Nord-Nord-Ouest

Revue N°294

Sylvain CoherIllustré par Donatien Mary C’est l’histoire de Lucky et du Petit, deux voyous en cavale. Il y a la Fille aussi, rencontrée à Saint-Malo. Cette petite fugueuse a fait un peu d’Optimist : les deux gars, terriens pur jus, l’embarquent à bord du voilier qu’ils ont volé pour rejoindre l’Angleterre. Au hasard de leur errance, une île se présente dans la brume…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

Ils regardèrent longuement l’île et son phare, sans déceler d’autre accès qu’une sorte d’escalier taillé au burin dans la pierre. Les premières marches étaient suffisamment basses pour s’y risquer, de gros moellons d’apparence rugueuse et des pans inclinés en formaient les contours. Les rochers découvraient, comme s’ils prenaient une dernière gorgée d’air avant de repartir sous l’eau. Aborder la chose n’allait pas de soi. Et brusquement, le Petit hurla.

Un phoque !

Quoi ?

J’le vois !

Y a des phoques, dans la Manche ? On est au pôle Nord !

Ta gueule.

Regardez, il bouge !

Il nous regarde.

Putain, c’est un phoque !

Sur la pointe du rocher, un grand phoque gris les observait. La tête ronde et les moustaches menaçantes. Presque aussi grand qu’un homme allongé, avec des bras trop courts sur lesquels s’accouder. Le phoque interrompit son bain de soleil pour humer l’air et tendre le cou, puis il plongea lourdement en épousant l’angle du rocher. Ils attendirent un long moment sans le voir reparaître. Le Petit se renfrogna et regarda les deux autres d’un air sceptique. Cette histoire de phoque le contrariait. Ravivait la menace d’être perdu bien au-delà des limites acceptables. Il ne savait pas grand-chose sur les phoques, mais il pensa qu’ils vivaient par nature là où eux-mêmes ne pourraient pas vivre. Sur la banquise, mettons. Et pourtant, ils venaient d’en voir un. Quel était celui qui n’était pas à sa place ?

Lucky se moquait bien du phoque. Il leur montra l’annexe, puis il tira sur le bout pour la rapprocher du balcon arrière. La tour projetait son ombre pointue devant Slangevar. Ils rassemblèrent le peu d’affaires dont ils pensaient avoir besoin et grimpèrent l’un après l’autre dans l’annexe instable. Lucky revint dans le carré pour prendre le sac avec les maquereaux. Puis le carton et la cagette qui leur avaient servi pour les courses. Il imbiba un bout de tissu avec l’essence de la nourrice et le glissa au fond du carton. Un barbecue s’imposait. Lucky hésita un instant avant de lâcher le voilier. Se demanda qui ferait le meilleur abri, de Slangevar ou du phare perdu. Puis il décrocha sa main de la filière et l’annexe s’éloigna rapidement.

La mer du large les malmenait. Les garçons ramèrent chacun d’une rame, tandis que la Fille se pelotonnait dans le fond. Les dames de nage grinçaient. Le courant était si puissant qu’ils partaient avec lui sitôt qu’ils relâchaient leurs efforts. Luc ramait en serrant les dents. En essayant de ne pas porter l’effort sur sa paume entaillée. À chaque mouvement, des éclaboussures entraient dans l’esquif trop étroit. La Fille devait écoper au fur et à mesure ce qu’elle pouvait, avec ses mains réunies en coupelle. L’eau était bien plus claire et bien plus froide que les jours précédents. Dans la transparence bleutée, elle crut percevoir des rochers sous-marins.

L’îlot paraissait proche et pourtant ils mirent un bon moment pour le rejoindre. Régulièrement, ils jetaient un regard ému derrière eux. Slangevar tirait sur son piquet de garde. La mer fondait dans la circularité d’une belle cloche lumineuse. Tous trois pensaient la même chose. Si le bateau se détachait. Si la chaîne venait à se rompre ou si l’ancre dérapait, pour jouer au pendule dans une profondeur telle qu’elle ne servirait plus à rien. Slangevar rappelait sur son ancre, il paraissait courir en dodelinant.

Ils contournèrent les premiers surplombs dans l’espoir de trouver un lieu moins dangereux pour débarquer. Les marches taillées dans la pierre leur parurent les plus adaptées. Lucky ficela l’annexe à un anneau rouillé, scellé dans un rocher qu’il tentait simultanément de repousser pour qu’ils ne se fassent pas écraser. Puis il aida la Fille et le Petit à débarquer. Ils grimpèrent hardiment et se retrouvèrent sur un bloc hérissé d’arêtes coupantes et fendu de failles profondes. Nulle part nulle végétation et partout des fientes blanches et noires. Le Petit et la Fille atterrirent et se mirent aussitôt à courir autour du cercle formé par le pied du phare. Ils titubaient et riaient bruyamment en secouant leurs jambes dégoulinantes. Le vieux rocher leur semblait monter et descendre. Ils bondissaient par-dessus les obstacles, criaient comme deux fous rendus ivres par l’odeur de la terre. Dans la foulée, ils escaladèrent l’extrémité de l’îlot. En s’écorchant les doigts sur une roche plus rugueuse que du papier de verre.

