De Philippe Kerarvran accompagné de textes de René Le Bihan – « Philippe Kerarvran n’est pas un dessinateur du dimanche. Les autres jours sont valables aussi. » Christophe Miossec, préfacier de Brest, front de mer (éditions Dialogues), a raison. Comme lui, les « Ti Zef » découvrent dans ce livre une ville insolite croquée par un artiste qui a choisi d’épouser au plus près le trait de côte, du goulet de la rade au pont de Plougastel, en se jouant des obstacles susceptibles d’entraver sa marche.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

L’arrivée au port. Pour retrouver la partie la plus an-cienne du port de commerce, en restant fidèle au front de mer, il convient de remonter la rue Poullic-al-Lor et de tourner à gauche sur la petite place, avant d’atteindre la rampe vers la gare. C’est la venelle Porstrein-Lapierre. Négliger la clôture qui permettrait d’entrer au jardin mystère ou au squat et descendre les volées d’escalier en granite vers la rue Amiral-Troude, bordée d’immeubles neufs. […] Marchant vers l’Ouest sur l’ancienne voie de chemin de fer, on atteint un rond-point et face à soi, bordée de cafés sur les deux côtés, la rue Blaveau mène au quai. Ce patronyme fut celui d’un ingénieur du génie qui, en 1788, amorça l’aménagement du port ; si la Révolution emporta le projet, la courte voie reçut son nom en 1873. Comme, dès l’origine, l’immeuble de la douane fut implanté puis reconstruit en bordure de quai, celui-ci en porte toujours le nom et mène à la jetée Ouest où l’on approche les bateaux découverts depuis le cours Dajot, comme le baliseur de l’Équipement dont la puissante grue relève les bouées de tôle à repeindre ou à réparer. […]

© Philippe Kerarvran

 

Le quai Malbert […] En marchant sur la jetée Ouest on suit le quai Malbert, du nom d’un audacieux commandant de remorqueur. S’offre alors une vue du port, dégagée jusqu’aux hautes grues dans le lointain. Le gréement d’un yacht en escale masque à peine les grands hangars frigorifiques du troisième éperon ; au bord du quai, la silhouette endommagée d’une hélice oxydée et le safran enlevé d’un bateau de travail annoncent la proximité d’un chantier de réparation […]. Le calme des plans d’eau, la clarté du ciel, l’extrême transparence de l’air donnent à tous les détails une séduisante netteté, une précision notable. Qu’il s’agisse d’un cordage autour d’une bitte d’amarrage toute proche ou de la flèche d’une grue jaune, à plusieurs centaines de mètres, on peut apprécier la forme et la nature de chaque élément. Ou bien reconnaître les voitures sur les terre-pleins devenus par-kings, distinguer les immeubles étagés et les frondaisons du cours Dajot signalé par sa haute tour.

 

