Sur l’eau

Revue N°271

© Maeva Véran

De Guy de Maupassant illustré par Maeva Véran – Guy de Maupassant, le Normand, est tombé sous le charme des lumières méditerranéennes. Dans Sur l’eau, il décrit ses croisières au départ d’Antibes sur le yacht Bel Ami : les pages exaltées sur le bonheur d’être en mer alternent avec les notes désabusées et angoissées, à l’instar du caractère versatile du vent, un « dieu irascible et formidable » que l’on ne dompte jamais.

 

Le jour naissait, les étoiles s’éteignaient, le phare de Villefranche ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j’aperçus dans le ciel lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et roses ; c’étaient les glaciers des Alpes dont l’aurore allumait les cimes.

Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise, plus fraîche, nous faisait courir sur l’onde frémissante et violette. Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de l’Angélus. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au jour levant et plus lourd à la nuit tombante ? e jour naissait, les étoiles s’éteignaient, le phare de Villefranche ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j’aperçus dans le ciel lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et roses ; c’étaient les glaciers des Alpes dont l’aurore allumait les cimes.

J’aime cette heure froide et légère du matin, lorsque l’homme dort encore et que s’éveille la terre. L’air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le secret est notre immense tourment.

Raymond disait :

– Nous aurons vent d’Est tantôt.

Bernard répondit :

– Je croirais plutôt à un vent d’Ouest.

© Maeva Véran

Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, soigneux et prudent. Barbu jusqu’aux yeux, il a le regard bon et la voix bonne. C’est un dévoué et un franc. Mais tout l’inquiète en mer, la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le nuage allongé sur l’Esterel, qui révèle du mistral dans l’Ouest, et même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de l’Est. Excellent marin d’ailleurs, il surveille tout sans cesse et pousse la propreté jusqu’à frotter les cuivres dès qu’une goutte d’eau les atteint.

Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu, infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l’autre, mais moins mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux traîtrises de la mer.

Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux renseigné.

– Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.

Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe, et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras des flots.

Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets pointus semblent des jaillissements d’écume immobile et figée. Et le soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée d’argent.

© Maeva Véran

Mais voilà que, doublant le cap d’Antibes, nous découvrons les îles de Lérins, et loin par-derrière, la chaîne tourmentée de l’Esterel. L’Esterel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake, bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et pourtant artiste, peinte à l’aquarelle sur un ciel théâtral par un créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes et de sujet d’admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées.

À chaque heure du jour, l’Esterel change d’effet et charme les yeux du high life.

La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au matin sur le ciel bleu, d’un bleu tendre et pur, d’un bleu pourpre et joli, d’un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs boisés des côtes s’assombrissent et plaquent une tache noire sur un ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge.

Je n’ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces incendies de l’horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d’effets excessifs et magnifiques qui forcent l’admiration et feraient un peu sourire s’ils étaient peints par les hommes. […]

 

La brise tombe, le yacht ne marche plus qu’à peine. Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous attendons et espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien reçu, d’où qu’il vienne.

Bernard tient toujours pour l’Ouest, Raymond pour l’Est, le baromètre est immobile un peu au-dessous de 76.La brise tombe, le yacht ne marche plus qu’à peine. Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous attendons et espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien reçu, d’où qu’il vienne.

Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les murs des maisons, qui, de loin, ont l’air aussi de neige éparpillée, et jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.

Peu à peu, profitant des moin-dres souffles, de ces caresses de l’air qu’on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l’eau plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan avec l’escadre au milieu.

De loin, les cuirassés ont l’air de rocs, d’îlots, d’écueils couverts d’arbres morts. La fumée d’un train court sur la rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.

© Maeva Véran

C’est le calme, le calme doux et chaud d’un matin de printemps dans le Midi ; et déjà, il me semble que j’ai quitté depuis des semaines, depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s’agitent ; je sens entrer en moi l’ivresse d’être seul, l’ivresse douce du repos que rien ne troublera, ni la lettre blanche ni la dépêche bleue, ni le timbre de ma porte ni l’aboiement de mon chien. On ne peut m’appeler, m’inviter, m’emmener, m’opprimer avec des sourires, me harceler de politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court, la fumée du train sur le rivage ! Moi je flotte dans un logis ailé qui se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu’un hamac et qui erre sur l’eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J’ai pour me servir et me promener deux matelots qui m’obéissent, quelques livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans parler, quelle joie !

Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix :

– Le brick a de l’air, là-bas.

Là-bas, en effet, très loin en face d’Agay, un brick vient vers nous. Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent.

– Bah ! c’est le courant d’air d’Agay, répond Raymond, il fait calme sur le cap Roux.

– Cause toujours, nous aurons du vent d’Ouest, répond Bernard.

Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure :

– Il sent le vent d’Ouest, monsieur.

C’est fait, ma curiosité s’éveille, cette curiosité particulière aux voyageurs de la mer, qui fait qu’on voit tout, qu’on observe tout, qu’on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes yeux, je regarde à l’horizon la couleur de l’eau. Elle demeure toujours claire, vernie, luisante. S’il y a du vent, il est loin encore.

