L’Hermione, frégate des Lumières

Revue N°267

Hermione, Chasse-Marée
Vue du port de Rochefort en 1762 (détail), par Joseph Vernet (1714-1789). Ces vaisseaux en cours d’armement sont contemporains de L’Hermione. © musée national de la Marine/A. Fux

Par Jean-Luc Gireaud* – À l’heure où sa réplique s’apprête à cingler vers les États-Unis, voici le récit de la carrière mouvementée de L’Hermione. Quatorze ans de bruit et de fureur au service de la France de Louis XVI, allié des insurgents américains, puis de la République,et toujours au détriment de la Perfide Albion.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Le 23 octobre 1778, décision est prise de mettre en chantier deux nouvelles frégates – L’Hermione et la Fée – suite aux quatre­ unités de même type lancées l’année précédente : la Junon, la Courageuse, la Concorde et la Charmante. Parmi celles-ci, la Junon et la Charmante sont dues au crayon de Jacques Denys Chevillard, tandis que les quatre autres – dont L’Hermione – ont été construites sur un plan de son frère aîné Pierre Henry Chevillard. Ce sont des bâtiments de 44,27 mètres de long (65 mètres hors tout), 11,24 mètres de large, 5,72 mètres de creux et 4,71 mètres de tirant d’eau. Leur capacité de charge est de 1 058 tonneaux et leur déplacement à pleine charge, lest et artillerie compris, d’environ 1 200 tonnes. Leur voilure de route varie entre 900 et 1 200 mètres carrés.

L’Hermione est mise en chantier à Rochefort en décembre 1778. Cette construc­tion va nécessiter 1 160 stères de chêne, 200 stè­res de résineux, plus de 35 tonnes de fer et 15 tonnes de chanvre. La frégate est lancée le 28 avril 1779. Elle est dans ses lignes, bien assise sur l’arrière, la proue légèrement relevée. Elle porte vingt-six canons de 12 livres en batterie, huit canons de 8 livres sur ses gaillards et huit pierriers d’une livre. À sa­bords ouverts, elle peut prendre une gîte de 20 degrés et jusqu’à 35 degrés lorsqu’ils sont fermés. « L’ouvrage de cette frégate nous a paru solide et bien conditionné », conclut le rapport de conformité. Le commandement de L’Hermione est confié à Louis René Madeleine Le Vassor, comte de Latouche-Tréville, un lieutenant de vaisseau de trente-quatre ans.

Le 14 mai, la frégate embarque cinq mois de vivres et soixante-six tonneaux d’eau. On compte exactement trois cent huit hommes à bord, dont quatre-vingt-quinze matelots, quarante-trois officiers mariniers, six gabiers, huit timoniers, soixante-quinze surnuméraires, huit volontaires et trente-six mousses. S’y ajoutent secrétaires, domestiques, canonniers, soldats, boulangers, armuriers, un chirurgien et ses deux aides, un aumônier et un pilote. Le commandant Latouche est secondé par le lieutenant de vaisseau Duquesne, le reste de l’état-major étant composé de cinq officiers auxiliaires et de deux gardes de la Marine.

En chasse dans le golfe de Gascogne

Halée à la cordelle par une centaine d’hommes, L’Hermione appareille le 18 mai pour rejoindre ses deux corvettes d’accompagnement : le Rossignol et le Lively. En­semble, les trois bâtiments gagnent les parages de Belle-Île, où ils doivent « éclairer » les vaisseaux Scipion, Hercule et Pluton. Latouche juge son bâtiment rapide – il file 10 à 12 nœuds –, évolutif et raide à la toile.

Leur mission accomplie, liberté de chasser est accordée à la frégate et aux deux corvettes. C’est ainsi que, le 24 mai, au large du cap Ortégal, Latouche lève un cutter (cotre) corsaire. Pour le tromper L’Hermione arbore les couleurs britanniques. L’autre envoie son pavillon qu’il assure crânement d’un coup de canon, mais se tient à distance. Manœuvrant pour l’avoir par son travers, la frégate lui expédie une bordée, sans effet. L’Hermione est certes plus rapide, mais le cotre « se halait mieux au vent » et parvient à s’échapper. Le 28 mai, en revanche, la chance tourne. Un trois-mâts jugé corsaire est pris en chasse. La course dure toute la nuit. Au petit jour, L’Hermione vire et marche sur sa proie. Cette fois à juste portée, elle lui envoie toute sa bordée plein bois. La Defiance met pavillon bas. Latouche fait monter soixante prisonniers à son bord et l’« amarine » avec vingt-six de ses propres marins.

