Vivi Navarro, carnettiste embarquée

Revue N°267

Portrait du Kruzenshtern. © Vivi Navarro

Par Xavier Mével – Elle préfère la vie en mer et a su passer le message auprès des navigants de la Royale comme de la « marmar ». Carnet à dessin en main et appareil photo en bandoulière, l’artiste sétoise embarque avec autant de plaisir sur le porte-hélicoptères Jeanne-d’Arc, sur le porte-conteneurs Marco-Polo ou sur le quatre-mâts barque Kruzenshtern.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Curieuse, cette fascination d’une femme pour le métal, les machines, les cargos, tous ces objets puissants et agressifs qui démultiplient les forces, poulies, guindeaux, cabestans, câbles, grues… Un arsenal brutal aussi peu féminin qu’un Meccano. Les toiles de Vivi Navarro pissent la rouille comme les écubiers des navires qu’elle affectionne tant. Ceux qui viennent tourner leurs amarres sur les bittes en fonte dont les virgules ponctuent le quai d’Alger, à Sète.

Sète, son port d’attache. C’est là qu’elle a fait son nid, en 1990, à l’âge de vingt-huit ans. La vie l’avait déjà un peu cabossée. Avec sa fille, elle venait de Toulouse où elle avait suivi son mari. « Je souffrais d’être loin de la mer », dit-elle, pudique. À Sète, elle ouvre un atelier – Clair-obscur – où elle enseigne son art.

L’artiste dans son atelier sétois, en 2004. © coll. Vivi Navarro

Fille d’une assistante sociale et d’un camionneur, Véronique – que ses parents n’appellent que Vivi – doit sa vocation artistique à son père. « Il était sétois d’origine, il adorait la mer et dessinait des bateaux, mais il n’a jamais navigué, sinon par procuration, avec les manuels de géographie. Je tiens ça de lui : enfant, j’étais passionnée par les atlas, je traçais des voyages sur les cartes. » Très jeune, Vivi nourrit une double ambition : dessiner et aller sur la mer.

À seize ans, elle fait des pieds et des mains pour entrer à l’école des beaux-arts de Perpignan, où réside alors sa famille. « Je voulais apprendre les techniques de base. Il fallait le bac, je ne l’avais pas, j’ai pleuré devant le directeur, mais il est resté in­flexible. » Après trois ans de cours du soir, elle est enfin admise aux beaux-arts et s’ins­crit dans une classe vouée à l’illustration scientifique et technique. « On était cinq élèves. On allait à l’aquarium de Collioure dessiner des écorchés de poissons. Mais on faisait aussi du dessin industriel, des éclatés de moteurs. » Cinq ans de formation et à la clef un diplôme.

«Je mourais d’envie de boucler mon sac»

Sa première ambition satisfaite, la se­conde reste toujours inassouvie. Pendant une dizaine d’années, l’illustratrice enseigne son savoir et peint dans son atelier. Ce qui l’inspire, c’est le spectacle des quais, la ronde des pilotes, la valse des lamaneurs, le geste des dockers, la noria des cargos, thoniers, ferries, tous ces navires dont les effluves di­sent le large et les escales exotiques. Vivi, elle, reste toujours à quai : « J’en avais marre de peindre­ des bateaux, je voulais embarquer. Je mourais d’envie de boucler mon sac. » Jusqu’au jour où…

« Je travaillais dans mon atelier en écoutant une émission de radio sur les écrivains voyageurs. L’un des invités était Loïc Finaz. Ce qu’il disait me fascinait. J’ai posé mes pinceaux et me suis laissé emporter par ce personnage. » L’émission terminée, Vivi file dare-dare à la librairie du coin se procurer les livres de l’officier – aujourd’hui directeur du musée de la Marine. Elle dévore ses romans, ses poèmes et prend contact avec lui : « Dans un courrier que j’ai adressé à son éditeur, je lui ai demandé l’autorisation d’utiliser sa prose pour légender mes tableaux. Depuis, on est devenu amis. »

