Roger Barnes et “Avel Dro”, un duo d’irréductibles

Revue N°287

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Avel Dro sous misaine à deux ris. Cet Ilur a été construit en 1994 à Cancale par les Charpentiers réunis. © Ronan Coquil

par Jacques van Geen – Une croisière de deux jours dans le canal de Bristol, à bord de l’Ilur Avel Dro. À la barre, Roger Barnes, le président de la Dinghy Cruising Association dont les membres naviguent sur des canots voile-aviron rustiques mais bien pensés, aux antipodes des critères habituels de la plaisance. La météo s’annonce peu clémente…

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

En fin de semaine, ils se rassemblent en divers points de la côte. Ils renoncent à leurs tenues d’honorables sujets de la Couronne britannique et revêtent des défroques bigarrées de pêcheurs, surmontées d’étranges couvre-chefs huilés. Ils coupent les ponts avec la civilisation, l’eau chaude, l’hygiène et le confort le plus élémentaire, l’aspersion continuelle d’eau glacée semblant participer de tous leurs rituels. Puis ils retournent pour quelques jours à la vie normale, où ils s’intègrent tant bien que mal avant de se précipiter au rendez-vous suivant.

On ne compte que quelques centaines de membres dans la Dinghy Cruising Association (DCA), mais ils sont passionnés à l’extrême. Leurs frêles esquifs voguent à contre-courant du dogme fondamental selon lequel l’homme, le vrai, désire continuellement s’afficher avec un « truc » – un bateau, par exemple – toujours plus grand, plus gros, plus cher et plus clinquant.

Un jour que j’errais sur les quais, entre deux eaux, l’un de ces égarés – le pire, sans doute, puisqu’ils l’ont choisi pour président – jaillit de son esquif et me héla, riant. J’eus la faiblesse de sympathiser avec lui avant de me voir entraîné dans une spirale diabolique. Amorcée par une tasse de thé, elle se poursuivit, un jour de fin septembre, sur un ferry à travers Manche pour se terminer à bord d’une coquille de noix, sous la pluie, dans le canal de Bristol. Sans parler, pour l’instant, d’un baptême par immersion…

Mais commencerai-je par ce bonhomme si dangereusement sympathique ou par son canot ? Par Roger Barnes ou par Avel Dro ? Le navigateur a si bien choisi et arrangé son bateau qu’ils font parfaitement corps. Faire le portrait de l’un, c’est donc parler de l’autre­, et inversement. Plutôt trapus, pleins de force ramassée, tous deux affichent une même solidité, un style dépouillé où le roux tanné et le brun du chanvre se marient aux nuances du bois goudronné. Soignés, ordonnés et rustiques à la fois. Inséparables et indissociables. Mais le premier est un Ilur à clins de contre-plaqué de 4,50 mètres pour 350 kilos à peu près ; le second un homme de chair et d’os, trois fois moins long et cinq fois moins lourd que son embarcation… cirés jaunes compris.

Avel Dro n’a rien d’un honnête bateau de plaisance. Faisons abstraction de la taille de cette embarcation, évidemment dérisoire, de son gréement archaïque, des avirons fins et très longs débordant à l’arrière, trahissant l’absence in­con­grue de moteur. S’approchant, on repère d’autres signes inquiétants lorsque le regard plonge dans cette coque. Elle est pleine comme un œuf ! Des caisses, des glènes de bouts, des mouillages et des bidons, des seaux, des sacs étanches sous les bancs et sur les côtés ; il y en a jusque sous les planchers, solidement fixés par des taquets de bronze. Tout cela est amarré minutieusement, directement accessible. Avel Dro évoque une de ces embarcations de petite pêche d’antan, un de ces vaillants canots où vivaient et trimaient par milliers les pêcheurs des côtes d’Europe. Certainement pas un bateau de vacancier…

L’accastillage et l’équipement traditionnels, eux non plus, ne semblent pas là pour faire joli. Simplifier, renforcer : ce sont les deux maîtres mots de Roger quand il s’agit de préparer son bateau pour la croisière. Pour le reste, no fuss (pas de chichi). Les instruments, les techniques à l’ancienne, comme les formes du bateau et son gréement, ont été choisis parce qu’ils ont fait leurs preuves, qu’ils sont solides, simples et sûrs à la mer. À l’instar des cartes marines qui coexistent avec le GPS – un traceur dernier cri sous le banc, bien en vue du barreur et doublé d’un appareil de poche en sécurité –, ils co­ha­bitent avec des équipements modernes, pour assurer la sécurité des équipiers. En sus de l’armement de rigueur pour la navigation en croisière cô­tière, le bateau est doté de deux VHF portables, dont une est amarrée à portée de main du barreur, d’un téléphone portable dans un étui étanche et d’une balise de détresse (PLB).