Vue du port de Brest en 1776, gouache de Louis-Nicolas Van Blarenberghe. © musée des beaux-arts de Brest

Dès le lendemain, un autre corsaire est pris en chasse. L’Hermione le gagne. Latouche envoie son pavillon et fait tirer trois coups de canon. Le Lady Resolution of London amène. Cent quatre Anglais passent à bord de la frégate et vingt-neuf Français amarinent le corsaire. Le 1er juin, la frégate mouille en vue de La Rochelle et débarque ses prisonniers.

Un matelot précipité à la mer lors d’un démâtage

Le 4 juin, L’Hermione et la Médée ap­pareillent de Bordeaux pour l’île d’Yeu avec mission d’en chasser les corsaires. Deux jours plus tard, Latouche repère un cotre qui vient sur lui au vent arrière. Il gouverne « pour l’attirer d’avantage sous le vent » et garnit ses bonnettes comme un bâtiment en fuite. Mais dans le même temps, il fait balancer quatorze bailles à la traîne pour réduire sa vitesse et se laisser gagner. L’Anglais envoie son pavillon et tire un coup de canon pour l’af­firmer. En réponse, La­tou­che affiche les mêmes couleurs. L’autre affale un canot tandis que L’Her­mione met le perroquet de fougue à culer pour lui inspirer pleine confiance. L’Anglais vient à limite de portée de canon, puis s’en retourne, méfiant. Aussitôt L’Hermione refait de la toile et tente de lui couper la route. Mais le vent faiblit et la proie convoitée s’échappe dans la nuit.

Portrait de Louis René Madeleine Le Vassor de Latouche en 1792, par Georges Rouget (1783-1869). © RMN-Grand Palais/Gérard Blot

Le 8 juin, le vent fraîchit et L’Hermione démâte de son petit mât de hune. Un matelot qui était en vigie est précipité à la mer. Un canot est mis à l’eau, mais l’infortuné ne sera pas retrouvé. « Je présume, écrit Latouche, que dans la chute du mât, cet homme se sera froissé contre la vergue de misaine. »

Quelques heures plus tard, en doublant l’île d’Aix, L’Hermione qui a refusé d’arriver, talonne à hauteur de la bouée de la Moulière. Pour la déséchouer, Latouche fait passer les canons de l’arrière à l’avant et pomper son second rang d’eau. Une ancre est mouillée avec le canot, sur la­quelle la frégate parviendra à se haler avec le flot.

Le 17 juin 1779, L’Hermione se joint à la Médée et à la Courageuse pour tenter d’éloigner une formation anglaise qui hante les parages de Cordouan. L’Hermione, la plus rapide, est en tête dans le pertuis de Maumusson, lorsqu’elle reconnaît cinq bâtiments ennemis. Latouche tente de les attirer vers les deux autres frégates. Mais les Anglais ne mordent pas à l’hameçon. Quelques jours plus tard, L’Hermione reprend la mer avec la Courageuse pour assurer la protection d’un convoi de cent bar­ques destiné à Saint-Domin­gue. Une fois ces navires hors de danger, les deux frégates reprennent leur chasse au large des côtes d’Espa­gne. C’est ainsi que, le 18 août, L’Hermione croise le sillage de deux trois-mâts que Latouche suppose être anglais, à tort car il s’agit de bâtiments espagnols. Et l’Espagne est alors l’alliée de la France.

Latouche aura plus de chance dix jours plus tard, lorsqu’il amarine le cotre Hawke. Seize marins de L’Hermione passent à bord pour ramener la prise. Mais la guerre n’excuse pas tout : un soldat est dégradé, « convain­cu d’avoir volé une montre aux officiers du corsaire, pris étant en faction avec la consigne d’empêcher qu’ils ne fussent pillés ».

