklin­ dans un bâtiment provisoire, en attendant que soient construits des locaux à la hauteur des projets de l’équipe. Car le fondateur du ma­gazine et ses associés entendent créer une école pour divulguer les savoir-faire nouveaux et traditionnels. Ils espèrent aussi lancer une maison d’édition pour « prolonger » la revue en publiant des livres de référence épuisés ainsi que des ouvrages inédits. L’équi­pe envisage même d’organiser des festivals maritimes, afin de toucher un public enco­re plus large.

Pour cela, il faut à WoodenBoat de vastes quartiers généraux avec un accès à la mer. Or, malgré une croissance continue de la revue, ses finances demeurent trop mo­des­tes pour qu’elle puisse s’offrir une telle propriété. Le lieu idéal existe pourtant : un lec­teur a mis Jon sur la piste d’une maison de maître abandonnée, toute proche, dotée d’éta­bles, de vastes dépendances, d’un mouillage abrité et d’un ponton privé. À l’éviden­ce, cet endroit possède le potentiel requis.

Jon décide alors de rompre son principe d’indépendance financière et de recourir à des capitaux extérieurs. Il est en passe de boucler le montage financier de l’opération quand un aléa juridique oblige le propriétaire à baisser son prix de vente. Du coup, les fonds propres de WoodenBoat sont suf­fi­sants pour acquérir et rénover le manoir. « Nous ne cherchions pas à créer un business plus puissant, insiste Jon. Nous voulions juste nous doter des outils nécessaires à la promotion des bateaux bois. »

Début 1981, il s’installe avec ses compagnons dans le domaine de 26 hectares qui surplombe Great Cove. Les locaux provisoires, libérés, servent de dortoir et de lieu de vie aux premiers stagiaires de l’école. Dix cours d’une semaine sont organisés dès l’été : quatre-vingts personnes s’y forment à la construction bois et au vernis marin, dans les anciennes écuries transformées en ateliers. Les bateaux construits par les stagiaires durant les trois années suivantes constituent­ l’amorce d’une flotte. La consti­tu­tion et l’entretien de celle-ci vont per­mettre d’enseigner également la voilerie, le matelotage, la fabrication d’espars, le gréement, la réalisation de pièces d’accastillage en bronze, et bien sûr la navigation. Les stagiaires viennent de tout le pays, voire de toute l’Amérique du Nord.

L’espritWoodenBoat

Un premier plan Herreshoff des années trente est acquis et restauré ; il rejoint bientôt les mouillages de Great Cove. Les stagiaires s’arrachent les tee-shirts ornés du logo de la revue. La communauté WoodenBoat s’élargit : des professionnels viennent se former à Brooklin. Une boutique est ouverte au manoir, qui diffuse les premiers ouvrages édités par la maison. Les ventes par cor­res­pon­dance explosent ; des ar­chi­tec­tes navals diffusent leurs plans par ce biais. Quant au fonds documentaire du ma­gazine, constitué d’achats, de dons et de trou­vailles, il constitue déjà une bibliothè­que fournie sur l’histoire de la plaisance et des savoirs liés à la mer et à la construction en bois. Consultable­ sur demande, elle attire é­tu­diants et professionnels.

En 1984, la revue se vend à cent mille exem­plaires et l’équipe compte quarante personnes. WoodenBoat est devenu une référence d’excellence. Plus qu’un magazine, la griffe WoodenBoat incarne un esprit, un mou­vement et le signe de ralliement d’une communauté. Mais si le plébiscite du public est massif, c’est d’abord de l’intérieur que le projet rayonne. L’attachement de chacun des membres de l’équipe à la « cause » est viscéral, flagrant, essentiel. Les collaborateurs de Jon sont des amoureux des bateaux, des charpentiers de marine ou des marins. Le travail à WoodenBoat constitue­ un prolongement de leur mode de vie et de leurs convictions. « Le cœur a ses raisons », s’amuse Jon. À ses côtés, Matt Murphy, le rédacteur en chef, confirme d’un hochement de tête. Il ne vivait déjà que pour « les beaux bateaux » quand il a répondu, en 1990, à une annonce dans les colonnes de sa revue préférée. Après un entretien de quatre heures avec Jon, il a tourné le dos sans hésiter à son destin de juriste en droit maritime pour, « enfin », se consacrer à ce qu’il aimait.

C’est Matt, en 1995, qui a repéré la lettre de candidature d’Andrew, un gamin de onze ans souhaitant faire partie du jury de lecteurs chargés de choisir, parmi les propositions de plusieurs architectes navals, le meil­leur projet de canot à construire par un pè­re et son fils. « Je me souviens que je feuilletais WoodenBoat dès l’âge de trois ans, précise Andrew. Tous mes projets scolaires tournaient autour des voiliers et je naviguais chaque été en famille. » Andrew travaillait depuis trois ans au Mystic Sea Port Museum quand il a reçu un coup de fil de Jon, qui s’est souvenu du petit « voileux », si sérieux par­mi les adultes du jury de lecteurs. « Nous avions besoin de sang neuf, raconte Matt, Andrew nous a rejoints. » Aujourd’hui en char­ge du WoodenBoat Show (salon du bateau bois) organisé depuis 1989 et du salon professionnel ibex (International Boatbuilders Exhibition and Conference), Andrew fait partie de la poignée de jeunes recrutés ré­cem­ment. « Dans dix ans, précise Matt, l’équi­pe des pre­mières années devra passer la main ; nous préparons la relève. »