En croisière sur un Tideway

Roger s’est initié dès son plus jeune âge aux joies de la navigation sur le lac de Windermere (tout au Nord-Ouest de l’Angleterre), où ses parents l’emmenaient régulièrement. Plus grand, il écume l’Ouest de l’Écosse jusqu’aux Hébrides et Saint-Kilda, à bord de bateaux amis ou de location. Il s’essaye aussi à la croisière à bord de son vieux Tideway, un joli petit dériveur à clins d’acajou de 12 pieds seulement (3,66 mètres). Parmi les virées épiques de son Baggywrinkle, l’Écosse toujours, mais aussi la côte Est, la Humber ou des rivières du Suffolk. « C’est également avec ce bateau, que je suis venu en France et que j’ai commencé à naviguer dans les eaux chaudes de Bretagne, précise-t-il. Je suis venu à Brest 92 et depuis, j’ai participé à beaucoup – beaucoup trop – de fêtes maritimes en France. » Régulièrement, il loue aussi avec ses amis un ou deux « Broads Yachts » avec lesquels il sillonne les canaux, rivières et lacs du Norfolk Broads, menant durement ces magnifiques bateaux, à la voile ou à la perche, mais jamais au moteur. Dès qu’il le peut, il pose aussi son sac sur des bateaux traditionnels un peu plus grands : Roger est un habitué de Rose of Argyll, lougre harenguier, un ami de La Cancalaise, de la goélette à trois-mâts Malcolm Miller ou du Classe J Endeavour. Jusqu’au jour où il cède aux sirènes du « toujours plus grand » et fait l’acquisition de Caracole, un beau cotre Harrison Butler de 6 tonnes. « Tout d’un coup, j’étais devenu un yachtsman », résume-t-il.

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Avant d’acquérir Avel Dro, Roger a longtemps navigué à bord de son Tideway Baggywrinkle, un dériveur à clins d’acajou de 3,66 mètres de long dessiné en 1954 par L. H. Walker. De 1999 à 2003. © coll. Roger Barnes

Il vit à bord une bonne partie du temps et mène Caracole de Plymouth à Bristol, puis à Brest et Douarnenez 2000. Il remonte ensuite le long de la côte Ouest de l’Angleterre et du pays de Galles, jusqu’en Irlande du Nord et à l’île de Man, avant de retourner vers le Lancashire… Roger a donc bien bourlingué avant de trouver son alter ego avec Avel Dro, même si cette nouvelle histoire d’amour n’est pas exclusive : il est toujours partant pour s’aventurer à bord d’un autre voilier digne d’intérêt.

« Simplifier et renforcer ce qui peut l’être »

Cherchant une petite unité plaisante, robuste, efficace et peu exigeante en temps comme en argent, Roger s’est donc tourné vers ce bateau ouvert, de formes pleines et marines, doté d’un franc-bord suffisant. Sa voile au tiers à bordure libre répond à ses impératifs de compacité, de robustesse et de maniabilité. « Notre manière de naviguer, explique-t-il, suppose un changement de perspective et dans cette optique, on se réfère plus volontiers aux voiliers de travail qu’aux bateaux de sport. »

Cette démarche rejoint celle de François Vivier lorsqu’il a conçu l’Ilur, tout en tirant parti des techniques et des matériaux modernes garantissant légèreté, étanchéité, qualités évolutives et – atout inestimable –
insubmersibilité.

