Tromelin, naufrage d’une conscience

Revue N°287

tromelin esclaves abandonnés
Cinquante-sept jours après le naufrage de l’Utile, les rescapés de l’équipage quittent l’île de Sable sur une embarcation de fortune, abandonnant quatre-vingts esclaves. Illustration extraite de la bande dessinée Les Esclaves oubliés de Tromelin de Sylvain Savoia publiée chez Dupuis dans la collection Aire libre. © Les esclaves oubliés de Tromelin/Sylvain Savoia

par Nathalie Couilloud

Le 31 juillet 1761, la flûte l’Utile se fracasse sur l’île de Sable, dans l’océan Indien. Les rescapés blancs s’enfuient sur une embarcation de fortune en laissant derrière eux les esclaves malgaches. Cette larme de terre prendra le nom de Tromelin en souvenir de celui qui y sauva les derniers survivants… quinze ans après le naufrage.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Océan Indien, le 31 juillet 1761. Vers 22 h 20, l’Utile, une flûte de la Compagnie des Indes partie de Foulpointe à Madagascar pour l’île de France (Maurice), est arrêté dans sa course, cap à l’Est, au plus près du vent : le navire talonne par deux fois. Un instant plus tard, le trois-mâts lourdement chargé touche à nouveau, mais cette fois le choc est beaucoup plus violent.

Les esclaves oubliés de Tromelin/Sylvain Savoia

L’île de Tromelin, à l’Est de Madagascar, est connue des navigateurs du XVIIIe siècle, mais sa position diffère selon les cartes de l’époque. © Chasse-Marée

L’équipage reçoit aussitôt l’ordre de brasser à culer, mais une fois la manœuvre accomplie, la mer prend le navire par le travers, ce qui accentue le roulis et les secousses. Les officiers hésitent à mettre les canots à la mer, puis finissent par y renoncer. Ils décident en revanche de se débarrasser du gréement : le grand mât et le mât d’artimon sont abattus à tribord, celui de misaine à bâbord. La coque soulage, mais continue à talonner, tout en prenant une forte gîte sur tribord. La barre de gouvernail ayant fait sauter le tillac de la chambre, le premier lieutenant va d’autorité la couper. Les canons de tribord sont jetés à la mer. Les barrots se cassent sous les pieds de l’équipage et le pont finit par céder. La mer déferle désormais de tous côtés. L’avant du bâtiment se sépare de l’arrière. Les canots s’écrasent dans la cale et chacun cherche une planche de salut…

Entre le premier choc et la dislocation du navire, il s’est écoulé environ quatre heures. Des heures longues comme des jours : « Chaque seconde nous faisait souffrir mille morts, à peine pouvions-nous respirer tant ces furieuses lames étaient vivement répétées. C’est ainsi que nous avons été jusqu’au jour, temps long et affreux », note Keraudic, l’écrivain du bord à qui l’on doit le récit circonstancié de ces événements.

Lorsque le jour du 1er août se lève enfin sur cette scène de cauchemar, les naufragés se croient sauvés car ils aperçoivent des silhouettes qui se détachent sur le rivage d’une terre toute proche. C’est bien une île ! Les hommes aperçus, en revanche, appartiennent au navire ; ils y ont été amenés dans la nuit, portés par les débris sur lesquels ils avaient trouvé refuge.

Mais quelle est cette terre ? Elle est connue, pourtant, et portée sur les cartes marines sous le nom d’île de Sable. Briand de La Feuillée, capitaine de La Diane, autre navire de la Compagnie des Indes, l’a reconnue en 1721 après avoir laissé sur l’île de France les premiers colons destinés à la peupler. Puis, il a poursuivi sa route vers la lointaine et riche Calicut pour y quérir des cotonnades et des épices. Il ne s’était pas trop approché de cette avancée sableuse, mais il avait estimé sa position par 74° 51’ Est (par rapport au méridien de Ténériffe) et par 16° 19’ Sud. Ces coordonnées fi­gurent en 1739, dix-sept ans après cette première observation, sur une carte conservée dans les archives de la Marine, comme une petite tache à l’Est de Madagascar. En 1740, elle apparaît sur un autre document, mais avec des coordonnées différentes : 53° 12’ Est et 15° 30’ Sud.

En 1753, une troisième carte signale sa présence à une position qui a encore changé. Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette, hydrographe confirmé et auteur d’un recueil de cartes qui fait autorité, le Neptune Oriental, la situe cette fois par 52° 32’ Est et 15° 55’ Sud, sans que l’on sache d’où il tire ces informations, car bien qu’il ait croisé dans ces parages, il n’a jamais réussi à l’apercevoir.