Le 1er septembre, L’Hermione relâche à La Corogne pour y débarquer une trentaine de malades, n’ayant aucun « rafraîchissement » (nourriture fraîche) à leur proposer. Le Hawke y est vendu 30 000 livres. La frégate reprend la mer le 12 septembre, cap sur Brest où elle doit rejoindre l’escadre de la Manche. Six jours plus tard, elle pénètre dans la rade. Elle y reste deux semaines, y embarque 430 quintaux de biscuit et appareille pour une nouvelle campagne dans le golfe de Gascogne.

Petites prises entre Brest et La Corogne

Les jours se suivent et se ressemblent. La frégate tantôt harcèle les proies qui lui semblent­ accessibles, tantôt fuit les prédateurs qui ne lui laisseraient aucune chance. Le 6 octobre, un sloop (sloup) est repéré. Latouche envoie son canot et constate que c’est un Portugais. Plus tard, englué dans un calme plat, le voici tout proche d’un petit bâtiment. Cette fois c’est bien un navire anglais et il est aussitôt capturé. L’Anna ramenait du sucre de la Jamaïque. Le 10 octobre, la frégate reconnaît le clocher de Marennes et tire plusieurs fusées pour réclamer un pilote, qu’elle envoie sur sa prise. Elle reprend aussitôt le large et cueille une nouvelle victime, la Mary qui venait de Lisbonne avec des fruits et du vin. Elle est amarinée par quatre hommes et mise en remorque. Le 22 octobre, la frégate capture aussi le Pelican, un brigantin venant du Portugal.

Combat entre la frégate française la Concorde et la frégate anglaise Minerve, en août 1778. De même type que L’Hermione, la Concorde sera capturée en 1783 par les Anglais, qui en tireront un plan conservé depuis au musée de Greenwich. © National Maritime Museum, Greenwich

Les affaires se corsent quatre jours plus tard quand la vigie signale un trois-mâts très au vent, qui fonce sur la frégate avec l’intention manifeste d’en découdre. Latouche envoie son pavillon tandis que l’autre n’en arbore aucun. L’Hermione ouvre le feu et le corsaire, qui a retenu sa bordée, arrive vent arrière sur sa poupe pour la lâcher en enfilade. La frégate vire alors lof pour lof et réduit sa voilure afin de garder son adversaire par le travers. Ayant raté son coup, l’Anglais prend la fuite et la frégate le poursuit en tirant de ses deux pièces de chasse. Mais les boulets dépassent le fuyard sans porter. Le vent est faible et L’Hermione ne parvient pas à le gagner. Les canons placés en avant nuisent à sa marche : elle pousse de l’eau. Durant toute la nuit les deux navires restent ainsi à deux portées de canon l’un de l’autre. Pour augmenter sa marche, Latouche décide de soulager la proue en faisant passer ses canons de l’avant à l’arrière. Il parvient ainsi à rattraper sa proie, quand celle-ci vire de bord afin de se mettre sous la protection de trois navires anglais arrivés sur ces entrefaites. Latouche en profite pour lui envoyer trois bordées, qui, selon lui, « ont eu le plus grand succès ».

L’Hermione risque maintenant d’être encerclée par ses adversaires. La partie est inégale car la frégate a vingt-cinq malades à bord et s’est séparée d’une vingtaine de ses hommes pour amariner ses prises. Elle n’a plus assez de monde pour servir deux batteries à la fois et ne peut pas risquer un abordage du bord opposé à celui où elle se bat. La force adverse – deux frégates et un cotre – a rejoint le corsaire en feu. Du haut des hunes, les vigies de L’Hermione ob­servent ce dernier. Des matelots plongent avec des plaques de plomb pour tenter d’aveugler les voies d’eau.

Quelque temps après, quand il mouille à l’embouchure de la Charente, Latouche reçoit l’ordre de rallier Rochefort pour y faire doubler sa frégate en cuivre. L’opération consiste à clouer sur la carène quelque mille cent feuilles de cuivre. Ce revêtement améliore la « glisse », protège des tarets et retarde la prolifération des algues. L’opération est achevée début janvier 1780.

La Fayette en mission secrète

Le 24 janvier de cette même année, L’Hermione quitte Rochefort avec trois cent deux hommes à bord, dont la moitié de marins. Devant Soubise, cent cinquante haleurs tirent la frégate. À l’île d’Aix, ordre est donné à Latouche de croiser dans le golfe de Gascogne et de revenir à l’embouchure de la Charente au plus tard le 20 février, « attendu qu’elle est destinée à cette époque à une mission particulière », selon les termes­ de Sartine, secrétaire d’État à la Marine.