Construit par les Charpentiers réunis de Cancale, Avel Dro avait été « arrangé » par son précédent propriétaire à sa façon, probablement pour des navigations au moteur. Le safran avait été raccourci, une chaise de hors-bord ajoutée et l’accastillage modifié… Roger a commencé par remettre le gréement, les appendices et les emménagements dans leur état d’origine. Depuis, il n’a pratiquement pas apporté de modifications au gréement ou à l’accastillage, mais une itague et une poulie facilitent depuis peu l’envoi de la voile : Mary, équipière assidue d’Avel Dro, avait du mal à se faire à la drisse simplement passée dans un clan sans réa en tête de mât.

C’est surtout du côté de l’équipement et des rangements qu’Avel Dro a évolué, pour devenir un bateau autonome et sûr. L’Ilur est en principe homologué pour trois ou cinq personnes selon les catégories de navigation, mais Avel Dro n’emporte que deux équipiers en croisière. Question de chargement, mais aussi d’espace pour dormir et vivre à bord, fût-ce de façon spartiate. De ces virées hors norme, à force d’expériences, de réflexion et de rustiques raffinements, Roger et Avel Dro tirent la quintessence : un art de vivre et de naviguer à part entière.

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© coll. Roger Barnes

« Ce qui ne tient pas dans ces sacs reste à terre »

Pour autant, Roger reste étranger à la quête de l’exploit inutile. Ainsi, Avel Dro a toujours traversé la Manche dans les cales de la Brittany Ferries. Les badauds rencontrés sur les quais de Bretagne parfois s’en étonnent, voire s’en offusquent. Roger, lui, s’en amuse. Il leur explique qu’il vit et navigue vraiment en croisière sur ce petit dériveur, mais que traverser la Manche l’ennuie. Les petits bateaux ont l’avantage de pouvoir être amenés là où c’est agréable. Pourquoi, donc, s’en priver ? Et pourquoi chercher à tout prix à accomplir des hauts faits ? Le plaisir de naviguer n’a selon lui rien à voir avec ces expériences extrêmes dont raffole la télévision, ni avec la vitesse. Ses navigations trouvent leur sens le long des côtes sauvages, dans les ports reculés ou les rias. Dans ce qu’il appelle « la partie la plus intéressante de la mer ». « La croisière voile-aviron, assure-t-il, ce n’est pas une affaire de distance. C’est une question de détail. »

Cependant, cela n’interdit pas de faire de la route. En témoignent les journaux de bord d’Avel Dro. En Angleterre, il privilégie les côtes Sud et Ouest, avec l’Écosse en ligne de mire… Il vient aussi, dès qu’il le peut, faire flotter la flamme de la DCA de notre côté de la Manche, lors de virées voile-aviron. En France, il navigue des pertuis charentais à l’île de Sein en passant par le golfe du Morbihan et les fêtes maritimes dont il reste un « abonné ».

Le reste du temps, Avel Dro réside sur sa remorque, dans un champ voisin de la maison de Roger, qui a choisi de s’installer à la campagne, dans l’Est du Somerset. Environné de moutons laineux et non d’écume, il peut ainsi se livrer sans attirer les soupçons à sa profession d’architecte et, bien sûr, à ses activités d’organisateur, d’animateur et de propagandiste de la Dinghy Cruising Association. Bien qu’éloignée de la mer, cette position centrale lui permet d’atteindre n’importe quel point de la côte Sud ou Ouest de l’Angleterre en moins de deux heures pour mener à bien quelque action d’éclat, propre à semer le trouble dans l’esprit des yachtsmen en blazer ou des sportifs en combinaison Néoprène…

Les préparatifs de notre virée sont rondement menés. « Nos petits bateaux ne sont peut-être pas aussi rapides que des yachts, mais on s’en sert bien plus souvent, m’explique Roger. On les entretient chez nous, sans allers-retours pénibles entre l’atelier, le shipchandler et le port. Ils peuvent rapidement partir par la route pour aller là où le temps permettra de naviguer au mieux. » Ainsi Avel Dro est-il toujours « presque prêt » sur sa remorque.

On y embarque les provisions permettant de rester autonome pour quelques jours. On recharge les accus des équipements électroniques et la grosse batterie d’auto que l’on fixe dans son logement étanche, à l’avant du puits de dérive, avec les chargeurs de VHF et de téléphone… Pour le reste, le patron me tend deux sacs étanches : « Tes vêtements vont là-dedans, tes affaires pour la nuit là-dedans et ce qui ne tient pas reste à terre ! »… Avec les cartes des zones où nous prévoyons de naviguer et de celles des lieux où nous pourrions avoir à nous réfugier, les instruments de navigation et de sécurité, nous voilà bordés, prêts à faire route !