Il est aisé d’identifier la fonction des immeubles. Ainsi sur le premier éperon, se succèdent la criée et les magasins à marée, puis la cale où le visiteur embarque pour une promenade sur la rade. […] La gare maritime achève l’ensemble : on y prépare et contrôle le trafic, voyageurs et marchandises, vers les îles de l’lroise (Ouessant et Molène via Le Conquet, ou Sein via Camaret). […] Mais un port, ce sont avant tout des bateaux. Ici, de plaisance ou de patrimoine – hormis la puissante pilotine, toujours prête à intervenir –, comme Notre-Dame de Rumengol, coque bleue et ca-bine verte. Cette grosse gabare de bois construite en 1945 par le chantier Keraudren et classée Mo-nument historique en 1990 fut restaurée pour la promenade en 1996 et gréée en dundée ; effacées ses vies successives de transport lointain (vin, sel, oignons) puis d’activité locale (pêche au sable puis au maërl), le tourisme a pris le relais. Plus loin, séparée du quai par des défenses en caoutchouc, la coque noire d’une barque en bois au gréement refait, la Bergère de Domrémy, un bateau de la rade qui servait aussi bien au transport qu’au dragage saisonnier de la coquille. Assurément, un chantier est tout proche. Au-delà du yacht moderne qui s’est glissé derrière la gabare, on distingue aisément un voilier à l’ancienne […]. Le bout-dehors et la mâture ont fière allure. À Brest, mieux, dans tout l’Ouest, on reconnaît La Recouvrance, une goélette à huniers construite sur ce quai en 1991-1992, d’après les plans de l’aviso Iris (1817). Ses emménagements achevés en 1996, cette unité porte depuis sur les mers l’image maritime de la ville de Brest, dont les armes sur toile pendent au mât d’artimon.e quai Malbert. […] En marchant sur la jetée Ouest on suit le quai Malbert, du nom d’un audacieux commandant de remorqueur. S’offre alors une vue du port, dégagée jusqu’aux hautes grues dans le lointain. Le gréement d’un yacht en escale masque à peine les grands hangars frigorifiques du troisième éperon ; au bord du quai, la silhouette endommagée d’une hélice oxydée et le safran enlevé d’un bateau de travail annoncent la proximité d’un chantier de réparation […]. Le calme des plans d’eau, la clarté du ciel, l’extrême transparence de l’air donnent à tous les détails une séduisante netteté, une précision notable. Qu’il s’agisse d’un cordage autour d’une bitte d’amarrage toute proche ou de la flèche d’une grue jaune, à plusieurs centaines de mètres, on peut apprécier la forme et la nature de chaque élément. Ou bien reconnaître les voitures sur les terre-pleins devenus par-kings, distinguer les immeubles étagés et les frondaisons du cours Dajot signalé par sa haute tour.

© Philippe Kerarvran

Le chantier du guip. Sur le saillant le plus à l’Ouest s’est implanté un atelier de charpente navale, le chantier du Guip, essaimé depuis l’île aux Moines, dans le golfe du Morbihan. Sur le quai Commandant-Malbert ou le long de la rue Albéric-Lecomte, on déchargea des planches épaisses, on empila des madriers et l’ouvrage démarra. Réunie pour réparer, pour restaurer les bateaux traditionnels en bois, qu’ils soient de travail ou de loisir, voire pour construire des répliques ou des unités modernes, cette équipe de charpentiers de marine fit connaître un travail de qualité et profita de l’intérêt accru pour le patrimoine maritime. Les yachts classiques, la belle plaisance parfois prestigieuse, arrivèrent, souvent de loin, et l’affaire prospéra. Aussi pour travailler à l’abri, un vaste hangar vitré couvrit plus de 1 200 mètres carrés. Là, dans un fatras de gabarits et de bois dressé, on reprend artisanalement les carènes endommagées, les peintures écaillées ; entre des entassements de planches et de précieuses embarcations vernies, surgissent l’étrave et le squelette d’un yacht de belle allure. Par la baie ouverte à l’Est, on repère facilement, jaillissant du bassin, une mâture à la quête très prononcée. Tous reconnaissent La Recouvrance.

© Philippe Kerarvran

Philippe Kerarvran est né en 1955 dans la région brestoise. Diplômé de l’école des beaux-arts de Quimper, il enseigne les arts plastiques au lycée Dupuy-de-Lôme à Brest et vit au Conquet. Les éditions Dialogues lui ont confié l’illustration de Rester en rade (2013), un livre d’Hervé Bellec – qui parle de lui comme d’un « énorme travailleur avec un sens inouï du détail » – et lui ont consacré deux recueils de planches commentés par René Le Bihan : Brest front de mer (2012) et Le Conquet, l’âme des pierres et de l’eau (2014). Enfin, le même éditeur a confié à Philippe Kerarvran l’illustration de La Navigation des Molénais dans l’autre monde, de Joseph Cuillandre, à paraître en mai.

René Le Bihan est né en 1937 et a été conservateur du musée des beaux-arts de Brest de 1964 à 2002. Coauteur, avec Léo Kerlo, du premier tome du livre Peintres des côtes de Bretagne publié en 2005 au Chasse-Marée, il a également signé de nombreuses monographies d’artistes, parmi lesquels Henri Rivière, Albert Brenet, Yves Tanguy, Jean Le Merdy, Charles Lapicque ou François Dilasser.