Virginie Hériot à tire d’Aile

Revue N°273

Virginie Hériot sur la plage arrière de sa première Ailée, ex-Aar, ex-Meteor IV, l'ancienne goélette de Guillaume II, lingue de 41 mètres.

 Par Nathalie Couilloud« La mer m’a appelée, puis elle m’a gardée. C’est en ne revenant plus que je me suis trouvée. » Virginie Hériot (1890-1932) a accompli une carrière maritime exemplaire. Rayonnant sur tous les plans d’eau d’Europe à bord de ses goélettes ou de ses voiliers de course, médaillée d’or aux jeux Olympiques d’Amsterdam en 1928, cette femme au destin étonnant a elle-même façonné sa propre légende.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Tant de notoriété conquise par les victoires que remporta son pa­villon ne changea jamais cette femme infiniment gracieuse que n’effrayaient ni les vents ni les tem­pêtes et qui est morte com­me elle avait vécu : au service de la mer. »

Dans un article titré « Mme Virginie Hériot, ambassadrice de la marine française », Le Petit Parisien rend hommage, dans son édition du 30 août 1932, à la grande dame du yachting français, décédée deux jours plus tôt, à seulement quarante-deux ans. Quatre­ ans plus tôt, Virginie Hériot était de­venue une légende vivante de la voile française en remportant la médaille d’or aux régates des jeux Olympiques d’été de 1928, à Amsterdam.

De qui a-t-elle hérité ce caractère de fer et cette volonté hors du commun qui l’ont poussée à s’inventer un destin sur la mer et à lui consacrer chaque jour de sa vie pendant vingt ans ? C’est un mystère que les centaines de pages de souvenirs qu’elle a laissées derrière elle ne permettent pas vraiment d’éclaircir.

Sans doute faut-il, comme toujours, puiser aux sources de son enfance. Sa mère, Anne-Marie Dubernet, est l’une des deux mille quatre cents employés des Grands Magasins du Louvre, l’un des premiers temples du commerce élevé rue de Rivoli, à Paris. Du rayon corseterie où elle travaille, la grisette est remarquée par le tout-puissant patron, Zacharie Olympe Hériot, de vingt-cinq ans son aîné, veuf d’un premier mariage, resté sans descendant. Il en fait sa maîtresse et lui don­ne deux fils avant de l’épouser, en 1887. Virginie naîtra au Vésinet, en 1890, de cette union qui, une fois parée du voile nuptial, quitte les pages du feuilleton populaire pour celles du conte de fées.

La fortune de Zacharie Olympe Hériot est, en effet, immense. Ancien élève de Saint-Cyr, devenu capitaine, il a démissionné de l’armée en 1880 à la mort de son frère, Charles Auguste Hériot, décédé sans enfant à cinquante-trois ans. D’origine modeste, Charles Hériot avait fondé les Grands Magasins du Louvre avec un associé et grâce à des capitaux prêtés par les frères Pereire, financiers incontournables du second­ Empire. L’oncle défunt de Virginie avait connu une ascension fulgurante, au point de servir de mo­dèle à Émile Zola pour le personnage d’Octave Mouret dans Au bonheur des dames.

C’est cette grande entreprise florissante que le père de Virginie reçoit en héritage. Homme d’affaires avisé, Zacharie Hériot est aussi un philanthrope : en 1886, il fonde dans le parc de son château de la Boissière, près de Rambouillet, un orphelinat, l’École militaire enfantine Hériot. Il s’essaie aussi avec succès à la politique, tendance républi­caine, avec un mandat de maire à Essoyes, sa commune natale, où il a fait bâtir un château, et un autre de conseiller général.

Croisière initiatique en Méditerranée sur Salvator

Atteint de démence, il meurt à soixante-six ans, en 1899, alors que sa fille n’a que neuf ans. Ce décès, suivi de celui de son petit frère âgé de deux ans, marque profondément Virginie. Elle vivra désormais avec ses deux frè­res aînés et sa mère, qui hérite à son tour d’une fortune colossale. Femme de tête, celle que tout le monde appelle Cyprienne fera bâtir à la mémoire de feu son mari un imposant mausolée dans le parc de la Boissière.

