Par Guillaume Fatras – À soixante-quinze kilomètres en amont de Londres, le site de Beale Park accueillait en juin un rassemblement original de petits bateaux. Conçus pour la rivière ou la mer, de construction professionnelle ou amateur, ils réservaient aux visiteurs quelques jolies surprises.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Nous sommes à l’Ouest de Londres, à quelques encablures de la petite ville huppée d’Henley-on-Thames, d’où sont lancées chaque année les Régates royales à l’aviron. La Tamise, large d’une cinquantaine de mètres, coule derrière le plan d’eau qui sert de cadre à ce rassemblement. Toutes sortes de bateaux l’animent en permanence et le ciel bleu est de la partie en ce premier week-end de juin. Des associations, des constructeurs de bateaux professionnels et amateurs, des brocanteurs nautiques, des voitures de collection se sont donné rendez-vous. L’ensemble crée un mélange de tradition, d’innovation et d’excentricité très british qui donne à cette manifestation de Beale Park un caractère singulier.

Les skiffs de la Tamise sont venus en nombre et illustrent l’importance de la pratique de l’aviron dans ce secteur. Si leur construction à clin trouve ses origines dans les bateaux scandinaves, ils ont connu ici leur apogée à l’époque victorienne. Ces embarcations sont assez larges pour ne pas nécessiter de porte-nage (outriggers), les avirons étant engagés dans des tolets fixés sur le liston. Prévues pour un ou deux rameurs, elles sont dirigées par un cox (barreur), installé à l’arrière, qui tient à la main les commandes de la gouverne. Certaines sont dessinées pour la course et d’autres sont destinées à la promenade, de confortables coussins de velours pouvant accueillir le séant d’une barreuse.

Un vapeur conçu pour les courses d’aviron

Même le plus grand bateau présent sur le plan d’eau, le steam yacht Consuta, long de 15 mètres, doit sa présence à l’aviron. Il a été spécialement construit en 1898 pour embarquer les arbitres des Régates royales d’Henley (Oxfordshire). À l’origine de ces épreuves, les arbitres suivaient les rameurs à cheval, le long d’un chemin de halage. Puis ils ont utilisé des « bateaux de jugement » propulsés à l’aviron jusqu’à ce que la vapeur vienne, heureusement, leur simplifier la tâche.

Le Bufflehead, canoë à voile à coque stratifiée. © Guillaume Fatras

Consuta, équipé d’une machine de 100 chevaux qui exige deux heures de mise en chauffe chaque matin, est incroyablement bien restauré. Sa coque très fine a été conçue par un certain Sam Saunders pour générer le moins de remous possible, afin de ne pas gêner les rameurs. Constituée de quatre plis d’acajou mis en forme par près de quarante mille agrafes de cuivre, elle peut être considérée comme la première construction en « contreplaqué » de l’histoire.

Beaucoup plus modeste mais tout aussi effilé, un punt de course, amarré juste à côté de Consuta, rappelle l’engouement que suscitèrent, jadis, ces bateaux à fond plat. Mus à l’aide d’une perche, ils furent à l’origine conçus pour la chasse aux canards et pour la pêche sur les rives de la Tamise, avant d’être utilisés pour des compétitions sportives. Jusque dans les années cinquante, la pratique du punting était presque aussi prisée que le rowing (l’aviron) au sein de la bonne société anglaise, conjuguant endurance, agilité et sens de l’équilibre. Diriger ces bateaux de plus de 7 mètres de long à pleine vitesse s’avère, en effet, particulièrement délicat, comme le prouvent des films d’époque, aujourd’hui consultables sur Internet (Youtube, mots-clefs : punting 1952).

Les canoës sont aussi bien représentés dans ce rassemblement, en quantité comme en qualité. Un rare Peterborough de 1889 ayant appartenu à un couple de Français émigrés en Angleterre attire notamment l’attention par ses bordages disposés verticalement. Ils sont caractéristiques d’une construction dite cedar rib, inventée et brevetée en 1879 par John Stephenson, et utilisée jusqu’à la fin des années trente par la Peterborough Canoe Company.

Une voile en éventail, placée très en avant, propulse le bateau, tandis que le pagayeur contrecarre les coups de gîte et maintient le cap avec sa pagaie. Ce joli canoë peut ainsi évoluer à toutes les allures et semble virer facilement de bord, son gréement d’appoint, très simple et léger, n’empêchant pas une utilisation à la pagaie seule.

Un canot à pédales

Les « vrais » canoës à voile sont aussi présents avec le très beau Bufflehead canoe dont la coque jaune est stratifiée à l’intérieur par une couche de Kevlar <http://jamieclayboatbuilding.co.uk>. Un autre canoë à voile bermudienne est, lui, équipé par le spécialiste anglais Solway Dory, qui propose de nombreux accessoires – dérives latérales, flotteurs, gouvernail – permettant de convertir tout canoë standard en canoë à voile <solwaydory.co.uk>.

