Milo et Mélanie

Revue N°310

Tous les matins, été comme hiver, quand le temps s’y prête, Émile Philibot quitte 
le port de Doëlan, dans le Finistère, où 
il est né et où tout le monde le connaît par son surnom, « Milo ». Ici, au petit jour, 
il ramène son deuxième casier à bord 
de son canot Mélanie. © Mélanie Joubert

par André Linard – Né dans une famille de marins-pêcheurs, Émile Philibot, dit Milo, a connu une riche vie de marin. À quatre-vingt-cinq ans, il sort toujours pêcher avec Mélanie, son canot à misaine, depuis son port d’attache de Doëlan. Retour, entre deux casiers à relever, sur une vie passée au fil de l’eau.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

1949 : Milo, quatorze ans, est au centre. À sa droite, René Segallou, et en contrebas, Pierre Barron. Que peut penser le « Parisien en vacances » [sic], tout à gauche, du trophée de macareux étalés sur la cale ? Noter les canots à misaine et la pinasse motorisée à l’arrière-plan. © collection Émile Philibot

Doëlan, rive droite, 7 heures du matin. Le petit port de pêche, toujours actif, est niché dans une des rias qui, avec celles de Merrien et de Brigneau fendent le littoral Sud du Finistère entre Port-Manec’h et l’embouchure de la Laïta.

Ce lundi du mois d’août, comme chaque jour quand la météo le permet, Émile Philibot, à bord de Mélanie, va relever ses deux casiers et le filet de 50 mètres auxquels la réglementation lui donne droit, comme aux autres « pêcheurs plaisanciers » qui sortent en même temps que lui – on sait comme cette communauté est matinale.

Un vent de Sud-Ouest de 10 à 15 nœuds, une faible houle, une petite pluie qui tombe par intermittence, rien qui puisse a priori contrarier Milo – « Ici, tout le monde m’appelle comme ça. Émile, on ne connaît pas ! » Mélanie quitte le port, caracolant en direction d’une zone rocheuse immergée, à un demi-mille environ de la sortie. Arrivé sur le « coin », repéré grâce aux flotteurs à fanion marquant ses engins de pêche, Milo saisit prestement l’extrémité du filet et, main sur main, le remonte à bord. Il le démaillera au retour, n’ayant pas prévu de le remouiller dans l’immédiat. Puis il se dirige vers un autre flotteur, saisit l’orin, remonte le casier, le vide et le remet aussitôt à l’eau. De même pour le dernier engin, tranquillement, posément, en harmonie avec les mouvements du bateau pour moduler les efforts. Des gestes déjà accomplis des milliers de fois au cours de sa vie de marin…

Entre pêche et missions océanographiques

Né à Doëlan le 23 décembre 1934, Émile Philibot est issu d’une famille de marins-pêcheurs, cadet d’une fratrie de quatre garçons. Marin, il l’a été tout au long de sa vie. « J’ai débuté à douze ans, pendant les vacances scolaires. À l’époque, on pouvait aller comme mousse sur un bateau, sans être officiellement enrôlé. J’ai navigué durant une saison sur celui de mon père, le Mon possible, un canot à misaine de 8 mètres, doté d’un moteur Baudouin de 12 chevaux. J’ai recommencé l’été suivant sur le Gagne ta croûte. Mais mes premiers véritables embarquements [inscrits sur le livret maritime, le « fascicule »], je les ai faits à partir de 1949, en tant que mousse, d’abord sur le Mon possible, puis à bord de l’Apôtre Paul, un bateau de 6 mètres, à voile et à moteur, pratiquant la pêche au trémail. Le travail était celui d’un matelot : relever les filets, nettoyer
et vendre le poisson. »

Le 1er janvier 1951, tout juste âgé de seize ans, Milo embarque à Brest sur le Président Théodore Tissier, un navire océanographique de l’État lancé en 1933, armé par l’Office scientifique et technique des pêches maritimes françaises – OSTPM, ancêtre de l’Ifremer.