Le porte-hélicoptères Jeanne-d’Arc en escale à Civitavecchia. © coll. Vivi Navarro

En 2005, Loïc Finaz prend le commandement de la frégate anti-sous-marine Latouche-Tréville. Connaissant l’envie de mer de sa lectrice sétoise, il ne tarde pas à l’inviter à son bord. « J’ai embarqué à Brest pour un exercice de quelques jours en Iroise. Loïc m’a dit : “La mer, c’est dangereux, garde toujours une main pour toi et l’autre pour le bateau !” Ce premier embarquement, c’était extraordinaire. Je me suis dit : c’est vraiment là où je dois être. » Et à l’avenir, elle y sera souvent, car elle sait l’art de se diluer dans un équipage. « J’ai toujours eu conscience que le bateau était un lieu de travail. Aussi, j’essaie d’être la plus discrète possible, de passer, comme on dit, entre le carreau et le mastic. » Sur les navires de l’État, elle endosse systématiquement la réglementaire tpb, « tenue de protection de base » qu’elle a rebaptisée « tenue pour la barbouille ».

Sur les bateaux gris, on apprécie ce petit bout de femme qui gribouille ses carnets à longueur de journée. En 2009, elle est invitée à bord de la Jeanne-d’Arc pour réaliser les supports graphiques édités à l’occasion de la quarante-cinquième et ultime campagne du porte-hélicoptères, et signer le dernier tampon du navire, dit « timbre à date ». Vivi fait ainsi trois traversées – dont deux à l’invitation de Patrick Augier, son dernier pacha devenu un ami indéfectible – sur ce bâtiment en 2009 et 2010 : de Civitavecchia­ à Brest via Lisbonne en avril, de Brest à Casablanca en décembre, et de Zeebruges à Brest en mai.

Elle n’en revient pas de sa chance d’être ainsi accueillie sur un bâtiment aussi prestigieux que la Jeanne. Armée d’un bloc à dessin et d’un appareil photo, elle arpente le pont d’envol ou la passerelle, croquant sur le vif les mille et une activités du navire, la pantomime des marins réglant le ballet des hélicoptères. Puis elle regagne son ate­lier dans le « fumoir des loups de mer » – le mess des officiers mariniers supérieurs. Le titre du livre qu’elle publie à l’issue de cette mission dit toute l’importance qu’elle revêt à ses yeux : À bord de la «Jeanne d’Arc», vo­yage initiatique.

Une initiation semée d’embûches. Comme ce départ très agité de Brest : « On est parti dans le gros temps. À la sortie du goulet, on s’est pris un gros coup de roulis et j’ai été malade immédiatement. » Terrassée par la naupathie, Vivi reste clouée sur sa couchette pendant cinq jours, incapable d’ingérer le moindre aliment, ne se nourrissant que de petites gorgées d’eau. « Je chialais tout le temps parce que j’avais les boules de ne pas bosser. » Le martyre aurait sans doute mal fini si un marin ami n’était venu y mettre un terme. « Il m’a forcée à me lever et à aller manger avec lui au carré. »

Vivi Navarro un jour de neige, lors de la « tournée du Nord » à bord du porte-conteneurs Marco-Polo. © coll. Vivi Navarro

Malgré cette épreuve, deux mois après avoir quitté le porte-hélicoptères, au Maroc, Vivi embarque à Toulon à destination de Brest sur le bpc Tonnerre. Pas de chance, dans le golfe de Gascogne, elle a rendez-vous avec Xynthia ! Mais cette fois, elle est amarinée : « Un soir, au briefing météo, nous avons appris qu’on allait rencontrer un ouragan. Pour éviter de se le prendre dans le nez, on a changé de route. Moi, j’ai pris un quart de Lexomil. Plus tard, je suis montée à la passerelle. Ça secouait, mais comme c’était beau à voir, cet Atlantique déchaîné ! » Au cours de cette traversée, Vivi ne regarde pas que l’océan, elle s’avoue aussi fascinée par les visages, comme celui du pacha, Philippe Ebanga, qui devient vite son mo­dèle favori. « J’aime quand les marins ont ce regard perdu vers des ailleurs impossibles », écrit-elle en légende d’un portrait du commandant.

