Par Nathalie Couilloud – Le drapeau occitan rougeoie comme une flamme dans le sillage de la barque de poste. Robert Mornet a consacré vingt ans à la construction d’une réplique de diligence flottante qui transportait des voyageurs au XIXe siècle sur le canal du Midi. Il a mis dans ce projet une rare obstination pour que vive l’Histoire et que se rencontrent les hommes.

L’article publié dans la revue Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Fais chauffer les glaçons, parce qu’il caille ! » lance Robert Mornet au téléphone pour prévenir qu’il aura une heure de retard. Le soleil est discret, il est vrai, et il bruinait ce matin, mais après les très fortes chaleurs de l’été, la végétation semble enfin respirer. Sur « l’eau verte du canal du Midi », telle que l’a chantée Nougaro, la barque de poste émerge silencieusement du pont de Capestang, premier port du canal dans l’Hérault, en amont de Béziers. Elle arrive du Somail, dans l’Aude, et doit rallier Agde en fin de semaine, entourée de près par une équipe de tournage qui réalise un film sur la vie de Pierre-Paul Riquet, l’inventeur du canal.

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Vue, vers l’arrière, de l’intérieur de la barque. Le cloisonnement respecte les plans d’origine. Cette salle était conçue pour accueillir une cinquantaine de passagers. La cloison grise, à l’arrière, cache la cuisine, installée à la place du bureau du receveur. À l’avant de la barque on trouve aussi un salon qui était réservé jadis aux voyageurs fortunés. © Nathalie Couilloud

Dans le vaste ventre de la barque de poste, bien éclairé par huit fenêtres à carreaux, l’équipage se réunit pour un déjeuner improvisé. Robert, assailli de coups de téléphone, prend à peine le temps de s’asseoir, mais raconte déjà : « Je suis tombé amoureux des formes de ce bateau comme j’aurais pu tomber amoureux d’une belle femme. Au Nord de la Loire et dans la région lyonnaise, on appelait ces diligences fluviales des coches d’eau, mais je trouve qu’elles n’ont pas d’âme. En Languedoc, on les nommait ambulances, barquettes ou barques de poste. Et cette barque-ci, elle est méditerranéenne, elle a des formes bien girondes. Quand j’ai eu le coup de foudre, je me suis renseigné sur son adresse, ses mensurations, son passé, ses parents, tout… Je n’y connaissais vraiment rien ! »

L’équipe de tournage pointe son nez : « On repart ? – Oui, oui, on arrive ! » Bavard impénitent, Robert est tout le temps en retard ; comme on dit ici : « Tu lui dis bonjour, il te dit le reste ! » Il met tant de vie dans chaque instant que tout explose autour de lui en éclats de bonne humeur. Avec sa silhouette gracile, sa démarche déliée, ce grand vivant de soixante-six ans s’attire chaque jour de nouvelles amitiés…

« La Mamie, j’ai failli en faire des allumettes ! »

C’est ainsi qu’il a connu Xavier Sevestre. Ce marinier tatoué a pris la barre de la barque, car Robert n’a plus la force de la piloter seul. Leur rencontre a eu lieu l’été dernier. Xavier, à bord d’une péniche à passagers, était avalant et arrivait à l’étroit de Colombiers : « Heureusement que Nathalie, ma compagne, qui est éclusière, m’avait prévenu que “la Mamie” arrivait, sinon j’en faisais des allumettes ! » Depuis, Xavier n’a quitté la Mamie, comme il surnomme la barque de son ami, que pour aller dormir sur le voilier mouillé sur le canal où il vit avec Nathalie. Aussi grand cœur que grande gueule, ce marinier de quarante-trois ans, qui a bourlingué sur un paquet de bateaux, a des muscles pour deux et assène avec un sérieux qui n’incite pas à la contradiction : « C’est un honneur de naviguer sur la barque de Robert ».