À seize ans, Milo embarque pour dix mois sur le Président Théodore Tissier. Ce navire océanographique effectue de multiples prélèvements et pêche la morue à des fins scientifiques (ci-dessous). © collection Émile Philibot

 

© collection Émile Philibot

« Le Président Théodore Tissier, surnommé “ PTT ”, effectuait des recherches océanographiques, très souvent dans les parages de Terre-Neuve. Le bord regroupait une douzaine de marins du pont, plus les mécaniciens, et une vingtaine de scientifiques. Le navire appareillait de Brest, pour des campagnes de dix mois. Durant la première année, en tant que novice, mon boulot consistait à faire la cuisine. Je ne prenais pas le quart mais je montais à la passerelle afin de m’habituer à prendre la barre. La seconde année, passé matelot léger, j’assurais le quart. À la passerelle, il y avait toujours l’officier de quart, le timonier et un autre matelot. Plus le radio. »

Équipé d’un moteur de 750 chevaux, le PTT n’était pas rapide. « On stationnait toutes les deux ou trois heures pour faire des prises d’eau. On traînait pour ramasser du plancton. Il y avait aussi le lancer de bouteilles à la mer, la nuit, à certaines positions, et du chalutage, suivi de marquage de poissons. On allait aussi pêcher la morue en doris. Là encore, on marquait les prises avant de les relâcher. C’était un travail scientifique, mais si on trouvait du poisson, on prévenait les pêcheurs aux alentours, car il n’y avait pas beaucoup de sondeurs sur les bateaux de pêche à l’époque, alors que nous, on était équipés.

Premiers embarquements de Milo – avec son appareil photo Kodak Brownie – sur les bancs de Terre-Neuve à bord du Président Théodore Tissier. © collection Émile Philibot

« On faisait escale à Terre-Neuve et à Saint-Pierre-et-Miquelon. Une fois, entrés à Saint-Pierre, les mâts faisaient 3 mètres de circonférence, à cause de la glace. Il fallait la casser régulièrement. On croisait aussi des icebergs.

« Côté escales, il y a eu Fort-de-France, en Martinique. On avait travaillé autour des îles antillaises. On voyait beaucoup de tortues et des requins qui suivaient le bateau. Je prenais des photos avec un appareil acheté au Canada, un petit Kodak Brownie Flash. »

En 1953, le Président Théodore Tissier n’effectuant pas de campagne, Émile trouve à s’embarquer comme matelot sur le Chinon, un cargo de la Compagnie de navigation d’Orbigny.

« On chargeait du superphosphate à Nantes, au quai de La Fosse. Puis on allait prendre des voitures à Rouen, pour les décharger à Dakar. De là, on faisait route sur Buenos Aires, en Argentine, avant de rejoindre Recife, au Brésil. L’escale brésilienne ne dépassait pas trois jours. On embarquait en vrac du blé et du maïs, jusqu’à 7 500 tonnes. Un tuyau était plongé dans chacune des cinq cales tandis qu’au fond, des “gauchos” construisaient un barrotage provisoire pour contenir le grain. Il ne fallait que trois heures pour charger 1 500 tonnes. Le soir, c’était terminé, et en route sur la France ! Pour décharger, à la benne, ça prenait beaucoup de temps. Chaque voyage durait environ trois mois. J’en ai bouclé trois. »

À bord du Chinon, le travail du matelot se partage entre la veille, la barre et l’entretien (peinture, matelotage…), y compris durant les escales

De retour à Doëlan, Milo rembarque à la pêche. Il fabrique lui-même ses casiers à crustacés en châtaignier. © collection Émile Philibot

Bombardé canonnier sur le Richelieu

En rentrant du dernier voyage, le père de Milo lui dit de téléphoner à Brest, car le commandant du Président Théodore Tissier veut savoir s’il serait prêt à rembarquer. « C’était un samedi. Le lundi, je repartais sur le PTT ! Une fois, pendant ce second embarquement, on devait rentrer de Saint-Pierre à Brest avant de repartir sur Copenhague. Peu après le départ, on s’est trouvé pris dans un ouragan. On a relevé des vents à 220 kilomètres à l’heure ! On naviguait sur les bancs de Terre-Neuve, où il n’y a pas beaucoup de fond. D’après la direction de l’ouragan, on devait passer largement. Je me suis trouvé à la barre.

« Alors là… La mer, derrière, qui commençait… En route, le PTT établissait un grand foc et un tape-cul. On naviguait mieux comme ça. Tout ça a explosé ! On n’a pas eu le temps de réagir. Une plaque de ferraille rivetée aussi grosse qu’une table a décollé du pont et est venue se fracasser au ras de la passerelle ! Ça commençait bien !