Amie des « pompons rouges », Vivi l’est aussi des marins du commerce. Elle a ses habitudes sur le Biladi, le car-ferry qui assure la ligne de Sète à Tanger et dont l’équipage l’a adoptée. « À Sète, écrit-elle dans son blog*, que l’on arrive de l’Orient ou de l’Occident, la che­minée jaune du Biladi est l’amer le plus remarquable de la ville. » Enfin, c’était avant que la flotte de l’armement marocain Comarit ne soit vendue à l’encan. Pour les nostalgiques, ne reste plus que le carnet de voyage de l’artiste : Tanger-Sète à bord du «Biladi», publié en 2011.

La tournée du Nord à bord du Marco-Polo

Ce n’était qu’un début. Discrète, efficace, talentueuse, l’artiste embarquée est de plus en plus sollicitée. Après la dernière campagne de la Jeanne, la voici invitée par la cma-cgm à immortaliser la première rotation du Marco-Polo, à l’époque le plus grand porte-conteneurs du monde : 396 mètres de long, 54 mètres de large, 16 mètres de tirant d’eau. Avec ce pachyderme, elle va faire la « tournée du Nord ». C’est peu de dire qu’elle se sent toute petite lorsqu’elle gravit, en les comptant, les quatre-vingts marches de l’échelle de coupée, le 10 décembre 2012, à Southampton.

La voici embarquée pour une semaine de cabotage. Hambourg, Bremerhaven, Rotterdam, Zeebruges, à chaque escale le même ballet titanesque des portiques butinant leurs quarante conteneurs à l’heure entre quai et navire. « Ce manège me captive, m’hypnotise », écrit-elle dans son « vomitoire », le gros cahier fourre-tout où elle consigne­ tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle voit, aussi indispensable que le carnet à dessin, la brosse à dents, la boîte de Mercalm et le flacon de parfum, toutes choses invariablement emportées dans sa « besace » de carnettiste embarquée. La tournée des grands ports industriels de la mer du Nord en plein hiver, beaucoup vendraient leur mère pour en être dispensés. Vivi, elle, s’émerveille de tout : du coucher de soleil et de son lever, des myriades de lucioles d’un terminal, de l’éclat d’un phare, d’un tapis de neige inviolé, « comme un voile de douceur fin et délicat » sur la rugosité d’un site industriel.

A bord de l’Abeille Bourbon lors d’un exercice de remorquage du Marco-Polo au large de Brest. © coll. Vivi Navarro

Trois mois plus tard, elle retrouve le navire géant au large de Brest pour un exercice de remorquage. Cette fois, c’est Thierry Choquet, le capitaine de l’Abeille Bourbon, qui l’a conviée. Elle s’est liée d’amitié avec lui l’été précédent, lors des Tonnerres de Brest. Elle lui avait montré son carnet, il l’avait feuilleté et lui avait dit : « OK, c’est bon. Rendez-vous demain matin à 8 h 30 ». C’est ainsi qu’elle avait participé à la grande troménie d’un millier de bateaux entre le port du Ponant et Douarnenez, du haut de la passerelle du remorqueur.

Ce matin, au Nord-Ouest de l’île de Batz, l’Abeille a rendez-vous avec le plus gros navire qu’elle ait jamais servi. Elle présente son arrière sous l’étrave du monstre. Vivi photographie cette proue mafflue où l’on distingue, tout en haut, le buste d’un marin « qui se glisse dans le chaumard d’étrave comme un fil dans le chas d’une aiguille ». Le smit bracket – dispositif de prise de remorque d’urgence qu’il s’agit de tester – fonctionne parfaitement. L’Abeille Bourbon tire le porte-conteneurs géant en dérive à 7 nœuds, sans à-coups ni casse. Opération réussie. Un grand moment pour l’artiste sétoise, et l’occasion d’une nouvelle moisson de dessins, dont une étude sur les pompes­ à incendie du remorqueur, et une autre sur ses deux « yokos » (Yokohama pneumatic fenders), défenses cyclopéennes consti­tuées chacune d’une tonne et demie de caoutchouc et d’acier.