 

Do you speak Dinghy ?

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Avel Dro à l’échouage sur la Helford River, une ria de Cornouailles. Noter la défense
qui permet de maintenir la coque horizontale ainsi que le système très étudié de cabanage avec l’X de bôme, les crochets en haut des œuvres-mortes… © coll. Roger Barnes

L’objet de la Dinghy Cruising Association, c’est, comme le mentionne son manifeste fondateur datant de 1953, de se servir des dinghies – ce terme sans équivalent en français peut désigner toutes sortes de petits bateaux ouverts marchant à la voile ou à l’aviron – pour « n’importe quel usage, hormis la course ». Dans la pratique, il s’agit bien de croisières de deux ou trois jours, comme la DCA en organise chaque semaine aux beaux jours, et de balades plus courtes en hiver. Dans le cas de Roger et de quelques afficionados qui y voient l’aboutissement suprême de la navigation de plaisance, elles peuvent cependant durer plusieurs semaines.
« Il y a peu de dinghies adaptés à la croisière. Depuis une cinquantaine d’années, rares sont ceux conçus pour ce genre de programme, explique Roger, qui rend hommage à François Vivier. La voile sportive, la glisse, ont conduit à une forte spécialisation des petits bateaux sportifs, à de formidables bêtes de course, mais qui ne sont bonnes qu’à cela. Ces bateaux sont épatants mais invivables. Incapables d’emporter le nécessaire pour vivre de façon autonome, ils sont inadaptés à l’aviron et manquent de solidité et de stabilité. » La flottille de la DCA fait la part belle aux canots voile-aviron en contre-plaqué collé à l’époxy, comme les plans de François Vivier, mais aussi à des séries moins connues en France comme le Navigator, le Norseboat, le Drascombe Lugger, le Way-farer ou évidemment le Mirror, dériveur immensément populaire.

 

Mais on va où, au fait ? Une bonne croisière est une croisière bien organisée. C’est connu. Il importe, jusqu’au départ, de la prévoir encore et encore, puis de tout chambouler en cours de route pour la repenser de fond en comble… Roger connaît les parages et son bateau, mais la discussion n’en est pas moins ouverte. On étale les cartes marines, les almanachs et les pilotes côtiers sur la table à manger, puis, en poussant les meubles, par terre tout autour. On note les horaires de marée et les courants correspondants sur les différents plans d’eau envisageables, car l’amplitude des marées qui s’engouffrent dans le canal de Bristol, cet immense entonnoir, est parmi les plus importantes  au monde. On récolte aussi les prévisions météo sur différents sites qui s’essayent, par leurs multiples et fantasques augures, à nous égarer dans des océans de papier où soufflent des vents virtuels.

 

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A bord d’Avel Dro, chaque objet a une place et on n’embarque rien de superflu… ce qui devrait d’ailleurs être le cas sur tous les bateaux ! © Jacques van Geen

Des plans et leurs alternatives s’é­cha­faudent ainsi, poussés jusque dans leurs limites. Au bout d’un temps, ces multiples possibilités donnent le vertige et l’on n’aspire plus qu’à se soumettre aux lois de la mer. Éternelle, puérile posture du plaisancier qui prétend recouvrir d’un vernis de réflexion raisonnable des pratiques fondamentalement gratuites et injustifiables ! On soupèse gravement toutes les options, sauf la seule qui soit vraiment sensée : trouver un stère de bois sec, un coin de poêle, et s’y poster pour trois jours avec du thé et une pile de livres de mer.

Avel Dro marche bien, y compris ses pompes

L’idée, pour ces trois jours, était de partir d’Appledore, non loin de l’embouchure de la Bideford, pour rallier le petit port de Clovelly, au Sud de la baie, puis l’île de Lundy, tout à fait à l’extérieur du canal, avant de rentrer à Appledore. Mais les vents annoncés en premier lieu sont forts, halant du Sud à l’Ouest, s’établissant entre 25 et 30 nœuds, avec des rafales à 35 nœuds. Ce n’est pas tout à fait raisonnable, surtout avec la barre qui se forme à l’embouchure de la Bideford. En cas d’ennui, les alternatives sont, de plus, extrêmement réduites : il faudrait gagner Ilfracombe – soit une longue virée vers Bristol, avec des courants et des brisants scabreux au passage –, ou tirer franchement vers le pays de Galles, quelques dizaines de milles au Nord.