Désaccord entre le capitaine et son second

À bord de l’Utile, le capitaine Lafargue et ses neuf officiers connaissaient donc la pré­sence de cette île insai­sissable, car ils avaient deux cartes à leur disposition, celle de 1740 et celle de J.-B. d’Après de Mannevillette. Le commandant se fie à la première, tandis que son premier lieu­tenant, Barthélemy Castellan du Vernet, se réfère à la se­con­­de. C’est ennuyeux. D’autant que le 31 juillet, quand on voit apparaître au loin une nuée d’oiseaux, on se doute bien qu’elle signale la proximité d’une terre. Le point de midi est relevé par deux officiers, qui donnent la latitude de 16° 08’ Sud pour l’un et 16° 18’ pour l’autre…

Le capitaine a-t-il douté ? Nul ne le sait. Le fait est qu’en allant se coucher ce soir-là, malgré l’incertitude du point, malgré la présence inquiétante d’oiseaux dans le ciel, malgré les avis du pilote et des officiers qui préconisaient de virer de bord, ou au moins de mettre en panne pour la nuit, il a maintenu d’un ton péremptoire l’ordre fatal de continuer cap à l’Est. On va voir la suite.

Alors que le jour se lève, donc, en vue de cette fameuse île de Sable, Keraudic décide de se jeter à l’eau. Il a beau « être bon nageur et mû par le désir de sauver les autres » – cela dit en toute modestie –, une lame l’entraîne aussitôt au large. À peine a-t-il le temps d’attraper au passage une grande planche de sapin pour s’y appuyer. « Un Noir esclave se noyant voulut aussi s’en saisir, ajoute le scribe, mais deux coups de pied que je lui donnai finirent de lui ôter ses forces. J’entendis en ce même instant une voix qui me demandait du secours, je me renversai et vis un matelot tout sanglant qui nageait avec des forces bien abattues droit à moi. Je le devançai, il prit place sur un bout de ma planche et nous fîmes nos efforts pour gagner terre. »

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Manuscrit d’Hilarion Dubuisson de Keraudic, l’écrivain du bord originaire de Lorient, relatant en détail les circonstances du naufrage. © SHD Lorient

Ce type de comportement a permis au capitaine Lafargue de ne déplorer la perte que de vingt hommes blancs durant cette affreuse nuit. Trois siècles plus tard, on établira qu’elle causa, en revanche, la mort par noyade de soixante-dix esclaves malgaches, la plupart ayant été piégés par les panneaux dans les cales du navire. Mais le pire est encore à venir…

Vers 8 ou 9 heures du matin, en ce 1er août maudit, les rescapés parviennent tant bien que mal, parfois roulés par la houle sur les coraux du récif, à se traîner sur l’île de Sable, grâce à un va-et-vient établi entre le bateau et la terre. Castellan du Vernet sauve sa peau, mais il a la douleur de voir son jeune frère se noyer sous ses yeux.

Après s’être dûment comptés, les naufragés tentent de récupérer tout ce qu’ils peu­vent­ de l’épave ouverte qui gît à quelques mètres sur la côte Nord-Ouest de l’île. Dès le 2 août, ils ont sauvé « vingt-deux barils de farine, huit barriques de vin rouge, deux pièces d’eau-de-vie », ainsi que du beurre, de l’huile, « plusieurs » morceaux de lard et de bœuf, du suif et de la graisse.

La grande bonnette de l’Utile – qui porte bien son nom – sert à fabriquer une tente pour y abriter les provisions et d’autres, plus petites, sont confectionnées pour protéger l’équipage. Ce­pen­dant, le manque d’eau se fait durement sentir et cause de nouveaux décès, chez les Noirs bien sûr, avec qui on ne partage pas les précieuses boissons sauvées.

Le 3 août, la situation est telle qu’une ordonnance est prise : toute personne coupable d’avoir volé des vivres ou des boissons sera punie de mort. Alors même qu’on s’apprête à appliquer cette sentence à un contrevenant, celui-ci préfère se jeter à l’eau… Il est vrai que la mer est parfois moins cruelle que les hommes.

Quelques heures plus tard, les survivants sont dans un tout autre état d’esprit : ils en­ton­nent un vibrant Te Deum à la gloire de Dieu qui leur a trouvé de l’« eau douce passable » à 15 pieds sous terre (environ 5 mè­tres) et partent en procession sur les lieux du « miracle ». Mais de miracle, il n’y a point pour les Noirs : quelques-uns meurent­ en chemin, extrêmement affaiblis par la soif, et d’autres au retour, pour avoir trop bu.