La frégate, qui a embarqué six mois de vivres et fait toute son eau, patrouille donc de Bordeaux à Camaret, puis revient à Rochefort le 19 février. Au cours de ce mois de navigation, Latouche a pu tester les nouvelles performances de son bâtiment. « Le doublage en cuivre a infiniment ajouté aux qualités de la frégate, écrit-il. Sa vitesse est accélérée d’un cinquième et elle porte mieux la voile. On peut la regarder comme une des meilleures frégates que le roi ait. »

Portrait du marquis de La Fayette, par Louis Léopold Boilly (1761-1845). © BNF

Alors que L’Hermione est toujours ancrée au port des Barques dans l’attente de sa « mission particulière », une lettre de Sartine au commandant de la Marine à Rochefort, lève une partie du secret. Ce courrier annonce que le marquis de La Fayette embarquera à bord de L’Hermione avec sa suite. « Il est nécessaire, précise Sartine, qu’il ait à bord un logement fermé et décent. »

Une autre missive adressée aux autorités rochefortaises ajoute que la frégate devra aussi embarquer quatre mille uniformes destinés aux États-Unis.

La Fayette a vingt-trois ans lorsqu’il s’apprête à embarquer sur L’Hermione. Mais il est déjà célèbre pour avoir rallié l’insurrection américaine alors qu’il n’avait que dix-neuf ans et avant même que Louis XVI ne la soutienne officiellement. Il avait alors fait armer discrètement La Victoire, un navire de 200 tonneaux et, le 26 avril 1777, avait appareillé en grand secret de Pasajes de San Juan, au Pays basque, avec trente hommes d’équipage et un chargement de cinq mille fusils. Après un an et demi à guerroyer aux côtés des insurgents, le temps de gagner une blessure et la confiance de George Wa­shington, le fringant jeune homme était revenu au pays dans l’intention d’y lever des troupes. Entre-temps, la France avait choisi le camp de l’Union.

Depuis son retour en France, le 6 février 1779, La Fayette n’a cessé d’intervenir auprès du roi pour que soient apportées toutes les aides possibles aux troupes de l’Union. Le 5 mars 1780, il reçoit enfin ses ordres : « M. le marquis de La Fayette s’empressera de joindre le général Washington qu’il préviendra sous la condition du secret que le roi voulant donner aux États-Unis un nouveau témoignage de son affection et de son intérêt pour leur sûreté, s’est résolu à faire partir au commencement du prin­temps un secours de six vaisseaux de ligne et d’environ cinq mille hommes de troupes réglées d’infanterie. »

La Fayette embarque sur L’Hermione le 10 mars 1780. Il est accompagné d’un officier, de son secrétaire et de huit domestiques. À 23 heures, la frégate lève l’ancre, escortée par la Céres, et mouille à l’île d’Aix au petit matin. Elle en repart le soir même pour rallier La Rochelle où seront embarqués quatre autres officiers. Comme les ballots d’uniformes n’arrivent toujours pas, ordre est donné de remettre à bord le vin et la farine dont on s’était séparé pour libérer de la place, mais que l’on avait fait suivre sur un traversier depuis Rochefort. Enfin, dans la nuit du 14 au 15 mars, L’Hermione met le cap sur l’Amérique.

Retour au port grand-vergue brisée

La frégate fait route Ouest par bon vent de Nord. Puis, très vite, le temps se gâte et tous les ris sont pris. À 120 milles de la terre, la grand-vergue casse par son milieu. « Elle a manqué dans un endroit où il y avait trois nœuds qui se touchaient », précise le livre de bord. Retour à l’île d’Aix. Tandis que le second est expédié à Rochefort pour y quérir la vergue de la Galathée, Latouche sympathise avec son illustre passager dont il dit qu’« il a la bonté de se trouver bien à bord », du moins lorsqu’il ne souf­fre pas du « mal être de la mer ».