« Heureusement, on avait un commandant super, M. Thébau ! Le commandant en second était M. Sancéo. Fallait venir à la cape. Quand il a voulu, il a bien choisi les trois lames. Il a dit à la machine : “C’est elle ou c’est nous ! Dès que j’active le chadburn, vous mettez tout ce qui peut !” Ça a été dur ! Mais le commandant nous a sauvés. On est resté à la cape durant quarante-huit heures, avant de pouvoir faire route sur la France. C’est le plus gros coup que j’ai vécu. On était petits, dans la mer ! »

Au bout de neuf mois, Milo débarque du Président Théodore Tissier pour rejoindre le câblier Émile Beaudot. « J’avais tout juste dix-neuf ans. Je n’ai pas du tout été à la maison. » Lancé en 1917, ce navire équipé pour poser le câble par l’avant est déjà ancien. Doté d’une machine à vapeur alternative à chauffe au fuel, très silencieuse, il peut filer 13 nœuds. « J’ai été enrôlé à la machine comme nettoyeur. On posait du câble du côté de Saint-Nazaire. »

Milo quitte le câblier le 13 janvier 1955, pour effectuer son service militaire, d’une durée de deux ans et demi. Incorporé dans la Marine, il rejoint deux jours plus tard le centre de formation maritime de Pont-Réan, sur la Vilaine, au Sud de Rennes. Après trois mois de classes, « bombardé » dans la spécialité de canonnier, il rejoint à Toulon le cuirassé Richelieu. Il participe à sa dernière mission opérationnelle, en octobre et novembre 1956, lors de l’expédition de Suez, menée en réaction à la nationalisation du canal par la république d’Égypte, présidée par Gamal Abdel Nasser.

« À bord du Richelieu, j’étais toujours en apprentissage. On tirait avec les pièces de 57, on n’a jamais utilisé les grosses pièces de 380. Après avoir un peu bossé, sur les conseils d’un officier, j’ai pu rejoindre Brest, affecté sur l’escorteur d’escadre D’Estrées où j’ai accompli le reste de mon temps, toujours comme canonnier. On est parti sur Casablanca, puis on a rejoint la Corse, où j’ai été libéré. »

Le D’Estrées était un navire à vapeur équipé de turbines, pouvant atteindre 35 nœuds en marche avant et 16 nœuds en culant. « En marche arrière, c’était fou ! On m’avait attribué un poste à l’arrière, auprès du servomoteur, pour pallier une éventuelle avarie de gouvernail – La trouille ! Il n’aurait pas fallu que ça pète ! »

Au cours de cette période, Émile se rappelle aussi un voyage à Paris pour occuper un stand de la Marine nationale au Salon nautique, qui, à l’époque, se tenait sur les rives de la Seine. À cette occasion, il fait la connaissance d’Alain Bombard, au cours d’essais de canots pneumatiques auxquels les marins prêtaient leur concours.

En mai 1957, libéré, Milo revient à Doëlan. « Un patron pêcheur m’a demandé si je voulais faire la sardine avec lui. J’ai embarqué à bord du Patriote Gustave, puis comme matelot sur le Carlsen, à André Chapalain. C’était un sardinier de 12 mètres, avec douze membres d’équipage, qui pêchait à la bolinche. » Le nom de ce bateau rend hommage au capitaine danois Carlsen, commandant du cargo américain Flying Enterprise, qui, entre le 25 décembre 1951 et le 9 janvier 1952, couché par la tempête à l’ouvert de la Manche, a refusé d’abandonner son navire. 

Les tout premiers embarquements de Milo remontaient au temps où les sardiniers pêchaient encore au filet droit : « Les bateaux, tous de la même couleur, étaient passés au coaltar. On appliquait ça à l’aide de bouchons en vieux filets de coton tassés. Et sans gants ! »

À la cale de la rive droite de Doëlan, le Bruno, commandé par Milo au chantier Fradet et Guillas d’Étel en 1963. Noter les viviers à crustacés sur la cale et dans le port. © collection Émile Philibot

« Je connais mieux le fond de la mer que les routes ! »

À l’époque de son retour à Doëlan, les temps ont changé. Milo pêchera à la bolinche, technique récemment introduite par le conserveur Picheux, propriétaire de l’usine, avant Larzul. Les premières années, cette grande senne de 40 à 50 mètres de longueur, en coton, est manœuvrée à partir de deux bateaux de 6 mètres environ. À partir de 1947-1948, les bolincheurs s’arment, chacun, de son propre filet. « Avant le Nylon, les filets étaient en coton. Ils étaient régulièrement débarqués et mis à sécher dans un champ, étendus sur des poteaux. Ils devaient aussi être passés à la tannée de cachou. On faisait ça le samedi et c’était la corvée !