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Le port de Clovelly au petit matin. © Jacques van Geen

Nous envisageons donc des plans plus tranquilles, des rivières, des estuaires, mais, à la faveur d’un ultime bulletin météo vaguement apaisant, décidons finalement de revenir au premier plan envisagé. « Cela devrait nous amener à peu près aux limites de ce qu’il est bon de faire avec ce bateau », m’explique Roger sobrement. Je connais Roger, sa manière de voir, de naviguer, son expérience de ces côtes et de son bateau. Je sais qu’il n’est pas plus que moi porté sur les prouesses « à la con » et nous avons fait le tour complet d’Avel Dro. J’ai confiance donc et la suite, même si elle prouve que nos plans « pas trop déraisonnables » l’étaient quand même un peu, va per­mettre de vérifier les qualités de l’homme et de son bateau.

Le lendemain matin à Appledore, nous retrouvons Little Jim et son constructeur, Alistair Law. Little Jim est un Paradox, un voilier de croisière habitable qui porte assez bien son nom, avec ses 4,20 mètres de longueur hors tout et ses 25 centimètres de tirant d’eau. Nous naviguerons de conserve avec Little Jim, qui se balance déjà au pied de la cale en tirant sur sa laisse. Alistair patauge à côté, pieds nus et en short, se riant de la bourrasque. C’est rassurant.

Une dizaine de minutes suffisent à nous lancer : Avel Dro est vite à l’eau, gréé, prêt à faire route, et nous aussi. Nous avons enfilé nos salopettes et cirés, nos gilets flottants pratiques et chauds, préférables aux brassières encombrantes et plus encore aux modèles « autogonflants » qu’on ne peut porter sous ses habits et qui, une fois gonflés, vous gênent pour nager, remonter à bord ou redresser un bateau dessalé.

Le vent s’engouffre entre les berges de la rivière et nous envoie vers son embouchure, voile au bas ris ; le courant est déjà très faible­. Bientôt le chenal se profile, relativement calme, mais bordé par d’impressionnants brisants sur les hauts-fonds voisins. Roger s’engage, au largue, bordant la voile, de crainte de prendre trop de vitesse et de sancir. À la sortie du chenal, nous lofons pour gagner le Sud de la baie. Au près, il est plus facile de maîtriser la marche du bateau et de négocier les vagues. Pas question de poursuivre à marche forcée vers Lundy avec ce vent et la mer qu’il ne manquera pas de lever à l’ouvert de la baie : venant du Sud, la houle arrive ici de l’autre bout de l’Atlantique et le courant n’arrangera rien.

Avel Dro marche bien, y compris les pompes, qui ne chôment pas avec les embruns, le clapot et la pluie qui s’abat sur la baie. Sous les bancs, accessibles de chaque bord, Roger a équipé Avel Dro de deux pompes à main dotées de tuyaux d’aspiration croisés permettant d’assécher le côté sous le vent depuis la barre. Une pompe de cale électrique automatique, sous le plancher, est également raccordée à la batterie principale. Bientôt épaulés par le jusant, nous bourlinguons bravement vers la côte qui festonne la baie quelque part au Sud, dans la boucaille. Longtemps, rien ou presque ne se détache des falaises noires qui bordent cette côte quasi déserte. Çà et là, jaillissant du liséré vert qui sépare du ciel ces sombres murailles, l’éclat blanc d’une cascade qui se précipite dans la mer. Il faut s’approcher, gagner l’abri de ces fantastiques remparts, le calme soudain, la mer apaisée. Bientôt, comme un sillon de lichen blanc et beige qui aurait poussé dans une anfractuosité du granit, apparaît une poignée de maisons grimpant à mi-falaise. Voilà Clovelly !

Un môle, un quai, une cale, à peine un port. Nous couvrons à l’aviron le dernier demi-mille. Nous voulons arriver avant que le courant nous déporte et, surtout, que la mer se retire : l’endroit n’est pas accessible après la mi-marée.