Les 4 et 5 août, M. de Castellan, qui semble­ avoir pris la place du capitaine parfaitement déconsidéré, entreprend de dessiner et de construire une embarcation pour quitter l’île. Elle mesurera 32,5 pieds de long sur 12 de large (10,50 mètres sur 3,90 mètres), aura un tirant d’eau insignifiant et sera pontée. Pendant ce temps, la collecte continue : le 6 août, c’est l’ancre à jet de l’Utile qui est ramenée à terre. Cependant, le temps est souvent si mauvais qu’il empêche les hommes d’aller « à la carcasse ».

Ils travaillent « du point du jour jusqu’à la nuit »

Dans l’après-midi du 9 août, lorsque les naufragés aperçoivent un navire à deux mâts sous le vent au large, ils redoublent d’énergie. Des barils de poudre sont brûlés et des pavillons hissés le plus haut possible. En vain. Le voilier vire de bord et prend la route de l’Inde sans les avoir vus.

Les Robinson se remettent à l’ouvrage et les jours passent, très occupés : ils capturent des tortues de mer, construisent une forge et un soufflet, puis un four pour cuire du pain, pêchent des poissons sur un radeau fait de « pièces de bois amarrées ensemble », préparent des voiles et des mâts pour la future embarcation, récupèrent encore « une gueuse, du plomb et du fer beaucoup »… Ils travaillent « du point du jour jusqu’à la nuit » et les esclaves ne sont pas les derniers à apporter leur concours à cette entreprise désespérée.

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Sur ce plan de l’île de Sable conservé à la Bibliothèque nationale figurent notamment la position de l’Utile et les aménagements réalisés par les naufragés. © BNF

Cinquante-sept jours s’écoulent ainsi. Le 26 septembre, Keraudic peut enfin écrire : « La mer belle. Le bateau a été fini et on a mouillé un grappin d’abordage marié avec une gueuse pour le haler au large. Béni le bateau et nommé La Providence, mouillé après-midi l’ancre à jet par 18 brasses de fond de corail et coquillage brisé, à environ deux fortes encablures et demie de l’île sous le vent. »

Le capitaine minimise le nombre d’esclaves restés sur l’île

Le lendemain, c’est le grand jour. « Lancé le bateau avec beaucoup de travail et étant tous embarqués à 5 heures du soir au nombre­ de cent vingt-deux. Rangés comme des sardines, nous avons appareillé. » Sous le regard des quatre-vingts esclaves noirs qui restent sur l’île, puisqu’il n’y a pas assez de place pour eux à bord. Huit d’entre eux sont déjà morts depuis le naufrage. Combien seront-ils quand on reviendra les chercher ? Car on leur a promis de revenir très vite, bien sûr. Sur cette île que balaient sans relâche tempêtes tropicales et cyclones, sur ce confetti qui s’étend à peine sur un kilomètre carré, l’attente commence. Elle va durer longtemps. Très longtemps.

La Providence, elle, arrive rapidement à bon port. Elle touche le comptoir de traite de Foulpointe, sur la côte Est de Madagascar, dans la soirée du 1er octobre 1761, après avoir perdu un matelot d’un flux de sang le 29 septembre. Le chef d’escadre Froger de l’Éguille recueille le témoignage du capitaine Lafargue, qui raconte l’aventure en détail. Il minimise toutefois le nombre d’esclaves abandonnés sur l’île, puisqu’il déclare qu’ils sont soixante. C’est que sur cette affaire aussi, il n’est pas tout blanc, si l’on peut dire : il les avait achetés à Foulpointe alors que la traite était provisoirement interdite pour ne pas augmenter le nombre de bouches à nourrir sur les îles, soumises au blocus de l’ennemi anglais.

Lafargue précise à Froger de l’Éguille qu’il les a laissés « avec leurs tentes et pour trois mois de vivres et provisions qu’ils pourront prolonger en vivant d’oiseaux de mer et de leurs œufs dont il y a une grande abondance sur l’île et qu’on tue à coups de bâton ». Sans parler des tortues de mer qui viennent pondre sur l’île. Ni de l’espoir qu’on leur a donné de venir les chercher bientôt…

Le chef d’escadre semble plus touché par le dénuement des rescapés que par le sort des esclaves abandonnés. Il fait distribuer un peu de linge aux officiers qui ont perdu tous leurs effets personnels dans le naufrage et s’empresse d’écrire au capitaine du Silhouette, alors basé plus au Nord, dans la baie d’Antongil, pour qu’il vienne les chercher afin de les ramener à l’île de France.