Vivi sera plus tard invitée sur le Jules Verne, autre fleuron de la cma-cgm, opérant sur la ligne d’Asie, un embarquement dont témoigne le livre Géant des mers qu’elle vient de publier chez Magellan et dont la préface est due à Tanya Saadé Zeenny, directeur général du groupe cma-cgm.

Comment tomber amoureuse d’un quatre-mâts barque?

À croire que l’artiste ne se plaît que dans la démesure. Tenez ! Savez-vous quel voilier est l’élu de son cœur ? C’est encore l’un des plus grands du monde, le Kruzenshtern! Allez savoir pourquoi. La première fois qu’elle l’a vu, c’était le 6 avril 2012, à 7 h 15 du matin, au large de Sète. Le quatre-mâts barque russe était l’invité vedette d’Escale à Sète. Vivi a demandé à ses amis pilotes de l’emmener à sa rencontre. « J’ai eu un coup de cœur monstrueux. Je suis montée à bord avec le pilote. Christina [officier russe chargée de l’accueil] m’a conduite au carré. J’ai ouvert mon carnet. Ensuite elle m’a invitée tous les jours à bord. Le commandant m’a dit qu’il serait aux Tonnerres de Brest dans trois mois, comme j’étais moi aussi invitée à cette fête, on s’est promis de se revoir. »

Le porte-conteneurs Jules Verne. © coll. Vivi Navarro

En Bretagne, le Kruzenshtern et la Sétoise conviennent d’un nouveau rendez-vous, en juin de l’année suivante, cette fois pour une navigation entre Vigo et Santa Cruz de Ténérife – avec retour des Canaries en cargo. Elle est aussi à bord du quatre-mâts barque trois mois plus tard, lors d’une étape de la Tall Ships Regatta entre Barcelone et Toulon (CM 257). Mais le souvenir qu’elle en conserve­ est mitigé : « Il y avait trop de passagers à bord, ça m’a énervée. Je n’aime pas être abordée tout le temps quand je travaille. »

Vivi et le Kruzenshtern ne se quittent plus. Ils se sont encore retrouvés à Sète l’année suivante, le grand voilier étant venu cette fois accompagné de son compatriote, le Sedov. Chaque jour, pendant cette semaine d’Escale à Sète, l’artiste a tenu son stand au pied de l’échelle de coupée de son navire fétiche. C’est là que nous l’avons rencontrée, vibrionnant derrière la table à tréteaux où s’étalaient affiches, dessins, livres, toiles disposés là pour aguicher la foule des visiteurs du navire russe. Dès que le Kruzen­shtern a levé l’ancre, elle a dû préparer à la hâte le conditionnement des œuvres à expédier à Kaliningrad, où le musée de la Marine lui a consacré une exposition. À peine rentrée de Russie, en octobre dernier, Vivi a déjà la tête ailleurs. L’amirauté espa­gnole l’invite l’été prochain à bord de son navire-école, la goélette à quatre mâts Juan Sebastian de Elcado. Beaucoup de joie, de découvertes et de toiles en perspectives.

L’artiste ne vit que de son travail, et ce n’est pas une sinécure. À cinquante et un ans, libre de toute attache, la Sétoise mène enfin la vie dont elle a toujours rêvé : « Mes deux filles n’ont plus besoin de la mère poule que j’étais. Maintenant, j’ai envie d’être égoïste. J’adore mon métier et je m’y consacre entièrement, mo­destement et avec persévérance. »

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