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Au premier plan, Robert Mornet ; à la barre, Xavier Sevestre. © Nathalie Couilloud

Sur la barque de Robert, le confort est rudimentaire. Une toilette sèche à l’arrière ; une petite cuisine dans ce qui faisait jadis office de bureau du receveur ; un carré, où l’on peut dormir, dans la cabine des voyageurs de luxe, où il y avait autrefois une table ronde, des parois capitonnées et quelques jolies boiseries ; et dans la grande salle qui pouvait transporter une cinquantaine de voyageurs avec leurs bagages, de longs bancs en bois. Les emménagements ne sont pas terminés, mais ils devraient l’être ce printemps, grâce à Jacques Bruandet, menuisier à la retraite, qui a proposé un coup de main à Robert.

La barque dérape au moindre souffle

« Quand je suis à l’avant, je revis ! » s’exclame Robert, alors que la barque est repartie en direction de Colombiers. Un village profile sa silhouette rosée, c’est Poilhes. « Attention ! il y en a un qui arrive comme un dingue, là… La trompette, vite ! » lance Robert à Xavier. Un hurlement de sirène déchire les eaux paisibles du canal et le pilote réussit un croisement très serré avec le bateau pressé. On a un peu mangé la berge, les ragondins doivent être fumasses… Encore quelques encablures et voilà le tunnel de Malpas, le « mauvais passage » où Riquet faillit abandonner l’idée de faire passer son canal par Béziers. Mais il s’entêta contre tous et réussit à percer le tuf sablonneux sur une longueur de 163 mètres.

À cause de son imposant cabanage, et du fardage qui en résulte, la barque dérape au moindre souffle ; la plupart du temps, vu son manque d’enfoncement, elle marche en crabe. « Il faut toujours se présenter de travers devant un pont et redresser au moment où on y entre », explique Xavier, qui ajoute que la barque manque aussi désespérément de poids, ce qui complique encore la manœuvre. Pour le dire tout net, c’est une vraie savonnette !

Sur le côté bâbord du safran démesuré est fixé un moteur hors-bord à quatre temps, très silencieux malgré ses 50 chevaux. « Cette carène a été conçue pour le halage animal ; du coup, on ne sait pas trop où placer le moteur. Peut-être qu’il faudrait en ajouter un à l’avant », s’interroge Robert, qui rêve surtout d’une propulsion électrique. « Il faudrait construire le long du canal huit cabanes équipées de panneaux solaires, un peu comme des Abribus, tous les 30 kilomètres, soit environ six heures de navigation. Je pourrais y recharger mes batteries, tout comme les autres usagers du canal. C’est triste à dire, mais au moment où on abat les platanes malades, ce serait dommage de ne pas profiter du soleil. »

En attendant, Robert distribue du pain et Nathalie raconte la légende de l’ermite Artus. « C’était un ouvrier qui travaillait sur le chantier du canal. La construction a duré si longtemps que quand il est rentré chez lui, sa femme l’avait oublié et s’était remariée. Artus s’est réfugié dans le tunnel du Malpas, et depuis, il faut lui jeter de la nourriture en passant, sinon le bateau aura le mauvais sort. » Malgré nos efforts, aucun morceau de pain n’atteindra la cache de l’ermite. Les canards nous remercient encore.

Passé le pont de Colombiers, un lavoir dessiné par Eiffel attend d’hypothétiques lavandières, tandis que sous la voûte des platanes sommeille une marina fluviale accueillant des bateaux à l’année.

Le Somail, Capestang, Poilhes, Colombiers ne sont que quelques-unes des étapes qui jalonnent le canal du Midi (CM 173). Ce qui est longtemps resté du domaine de l’utopie – relier l’Atlantique à la Méditerranée pour éviter Gibraltar – est devenu réalité par la formidable volonté de l’ingénieur Riquet (1609-1680), baron de Bonrepos, qui n’en prit pas beaucoup de son vivant, mais s’éteignit, cruelle ironie, un an avant l’ouverture de son canal. L’obstination dont Robert Mornet a fait preuve pour construire sa barque est, elle aussi, assez remarquable, car rien ne le prédestinait à emprunter un jour le grand œuvre du précédent sur un bateau construit de ses mains.