Le 20 mars, la frégate repart avec sa nouvelle vergue. Le lendemain, un corsaire anglais, trop téméraire, est gratifié d’une bordée qui le met dans l’impossibilité de gouverner. Quatre jours plus tard, le vent forcit jusqu’à la tempête. Le 10 avril, un aide canonnier meurt d’une « fièvre putride ». La vergue de perroquet se rompt, que l’on remplace par la civadière. N’étant pas sûr de son estime, Latouche intercepte une goélette américaine pour interroger son patron. Mais ce dernier ignore la route de Boston. Enfin, le 27 avril, la côte d’Amérique se dévoile. Le vent ne mollissant pas, la frégate se met à l’abri dans le petit port de Marbleheath, à 16 milles de Boston.

Plan de la rivière de Charente depuis le port de Rochefort jusqu’à son embouchure, par l’hydrographe Digard de Kerguette, 1775. © BNF

Ce soir-là, La Fayette va dormir à terre à l’invitation du brigadier général Glover. Il en profite pour écrire au général Washington : « Je suis ici, mon cher général, et au milieu de la joie que j’éprouve à me retrouver un de vos fidèles soldats, je ne prends que le temps de vous dire que je suis venu de France à bord d’une frégate que le roi m’a donnée pour mon voya­ge. […] J’ai des affai­res de la dernière im­portance que je dois communiquer à vous seul. […] Adieu, vous reconnaîtrez aisément la main de votre jeune soldat. »

Le lendemain matin, le « jeune soldat » revient à bord et la fré­gate reprend la mer sous la gouverne d’un pilote que lui a dépêché le Congrès. Huit heures et demie plus tard, le 30 avril, elle entre en rade de Boston au terme d’une traversée de trente-huit jours. Passant devant le fort de l’île du Château, elle salue les couleurs américaines de treize coups de canon auxquels ré­pondent autant de décharges d’artillerie. Sur les quais, la foule manifeste son enthousiasme par des cris d’allégresse et des tirs de mousqueterie. La Fayette débarque sous les ovations. L’équipage le salue de trois « Vive le roi ! » et d’autant de coups de canon.

Le jour même Latouche rend compte à son ministre de l’heureuse issue de sa traversée : « [Les avaries] seront réparées sans qu’il en coûte rien au roi, mon intention étant d’apporter la plus grande économie dans toute la dépense. À ce titre, les rafraîchissements destinés à l’équipage ne comporteront pas de viande : sur proposition que je lui ai faite de se priver pour épargner au roi cette dépense, il y a consenti avec joie et par un pur patriotisme. Cette privation sera réparée par une abondance de légumes. »

Le 4 mai, tandis que La Fayette a rejoint son général, Latouche reçoit à bord de L’Hermione les Bostoniens de marque et les membres du Conseil du Massachusetts. Au cours du dîner, force toasts sont portés au roi et à la reine de France, aux treize États de l’Union, au Congrès américain et au roi d’Es­pagne, sans ou­blier le jeune La Fayette. Le lendemain, ce sont les Bos­toniennes à qui l’on fait les honneurs de la frégate. Latouche, qui goû­te fort le beau sexe, note avec une conci­sion toute militaire que « les dames amé­ricaines ont de l’éclat, mais qui n’est pas durable ; à vingt-cinq ans, elles sont passées ».

Au service de l’État du Massachusetts

Comme convenu au départ de Rochefort, Latouche a attendu d’être à Boston pour ouvrir le pli cacheté contenant les instructions sur sa mission américaine. Il en fait part aussitôt au président du Massachusetts. « L’intention de Sa Majesté le roi de France étant que ses vaisseaux et frégates cherchent à se rendre utiles au service des États-Unis, écrit-il, je remplis sa volonté en vous offrant, Monsieur, de sortir dans la baie avec la frégate que je commande, pour éloigner, prendre ou combattre les corsaires et frégates anglaises qui pourraient s’y présenter pour inquiéter le commerce de cet État. » À quoi le président Powel répond que « la frégate de Sa Très Chrétienne Majesté peut naviguer le long des côtes de cet État, depuis la baie de Boston jusqu’à la baie de Penobscot ».

Moins de quinze jours après son arrivée à Boston, L’Hermione reprend donc la mer pour aller observer les défenses du fort de Biguadace à l’entrée de la rivière Penobscot. Ayant repéré deux bâtiments anglais, le Nautilus et l’Albany, Latouche se prépare au combat, mais l’ennemi y renonce, et la frégate rallie Portsmouth, capitale du New Hampshire. Sa mission étant de « gêner au maximum le commerce des Anglais », L’Hermione n’a de cesse de débusquer l’ennemi. Et la chasse est fructueuse. Le Thomas of Irwine est amariné le 2 juin, le Ruovery quatre jours plus tard. Les deux prises sont ramenées à Providence. Mais la réaction des Anglais ne se fait pas attendre. Le 7 juin, la vigie signale quatre navires venant sur la frégate. Latouche y reconnaît un sloop de guerre, un schonner (goélette), un senault et une frégate du nom d’Iris.