C’est grâce à sa mère que Virginie connaît ses premières émotions en mer. En 1903, à treize ans, elle effectue une croisière en Méditerranée sur Salvator, le luxueux steamer acquis par Cyprienne pour remplacer Fauvette. Virginie, sa mère et leurs invités découvrent Naples, Pompéi, Syracuse, Jérusalem… Au cours de ce voyage, Virginie rencontre l’officier de marine Pierre Loti, alors en poste à Constantinople sur le stationnaire Vautour. Si l’on en croit la légende, c’est au cours de cette longue croisière qu’elle aurait acquis la certitude de devenir « marine ».

En 1904, elle fête son anniversaire au Spitzberg sur Salvator, en compagnie du prince Albert Ier de Monaco, en mission sur Princesse Alice. « Il me donna sa photographie, me prédisant que, dans l’avenir, je serais un grand marin. » Il deviendra plus tard l’un de ses grands amis. « Ma jeunesse s’est écoulée en grande partie sur l’eau à bord des yachts de ma chère mère, écrira la navigatrice. C’était une belle vie en vérité où on choisissait son heure, son époque, sa région, pour naviguer dans les meilleures conditions de confort à l’écart des mers désagréables. »

Le 2 mai 1910, le conte de fées connaît un nouveau rebondissement : alors qu’elle n’a pas encore vingt ans, Virginie épouse le vicomte François Marie Haincque de Saint-Senoch. La fille de Cyprienne Dubernet acquiert titre et particule en entrant dans le cercle fermé de l’aristocratie. Un défilé de cent vingt voitures dans le parc de la Boissière et un dîner de six cents couverts célèbrent les noces de la fi­nan­ce et de la vieille France.

Salvator devient la propriété de Virginie et accueille la lune de miel des jeunes ma­riés, car le vicomte a aussi le goût de la mer. Il régate sur son propre voilier, un 10 m JI, et c’est sans doute lui qui initie Virginie à la compétition. Un fils, Hubert, naîtra en 1913 de leur union, mais le couple divorcera en 1921.

« Au lendemain de la guerre, explique la jeune femme en 1927, cette vie de quiétude et de farniente qu’avait connue ma jeunesse me parut sans intérêt et cependant mon attachement aux choses de la mer était plus vif que jamais. » Après la guerre et son divorce, Virginie Hériot va se donner corps et âme à la mer. Elle revend Salvator et achète en 1920 le yacht à vapeur de 85 mètres Finlandia, ex-Vanadis, lancé en 1908 pour l’industriel américain C.K.G. Billings. En décembre 1921, le « petit carnet » du journal Le Gaulois apprend à ses lecteurs que le luxueux steam yacht de Mme Hériot vient de s’amarrer à la jetée Albert-Édouard et qu’il passera l’hiver à Cannes. La navigatrice vient passer la saison sur la Riviera près de sa mère, devenue Mme Robert Douine, qui a fait construire en 1904 au cap Martin la magnifique villa Cypris.

Virginie Hériot se sépare de Finlandia en 1923 pour acheter Meteor iv, l’ancienne goélette de l’empereur Guillaume II, lancée à Kiel en 1909 (CM 152). Devenue la propriété du duc d’Aremberg, l’impressionnant voilier de 41 mètres de long a été rebaptisé Aar et sa voilure initiale de 1 390 mètres carrés légèrement réduite. En décembre 1923, Virginie ramène cette goélette de Rotterdam au Havre. Commandés par le capitaine Beuzit, les trente hommes de l’équipage – mi-hollandais, mi-allemand – s’avouent impressionnés par le sang-froid de la Française, qui reste stoïque sur le pont malgré le froid, la tempête et l’état pito­yable de son yacht dont les voiles partent en lambeaux.