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Le Cairol – nom du hameau où la barque a été construite – émerge lentement du pont de Capestang. Avec 3,30 mètres de tirant d’air, c’est le plus bas de tout le canal du Midi et l’un des plus délicats à franchir. © Nathalie Couilloud

Né dans la Bresse, orphelin de père à dix ans, Robert vient habiter le pays de sa mère, Saint-Ambroix, dans le Gard. Avec ses CAP d’ajusteur et de dessinateur industriel en poche, il s’engage à seize ans dans l’armée, d’où il sera écarté un an plus tard pour indiscipline. Il commence alors à travailler à la mine de charbon, passe chef d’équipe au bout de trois jours, tout en suivant de près les créations de la troupe de théâtre locale. Un jour, il remplace au pied levé un comédien dans le rôle de Georges Dandin. La passion des mots ne le quittera plus et il montera peu après un spectacle de Boris Vian à la mine : « On avait prévu vingt places, ils sont venus à cent ! » Après avoir changé plusieurs fois d’entreprise, il trouve enfin sa voie et devient éducateur spécialisé.

Jusque-là ni bateaux ni canaux. On y vient. Leur maison du Vigan étant terminée, Monette et Robert se cherchent une villégiature au bord de l’eau. Comme le couple ne se voit pas migrer tous les week-ends au Grau-du-Roi avec enfants et bagages, Robert pense à une résidence secondaire flottante. « Je lisais Fluvial et je me disais que ce ne serait pas mal d’être un coup sur le Rhône, un coup sur le canal. Mais on n’avait pas les moyens de s’acheter une péniche. Et puis, un jour, par hasard, je suis tombé sur une aquarelle de François Beaudouin. Je me souviens, c’était en 1991, j’étais sur l’aire d’autoroute de Port-Lauragais, entre Toulouse et Narbonne. C’est là que j’ai flashé sur la barque de poste. »

De retour chez lui, Robert contacte François Beaudouin, le fondateur du musée de la Batellerie, à Conflans-Sainte-Honorine. Celui-ci l’accueille aussitôt, lui ouvre ses archives. Les deux hommes discutent longuement et Robert jette son dévolu sur une barque de 1813, longue de 22 mètres et dotée d’un joli salon arrondi, dont il a déniché le dessin dans Les Cahiers du musée de la Batellerie.

Deux siècles de transport en commun

Dédié, entre autres, à Robert Mornet, « retraité cévenol passionné et inventif », le livre de Jean-Michel Sicard – La Barque de poste du canal du Midi (1673-1858) – est le premier consacré à ce sujet. Le terme même de barque de poste, ailleurs appelée coche d’eau, est de Pierre-Paul Riquet qui a impulsé en 1673 ce mode de transport en commun entre Toulouse et Castelnaudary : « Pendant les sept premiers mois de 1680 [Riquet est mort le 1er octobre 1680], ce service quotidien transporta 3 567 voyageurs de Toulouse vers Castelnaudary et 2 382 en sens inverse. »

À l’origine, les seigneurs propriétaires du canal confient la gestion de ces bateaux à un fermier ou une association de fermiers qui, en échange d’une somme forfaitaire annuelle, doivent mettre en œuvre quarante barques (effectif constant jusqu’en 1807), les entretenir et les faire naviguer. En 1688, le service s’étend aux 250 kilomètres du canal et exige de renforcer les équipages, qui se composent de deux bateliers, ou patrons, et d’un commis. Pour limiter la consommation d’eau et favoriser les navires marchands qui empruntent aussi le canal, les voyageurs doivent changer de barque à chaque écluse double. Il faut alors quatre jours pour relier Toulouse à Agde : une journée de Toulouse à Castelnaudary, une autre de Castelnaudary à Carcassonne, encore une jusqu’au Somail et une dernière jusqu’à Agde. Le midi, les voyageurs déjeunent dans des auberges appelées dînées, et ils dorment le soir dans des hôtelleries appelées couchées.