Quel personnage, le vent, pour les marins ! On en parle comme d’un homme, d’un souverain tout-puissant, tantôt terrible, tantôt bienveillant. C’est de lui qu’on s’entretient le plus, le long des jours, c’est à lui qu’on pense sans cesse, le long des jours et des nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre ! Nous autres nous le connaissons plus que notre père ou que notre mère, cet invisible, ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce féroce. Nous l’aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices et ses colères que les signes du ciel et de la mer nous apprennent lentement à prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à toute seconde, car la lutte entre lui et nous ne s’interrompt jamais. Tout notre être est en éveil pour cette bataille : l’œil qui cherche à surprendre d’insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse ou son choc, l’esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, juge s’il est calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous donne autant que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de prévoyance, car il est le maître de la mer, celui qu’on peut éviter, utiliser ou fuir, mais qu’on ne dompte jamais. Et dans l’âme du marin règne, comme chez les croyants, l’idée d’un dieu irascible et formidable, la crainte mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le respect de sa puissance.

– Le voilà, monsieur, me dit Bernard.

Là-bas, tout là-bas, au bout de l’horizon une ligne d’un bleu-noir s’allonge sur l’eau. Ce n’est rien, une nuance, une ombre imperceptible, c’est lui. Maintenant, nous l’attendons, immobiles, sous la chaleur du soleil.

Je regarde l’heure, huit heures, et je dis :

– Bigre, il est tôt, pour le vent d’Ouest.

– Il soufflera dur, après midi, répond Bernard.

Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle éclatant semble monter jusqu’au ciel, car nous avons hissé sur la misaine le grand flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux mètres le sommet du mât. Plus un mouvement : on se croirait sur la terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant, la ligne sombre aperçue au loin s’approche. L’éclat métallique de l’eau terni soudain se transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.

Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu’une plaque d’acier, glissent de place en place, rapides, effacés aussitôt qu’apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eut jeté dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis le gui, lentement se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me caresse la figure et les frémissements de l’eau se multiplient autour de nous comme s’il y tombait une pluie continue de sable. Le cotre déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger clapot s’éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main, la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer ; mais qu’importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s’il ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.

Nous approchons de l’escadre dont les six cuirassés et les deux avisos tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l’Ouest. Puis nous virons de bord pour le large, pour passer les Formigues que signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus avec une surprenante rapidité et la vague se lève courte et pressée. Le yacht s’incline portant toute sa toile et court suivi toujours du youyou dont l’amarre est tendue et qui va, le nez en l’air, le cul dans l’eau, entre deux bourrelets d’écume.

En approchant de l’île Saint-Honorat, nous passons auprès d’un rocher nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de dents, de pointes et de griffes qu’on peut à peine marcher dessus ; il faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec précaution ; on le nomme Saint-Ferréol. […]

© Maeva Véran


Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous avons aperçu en doublant le cap d’Antibes, et plus loin encore une ligne d’écueils terminée par une tour : les Moines.Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.

C’est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit, car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.

Une rafale brusque nous penche à faire monter l’eau sur le pont, et je commande d’amener le flèche que le cotre ne peut plus porter sans s’exposer à casser le mât.

La lame se creuse, s’espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par bourrasque, un vent de menace qui crie : « Prenez garde ».

– Nous serons obligés d’aller coucher à Cannes, dit Bernard.

Au bout d’une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et le remplacer par le second en prenant un ris dans la voile ; puis, un quart d’heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me décidai à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n’abrite, rade ouverte à la mer du Sud-Ouest qui y met tous les navires en danger. Quand on songe aux sommes considérables qu’amèneraient dans cette ville les grands yachts étrangers, s’ils y trouvaient un abri sûr, on comprend combien est puissante l’indolence des gens du Midi qui n’ont pu encore obtenir de l’État ce travail indispensable.

À dix heures, nous jetons l’ancre en face du vapeur le Cannois, et je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade est blanche d’écume.

* D’après des dessins de Riou, Brun et G. Soé.

 

Guy de Maupassant (1850-1893). L’auteur du roman Bel-Ami et d’un nombre impressionnant de nouvelles et d’articles publie en 1888 Sur l’eau, le récit de ses croisières en Méditerranée. Il y décrit ses impressions sur la vie à bord du cotre Bel-Ami, mais livre aussi les sentiments désabusés que lui inspirent les contemporains qu’il côtoie à Cannes, un refuge d’altesses, où les couronnes nagent « comme les pâtes dans un potage ». Il y évoque aussi Saint-Tropez qui n’est encore qu’un humble village de pêcheurs.

Maeva Véran est née en 1974 à Boulogne-Billancourt et partage son temps entre Douarnenez et la capitale. Élève des Beaux-Arts et des Arts-Déco de Paris, elle enseigne la gravure, le dessin et la peinture dans une école d’art parisienne. Inspirée par la vie en général, elle traque l’équilibre et les déséquilibres humains.

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