À l’enseigne du Red Lion

Ô Clovelly ! Unique rue pavée de galets noirs et glissants, si raide qu’aucun engin roulant ne saurait s’y aventurer. Ici, on va à pied, traînant des luges faites de caisses à poisson montées sur des patins de bois. Sous la pluie drue, continue, généreusement dispensée par les ciels atlantiques, nous gravissons le raidillon déserté par les touristes qui, paraît-il, affluent aux beaux jours… En attendant le flot qui nous permettra de haler le bateau plus haut sur la grève pour y passer la nuit, nous prenons nos quartiers au pub, à l’enseigne du Red Lion. Ô foyer bienfaisant et tranquille, aux larges dalles de pierre où dégoulinent d’abondance nos bottes et nos cirés. Chaleur des feux et des cœurs, et, bientôt, du poisson et des frites, accompagnés d’ales réparatrices ! On te sait gré de tes douceurs, « Lion Écarlate », en ce soir de pluie et de vent !

De l’art de cabaner sous la pluie

Le moment venu, nous amarrons le bateau le nez au ras des galets, les lignes maillées tête et cul sur les grandes chaînes élongées sur le sable. Nous cabanons pour la nuit… Le taud est vite déroulé par-dessus la vergue – hissée par l’extrémité au rocambeau et posée sur un X à l’arrière – puis accroché grâce à de solides élastiques à des petits crochets disposés régulièrement à une vingtaine de centimètres sous le livet. Visiblement, cela a été bien pensé et testé. Roger a d’abord expérimenté un taud en bâche PVC de jardinier, avant de demander à un voilier d’en faire un en toile écrue de coton. Un matériau qu’il préfère « car il évite la condensation ». « La couleur aussi a son importance, précise-il encore, car c’est elle qui donne le ton aux petits matins. Trop sombre, elle te condamne à l’obscurité ; de couleur bleue, à des réveils mornes et froids. » L’heure du coucher approche et – règle fondamentale de la croi­sière, quelle que soit la saison –, il va pleuvoir dans la nuit.

Roger, qui a grandi dans le Cumberland, tout au Nord-Ouest de l’Angleterre, est habitué à ce climat humide et froid. Il a appris à s’en protéger et a développé une indifférence totale à la pluie. Crachin, averses, ondées sont superbement ignorés. Il entame paisiblement les préparatifs d’une douce nuit. Il chantonne en mettant de l’eau à chauffer dans sa bouilloire. « Je ne comprends pas tous ces gens, surtout en France, qui s’embarquent sur des bateaux sans bouilloire. Un legs magnifique de la civilisation britannique à l’humanité ! » Tisane bue, il plie tranquillement ses affaires pour enfiler un magnifique, sidérant pyjama de laine, sans doute rescapé de l’expédition de Shackleton.

Il pleut, dru, en continu. Les gouttes perlent maintenant sous la toile détrempée, menaçantes. D’abord hésitantes, elles enflent, se balancent puis lâchent prise. On se plie, on se love entre les filets d’eau, les ancres, les sacs, les bouts, l’accastillage. Bientôt le corps trouve sa position. Dormir, vite, avant que le duvet ne soit trempé, que les quarts et les écuelles disposés çà et là pour recueillir les gouttes ne débordent ou ne se renversent.

Roger, qui n’aime pas dormir avec de la gîte, ressortira dans quatre ou cinq heures, pour redresser le bateau échoué à l’aide d’un aviron et le caler avec des défenses. Il les a disposées, au bout de longs garants, le long du bord avant de boucler le taud pour la nuit. Sans vergogne, je le laisse faire sans même ouvrir l’œil.

Endormi encore, je ne goûterai pas la délicatesse avec laquelle il débarrassera mes pieds du réchaud sur lequel il prépare le café du matin. Je n’entendrai même pas le doux gargouillis de la cafetière italienne qui a fait son office. Mais je reconnais là, dans cette aube rayonnante, une autre marque de l’art de vivre à bord de cet Ilur : bien loin du confort factice des camping-cars ou de leurs homologues flottants, un café à la main, on perçoit l’humble Avel Dro comme un palais.