Selon Jean-Michel Sicard, la barque de poste, « courte, trapue avec sa cabane dont le toit était parfois accessible au public, avait l’aspect mal léché d’une larve au déplacement lent et difficile. » L’historien précise aussi que la plupart d’entre elles étaient construites dans des chantiers bordant le canal et mesuraient de 13 à 14 mètres de longueur. Les barques sont halées par un attelage d’au moins deux chevaux – parfois remplacés par des mulets – mené par un postillon à pied. Leur progression est laborieuse en raison du mauvais état du chemin de halage, du passage des ponts, des croisements avec les autres bateaux, sans parler des intempéries.

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Cet éclaté de François Beaudouin montre une barque franchissant une écluse. Les passagers sont libres de rester à l’intérieur ou de prendre l’air sur le toit. © Musée de la Batellerie

En 1807, Napoléon revoit le règlement du canal et instaure une régie particulière des barques de poste, qui peuvent désormais franchir les écluses à sas multiples. En 1810, la Compagnie du canal du Midi, tout juste créée, hérite d’un service qu’elle va améliorer, en créant notamment une double billetterie : les places du salon se vendent deux fois plus cher que celles de la salle commune. En 1826, la compagnie lance le service accéléré : les barques sont désormais autorisées à naviguer de nuit, ce qui permet d’économiser trois nuitées et quatre repas. Vers 1835, les barques se dotent d’une quille et s’allongent jusqu’à atteindre 20 mètres ; elles sont plus légères et tractées par des relais plus puissants qui les font progresser à 11 km/h. Leur confort s’améliore avec l’apparition d’une garde-robe, cabine où l’on se déshabille avant de se rendre aux latrines.
Alors qu’il devient de plus en plus performant, rapide et confortable, ce service disparaît avec l’arrivée du chemin de fer. Le train atteint Bordeaux en 1855, Toulouse en 1856 et Sète l’année suivante. Les barques sont désarmées en mai 1858 et le bail de la Compagnie du canal du Midi est cédé à la Compagnie des chemins de fer du Midi et du canal latéral à la Garonne.

Le naufrage de la maison de pays flottante

La construction d’une telle unité est évaluée à 200 000 francs. Un charpentier du Grau-du-Roi, Roland Colombini, est prêt à relever le défi. Au fil de ses démarches, Robert prend conscience de l’intérêt patrimonial de son projet et crée une association pour le défendre. « À mes yeux, cette barque pouvait devenir une sorte de maison de pays itinérante. J’ai proposé l’idée à la commune du Vigan, et elle a marché. » La mairie met à la disposition de l’association un grand bâtiment – un ancien atelier de la SNCF – pour accueillir le chantier, qui doit rester ouvert au public ; on y a même déjà percé une grande porte pour sortir le bateau une fois terminé. Les médias relaient l’information. Les Viganais sont enthousiastes.

Le financement aussi est en bonne voie. « On a réussi à obtenir 80 pour cent de subventions publiques (conseil régional du Languedoc-Roussillon, conseil général du Gard, commune du Vigan). Il manquait 20 pour cent dont on pensait qu’ils seraient pris en charge par la Communauté de communes du pays Viganais. Et, là, patatras ! en 1992, on apprend qu’elle refuse de s’engager financièrement. Certains petits villages de cent cinquante habitants ont trouvé le projet complètement fou ; ils se sont demandé ce que pourrait bien leur apporter une maison de pays flottante… On ne peut décemment pas leur en vouloir. Évidemment, ça a été une terrible déception, parce qu’un rêve s’écroulait, auquel des dizaines de personnes avaient cru autant que moi. Mais je n’en veux à personne, car ça a inscrit quelque chose dans la mémoire du pays. »

Les utopies ne meurent que si l’on n’y croit pas… Malgré ce coup de Trafalgar, Robert repart au combat en 2003. Il revient à l’aquarelle de François Beaudouin qui l’avait séduit. Elle avait été réalisée d’après un plan de François Andréossy fils daté de 1817. Cette barque est plus petite que celle de 1813, puisqu’elle mesure 14,90 mètres sur 4,20 mètres de large. Cette fois, Robert décide de se débrouiller sans l’aide des pouvoirs publics. Comme la barque dessinée par Andréossy n’a jamais été construite, il doit se documenter sur ses contemporaines. C’est ainsi qu’il passe une semaine aux archives du canal du Midi, où il trouve les informations qui lui manquent – sur les échantillonnages et les couleurs, par exemple. Dès lors, il est possible de finaliser les plans de construction.