Plus bas, Lucky regardait son bateau danser. Le trouva ridicule, avec son mât trop petit formant l’arc court d’une flexion de fleuret. Se rendit compte qu’il pleurait lorsqu’une première larme atteignit le coin de ses lèvres. Il s’empressa de frotter ses yeux avec sa paume couverte de rouille. Ce relâchement l’humiliait et l’empêchait à présent de rejoindre les deux autres. Ses nerfs flanchaient. Son île fabuleuse n’était qu’une bouée perdue, rien de plus. Il grimpa pour s’asseoir sur une marche, à l’abri de la houle. Enfila ses chaussettes sur ses pieds gelés et noua ses baskets calmement. Pour en finir, il oublia Slangevar et monta jusqu’au pied du phare. Des échelons en ferraille continuaient sur la paroi, jusqu’à l’encadrement d’une porte perchée une dizaine de mètres plus haut. Regarder le phare lui donna le vertige et lui fit mal au cou. Jusqu’où les vagues allaient-elles, les jours de tempête ? Des tonnes d’eau se fracassaient précisément là où il se tenait. La tour massive tremblait au passage des déferlantes. À vue d’œil, le phare faisait plus de quarante mètres de haut. À mi-chemin, une pancarte indiquait DANGER – KEEP OFF. Une porte semblait ouverte, arrachée par la crête d’une vague plus hardie que les autres. Plus haut encore, des ombres chétives paraissaient les surveiller depuis les fenêtres en quinconce.

La Fille et le Petit revinrent en courant. Passèrent devant lui et s’engagèrent l’un derrière l’autre sur les échelons rouillés. Lucky entendait leurs rires derrière le bruit de l’eau. Il dut se renverser pour suivre leur progression. Arrivés à la porte, ils s’engouffrèrent et disparurent dans le carré d’ombre noire. Lucky attendit un bon moment, mais ne les vit pas reparaître. Ni par la porte ni aux fenêtres qui accompagnaient l’élévation d’un probable escalier en colimaçon. Il appela mais ils ne répondirent pas. Hésita à monter à son tour, mais renonça après avoir posé le pied sur le premier échelon. Haussa les épaules et préféra rejoindre le plateau rocheux pour en tirer ce qu’il pouvait d’algues sèches et de bois flotté. Il fit un maigre tas dans un renfoncement de la roche. Plus bas près de l’eau, il repéra une longue planche coincée dans une crevasse et se débattit comme un diable pour l’extraire et la remonter sous son bras. Un coin de rocher servit de levier pour la briser et il déposa les deux bouts en croix sur le tas d’algues sèches. Puis il démantela le carton et la cagette pour les glisser sous le tout, avant d’y enfouir le morceau de tissu imbibé d’essence. Il avait de quoi faire un feu convenable.

Régulièrement, il levait les yeux vers le phare. Mais ni le Petit ni la Fille ne s’y montraient. Il remarqua que les deux morceaux de planche étaient recouverts de la même peinture que Slangevar. Blanche, avec un liseré bleu. Il caressa la surface du bois et se retourna pour vérifier que le voilier était toujours là. Plus bas encore, c’est une forme de couleur orange qui arrêta son regard. Il descendit prudemment jusqu’au ras de l’eau et repêcha un gilet de sauvetage en partie déchiqueté. Il sursauta. Sur le col de la brassière, il y avait des lettres partiellement effacées. Un S noir, suivi de bâtonnets bien trop délavés pour être lus. Il secoua la tête et garda la brassière serrée contre lui. La mer s’agitait sensiblement, la Fille pourrait la mettre au retour. C’était dans les règles de l’Almanach. Portez votre brassière tout le long de votre sortie en mer…

Des cris interrompirent ses pensées. Le Petit et la Fille l’observaient depuis la fenêtre d’un étage élevé. Le vent emportait ce qu’ils criaient bien avant qu’il ne puisse le comprendre. Lucky leur adressa un signe brusque pour les inviter à descendre. Puis il rejoignit son bûcher et fit jouer le briquet jusqu’à s’en brûler les doigts. Le tissu qu’il avait tassé sous le bois commençait à noircir. Une fumée suffocante monta des algues qui se consumaient. Les deux autres ne descendaient toujours pas. Il balaya d’un geste la première idée qui lui vint et le tissu s’embrasa brusquement. Le feu se répandit sur les planches, où les dernières traces de peinture cloquèrent et brunirent. (…)