Pour autant – et le moment venu –, un festin à l’auberge locale ne peut se refuser. « Toilettes, eau chaude, cambuse et bar bien garnis… Un dinghy échoué près d’un pub offre bien mieux que le confort des bateaux de croisière standardisés », constate Roger.

Nous révisons nos plans en attendant la marée et prenons conseil auprès du capitaine du port, également patron des sauveteurs de Clovelly qui reviennent d’un entraînement en baie. La météo ne se prête pas à une virée vers Lundy. Demain, le vent halera vers l’Ouest, forcissant et compromettant notre retour. Nous devrions cependant avoir le temps de regagner directement Appledore avant que le vent ne forcisse et que la houle d’Ouest et la marée ne rendent les lieux impraticables.

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Avel Dro chavire à Bidford Bar. © Roger Barnes

Avel Dro nous jette au bouillon

À 11 heures nous sommes dans le vif du sujet, en route. Passé l’abri de la falaise, dès que le vent nous a repris, nous partons à fond. Nous arrivons rapidement à la bouée d’entrée du chenal. Les vagues y semblent plus grosses qu’hier, mais ne paraissent pas menaçantes. Hautes, tout de même, mais longues et ne déferlant pas. Nous amenons la voile pour la remplacer par la voile de gros temps – un foc de l’ancien Tideway de Roger –, avant d’abattre et de virer.

Les vagues se creusent et grandissent encore, déferlant dur sur les côtés. Les creux sont difficiles à estimer, comme toujours, mais ils dépassent bien maintenant les 4 mètres puisque Little Jim, qui continue à nous accompagner, disparaît complètement quand nous sommes au sommet. Pourtant, la situation est sous contrôle. Roger, qui a pris la barre, en serait presque à s’en féliciter. C’est même bon de faire route ainsi, au grand largue, dans le chenal, surtout quand on considère les brisants, sur notre gauche, jusqu’à la plage…

Par le travers de la deuxième bouée du chenal, pourtant, une vague plus élevée que les autres vient briser sous la hanche tribord d’Avel Dro, qui se couche, nous projetant au bouillon. Tenant d’une main le plat-bord, je tâche d’attraper Roger, empêtré dans l’écoute ; Roger essaie de ramener la vergue et la voile que j’ai négligé de bien amarrer en les amenant… Une fois remontés à bord de l’Ilur, qui se redresse pratiquement tout seul dérive haute – merci et bravo ! Monsieur Vivier ! –, nous remettons en route sans tarder. Nous écopons à grands seaux, soutenus par la pompe électrique qui s’est diligemment mise en route. Roger mène le bateau, qui se comporte étonnamment bien, et dans lequel le niveau de l’eau baisse à vue d’œil. J’en suis à en pomper les derniers centimètres, tournant le dos aux vagues qui nous viennent de l’arrière, lorsque nous décollons.

Roger appelle calmement les sauveteurs

Cette vague nous emporte dans un surf hallucinant, vibrant, vrombissant ; jaillissement de jets d’écume de part et d’autre de l’étrave et vol interminable à travers un temps suspendu. Trente secondes d’éternité, peut-être, à 15, 16 et même 17 nœuds, comme l’attestera plus tard le journal du gps. Le temps de se dire que, tiens ! c’est long, que ça dure encore et encore, que ça ne finit pas, de sentir ses ongles s’incruster dans le banc, avant qu’enfin la vague éclate, qu’un flot d’écume nous rattrape, remplisse le bateau et s’étale alentour, nous laissant assis, tous deux, à demi sourds, hébétés dans cet immense pétillement moussu. « Champagne ! », semblent chanter ces milliards de bulles. Tout va bien, on est là, ivres d’écume, incrédules et pareillement abasourdis. Mais bien là.