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Embarquement des passagers d’une barque de poste à Castelnaudary. Cette aquarelle de François Beaudouin a provoqué le coup de foudre de Robert Mornet. © Musée de la Batellerie

Un voisin du Vigan, Gilles Legain, lui prête une serre agricole de 22 mètres sur 6 mètres. Elle est montée en août 2003 juste à côté de sa maison. L’été, la température y atteindra 60 degrés et l’hiver, il y fera un froid polaire. C’est pourtant dans cette drôle de chrysalide que va naître la barque, à Avèze, au pied des Cévennes, à plus de 200 mètres d’altitude et à 130 kilomètres de la mer. En 2006, quand Robert prend sa retraite, il est fin prêt pour se lancer dans la construction. Il misait sur trois ans de chantier ; celui-ci va finalement durer quatre ans et demi, avec le renfort de quelques amis, dont Michel Gabert et Francis Carlet.

Quatre albums de photos, prises et réunies par Monette, retracent ces années folles. On y sent passer les saisons, on y voit Robert inventer des outils pour l’étuvage ou le serrage du bordé en « strip-planking », imaginer des systèmes de chauffage pour la serre, se déguiser en astronaute pour l’enduction de la résine, ramper à 60 centimètres du toit de la serre pour terminer le cabanage… Le 27 février 2011, Robert et Monette organisent enfin la « fête de la découverte » : plus de deux cents personnes assistent au dévoilement de la barque de poste, éblouissante dans sa robe rouge et vert pomme. Parmi elles, les enfants d’Avèze et de Mandagout qui ont posé une varangue sur la barque et créeront peu après un spectacle joliment intitulé Barque ou rêve. Le genre d’initiative qui fait dire à Robert : « Aujourd’hui, je suis ruiné, mais je n’ai jamais été aussi riche. »

Robert le Diable, membre de la commune libre de la Pointe-Courte

« La première année, le bateau a plus voyagé par la route qu’il n’a navigué. En juin 2011, une grue de 50 tonnes l’a posé sur un camion et il est descendu à Sète pour les finitions. Il n’avait qu’une seule couche de stratification, j’ai vraiment eu peur, mais ça s’est bien passé. Sur le chantier de Tony Gahery, trois Sétois m’ont donné la main pour finir de le stratifier, parce qu’entre-temps j’étais devenu allergique à la résine époxy. Ils m’appelaient “Robert le Diable, membre de la commune libre de la Pointe-Courte”. » La mise à l’eau a lieu le 24 août 2011. Robert n’en mène pas large : « Je n’ai pas fait de publicité… Tu imagines, si elle avait coulé ? Je n’y croyais pas, mais on ne sait jamais, c’est déjà arrivé. » Ouf ! la barque ne fait pas d’eau et elle est parfaitement dans ses lignes. Robert peut ajouter « charpentier de marine » à la liste déjà longue de ses métiers.