 

Portrait de l’Amazone, frégate construite à Saint-Malo en 1778, par Frédéric Roux (1805-1870). © Musée national de la marine /A. Fux

Profitant d’un bon frais, L’Hermione vire sur la frégate anglaise qu’il reconnaît percée de quinze sabords dont quatorze sont garnis d’artillerie. Un bon nombre de pièces ont aussi été placées sur le gaillard d’arrière, jusqu’à hauteur du grand-mât. « Nous avons hissé notre pavillon chacun par le travers l’un de l’autre, écrit Latouche. J’ai assuré le mien par toute une bordée de tribord que je lui ai lâchée en le dépassant. » L’Anglais riposte mollement et manœuvre pour se placer sur l’arrière de L’Hermione, afin que toute sa batterie puisse tirer en enfilade. Comprenant le danger, Latouche manœuvre pour se trouver par son travers. Après une demi-heure de canonnade réciproque, la frégate anglaise réitère sa manœuvre, à laquelle Latouche répond pareillement, de sorte qu’il se retrouve à nouveau en position de battre son adversaire de tous ses canons, de l’avant à l’arrière, comme ce dernier de l’arrière à l’avant.

Pendant une heure, le feu est continu. L’Hermione tire plein bois tandis que l’Iris vise la mâture. Les éclats volent. La mitraille des pierriers balaie les ponts. Des hommes sont touchés. Puis, la frégate anglaise baisse la garde. « Mon feu était supérieur au sien, précise Latouche. Elle saisit l’instant où je la dépassais pour mettre son petit hunier à culer [à contre]. Je lui ai envoyé trois coups de canon auxquels elle n’a pas riposté. » Tandis que L’Hermione se met au vent arrière pour tenter de réparer son gréement, l’Iris s’éloigne sans demander son reste. Côté français, on compte dix morts et trente blessés, dont deux décéderont dans le « théâtre » du chirurgien Pierre Fabre.

La guerre est un métier dangereux. La mer aussi. Le 8 juin alors que la frégate panse ses plaies à Newport, un canot approche, portant un messager de La Fayette. Fausse manœuvre ou maladresse à l’accostage, l’officier heurte de la tempe la base de la bouteille et s’effondre, tué net. Plus tard, c’est un aide canonnier coupable de vol à qui Latouche « donne la cale » : il est suspendu à un cartahu frappé à l’extrémité d’une vergue et plongé à plusieurs reprises dans la mer.

L’Hermione accueille l’escadre française à Newport

Le 11 juillet 1780, à Newport, Latouche est informé que l’on a aperçu les mâts d’une flotte française. Immédiatement L’Hermione se rend en rade pour l’accueillir. Les premiers bâtiments qui entrent sont la frégate Amazone et le cotre La Guespe. Suivent les navires de charge, escortés par le vaisseau Fantasque et la frégate Surveillante. La flotte de guerre ferme la marche. L’Hermione salue successivement le vaisseau Duc de Bourgogne, affichant la marque du chevalier de Ternay, chef d’escadre, le Neptune et le Conquérant, puis L’Éveillé, la Provence, le Jason et L’Ardent.

Latouche se met aux ordres de Ternay, qui lui recommande d’observer les mouvements anglais au large de Newport, de conserve avec la Surveillante. Malgré le blocus britannique, les deux frégates patrouillent ainsi pendant près de huit mois. Entre-temps, Ternay, mort de fièvre putride, a été remplacé par des Touches du Sochet. Le 8 mars 1781, après la visite de Washington, la flotte française quitte Newport pour la James River en baie de Chesapeake, Virginie.