Aile vi, le 8 m JI de Virginie Hériot photographié par Beken en 1929, un an après sa victoire aux jeux Olympiques. © Beken of Cowes

La goélette Ailée devient son quartier général

Rebaptisée Ailée, cette goélette devient son quartier général et l’outil de travail, avec lequel elle entame sa carrière à la mer. Un outil dangereux, si l’on en juge par cet incident survenu dans une tempête, en 1924 : « La grand-voile venait de se déchirer, lorsque la bôme pesant 7 tonnes s’abattit sur nous, balayant tout sur son passage : le rouf, le gouvernail, les pavois, et nous aussi, à plat, par grappes, sur le pont. » En mémoire de cette « plus forte émotion de [s]a vie de marin », Virginie conservera un morceau de cet espar de 26 mètres dans sa goélette suivante. Elle fait construire celle-ci outre-Manche, chez Camper & Nicholson, le chantier réputé de Gosport. « Pour les grands voiliers, écrit-elle dans Une âme à la mer, je m’incline : à partir d’un certain tonnage, l’Angleterre seule est capable de faire très bien. »

Construite en acier et en huit mois, Ailée ii, 57 mètres de longueur hors tout, est mise à l’eau le 19 juin 1928. Elle a coûté 62 500 livres – ce qui représentait à l’époque près de 35 mil­lions d’euros –, facturées aux Grands Magasins du Louvre. Elle porte 1 116 mètres carrés de voilure, est dotée d’un moteur de 200 chevaux et d’un autre de 18 chevaux couplé à une génératrice qui fournit l’électricité du bord et actionne treuils et guindeau. Quatre grandes cabines, deux salles de bains, des cloisons en acajou, un carré bibliothèque avec piano et sofas, encombré de vitrines, guéridons et bibelots de toute sorte, servent de résidence flottante à Virginie Hériot, qui déserte son hôtel particulier de l’avenue Foch pour ne plus vivre que sur sa goélette. Ailée se révèle de surcroît bonne marcheuse, courant aisément 9-10 nœuds au près et 14-15 nœuds au portant.

En 1931, la goélette se mesure avec Sonia, sa sœur en construction, propriété de Marion­ Carstairs, une richissime Anglaise excentrique, à l’opposé de la sérieuse Virginie. Le Victoria Yacht Club de Ryde et Charles Nicholson ont organisé ce duel dont le parcours est un aller-retour entre Ryde et Le Havre. Le 11 août, à la tombée du soir, les deux goélettes passent le bateau-feu du Havre. « Sonia, sous les éclats rouges dont les reflets teintent violemment ses blanches ailes, semble avoir pris feu, écrit Virginie dans Service à la mer. C’est une vision fantastique. En passant à son tour, Ailée offre à Sonia, nous le saurons le lendemain, le même spectacle d’un voilier dans les flammes. Lors­que le soleil levant dore de ses premiers rayons les voiles, Ailée en tête a distancé Sonia d’un demi-mille environ. Alors commence pour nous un louvo­yage serré, magnifique. Voici un dernier virement de bord très vivement enlevé par l’équipage, puis… le coup de canon ! Ailée a franchi la ligne d’arrivée. Penchée sur le chronomètre, je compte 8 minutes 40 se­condes ! C’est la victoire ! »

« J’ai donné, comme dans une bataille, ma vie pour avoir la victoire »

Une de plus. Car autant l’eau salée coule dans les veines de Virginie, autant l’esprit de compétition innerve sa personnalité. Si elle avale depuis son enfance des milliers de milles à bord de luxueux yachts, c’est en 1912 que Virginie contracte le virus de la course. Cette année-là, elle tente de re­prendre aux Anglais la coupe de France, à Ryde, avec Aile, le 10 m JI de son mari. Dix ans plus tard, elle fait construire son premier 8 m JI – également baptisé Aile, comme le seront tous ses 8 m JI – au chantier Bonnin de Lormont, sur plan Talma Bertrand. Elle s’alignera au départ de quarante-quatre régates avec ce voilier en 1924.

L’année suivante, elle remporte la coupe Cumberland avec Aile iv et participe à qua­rante-neuf courses qui lui valent vingt-neuf premiers prix. Elle dispute les régates de Gênes en 1926, puis, avec Aile iv et Aile v, celles de Norvège, Suède, Finlande et Danemark. Aile v est à Cowes et à Saint-Sébastien l’année suivante. Et Virginie remporte la coupe du Cercle de la voile de Paris, la fameuse One Ton Cup, en 1927 sur Petite Aile ii, son deuxième 6 m JI.