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Position inconfortable pour Robert, qui termine la couverture de la cabane à quelques centimètres du toit de la serre. © Monette Mornet

Dans la foulée, il devient aussi le premier marinier des Cévennes. Quatre jours après le lancement, Robert, secondé par Richard Courty et Francis Carlet, pilote sa barque sur le canal du Midi entre Sète et Toulouse. « J’ai eu les papiers cinq minutes avant de partir. Les premiers kilomètres ont été vraiment folkloriques. On n’a pas eu de souci sur l’étang de Thau, mais aux Onglous, le vent s’est levé, il nous a pris par le travers et on s’est enquillé la bouée verte à l’entrée du canal de Marseillan. À un moment, je me suis même retrouvé dans le vide, suspendu à la barre ! Après, on a cassé l’hélice dans les rochers… C’était de la folie. Il faut dire qu’à l’époque, la barque avait 2 tonnes de lest en moins. »

Ce voyage inaugural, malgré ses difficultés, est déjà plein de promesses : « J’ai eu du monde à bord tout le temps. Les gens venaient discuter parce qu’ils étaient surpris par cette barque en couleurs sur laquelle flottait le drapeau languedocien. Moi, j’étais comme un môme, ravi ; j’ai senti à ce moment-là que la vocation de ce bateau était de susciter des rencontres. »

Le 4 septembre, Robert s’amarre à Ramonville-Saint-Agne, près de Toulouse. Le patron souffle un peu, et dix jours plus tard, la barque repart par la route à Orléans, au Festival de Loire où elle fait sensation. Robert est épuisé, mais fou de joie…

Des taches orangées sur l’eau verte du canal forment des serpentins comme une laisse de mer sur l’estran. Les feuilles mortes se noient à la pelle, ça sent l’automne. Monette arrive justement avec les premiers cèpes du Vigan et si elle est là, c’est qu’un événement se prépare sur le canal : pour la première fois de sa courte vie, la barque de poste va connaître la traction animale.

Andrée Fol, fille de mariniers de l’Est de la France mais qui vit dans le Sud depuis des années, est venue renforcer l’équipage. Elle a longtemps promené des touristes le long du canal avec sa Gabare halée par des chevaux. Quand elle a cessé cette activité, elle a confié son attelage à La Bélugue, un établissement de Colombiers accueillant des jeunes en difficulté. Aujourd’hui, le centre a mis à la disposition de l’équipe de tournage l’une des anciennes juments de la batelière.

Le mistral qui s’est levé inquiète l’équipage ; on parle même d’annuler l’opération. Finalement, Andrée décide de tenter le coup. La jument Irlande, un trait breton de quinze ans, arrive sur le chemin de halage. Un harnais est relié à une branche de platane qui fait office de palonnier ; la longue maille qui y est attachée est reprise sur une bitte à l’avant de la barque. Posté à l’étrave, Robert se tient prêt à la larguer en cas de problème. À l’arrière, Xavier garde le moteur au point mort et Andrée veille au grain à ses côtés. La jument se met en marche, menée par Michel Mas et Fabienne en guise de postillons. La barque de 10 tonnes décolle de la berge avec un à-coup et prend rapidement de l’erre. Quelle puissance ! On s’étonne qu’un seul cheval parvienne à tracter aussi facilement un bateau aussi lourd. « Coupez ! On va la refaire ! » lance soudain le réalisateur. « Comment ça, on va la refaire ? » s’inquiète Xavier, qui n’est pas au bout de ses peines, puisque cinq prises suivront.

Pesant de tout son poids sur la barre, car le vent lui mène la vie dure, le timonier s’efforce d’éviter les anciens pieux qui maintenaient la berge par endroits, mais sont maintenant sous l’eau car la rive a reculé d’un mètre. Sur la berge, deux ou trois équipiers se saisissent des amarres qu’ils tournent autour d’un platane, car le mistral pousse la barque vers le milieu du canal. Quand, enfin, le tournage s’achève, tout le monde se détend. Andrée, qui pilote aujourd’hui la Santa Maria, une péniche de 1905, parle chevaux. Elle précise qu’il a fallu apprendre à Irlande à marcher au bord de l’eau et à supporter le bruit des canards ou des cornes de brume. Elle raconte aussi ce jour où l’une de ses juments était tombée à l’eau : « Tout le monde s’affolait, mais, elle, elle était au frais, tranquille, elle broutait l’herbe de la berge et ne voulait pas remonter. »