Les rescapés embarqueront sur ce vaisseau de la Compagnie des Indes qui appareille de Madagascar le 26 octobre. Cela faisait un mois qu’ils attendaient ce départ et plusieurs marins sont tombés malades : onze hommes vont mourir de « fièvres malgaches » pendant le transfert vers l’île de France, dont le capitaine Lafargue, qui s’éteint « le 12 novembre à une heure et demie après midi alors qu’on est en vue de l’île Bourbon [La Réunion] ».

Castellan, la mort dans l’âme, rentre en France

Le 25 novembre, le Silhouette arrive à Port-Louis. Le gouverneur de l’île de France, Desforges-Boucher, ne réserve pas aux naufragés le plus chaleureux des accueils. L’Utile est le troisième vaisseau perdu par la Compagnie des Indes en peu de temps, alors même que les Anglais resserrent le blocus autour des îles et qu’il devient difficile de les ravitailler. Il reporte toute la responsabilité de la perte du bâtiment sur feu le capitaine Lafargue : « Ce n’est uniquement qu’à son entêtement et à sa mauvaise conduite que l’on doit attribuer la perte de ce vaisseau », écrira-t-il au directeur de la Compagnie. On peut rêver mieux comme éloge funèbre.

En revanche, Desforges-Boucher ne dit mot dans sa lettre des captifs transportés par Lafargue. Le gouverneur lui-même aurait contrevenu aux ordres en laissant introduire des esclaves dans la colonie, achetés avec l’argent de la Compagnie à un capitaine portugais…

Cette question est donc assez chatouilleuse pour que Castellan du Vernet se voie opposer un refus catégorique quand il demande au gouverneur un navire pour se porter au secours des esclaves abandonnés.

Le 1er janvier 1762, Castellan reprend du service sur le Comte de Provence ; le commandant de l’escadre a accepté de retourner sur l’île de Sable. Mais des navires anglais sont signalés à Rodrigue et ce projet doit être reporté sine die. Le 4 septembre 1762, Castellan, sans doute la mort dans l’âme, appareille finalement pour Lorient sur la flûte le Chameau ; après son départ, la promesse qui lui a été faite d’aller chercher les naufragés ne sera pas tenue… En France, justement, l’affaire des naufragés de l’Utile va être portée sur la place publique. Un document, dont on ne connaît pas l’auteur, est imprimé début 1763 à Bordeaux chez Jean Chappuis : cette Relation des principales circonstances qui ont accompagné le naufrage de la frégate l’« Utile » […] a sans doute été rédigée par le chirurgien du bord, Herga, rentré en France peu après le drame. On y apprend que c’est parce que Castellan n’a pu trouver un jeu de voiles de rechange pour La Providence qu’il n’est pas retourné aussitôt sur l’île de Sable. Paraphé par vingt-huit membres de l’équipage de l’Utile, ce texte célèbre les mérites de Castellan à chaque paragraphe : « Chacun appelle le sieur Castellan son bienfaiteur et son père, chacun le remercie de la vie qu’il tient de son activité et de son industrie ; tous demandent pour lui les bénédictions du Ciel et les récompenses qu’il a méritées ».

Le document imprimé touche sans doute l’opinion au cœur… et ouvre également la bourse des directeurs de la Compagnie des Indes, qui récompensent de 900 livres le si valeureux second de l’Utile quatre mois et demi après son retour en France, le 18 juin 1763. Deux ans après, il sera nommé capitaine.

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Planche extraite de la bande dessinée Les Esclaves oubliés de Tromelin de Sylvain Savoia. Sur la partie la plus élevée de l’île, les naufragés ont construit une douzaine
de petits bâtiments. Ils n’ont, pour seule nourriture, que des poissons, des oiseaux marins, des œufs, des tortues ou des racines. © Les Esclaves oubliés de Tromelin/Sylvain Savoia

La Sauterelle se porte au secours des naufragés

Mais que deviennent, à l’autre bout du monde, les esclaves sur leur langue de sable à fleur d’eau, cernée par les déferlantes ? Entre 1760 et 1771, un astronome, Le Gentil de La Galaisière, qui cherche à observer le transit de Vénus devant le Soleil dans l’océan Indien, a eu à quatre reprises l’occasion de naviguer entre l’île de France et Madagascar. Dans un document de 1817, une position de l’île de Sable porte son nom, ce qui signifie qu’il l’aurait observée ; pourtant, il n’en parle pas lui-même dans ses écrits, même quand il évoque le naufrage de l’Utile. En 1768, c’est le Duc de Choiseul, un navire de la Compagnie des Indes, commandé par Le Floch de La Carrière, qui tente de la retrouver. En vain.