« Avec les régates à la voile telles qu’on les pratique de nos jours, écrit-elle dans Sur mer, il semble qu’on soit parvenu au summum du sport nautique. Peut-on rêver quelque chose de plus prodigieux, de plus beau ? Par le simple contact d’un bras humain sur une barre de gouvernail, un assemblage de plan­ches, de toile et de cordages devient une chose vivante et qui veut vaincre. Vit-on jamais une union plus merveilleuse de l’esprit et de la matière ? » Et Virginie d’ajouter que « l’Angleterre est de tous les pays celui qu[’elle] préfère pour courir », même si elle reproche aux Britanniques d’avoir du mal à quitter le plan d’eau du Solent pour celui du Havre, qui lui semble­ tout aussi intéressant.

En 1928, à trente-huit ans, avec son Aile vi, elle décroche une médaille d’or aux jeux Olympiques d’Amsterdam. C’est l’apothéose de sa carrière : « Ma victoire olympique fut très belle. Lutte ardente contre­ tout et contre tous. Tout coalisé contre mon Aile ! Je dus combattre le doute, le temps, la routine, la supériorité, la muflerie, la fatigue et la maladie. J’ai donné, comme dans une bataille, ma vie pour avoir la victoire. »

Sur le plan d’eau du Zuiderzee, les 8 m JI enchaînent deux régates d’entraînement, sept journées olympiques, ainsi que trois courses pour la coupe d’Italie. Levés à 6 h 10, Virginie et ses équipiers se rendent en taxi à Sixhaven, où un remorqueur les prend à 8 h 30 pour les amener sur le plan d’eau, un trajet d’environ trois à quatre heures selon le vent. Le départ des cour­ses est donné à 12 h 30 et elles durent quatre à cinq heu­res. Virginie re­gagne sa pension vers 20 ou 21 heures, tandis que trois de ses marins res­tent dormir à bord.

Huit pays s’affron­tent : France, Italie, Norvège, Angleterre, États-Unis, Argentine, Pays-Bas et Suède. La cohue dans l’é­clu­se a rai­son de la peinture blanche d’Aile vi, « devenue un échantillon de palette ». « Sur le 8 m français l’Aile, rapporte Virginie Hériot dans Service­ à la mer, par mauvais temps, l’équipe ressemblait, avec ses cirés disparates jaunes et noirs, à une poignée de Bretons qui auraient fait la pêche ! À bord, une fem­me : la seule à courir les finales. » Le calfatage laisse à désirer, les sacs des équipiers sont trempés. Les retours sont pesants ou gais selon les performances de l’après-midi. Une fois, le départ est donné alors que l’italien Bamba et Aile vi ne sont pas encore sur zone parce que le remorqueur n’est pas arrivé à temps.

Avant la dernière course, la France, les Pays-Bas et la Suède ont gagné chacun deux man­ches. Donatien Bouché, à la barre d’Aile vi, remporte l’épreuve décisive. Et le voilier français s’offre en prime la coupe d’Italie. La saison suivante, il remporte la coupe de France à Ryde, devant Unity, et Virginie reçoit la coupe rococo de 5 kilos, offerte par le baron de Rothschild et réa­lisée par Cardeilhac, célèbre orfèvre de la place Vendôme.

Pour satisfaire sa passion de la course, Virginie Hériot fera construire onze yachts : six 8 m JI et cinq 6 m JI. Avec l’une ou l’autre de ces unités, elle s’engage dans la quasi-totalité des régates internationales qui ja­lonnent le calendrier sportif. Estimant qu’« à prix égal, et souvent inférieur, la construction française est aussi soignée qu’à l’étranger », elle choisit l’architecte naval Pierre Arbaut et le chantier de la Hève, au Havre, pour cinq de ses voiliers – dont le vainqueur des JO –, et pour trois autres l’architecte François Camatte. Elle s’intéresse à la concep­tion de ses voiliers, mais reste classique dans ses choix et ne teste aucune innovation. Certains de ses bateaux feront d’ailleurs piètre figure en régate.