Robert Mornet, Barque de poste, canal du Midi
Pour les besoins du tournage d’un documentaire réalisé par Jean Perissé sur Pierre-Paul Riquet, le créateur du canal du Midi, la jument Irlande menée par Fabienne et Michel Mas hale la barque d’un pas tranquille et puissant. © Nathalie Couilloud

 

De quelques voyageurs célèbres

Du 13 au 21 mai 1787, Thomas Jefferson, futur président des États-Unis, voyage sur le canal des Deux Mers (ancien nom du canal du Midi) pour observer de près cet ouvrage et voir si l’on pourrait en construire de semblables dans son pays. En 1838, Stendhal emprunte l’un des rares bateaux à vapeur sillonnant la Garonne entre Toulouse et Agen, tandis qu’en 1840 Gustave Flaubert montre une fois de plus qu’il est difficile à satisfaire dès qu’il quitte son home normand : « Traîné par des chevaux, notre bateau glisse entre des rangées d’arbres qui mirent leurs têtes rondes dans l’eau ; l’eau fait semblant de murmurer à la proue, nous nous arrêtons de temps en temps à des écluses, la manivelle crie et la corde se tend. Il y a des gens qui trouvent cela superbe et qui se pâment en sensation pittoresque. […] À cette minute, je suis encaissé entre deux écluses : quand le trop-plein arrive, l’eau coule bêtement et fait le long des pierres comme le bruit d’un homme qui pisse dans un pot de chambre. » Hans Richard Andersen, le célèbre auteur danois, emprunte aussi le canal en 1847, et n’en tire pas un conte de fée : « De chaque côté, en avant et en arrière, heure après heure, c’était la même chose qui se répétait : herbe verte, arbre vert, une écluse, herbe verte, arbre vert, une écluse et ainsi de suite, c’était à devenir fou. »

« Ce n’est pas ma barque, c’est celle du canal »

« Il ne faut pas les former, les gens, il faut les déformer ! Il faut leur apprendre autre chose. C’est fini le rosé-pamplemousse, il faut voir rouge, nom de Dieu, c’est ça être Languedocien ! » Robert s’enflamme, car la conversation a glissé naturellement vers la navigation sur le canal et fait resurgir l’éternel conflit entre usagers et estivants. Tout juste descendue des vignes où elle donnait ce jour-là la main aux vendanges, Nathalie s’énerve : « L’été, c’est Riquet Land ! Quand je suis à l’écluse, je vois vraiment de tout. Certains touristes me demandent ce qu’ils doivent faire ; d’autres n’ont même pas d’amarre ! » Avec plus d’une centaine de bateaux de location qui défilent chaque été sur le canal, la circulation est parfois délicate et le ton monte entre professionnels et amateurs. Sans parler des pêcheurs ou des pique-niqueurs qui encombrent les rives. Xavier dénonce aussi les vitesses excessives de certains bateaux, qui contribuent à dégrader les berges.

Dans ce contexte, la barque de poste pourrait devenir l’outil fédérateur qui, en évoquant l’histoire du canal, réconcilie ses différents usagers. « Les gens d’Agde disent que c’est un étranger qui l’a construite. Moi, je leur réponds que ce n’est pas ma barque, mais que c’est celle du canal », affirme Robert, qui verrait bien son bateau en musée itinérant, lieu de conférences, d’expositions, de spectacles, comme un trait d’union entre les communes.

« Le plus court chemin d’un point à un autre, c’est le bonheur d’une journée », écrivait Paul Fort. Entre les Cévennes et le canal du Midi, ce fut le bonheur de presque une vie. C’est peut-être un peu pour cela que, ce soir, le murmure du vent dans les platanes semble bruisser d’un peu plus d’humanité. n

Bibliographie : Jean-Michel Sicard, La Barque de poste du canal du Midi (1673-1858), éd. Empreinte, 2012. François Beaudouin, Bateaux des fleuves de France, éd. Estran/Chasse-Marée, 1985. caue de Haute-Garonne, Canal royal du Languedoc, éd. Loubalières, 1992.