Castellan du Vernet continue de son côté à se tourmenter pour le sort des abandonnés. En septembre 1772, dix ans après les faits, il écrit au secrétaire d’État à la Marine, de Boynes, pour lui demander d’envoyer un navire à leur recherche et lui confie un plan de l’île. Il existe trois cartes manuscrites, dont une a été dessinée et coloriée par des marins de l’Utile, ce que laissent penser les légendes portées dessus, comme celle qui indique « la fontaine ou pour mieux dire le puits, où (nous trouvâmes l’eau si tôt que nous fûmes parvenus au niveau de la mer, à la profondeur de 15 pieds) ».

De Boynes a-t-il donné des ordres au gouverneur de l’île de France pour aller chercher les naufragés après cet échange de correspondance ? Les pièces manquent au dossier pour l’établir. La première tentative officielle de recherche dont on trouve la trace date de 1775. En août, ou septembre de cette année-là, la Sauterelle, un cotre de 70 tonneaux armé de quatre canons, reçoit du gouverneur de Ternay l’ordre d’aller récupérer les naufragés.

On doit le récit de cette tentative au chevalier de Guiran La Brillanne, qui succédera à Ternay : « Un des bâtiments qu’il avait envoyés à cet effet ayant eu son câble coupé, dans le moment que deux hommes avaient été à terre sur un radeau, fut obligé d’appareiller. Le radeau ayant été brisé, un des deux regagna le bâtiment à la nage avec beaucoup de peine et l’autre qui n’en eut pas le courage resta parmi les Noirs. » Île décidément maudite qui ne sait que rester invisible ou retenir ceux qui tentent d’y poser le pied…

Les miraculées semblent surgir d’un autre âge

Après cet échec, Ternay expédie encore deux autres navires sur place, mais l’état de la mer empêche à chaque fois tout débarquement. Le 25 novembre 1776, la corvette La Dauphine appareille encore vers l’île, à une période où les vents sont moins violents. Elle est commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques Marie Boudin de Lanuguy de Tromelin, un capitaine breton expérimenté qui a pris soin d’embarquer une pirogue de pêche locale. Le soir du 28, il aperçoit dans sa longue-vue l’île de Sable. Le lendemain, la pirogue est mise à l’eau et reliée au navire par un câble ; l’officier Lepage est chargé de gagner la terre à son bord.

Mais laissons Tromelin raconter lui-même l’affaire, ce qu’il fera en 1779 dans un compte rendu au mi­nistre de la Marine : « Messieurs les administrateurs du roi me chargèrent de cette mission honorable dans le temps où l’arrière-saison ne permettait pas que je pusse naviguer et servir à l’approvisionnement de la colonie. […] Il est de mon devoir d’annoncer que je dois une partie de mes succès au Sieur Lepage, officier sur ma corvette. Je le chargeai du commandement de la chaloupe destinée à approcher de cet écueil. Cet officier prit si bien ses mesures que, sans perdre un seul homme, il fit passer à la pirogue la barre dans l’endroit le moins dangereux et sauva sept Négresses et un enfant. Seul reste des trois cents naufragés qui depuis quinze ans vivaient sur ce danger de tortues, de poissons et d’eau saumâtre, car on ne trouve sur cette île, que la mer couvre presque en entier dans les gros temps, ni arbrisseaux ni même d’herbe. »

Les miraculées, semblant surgir d’un autre âge, sont vêtues de pagnes et de châles en plumes d’oiseaux marins. Accueillies et réconfortées à bord de La Dauphine, elles sont débarquées à l’île de France le 14 décembre 1776. Elles racontent que le Blanc, resté sur l’île après le passage de la Sauterelle, est parti sur un bateau de fortune avec six Noirs, hommes et femmes, trois ou quatre mois auparavant. On n’a plus jamais entendu parler d’eux. « Il y a apparence que ce projet, dicté par le désespoir, leur aura été funeste et qu’ils auront péri », écrit le chevalier de Guiran La Brillanne au mi­nistre de la Marine. Il poursuit : « J’ai appris par ces Négresses que pendant le long séjour qu’elles avaient fait à l’île de Sable, elles avaient vécu ainsi que tous ceux qui étaient avec elles de quelques racines et de tortues de mer qui abondent à ce rivage en grande quantité ; un puits qu’ils avaient creusé leur donnait de l’eau et comme l’île manque de bois, ils avaient ménagé la carcasse de l’Utile qui leur en a toujours fourni. »