« On rentrait tous les jours à Doëlan, sans horaire fixe, selon la pêche et la marée. Il y avait une seule usine sur place, la conserverie Larzul, et les achats se faisaient de gré à gré. Mais il nous arrivait d’aller vendre à Lorient, Concarneau ou Quiberon… On suivait le poisson. À l’époque, Doëlan armait vingt-quatre sardiniers, avec une moyenne de douze hommes par bateau. Certains en embarquaient quinze. Ça faisait du monde ! Le matin, on entendait le bruit des sabots des marins qui descendaient au port. Ils habitaient en majorité à Doëlan ou dans les environs. La conserverie embauchait aussi, notamment les femmes. Un passeur assurait la traversée du port, pour rejoindre l’usine, sur la rive gauche. »

L’embarquement de Milo sur le Carlsen dure quatre ans. Il se lance ensuite à son compte en achetant à Concarneau le Paulo, un maquereautier de 7 mètres, construit du côté du Guilvinec.

« Il portait une misaine et était équipé d’un moteur Couach de 12 chevaux. » En 1961, Milo se marie avec Nicole Le Torrec, originaire de Merrien, issue d’une famille de pêcheurs. « À bord du Paulo, nous étions deux, mon beau-frère Jean-Yves Le Torrec, et moi. Puis, en 1963, j’ai fait construire une pinasse de 9 mètres près d’Étel, à Pont-Lorois, au chantier Fradet et Guillas. Nous l’avons baptisé Bruno, comme notre fils. »

Avec ce bateau, Milo pêche au casier à langouste durant l’été et au casier à crevette, l’hiver. Il fabrique lui-même ses engins. À l’époque, ils sont faits tout en châtaignier pour les grands crustacés et en monture de châtaignier recouverte de toile de chanvre, pour la crevette. « Les casiers, relevés chaque jour, étaient tout de suite réappâtés et remouillés. Aussi restaient-ils tout le temps à l’eau. Pour les entretenir, je les goudronnais régulièrement avec du “ black ”. Les trois quarts des bateaux de Doëlan armaient à la sardine l’été et pratiquaient le casier ou le chalut en hiver. Moi, je ne pêchais qu’au casier. Par la suite j’ai pratiqué le filet à langouste. Les captures étaient mises en viviers, dans le port. Aujourd’hui [2019], il y a encore onze bateaux de pêche en activité à Doëlan, qui arment au filet et au casier.

« Je connais mieux le fond de la mer que les routes ! Les zones de pêche étaient situées au large, autour de Groix et jusqu’aux Glénan. Vers l’Est, j’allais jusqu’aux Birvideaux, entre Groix et Belle-Île, mais il fallait se lever à minuit, car il y a trois heures de route pour s’y rendre.

Dans le temps, quand mon père disait : “On va sur les bancs”, c’était pour pêcher du merlan. On partait à la voile. Et quand il n’y avait pas de vent pour revenir, on tirait sur le bois mort ! Là, on pêchait bien. »

Les casiers devant être appâtés, Nicole Philibot collabore étroitement au métier de Milo par l’approvisionnement en appât. « L’appât était habituellement acheté à l’usine, rappelle-t-elle. Mais quand j’ai eu mon deuxième camion, je me rendais deux fois par semaine au port de pêche de Lorient. J’en rapportais de la boëtte – de l’appât – et de la glace, car on n’avait pas de glacière. Dans les 800 kilos en tout à chaque fois ! Je me faufilais entre les étals de marée où les femmes levaient les filets de poisson, afin de récupérer la boëtte, bennée dans des caisses de 50 kilos. On me la vendait pour un prix dérisoire. La boëtte se conserve bien dans le sel. C’est le meilleur système, car dans la glace, ça ne tient pas. Après, on a installé une chambre froide et un vivier à la maison. Je vendais aussi en direct sur le quai, tous les jours, sous un parasol.