Les Anglais n’hésitent pas à mélanger les genres, comme l’illustre également un autre canot de facture classique, sur lequel le Mirage Drive des kayaks américains Hobie Cat a été adapté. Ce système de propulsion « en palmes de tortue » est actionné à la force des jambes. Doté du même puits que les kayaks, il fournit la preuve que ce système peut être extrapolé sur des canots plus stables. Il est possible de le commander en France, en pièces détachées <www.savagers.fr>.

Un canoë Peterborough de 1889. © Guillaume Fatras

Dès le matin, les adhérents des clubs – Thames Traditionnal Boat Society, Thames Vintage Boat Club, Old Gaffer – mettent leurs embarcations à l’eau pour profiter de la brise. Elles sont bientôt rejointes par des bateaux de démonstration que les constructeurs proposent à l’essai. Deux de ces unités, le BJ 17 hollandais et le Degen Lugger anglais de 5,4 mètres, partagent un gréement de yawl avec un tapecul sur queue-de-malet. Toutes deux sont réalisées en polyester avec des finitions bois, et gréent des mâts non haubanés en carbone.

Sur le plan d’eau encombré de Beale Park, le BJ 17 dessale par deux fois, alors que le Degen Lugger semble bien plus posé. Il peut emporter cinq personnes à bord, avec un moteur de 4 chevaux pour assurer ses arrières. L’Atlantic Beachboat est pour la première fois présenté sur un salon. Ce bateau d’équipage, destiné aux écoles ou aux clubs, peut être construit en kit. Sa coque, inspirée par les bateaux de pêche anglais, est mue par deux voiles au tiers ou quatre avirons de pointe. Conçu par le chantier Evans Boatwork et homologué en catégorie C, il peut embarquer six personnes.

Le Deggen Lugger, yawl anglais. © Guillaume Fatras

Propulsion au moteur de perceuse

Dans un tout autre style, la Mouette – qui jouxte Le Rosbif, ça ne s’invente pas – a été construite par l’amateur Colin Cumming. Ce Dinghy de 6 mètres est taillé pour la performance. Construit en contre-plaqué époxy, il n’a même pas besoin de mannequin pour être assemblé et tire son nom de son joli rouf en forme de tête de mouette.

Le dinghy Mouette. © Guillaume Fatras

D’autres excentricités typiquement britanniques complètent cet inventaire, à l’instar du Makita Codless Challenge, une course de prototypes propulsés par des perceuses sans fil, un moment fort du rendez-vous de Beale Park ! Cette année, en l’absence du précédent vainqueur qui avait assemblé un V4 en montant quatre perceuses sur un arbre d’hélice, c’est un monocoque qui a remporté l’épreuve et les mallettes d’outils offertes par le sponsor. Tous les types de bateaux sont autorisés à participer, à condition de ne pas dépasser 5 mètres de long, et les Britanniques font preuve d’une originalité sans pareille pour relever le gant.

Un autre concours, celui de construction amateur de notre confrère Watercraft Magazine, a consacré cette année un minuscule coracle à voile, complètement rond comme ceux des rivières du pays de Galles. Sur une structure panier en latte de frêne, le concepteur a adapté une dérive latérale, une petite voile à livarde et un gouvernail. Le bateau navigue, mais a bien du mal à remonter au vent…

 

Un seul bateau de travail évolue parmi toute cette petite plaisance : le Salmon Boat de Simon Cooper, utilisé pour la pêche des saumons au pays de Galles. Si l’on peut retrouver sa trace sur des gravures du Moyen âge, le bateau de Simon, un des deux seuls recensés à l’heure actuelle, a été fabriqué en 1910. Il naviguait sur le fleuve Severn, qui se jette dans la mer d’Irlande au niveau de Bristol. Les saumons étaient capturés au filet et les anguilles pêchées avec des nasses en osier. Le Salmon Boat dispose d’un fond plat dicté par son utilisation en rivière et par une recherche de stabilité. Un franc-bord élevé permet d’emporter des charges lourdes et de parer aux vagues de la rivière ; des pointes relevées à chacune des extrémités facilitent l’échouage sur les bancs de sable. Trop lourd pour être manié à la perche, il est manœuvré à l’aide d’une paire d’avirons.

À terre, au détour d’un stand où l’on vend des boîtes aux lettres anglaises en fonte recyclées en coffres-forts, on découvre le splendide espace de Henwood & Dean, le chantier de Henley-on-Thames qui a restauré Consuta. Surprise : il héberge une Austin des années trente avec un boat tail, un arrière de bateau en bois. Voilà un véhicule qui nous aurait permis de nous rendre dignement à l’autre bout du domaine qui abrite un petit musée, le Racing and River Boat Museum, qui œuvre pour la conservation du patrimoine de la petite plaisance de la Tamise. Une vingtaine de canoës, dont un rare exemplaire en écorce de bouleau, des bateaux d’aviron de course ou de loisir et une collection de dériveurs attendent le visiteur sous les poutres d’un vieux corps de ferme <rrbm.org>. Même au milieu de la campagne anglaise, à 75 kilomètres de la mer, le bateau classique reste bien vivant de l’autre côté de la Manche.