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Jacques van Geen, l’auteur de cet article à la barre d’Avel Dro, suivi du Glanely, le canot de la station de sauvetage d’Appledore. Les minutes précédentes, l’Ilur a chaviré une première fois (dessin de Roger Barnes, plus haut) avant d’être rempli par une vague au terme d’un surf de plusieurs secondes à… 17 nœuds ! © Roger Barnes

Nous nous cherchons du regard. Sans doute Roger doit-il voir dans mes yeux la même stupeur que je lis dans les siens. Sans perdre une seconde, j’empoigne mon seau, avec une ardeur décuplée. Roger, qui craint de nous voir partir à la côte sans recours, attrape la VHF et appelle les sauveteurs. Il les informe calmement de notre situation tandis que nous poursuivons notre route vers l’abri de la rivière. À dire vrai, nous sommes déjà passés par le plus dur, et quand le Glanely, semi-rigide de la station d’Appledore, nous rejoint, nous sommes déjà tirés d’affaire.

Moins de dix minutes seulement se sont écoulées depuis l’appel de Roger. J’admirais déjà l’entraînement, la vigilance et le professionnalisme des volontaires de la Royal National Lifeboat Institution (RNLI) ; je suis maintenant époustouflé par leur réactivité. Par leur civilité, aussi, car s’il est clair que nous nous sommes trouvés en un lieu et à une heure où nous n’aurions pas dû être, ils s’abstiennent de toute remarque désobligeante. Aucun de ces impressionnants sauveteurs qui nous escortent maintenant jusqu’au port ne nous reprochera, non plus, de les avoir appelés. Pas même les sauveteurs du second bateau qui se porte ensuite à notre rencontre, le canot tous temps Mollie Hunt… Le déploiement de la Force orange tout autour du petit Avel Dro se fait avec rigueur, mais sans sévérité exagérée. Seul un sauveteur s’enquiert-il de nos gilets, que nous portons sous nos cirés, pour plus de commodité. De leur côté, Little Jim et l’impavide Alistair ont fait route sans encombre avec quelques tours de rouleau dans la voile et, tout de même, le capot fermé…

En quelques instants, les bateaux sont sortis de l’eau et les habits secs enfilés, avec une halte à la tea house, devant un cream tea et une demi-douzaine de scones bien chauds.

La route expédiée, le poêle ronfle désormais chez Roger. On boit encore du thé brûlant. Sacs de couchage, habits, cartes… toutes nos affaires sont rincées et suspendues partout dans la maison. Le bateau est remisé sous sa bâche et nos amours-propres se requinquent gentiment. On se détend et les moments assez pénibles que nous venons de traverser prêtent déjà un peu plus à sourire. À réfléchir, aussi : nous cherchons à en tirer les enseignements, rêvant déjà des prochaines navigations alors que nos chaussettes ont à peine commencé à sécher… Les membres de la DCA ont vraiment la folie contagieuse.

L’antimanuel de yachting

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© coll. Roger Barnes

Si la croisière en dériveur est une hérésie, Roger en est le grand prêtre, et son livre en est le scandaleux viatique. The Dinghy Cruising Companion, qui attend encore son éditeur en langue française, est paru en 2014. Il n’y est question que de navigations discrètes au ras du littoral, de mouillages magiques et de rencontres chaleureuses au secret des grèves et des petits ports de pêche isolés. Sans égard pour les règles généralement admises de notre vivre-ensemble, il prône une vie simple, l’aventure, l’exploration de la côte au mépris des marinas, jugées laides, inutiles, superfétatoires.
Il passe en revue différents bateaux, guidant le lecteur dans le choix de son embarcation selon son programme, et mêle les souvenirs à de multiples considérations techniques : mouillage, gréement, équipement, manœuvres, prise de ris, marche à l’aviron, mise à l’eau, remorques, navigation côtière, avitaillement, confort et sécurité. Pas de généralités, pas de dogmatisme, mais une manière de penser, de voir, de naviguer. Une somme d’expériences partagées et de réflexions inspirées qui s’attachent aux particularités de la croisière à la voile et à l’aviron.

 

Bibliographie : Roger Barnes, The Dinghy Cruising Companion – Tales and advice from sailing a small open boat, Bloomsbury, Londres, 2014.

Remerciements : A. Short, A. Hallett, R. Coburn, équipage de l’ilb Glanely ; J. Pavitt, S. Moles, D. Atkinson, M. Williams, Gl. Stanbury, D. Elsemore, S. McCarthy, équipage de l’ALB Mollie Hunt.

Photo de couverture : Avel Dro sous misaine à deux ris. Cet Ilur a été construit en 1994 à Cancale par les Charpentiers réunis. © Ronan Coquil

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