Ailée ii, goélette en acier de 57 mètres, construite chez Camper & Nicholson pour Virginie Hériot. Photographie réalisée par Beken en 1928, année de son lancement. © Beken of Cowes

L’une des rares propriétaires à barrer ses 6 m JI

Virginie Hériot est également l’une des rares propriétaires à prendre la barre de ses bateaux, du moins ses 6 m JI, car les 8 m JI sont le plus souvent confiés au skipper baulois Donatien Bouché. C’est souvent lui qui réceptionne et réarme les Aile et Petite Aile, convoyées à prix d’or et en wagon spécial à travers le pays, de la Méditerranée à la Manche ou à la mer du Nord.

Les relations de Virginie avec ses hommes d’équipage, qu’elle appelle ses « enfants », sont empreintes d’autorité et, parfois, de dureté. Ceux qui ne le supportent pas s’en vont. Ce­pendant, la rigueur et la discipline qu’elle fait régner à bord, elle est la première à se les imposer. « Le chef doit à son bord donner l’exemple, écrit-elle ; il doit faire toujours plus que les autres pour les en­traîner et gagner leur es­time. Mais, quand c’est une femme qui est à la tê­te d’une organisation, le devoir est pour elle qua­tre fois plus im­périeux. Et, en plus, elle doit se faire aimer. Lors­que mes marins me voient avoir plus froid qu’eux, ils me regar­dent et ne son­gent plus à se plain­dre. » Ce qui ne l’empê­che pas de faire preu­ve de compréhension, quand elle note par ailleurs que pour bien naviguer, il faut « du vent dans les voi­les [et] du vin dans les soutes »…

Virginie, qui navigue sur sa goélette dix mois sur douze avec vingt-qua­tre hommes, se doit de tenir son rang. Aux esca­les, elle leur fait blanchir le pont avec des kilos de citrons ! Dans Sur mer, elle rend pourtant hom­mage à « cet équipage qu[’elle] condui[t], mais qui [la] guide en partageant si vaillamment [s]a volonté dans la lutte quotidienne de chaque heure sur l’Océan ». Les échanges de courriers quand ils ne na­vi­guent pas prouvent qu’elle se tenait informée de la vie de ses plus pro­ches marins. C’est le cas pour Guillaume Marie Postic, matelot sur Finlandia, puis maî­tre d’équipage à bord d’Ailée ii. Lorsqu’il la quitte en 1931, elle lui écrit qu’elle « regrette infiniment »  son départ.

En 1930, à l’occasion de la coupe d’Or organisée par le yacht-club de Ciboure, le Lynx du roi d’Espagne Alphonse XIII vient mouiller en baie de Saint-Jean-de-Luz au côté d’Ailée ii. Virginie fait honneur à son voisin en montrant son plus beau pavillon. « Lorsqu’une femme use dans l’année plus de robes de laine sombre que d’étoffes précieuses, note-t-elle dans Sur mer, il lui est bien permis d’arborer à la poupe du bateau qu’elle commande un pavillon de soie. » Le même raffinement préside d’ailleurs au choix de ses voiles de compétition, qu’elle fait toujours confectionner outre-Manche, chez Rapsey & Lapthorn. « Commander les voilures de mes bateaux est une joie mêlée d’intérêt, me vêtir est une corvée, écrit-elle encore… Cependant, marin, je reste femme. Mais l’extérieur compte si peu tandis que le rayonnement des âmes est si captivant. » Malgré ses voiles anglaises, Aile vi qui avait remporté la coupe d’or l’année précédente devra cette fois s’incliner devant l’Espagne.

La Légion d’honneur au titre de navigatrice et d’armateur

Dès 1926, Virginie Hériot entame une tournée de conférences qui la mène avec Ailée ii dans treize pays différents où elle est reçue avec les plus grands honneurs. Elle représente à la fois les couleurs du prestigieux Yacht-club de France, dont le président, Jean-Baptiste Charcot, a parrainé son admission en 1920, et celles de la Marine nationale.