Outre la passion, l’engagement au long cours et la qualité de vie – l’entreprise a adopté la semaine de quatre jours –, l’autonomie fait partie des fondamentaux de WoodenBoat. « J’ai toujours voulu que chacun de nous puisse prendre des initiatives, indique Jon, tester les idées qui lui tiennent à cœur et suivre ses intuitions. Comme je l’ai fait moi-même en lançant la revue. » L’indépendance financière du magazine lui permet d’investir, parfois à perte, dans des projets que l’équipe juge pertinents. « Nous ne cherchons pas la rentabilité à court terme, mais la cohérence et l’équilibre à long terme. Ainsi, le salon ibex a coûté de l’argent à l’entreprise pendant cinq ans avant d’en gagner. Persuadée de l’intérêt d’une telle manifestation, l’équipe a tenu bon. Et elle a bien fait, car ce salon constitue aujourd’hui la première source de revenus de l’entreprise, avant même la revue. »

En effet, le magazine a perdu une partie de ses lecteurs dans la crise qui affecte l’ensemble de la presse papier. Son tirage est aujourd’hui stabilisé à soixante-quinze mille exemplaires, vingt pour cent des ventes se faisant en kiosque et quatre-vingts pour cent par abonnement. Actuellement, avec une trentaine de salariés, l’ensemble des activités de WoodenBoat – presse, édition, salons, école et boutique – est rentable.

Le magasin est installé dans le seul bâtiment neuf du domaine. Il compte trois mille cinq cents ­références de produits techni­ques et culturels. Scott, son responsable, nous accueille dans un minuscule bureau encombré de brochures et de livres. Car il gère également le secteur édition, dont le catalogue compte une soixantaine de titres. « La vente par Internet a révolutionné notre mé­tier, explique-t-il. Les outils informatiques nous permettent désormais de diffuser des plans, des livres et des revues plus vite, moins cher et plus loin. »

Scott a assisté à l’arrivée du premier ordinateur : « Nous l’utilisions à tour de rôle », se souvient-il. C’est lui qui a piloté la numérisation de la collection de la revue, désormais disponible sur clef usb. Il a su convaincre l’équipe de l’importance des nouvelles technologies pour défendre la « culture bois ». « Imaginez ! s’exclame Scott, l’envoi par la poste d’un plan de bateau vendu 75 dollars [68 euros] coûte cinquante dollars [45 euros]. Il faut une quinzaine de jours pour qu’il arrive au Canada ou en Europe et les risques de perte sont réels. Grâce à Internet, le même document peut être expédié gratuitement et en quelques secondes, n’importe où dans le monde. »

Comme la revue mère, la deuxième pu­bli­ca­tion maison – Professionnal Boat Builder – est toujours imprimée sur papier, mais les lecteurs peuvent désormais choisir sa version numérique. Un troisième titre – Small Boats Magazine –, un mensuel consacré aux petits bateaux, a été lancé en 2014, mais seulement sous une forme numérique. Il compte aujourd’hui trois mille abonnés.

Le WoodenBoat Show, salon du bateau bois – ici à Mystic Seaport –, est organisé chaque année par la revue. Comme beaucoup d’entreprises de presse, celle-ci s’est diversifiée pour conforter ses activités traditionnelles. © WoodenBoat

Un cadre et mille possibles

Comment font-ils pour rester aussi réactifs, modernes, inventifs, tout en gardant taille humaine et en préservant la flamme des origines ? « Allons déjeuner avec les stagiaires, répond Matt, vous allez com­pren­dre­. » Il n’est pas encore midi. Dans les ate­liers où flotte l’odeur du bois, sept personnes achèvent la fabrication des pièces destinées à former des mâts creux. Un peu plus loin, Geoff, l’un des instructeurs, pilote une douzaine de stagiaires autour d’un canot à clins. « En deux semaines, ils auront réussi à cons­truire ce bateau à partir de rien. C’est un sacré challenge, mais quelle fierté ! »

Un peu plus tard, autour des tables installées sous les arbres, les discussions roulent sur les essences de bois, les techniques de construction, mais aussi sur les parcours de chacun. Les rires fusent. Rich résume : « Cha­cun a besoin d’exprimer sa créativité, de réaliser ses rêves. Nous prouvons aux stagiaires de tous âges qui nous rejoignent qu’ils sont capables de construire un bateau, de produire de la beauté, de naviguer. Ça leur fait un bien fou ! »

Tous les vendredis, en fin de cours, Rich leur concocte un barbecue de homard au bord de l’eau. « Vous devriez voir la tête de ceux qui partent. Ils ne pensent qu’à revenir. » Soixante pour cent des huit cents stagiaires annuels s’inscrivent pour d’autres cours dans les années qui suivent. Ils re­viennent pour le site – objectivement, un paradis –, les bateaux – des bijoux –, la compétence des instructeurs, leur gentillesse, et pour cette fraternité qui illumine chaque visage. On était à deux doigts de rester…