Portrait de L’Astrée, navire commandé par La Pérouse que L’Hermione accompagna dans l’estuaire du Saint-Laurent. Aquarelle de Frédéric Roux. © Musée national de la marine /A. Fux

L’Hermione a mission d’éclairer l’escadre sous les ordres de L’Éveillé. C’est ainsi qu’elle détecte l’approche de la flotte d’Arbuthnot et donne l’alerte, permettant aux vaisseaux français de prendre leur ligne de combat. Durant cette première bataille de Chesapeake, commencée dans la nuit du 16 mars, L’Hermione transmet les ordres, signale au pavillon, porte assistance, jouant ainsi son rôle sans tirer un seul coup de canon.

Le 19 mars, la frégate reprend la chasse en escorte de L’Éveillé, puis elle rallie l’escadre pour une mission de ravitaillement sur la Delaware. Elle remonte jusqu’à Philadelphie « pour affaire de service », puis redescend le fleuve jusqu’à Newcastle. C’est là, le 8 avril, que La Fayette se présente à bord et y reste deux jours. De retour en rade de Newport le 13 avril, L’Hermione est le théâtre d’un tragique accident. Le lendemain de son arrivée, au cours d’une navette, l’une de ses embarcations, chargée de vivres et de vingt-huit hommes, coule bas, faisant douze victimes.

Avec La Pérouse dans l’estuaire du Saint-Laurent

Le 29 mai, après un nouveau séjour à Philadelphie au cours duquel la frégate pavoisée a reçu les honneurs de tout le gratin de la ville, L’Hermione regagne Newport où elle salue le pavillon du comte de Barras, nouveau chef d’escadre qui est venu de France à bord de la Concorde. Latouche est alors invité à se mettre aux ordres de La Pérouse, commandant de L’Astrée, pour une mission dans l’estuaire du Saint-Laurent.

Le 23 juin, les deux bâtiments mettent cap au Nord. Trois semaines plus tard, le 12 juillet, la côte de Terre-Neuve est relevée quand ils aperçoivent une voile à l’horizon. Ils gagnent aussitôt sur elle en affichant les couleurs anglaises pour la tromper. Puis l’envoi du pavillon de France précède de peu les trois coups de canon de L’Hermione. Le Thorn amène le sien et L’Astrée l’amarine tandis qu’une autre frégate britannique s’enfuit à toutes voiles. L’Hermione se lance à sa poursuite, mais elle gagne l’embouchure du Saint-Laurent où Latouche n’ose s’aventurer.

L’Hermione lors de la bataille de Louisbourg, le 21 juillet 1781. Détail d’un tableau de 1788 attribué à Louis Rossel de Cercy. © Service historique de la Marine

Vents, pluies, orages, obligent les deux navires français à allumer leurs feux et à tirer au fusil chaque minute pour se situer. Les prises se suivent et se ressemblent : arraisonnement du Friends Ships, du Phœnix, du Lockard Rof… Le 21 juillet, devant Louisbourg – ancienne île Royale, aujourd’hui île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse –, la vigie signale une vingtaine de bâtiments, dont trois se détachent pour foncer sur les Français. La chasse est lancée. Le convoi marchand s’égaille tandis que les frégates doivent maintenant affronter cinq navires de guerre anglais : Allegiance, Vernon, Charlestow, Vulture et Jack.

Après deux heures de combat, le Jack baisse pavillon devant L’Hermione et le Charlestow au bénéfice de L’Astrée, qui ne peut pourtant l’amariner. Le Charlestow en profitera, la nuit venue, pour « filer à l’anglaise ». Latouche se lance à sa poursuite, avant de lâcher prise. « Je n’ai pu faire toute la voile nécessaire, explique-t-il, ma mâture étant très offensée. » À bord de L’Hermione, on déplore trois morts et dix-neuf blessés dont trois ne survivront pas.

Le 17 août, c’est une frégate gravement mutilée qui fait son entrée à Boston. Elle ne pourra donc participer aux batailles décisives qui vont libérer la baie de Chesapeake et conduire à la reddition des Sudistes. L’indépendance américaine est désormais acquise. Ordre est donné à Latouche de rallier Rochefort. Le 2 février 1782, L’Hermione quitte la baie de Chesapeake. Vingt-trois jours plus tard elle arrive à bon port au terme d’une traversée mouvementée.