Très patriote, la jeune femme s’applique à faire aimer son pays à l’étranger et la mer aux Français. C’est une sorte de mission qu’elle s’est assignée et elle y applique des valeurs toutes militaires : sens du devoir, discipline, rigueur. Elle souhaite « faire de la France le pays maritime qu’elle n’est pas ». Se sentant « désignée pour devenir un petit exemple », elle sait avoir en elle « la force d’entraîner des volontés vers la mer. »

Elle qui dit n’avoir jamais rencontré la peur et avoir de tout temps été attirée par le danger pense que « la mer est un champ de luttes où se développent et s’affirment les plus belles qualités morales : courage, énergie, décision, esprit de solidarité et de sacrifice, mépris de la mort ».

Membre honoraire de quatre-vingt-dix-sept clubs nautiques dans le monde, Virginie Hériot collectionne guidons et coupes, mais aussi médailles et titres, comme l’insigne d’officier du Christ du Portugal, remis par le roi de ce pays, ou le Mérite naval espagnol. En juillet 1928, elle est élevée au grade de chevalier de la Légion d’honneur « en qualité d’armateur et de navigatrice », selon les mots de Philippe Pétain – un vieil ami de la famille –, qui lui remet la médaille sur le cuirassé La Provence. Elle porte aussi avec fierté, sur la manche de sa vareuse, les galons rouges de quartier-maître d’honneur de la Marine nationale, qui la rapprochent de ses « frères d’arme », lesquels l’ont désignée com­me marraine des sous-marins Aréthuse et Armide.

Photo de l’équipage d’Ailée, dédicacée en 1927 par la propriétaire « à [s]on cher Postic », alors matelot de la goélette, mais futur maître d’équipage d’Ailée II. Virginie Hériot est ici entourée de son fils Hubert et d’un aumônier. © coll. A. Prigent

« Je suis pour eux un être bizarre qui conduit un petit bateau »

Un soir de régate, déçue par la prestation de l’amiral d’escadre à qui elle avait confié la barre de son Aile, Virginie Hériot demande à son ami le commandant Marcel Pili, ce qu’on leur apprend à l’École navale. « À barrer des chaloupes, des canots et des baleinières, mais pas des yachts de course », lui répond-il tranquillement. Virginie décide alors d’offrir plusieurs Monotypes de Brest aux jeunes recrues de la Royale.

Malgré son intense activité, Virginie Hériot semble souffrir d’une étrange neurasthénie dont témoignent beaucoup de ses contemporains. Ainsi Marthe Oulié qui note : « Nul ne saura jamais de quelle source profonde venait cette mélancolie qui jetait Virginie Hériot à l’océan. Dans cette physionomie de femme, il y avait toujours de la lassitude. » Sa passion pour la mer, l’écarte du cercle mondain qui est le sien, où l’on ne comprend ni ce qu’elle vit en mer, ni surtout ce qu’elle y cherche. Elle passe pour un personnage original, dont la volonté et les succès forcent certes le respect, mais dont les motivations demeurent à jamais étrangères.

Pourtant, elle n’a de cesse de s’expliquer, voire de se justifier, dans les dix ouvrages qu’elle publie à compte d’auteur et dans lesquels elle bâtit, page après page, sa légende, à défaut d’une œuvre littéraire. Ainsi dans Sur mer, impressions et souvenirs, paru à titre posthume en 1933 : « Lorsque vous songez à la mer, vous pensez à un être qui nous ressemble seulement. Vous voyez Ailée resplendissante avec ses fleurs… Vous me voyez en robe blanche, souriante près de la coupée ; tout est simple, cordial, facile, et cela doit être ainsi. Vous ne voyez pas Ailée à la mer, sous ses voiles de cape noyées d’embruns, faisant son sous-marin, avec son pont glissant. Un marin de plus allant sur l’arrière tout balayé par les lames, qui traîne ses bottes, c’est moi ! Mon être tendu et volontaire. Le sel colle mes cils tout blancs et des mèches de cheveux plaquent sur mes tempes. La responsabilité, la fatigue sont mes compagnes dans ma profonde solitude. » Comment, en effet, faire comprendre­ à des lecteurs qui n’ont jamais navigué sa conviction profonde qu’« Ailée a une âme » ?