Une flamme puante monta, la brise la fit danser au-dessus du bûcher. Lucky empila tout le bois dont il disposait et la fumée courut jusqu’au bout de l’îlot. La porte noire suspendue dans le ciel attirait toujours son regard. De son sac, il sortit trois maquereaux et les posa sur les courtes flammes. Le camouflage des peaux se mit à noircir. Un jus mousseux leur sortit de la bouche. Les nageoires se recroquevillèrent, les yeux blanchirent aussitôt. Après quelques minutes, Lucky décrocha un bout de chair et le porta à ses lèvres en soufflant dessus. Il entendait leurs rires dans son dos. La Fille et le Petit revinrent avec les joues brûlantes et les yeux brillants. Ils avaient tant rêvé d’une terre ferme depuis trois jours, que le rocher perdu suffisait à leur bonheur. Bien sûr, ils auraient préféré quelques bosquets d’arbres. Une plage pour s’étendre et mettre les pieds dans le sable.

Toute cette terre !

Ils criaient pour dire ce qu’ils avaient ressenti.

Lucky hochait la tête, d’un air distant. Il mangeait son poisson, regardait la mer. Ils s’assirent près de lui, en chassant des deux mains la fumée malodorante. Firent toutes sortes de commentaires sur le phare et le mal de terre, qui continuait de les faire bouger sans raison. Et les vagues qu’ils croyaient toujours sentir se mouvoir sous eux, au point de les renverser l’un sur l’autre.

Lucky hochait la tête. Retournait les poissons en se brûlant les doigts. À l’intérieur, il n’y avait rien, bredouillèrent-ils. En se regardant furtivement. Rien du tout. Lucky sentit leur gêne et sa jalousie redoubla.

Ça sentait la pisse, dit le Petit. On a pas vu le père Fouras !

C’était marqué Bishop Rock. C’est de l’anglais.

C’est plutôt bon signe, non ? Rock, ça veut dire rocher.

Et Bishop ?

Bishop Rock, répéta Lucky. L’air songeur. On vérifiera sur l’Almanach.

On doit être chez les Anglais.

Les phares, c’est près des côtes.

On y est presque, dit Lucky. En retournant les poissons.

La fumée se perdait au-dessus de leurs têtes. Ils mangèrent deux maquereaux chacun et laissèrent le septième se consumer dans les braises. Les poissons avaient un goût d’essence, mais nul ne le fit remarquer. Le Petit et la Fille félicitèrent Lucky, puis s’étendirent sur les rochers les plus plats. Lucky repoussa la Fille lorsqu’elle s’approcha pour l’embrasser. Il ferma les yeux et elle n’insista pas. Ils dormirent le temps d’une bonne sieste. La terre bougeait comme l’eau d’un verre sur un plateau.

Le Petit fut le premier à émerger du sommeil. Il vérifia les alentours, en soupçonnant des phoques embusqués. Puis il regarda la Fille, étendue sur le dos avec la bouche entrouverte. Déjà, l’air était plus vif. Il aperçut la brassière que Lucky avait récupérée dans les rochers et joua avec la ficelle du sifflet. Promena son doigt dans la déchirure, jusqu’à toucher la mousse de polyéthylène. Un rongeur paraissait s’être déchaîné dessus. À son tour, il crut lire le nom de Slangevar sur le col. Rejeta la brassière loin de lui et rampa jusqu’à Lucky pour le réveiller. Celui-ci se redressa brusquement. Deux cargos passaient au large. Personne ne s’approcherait du phare solitaire. La Fille les rejoignit et tous trois traînèrent sur le rocher pour retarder le moment où il leur faudrait retourner à bord. Ce fut Lucky qui donna l’impulsion. L’eau avait nettement baissé depuis leur arrivée et l’annexe levait le nez, pendue par son bout à l’anneau.

Faut tracer, maintenant.

Sylvain Coher est né en 1971. Son œuvre de romancier est traversée par des personnages en exil, en fuite, déboussolés. Il a exercé divers métiers, dont celui de moniteur de voile : son usage du vocabulaire maritime tranche avec l’ignorance des personnages qui divaguent vers le dénouement stupéfiant de Nord-Nord-Ouest, paru aux éditions Actes Sud en 2017.

Donatien Mary, illustrateur de presse et de livres pour la jeunesse, est aussi auteur et dessinateur de bandes dessinées. On lui doit notamment un récit graphique maritime fabuleux, entièrement traité à l’eau-forte : Que la bête fleurisse (éditions Cornélius, 2014).

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