L’intendant des îles de France et de Bourbon, M. Maillart, écrit dès le lendemain du sauvetage au ministre Sartine : « Nous avons considéré ces malheureuses femmes et l’enfant comme libres. Je les ai sur-le-champ fait vêtir et placer à l’hôpital. Une d’entre elles est très vieille et très infirme. Les autres sont encore jeunes et se portent bien. Dans le nombre se sont trouvées une mère et sa fille. C’est à cette dernière qu’appartient le petit enfant de huit mois très bien portant, mais sa mère est très fatiguée. Leur sort m’a si fort intéressé que j’ai offert à cette mère, sa fille et son enfant l’asile de ma propre maison. Ils l’ont accepté avec joie et j’en ai une grande de les faire soigner et de les rendre­ heureux. Je fais baptiser l’enfant, je lui donne le surnom de Moyse et le nom de baptême sera Jacques qui est le mien et je le ferai élever. »

Ayant émis le souhait de ne pas retourner à Madagascar, les rescapées restent à l’île de France. Elles sont peut-être encore vivantes cinq ans plus tard lorsque Condorcet écrit en exergue de ses Réflexions sur l’esclavage des Nègres (1781) : « Quoi que je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères ». Le philosophe dénonce fermement la cruauté des Blancs des îles et évoque dans une note le drame de l’Utile.

Dans le sillon de Diderot et dans le creuset de la Société des amis des Noirs, le mouvement contre l’esclavagisme est en marche. En 1790, Mirabeau comparera les navires négriers à des cercueils flottants, mais il faudra attendre 1848 pour que l’esclavage soit définitivement interdit dans les colonies.

Une station météorologique sur Tromelin

Après le départ des naufragées, l’île de Sable est rendue à son extrême solitude. Décrite dans les Instructions nautiques anglaises de 1809 sous le nom de Sandy Island, elle apparaît dans les Instructions françaises en 1818. Le premier relevé hydrographique de l’île est effectué le 22 juillet 1825 par le brick hms Barracouta. Le commandant Owen ne s’y est pas arrêté, mais il semble être à l’origine du nom qui lui sera plus tard attribué, puisqu’il la nomme Sandy Island of Tromelin. Elle ne prendra le nom de Tromelin dans les Instructions nautiques françaises qu’en 1885…

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Portrait de la Favorite, par François Roux, 1877. En mai 1830, cette corvette commandée par le capitaine Laplace se rendra à l’île de Sable, mais l’équipage ne pourra y débarquer. © Musée national de la Marine/A. Flux.

En mai 1830, le capitaine Laplace, commandant la corvette la Favorite, est envoyé inspecter l’île de Sable : « Sur le monticule qui forme le point le plus élevé de l’île était une perche à moitié renversée par le vent et surmontée d’une croix ; autour, nous apercevions les restes de cabanes et de puits, faits sans doute par l’équipage de l’Utile, qui en 1767 découvrit l’île de Sable et s’y perdit pendant la nuit. […] J’aurais désiré mettre­ à terre quelques hommes pour l’explorer ; mais quoique la brise fût très modérée, la mer brisait avec une telle violence sur les récifs que toute communication était impossible. »

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En janvier 1953, l’Organisation météorologique mondiale décide d’implanter une station sur Tromelin. Une piste d’atterrissage et des bâtiments en dur y seront construits dès l’année suivante. © album Chedhomme

Ce n’est qu’en 1851 que l’on a connaissance d’un nouveau débarquement sur l’île par des hommes du HMS Pantaloon, basé au cap de Bonne-Espérance. Hyde Parker, le commandant, en fait une description géographique très détaillée et note qu’on y trouve « des canons de 12 livres d’un modèle ancien » ; il remarque aussi la présence de ce qu’il pense être des sépultures.

Un siècle plus tard, en janvier 1953, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) décide d’implanter une station sur Tromelin. La construction de bâtiments en dur, d’une piste d’aérodrome et d’un radiophare va être entreprise, non sans difficulté, mais prestement puisque les premières observations météorologiques sont transmises par liaison radio le 6 mai 1954.