En juillet 1782, L’Hermione passe sous le commandement du lieutenant de vaisseau du Péron. Alors qu’elle devait initialement rallier les Antilles, ordre lui est donné d’escorter cent quatre-vingts navires marchands sur la route de l’Inde. Parti le 2 septembre, le convoi fait escale près de Bonne-Espérance. L’Hermione peut y refaire six mois de vivres, mais seulement deux mois de bois : on risque de manger froid à bord. Le convoi reprend la mer le 13 mars 1783 et touche Port-Louis (île de France) le 18 avril. Sa mission accomplie, la frégate retourne à Rochefort où elle arrive le 17 avril 1784 après une traversée sans histoire. Elle est ensuite intégrée à la 4e escadre de Suffren. Cinq ans plus tard, quand éclate la Révolution française, la frégate est en refonte.

Les temps changent. En 1790, Mirabeau déclare qu’il faut « licencier le corps des officiers de mer ». Son vœu sera largement exaucé. En février 1793, un mois après l’exécution de Louis XVI, on se propose de faire désigner dans les départements « les plus dignes d’être capitaines de vaisseau parmi les citoyens marins ». C’est ainsi que Pierre Martin, un capitaine de vaisseau de qua­rante et un ans sorti du rang, est nommé commandant de L’Hermione.

La France étant à nouveau en guerre contre­ l’Angleterre, la frégate reprend du service pour escorter les convois marchands et empêcher la Perfide Albion d’épauler les « brigands » royalistes. Entre le 7 mai et jusqu’en septembre 1793, L’Hermione patrouille entre Bayonne et Brest. Ensuite, elle se voit confier une nouvelle mission : escorter, entre l’estuaire de la Loire et le goulet de Brest, un convoi de bâtiments chargés de vivres et d’artillerie.

Éventrée sur le plateau du Four

Le 20 septembre, elle appareille de Mindin, dans l’estuaire de la Loire, par petit frais, ayant laissé son pilote de rivière pour prendre le pilote côtier Guillaume Guillemin, un Conquétois qui assure connaître­ parfaitement son affaire. À 18 h 30, un bâtiment du convoi qui suit L’Hermione change brutalement de route. Martin s’en inquiète. A-t-il vu un danger ? Le pilote le rassure, les dix navires devant L’Hermione gardent le même cap. On distingue pourtant, assez près, des brisants. C’est le courant indique l’homme de l’art. Quelques minutes plus tard, la frégate se met au plain sur un haut-fond. L’Hermione s’est échouée à 6 milles du rivage, devant Le Croisic. La mer qui descend est à moitié basse. Une voie d’eau s’est ouverte dans la cale. À 19 heures, « la frégate donne de la bande considérablement ».

Le journal de L’Hermione de janvier 1780 à février 17. © Service historique de la Marine

À bord des canots, on sonde autour de la coque. Le calfat annonce qu’il y a 4 pieds d’eau dans les fonds. On pompe sans succès. L’alerte est donnée : « on tire le canon de distance en distance ». À 22 h 15, c’est basse mer et la bande s’accentue. La frégate se couche sur le flanc tribord. Il n’y a plus que 3 pieds d’eau sous le vent. La batterie sous le vent est sacrifiée : on bascule douze canons à la mer. Une ancre à jas est portée par le canot là où il reste encore de l’eau. On libère aussi les ancres de bossoir. Mais avec le retour du flot, l’eau envahit la cale. L’Hermione gémit, se relève une dernière fois avant de se coucher brusquement sur tribord. Son flanc déchiqueté s’ouvre complètement. L’équipage est évacué à 10 heures du matin. « J’abandonnai le bâtiment le dernier, rapporte Martin, après m’être assuré qu’il n’y avait plus personne à bord. Nous entassâmes, dans quatre chasse-marée qui nous avait été envoyés du Croisic, une quantité considérable d’effets. »

Tandis que le pilote, « qui a pris une marque­ pour une autre », est emprisonné, le citoyen capitaine de vaisseau Martin ne sera pas inquiété et accédera en fin d’année au grade de contre-amiral. Quant à l’épave de L’Hermione, elle a été formellement identifiée en août 1992 sur le bord Est du plateau du Four.

* Décédé en 2009, Jean-Luc Gireaud avait publié avec Robert Kalbach le livre L’Hermione, frégate des lumières (éd. Dervy, 2004). Le présent article est un condensé du manuscrit de cet ouvrage.

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Les premiers bords de L’Hermione

La transat historique de L’Hermione

L’Hermione : retour d’expérience

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