Au chapitre des incompréhensions, elle ajoute encore ceci: « Il y a encore des personnes qui se figurent que c’est par distraction, passe-temps, que je mène la vie du marin !… Je les excuse. Ils ne comprennent pas ! Je suis pour eux un être bizarre qui conduit­ un petit bateau qui s’élance avec une voile blanche… peut-être une dame qui fait ce sport pour garder sa ligne… »

La mer, qui exige un engagement de cha­que instant, révèle par contraste le ca­rac­tère superficiel des nantis qu’elle fréquente et qu’elle juge seulement avides de plaisirs. « Le cœur des riches, écrit-elle dans Ailée s’en va, est si compliqué et si vide qu’une existence est trop courte pour se mettre à sa recherche. » Virginie Hériot ne manque pourtant jamais une occasion de rendre des hommages appuyés aux altesses­ royales ou impériales qu’elle fréquente et qui prêtent parfois à sourire tant ils sont élogieux.

Peut-être n’a-t-elle jamais oublié les ori­gines modestes de sa mère. Il semble, en tout cas, qu’elle ait voulu prouver par ses ex­ploits sportifs qu’elle était digne de la fortune trouvée dans son berceau. Une chose est sûre, pour elle, c’est en mer, et en mer seulement, que se trouvent les valeurs qui donnent un sens à la vie : « À la recherche de soi dans la solitude de la Nature, l’on trouve aisément cette apaisante sérénité qui vous enlève à tout ce qui est faux et lamentable dans la foule et le vice ».

Un être d’une remarquable discrétion sur sa vie privée

La Suissesse Ella Maillart, qui a participé aux épreuves de voile en solitaire aux jeux Olympiques de 1924, évoque Virginie Hériot dans La Vagabonde des mers: « Deux fois j’avais eu l’occasion de naviguer avec elle en Méditerranée et si la destinée m’avait faite riche j’eusse assurément vécu comme elle… à moins que je ne fusse devenue cons­truc­teur de voiliers. Elle avait bien songé à me pren­dre pour coéquipière à son bord, mais tout bien pesé, elle avait re­noncé à cette idée après avoir découvert que je ne savais pas “garder mes distances” avec l’équi­pa­ge et qu’à la conversation de ses invités je préférais la société des pêcheurs. »

Toujours tirée à quatre épingles, coiffée de son éternel béret bleu, en jupe plissée et blaser bleu marine ou en élégante tenue blanche de yachting lady, Virginie a « en horreur les allures garçonnières, les esthétiques masculines ». Alors qu’à la même époque la tenniswoman Suzanne Langlen défraie la chronique mondaine en s’affichant avec une large gamme d’amants, la navigatrice est bien la digne héritière de son milieu. Catholique et conservatrice, elle reste d’une remarquable discrétion sur sa vie privée, œuvrant pour laisser l’image d’une vestale dévouée au culte de la mer. Après son divorce, on ne lui a jamais connu de liaisons ; d’aucuns ont prétendu qu’elle était homosexuelle, d’autres que sa relation avec le navigateur Alain Gerbault n’aurait pas été purement amicale…

Le 4 juin 1931, Virginie se rend au chantier Jouët de Sartrouville pour assister au lancement de l’Alain Gerbault, le second voilier du navigateur, encore tout auréolé de son premier tour du monde sur Firecrest. Seize mois plus tard, quand il repartira vers la Polynésie, son amie aura déjà disparu.

Le 14 avril 1932, un féroce coup de chien frappe Ailée ii au large de Brindisi. Sous une violente bora, accompagnée de trombes d’eau, d’éclairs et de grêle, le mât d’artimon s’effondre. L’équipage, roulé par les lames, doit couper haubans et pataras pour se débarrasser des espars qui manquent de crever la coque. Ailée ii fuit à sec de toile quand une vague plus forte que les autres déferle sur le pont. La navigatrice tombe, suffoquée, et se brise deux côtes. Elle se remet pourtant et poursuit son programme de navigation.