Les météorologues sont, depuis le départ des rescapés de l’Utile, les seuls habitants de l’île de Sable. Les conditions de vie y sont spartiates et la météo toujours aussi peu clémente. Depuis septembre 1955, la position de l’île est définitivement établie : elle se situe par 54° 30’ 54’’ Est et par 15° 53’ 01’’ Sud, à plus ou moins 7 secondes.

 

Les deux autres épaves

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En 1953, les bâtisseurs de la station météorologique découvrent plusieurs épaves déchiquetées de navires en bois. Ils identifient notamment un mât d’une vingtaine de mètres, un château arrière et des clous de facture ancienne. © A. Legeais

L’Utile n’est pas la seule épave de Tromelin. Le 22 novembre 1867, le trois-mâts anglais Atieth Rahamon, commandé par Samuel Hodges, fait naufrage par très beau temps sur la pointe Sud-Est de l’île. Ce navire, chargé de sucre, avait quitté l’île Maurice pour rallier Bombay, en Inde. Arrivé à 4 milles de l’île, le capitaine a continué sa route à la nuit tombante au lieu de s’en éloigner, causant la perte de son navire. Sept rescapés ont pu regagner l’île Maurice pour y chercher du secours et c’est le Pionnier, un brick français, qui récupérera les autres marins vingt-trois jours après le naufrage…

Une autre épave, découverte en 1953 par le personnel de la station météorologique, gît aussi dans le Sud de l’île. Un treuil métallique, des fragments de doublage, deux chouques et un mât d’une vingtaine de mètres ont été retrouvés. Des calculs effectués à partir du chouque de beaupré ont permis de conclure qu’il s’agit des vestiges d’un navire de plus de 1 000 tonnes. Sa coque en bois avait la carène doublée de feuilles en alliage de cuivre et de zinc. Le naufrage a pu se produire entre 1882 et 1914, mais ce navire n’a pour l’heure pas été identifié.

Trois campagnes de fouilles

Entre 2006 et 2013, un large partenariat va permettre d’organiser trois missions « Esclaves oubliés » sur Tromelin. Elles seront effectuées conjointement par Max Guérout, l’un des fondateurs du Groupe de recherche archéologie navale (GRAN), et par Thomas Romon de l’Institut national de recherche en archéologie préventive (INRAP). Ces deux experts vont mener simultanément, avec leurs équipes, des fouilles à la fois terrestres et sous-marines.

Les plongées sur l’épave de l’Utile sont délicates dès que l’alizé du Sud-Est souffle à plus de 15 nœuds, car il lève une forte houle. L’épave est bien située au Nord de la côte Est de l’île, à l’endroit où elle est dessinée sur les plans manuscrits de l’époque. Une patte d’ancre, qui émerge à environ 30 mètres du rivage, permet de la repérer. L’ensemble de l’artillerie du navire – vingt pièces de 8 et huit pièces de 4 – a été identifié.

Les fouilles terrestres ont appris aux chercheurs que les naufragés du xviiie siècle avaient construit une douzaine de bâtiments en blocs de corail et dalles de grès de plage, sur le point le plus élevé de l’île situé au Nord. Les murs mesurent aujourd’hui 1,50 mètre de haut, mais ils devaient être plus élevés à l’époque. Les pièces qu’ils délimitent sont très petites, peut-être en raison de la difficulté à réaliser des toits avec les matériaux dont ils disposaient. La zone d’habitation s’est un peu déplacée au fil du temps et des matériaux ont été réutilisés, sans doute à la suite de dégâts causés par les cyclones.

« Le lieu de vie des naufragés et les cons­truc­tions successives de la station météo sont étroitement imbriqués. On peut à la fois regretter les destructions qui ont résulté des implantations modernes, mais aussi se réjouir qu’une partie significative des habitats anciens ait été conservée », écrit Max Guérout dans son ouvrage Tromelin, mémoire d’une île (2015).

Tromelin esclave abandonné île madagasacar

1) Les vingt-quatre pièces d’artillerie de l’Utile ont été retrouvées, mais les plongées sur l’épave restent délicates en raison de la houle. 2) À partir du métal récupéré sur l’épave de la flûte, les naufragés ont pu fabriquer quelques objets usuels, comme ces plats creux en cuivre. 3 et 4) Entre 2006 et 2013, trois campagnes de fouilles archéologiques ont permis d’étudier le site. Mais il garde une part de mystère car les bâtiments de la station météo recouvrent en partie les anciennes habitations. 5) Faute de disposer de beaucoup de bois, les naufragés ont utilisé des blocs de grès ou de coraux pour construire leurs abris. © GRAN : A. Lafumas (1) ; Laurent Hoareau (2 et 3) ; Jean-François Rebeyrotte (4 et 5)

« Ils ont lutté et fait preuve d’imagination »

Les chercheurs ont retrouvé mille six cents objets ; ce sont, pour l’essentiel, des clous de charpente, des broches ou des chevilles provenant de l’Utile. Mais les naufragés ont aussi fabriqué des objets usuels avec du fer, du cuivre et du plomb récupérés sur l’épave. À l’exception de rares et très simples­ bijoux, ces pièces avaient toutes une fonction utilitaire.

Les vestiges osseux mis au jour montrent que les naufragés se sont majoritairement nourris d’oiseaux marins (sternes fuligineuses surtout), puis de tortues et de poissons (appartenant à onze familles diffé­rentes). Les oiseaux fournissaient aussi des œufs. Le puits n’a pas été retrouvé, même s’il a été observé par les premiers météorologues. L’eau devait être conservée dans des récipients en plomb. Des fragments de silex et de briquets en fer prouvent­ que les naufragés entretenaient un feu ; un bâtiment disposant d’un foyer aménagé semble avoir été réservé à la cuisine.

Si aucune sépulture n’a été retrouvée, deux squelettes ont été découverts en 2008 dans une zone de déblais liée à la construction de la station météo.

« L’ensemble de ces observations montre à l’évidence que les rescapés de l’Utile, laissés dans le dénuement le plus complet, n’ont pas été écrasés par leur situation, qu’ils ont lutté et ont fait preuve d’imagination et de volonté pour surmonter leurs difficultés et leur isolement. Ils ont utilisé les rares ressources qui leur étaient offertes pour survivre, puis rebâtir une petite société, recouvrant par là même la dignité et l’humanité qui leur avaient été déniées », conclut Max Guérout, qui a contribué à faire de Tromelin un « lieu de mémoire de la traite et de l’esclavage ». En avril 2013, une stèle commémorative a été dévoilée par le ministre des Outre-Mer de l’époque, Victorin Lurel, afin de rendre hommage aux esclaves naufragés.

Tromelin esclave abandonné île madagasacar

Comme le montre bien cette vue aérienne, l’île est d’accès difficile et la survie sur ce confetti sablonneux d’une centaine d’hectares n’a pas dû être une sinécure. Tromelin appartient aujourd’hui au district des îles Éparses, rattaché aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). © GRAN (Jean-François Rebeyrotte)

Tromelin est administré depuis 2007 par le préfet des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), dont elle compose le cinquième district avec les autres îles Éparses (les Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India). Dès 1968, la République indépendante de l’île Maurice a émis le souhait de récupérer l’ancienne île de Sable. Madagascar, de son côté, revendique les autres îles Éparses depuis 1973. Sur cette question, l’ONU a adopté deux résolutions, en 1979 et 1980, incitant la France à restituer ces îles à Madagascar… sans résultat pour l’instant.

Quant à Tromelin, elle agitait encore l’actualité le 17 janvier dernier : un projet de cogestion de l’île avec Maurice devait être examiné par l’Assemblée nationale, mais devant l’opposition de trois députés s’appuyant sur une pétition qui a réuni onze mille signatures, le sujet a été retiré de l’ordre­ du jour.

Ce n’est pas la mémoire des esclaves qui pèse dans l’attachement indéfectible de la France à Tromelin, et à ses voisines de l’océan Indien, mais bien la zone économique exclusive (ZEE) de 640 400 kilomètres carrés qui les entoure. Située en grande partie dans le canal du Mozambique, celle-ci est susceptible de renfermer de grandes quantités de pétrole et de gaz. Le réchauffement climatique qui pourrait rayer Tromelin de la carte – plus que les résolutions de l’ONU – mettra peut-être, hélas ! tout le monde d’accord un jour prochain…

 

Bibliographie : Max Guérout, Tromelin, mémoire d’une île, éd. CNRS, Paris, 2015. Irène Frain, Les Naufragés de l’île Tromelin, éd. M. Lafon, Paris, 2009.

Photo de couverture : Cinquante-sept jours après le naufrage de l’Utile, les rescapés de l’équipage quittent l’île de Sable sur une embarcation de fortune, abandonnant quatre-vingts esclaves. Illustration extraite de la bande dessinée Les Esclaves oubliés de Tromelin de Sylvain Savoia publiée chez Dupuis dans la collection Aire libre. © Les esclaves oubliés de Tromelin/Sylvain Savoia

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