Depuis plusieurs années, elle semble souf­frir d’une maladie dont on ignore tout et sur laquelle elle reste très discrète. En août 1932, Virginie Hériot est l’invitée d’honneur des fêtes du cinquantenaire de la Société des régates d’Arcachon. Les deux contre-torpilleurs de la Marine Lynx et Touareg sont mouil­lés à côté d’Ailée ii. La navigatrice doit régater avec son dernier 6 m JI, Petite Aile v, mais n’en oublie pas pour autant ses devoirs mondains. Le samedi 27 août, elle invite à déjeuner sur son yacht le ministre de la Marine Georges Leygues, le maire d’Arcachon, le député et le préfet. Tous remarquent son extrême fatigue et le ministre lui-même insiste pour que son hôtesse renonce aux régates.

Virginie Hériot à la barre d’Ailée au large du Havre, avec le capitaine Alain Beuzit et le matelot Jean-Marie Guéguen. © Bridgeman Images

Elle s’effondre à la barre, victime d’une syncope

Mais elle tient à participer aux épreuves de l’après-midi. Elle embarque sur Petite Aile v… et s’effondre au passage de la deuxième­ bouée, victime d’une syncope. Ramenée sur Ailée ii, la navigatrice s’éteint le lendemain di­man­che à 15 heures. Le pavillon de la goélette est mis en berne. Aussitôt, sur le plan d’eau ensoleillé, tous les voiliers arrêtent spontanément la régate et regagnent le port.

La presse française et internationale se fait l’écho de ce décès subit et les condo­léances affluent du monde entier. Le cercueil de la navigatrice est débarqué de son yacht le 31 août et les obsèques ont lieu le même jour en l’église d’Arcachon. Elle sera inhumée le 3 septembre dans le mausolée familial de la Boissière, car sa mère n’a pu se résou­dre à disperser ses cendres en mer comme le souhaitait Virginie.

C’est son fils, Hubert de Saint-Senoch, qui, après le décès de sa grand-mère, accomplira cette volonté, le 28 juin 1948 : le Basque, torpilleur de l’École navale, im­mer­ge­ra son cercueil au large de Brest. Un an plus tôt, en septembre 1947, les cendres d’Alain Gerbault avaient été transportées par l’aviso Dumont-Durville du Timor oriental, où il était mort, à Bora-Bora, où il repose pour l’éternité. Une fraternité de destin, décidément, unit ces deux êtres par-delà la mort.Alors que la famille de Virginie Hériot est aujourd’hui éteinte – son fils Hubert étant mort en 1983 sans descendant –, Aile vi, le champion olympique, est le seul survivant de sa flottille (CM 106). Légué à la Ligue maritime et coloniale du Havre, il est cédé en 1956 au Club nautique de la Marine de Toulon, puis transformé en voilier de croisière au début des années soixante-dix. Retrouvé plus tard à Saint-Malo, il sera restauré par les Charpentiers réunis de Cancale avec le concours de l’architecte Guy Ribadeau-Dumas et grâce à un groupe de quirataires noirmoutrins.

La goélette Ailée ii n’aura pas cette chance. Virginie Hériot en a fait don par testament à la Marine na­tio­nale, mais ce legs est contes­té par la famille et le voilier croupit pendant des années sur ancres en rade de Brest. Pendant la guerre, les Allemands s’en servent de mess, avant que la goélette ne coule, en 1944, dans la Penfeld. La Marine ne récupérera que le lest en bronze et en plomb de la quille, dont le fruit de la vente per­mettra de faire cons­truire quelques Bénodet aux chantiers de Cornouailles pour l’apprentissage des élè­ves de l’École Navale.

« Là où de rudes marins auraient échoué, la femme frêle a su aboutir », écrit Jean-Baptiste Charcot, dans la préface du dernier livre de Virginie Hériot, Sur mer. En vingt-huit ans de croisières sur ses deux Ailée, la navigatrice aurait parcouru – c’est elle qui l’a soigneusement noté – 143 232 milles. « Je re­gardais Ailée lutter dans la tempête. C’était beau : nous étions mieux que nous-mêmes. » Dans cette exaltation à faire de sa vie un modèle pour les marins, par ce destin qu’elle s’est construit hors de toutes modes et de son milieu, Virginie Hériot a tracé un sillage qui ne s’est pas refermé. Mais elle a emporté avec elle les secrets d’une vie qu’elle a voulue comme un impressionnant « ex-voto » dédié à sa passion de la mer.

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