Milo et son épouse Nicole se lancent dans la vente directe au détail pour mieux valoriser la pêche. © collection Émile Philibot

À nourrir bénévolement les bébés homards

Le premier camion des Philibot est acquis dans un souci d’autonomie. « Pendant longtemps, rappelle Nicole, le mareyeur venait chercher la crevette. On lui livrait 50 ou 100 kilos, mais on ne savait pas ce qu’on allait recevoir ! C’était la loterie à chaque fois : pour les petits pêcheurs, comme Milo, les mareyeurs payaient ce qu’ils voulaient. Alors, j’ai passé mon permis de conduire, on a trouvé un camion et je suis partie vendre dans le voisinage, jusqu’à Quimperlé. J’ai débuté la vente directe un 1er mai, avec ma petite table de camping, ma petite balance et mes petits poids. C’est parti de là ! Puis je vendais dans les hôtels ! Mais il fallait fournir. Et ça a été la même chose dans tous les ports. On a participé à notre manière au développement du port. Heureusement que j’ai vendu au détail, parce que sinon… »

« À cette époque M. Sancéo avait fait creuser le port et construire le nouveau quai, précise Milo. J’étais alors au conseil municipal. J’ai dit : “Moi, j’ai un frigo et un vivier, mais pour les autres, il faudrait faire quelque chose !” Et c’était parti. Mais il a fallu que je gueule ! “On a un joli port, on a des bateaux et on n’a pas de criée ! Faut y aller !” 

« Après ça, la glacière et l’abri ont été construits pour vendre. Ils étaient gérés par la coopérative, pour l’ensemble des pêcheurs. Et ça marche toujours depuis ! »

Les casiers piègent aussi des homards. Aussi, Milo et Nicole ont-ils œuvré, avec succès, à la reproduction de ces crustacés. « Des milliers d’œufs sont portés sous l’abdomen par une seule femelle, avant l’éclosion. Les pêcheurs qui avaient capturé des femelles grainées – prêtes à pondre – les apportaient à la coopérative. Ils étaient payés au poids. On allait alors les chercher, pour les placer dans un vivier flottant. C’est un M. Pennec, hôtelier au Pouldu, qui avait inventé un système de vivier à plusieurs compartiments, permettant de faire passer les crustacés de l’un à l’autre selon l’évolution de leur grossissement. Muni d’un grillage très fin, le vivier était fermé, ainsi il n’y avait pas de prédateurs.

« L’œuf éclos, la larve reste une quinzaine de jours sur l’eau, le temps que se forment les pattes et qu’elle coule. Les petits restent encore un mois en dessous. Quand je voyais qu’ils étaient bien formés, j’ouvrais la porte inférieure du vivier et les petits partaient se réfugier dans les rochers, près de la digue, dans le port. Le port était alors plein de homards ! On en pêche encore aujourd’hui. Après avoir pondu, la femelle était vendue à des particuliers. L’argent récolté retournait à la coopérative. On a fait ça durant cinq étés, bénévolement, à nourrir les homards dans le vivier, sortir les femelles dégrainées, lâcher les petits qui se trouvaient en dessous… Tout ça à surveiller, trois à quatre heures par semaine, en plus de mon travail. Quand j’ai pris ma retraite – le 1er mars 1992 –, j’ai avisé que je ne pouvais plus le faire et j’ai été remplacé. Mais depuis, ça s’est arrêté. Ça marchait avec la majorité des pêcheurs, mais pas tous, certains persistant à brosser les femelles grainées pour les mettre en vente… » Milo a obtenu une médaille pour cette activité d’écloserie artisanale peu courante.

« Dix minutes après, la vedette était sortie ! »

Le port de Doëlan a armé à partir de 1922 un canot de sauvetage à moteur, le Contre-amiral Charles-Léopold Gadaud, mais la station, comme d’autres à l’époque, en fut privée pour des raisons économiques après la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est qu’en 1982, grâce à la pugnacité de Joseph Sancéo, maire de Clohars-Carnoët et cousin de Milo, qu’une vedette de 2e classe toute neuve, le Capitaine Cook, alias SNS 211, construite en aluminium au chantier vendéen Pouvreau, rejoint Doëlan. Le bateau a Nicole Philibot pour marraine, qui recevra à cette occasion une décoration des mains de Louis Le Pensec, alors ministre de la Mer. Le 30 octobre 1982, Émile Philibot devient le premier patron de la vedette, une fonction qu’il assurera jusqu’en 1996.

La vedette de sauvetage de 2e classe SNS 211, baptisée Capitaine Cook, dont Émile Philibot sera patron de son arrivée à Doëlan juste après son lancement, en 1982, jusqu’en 1996. © collection Émile Philibot

« J’étais connu à Doëlan, et j’avais déjà effectué des sauvetages avec mon bateau. Joseph Sancéo, qui s’était démené pour obtenir la vedette, a estimé que j’étais capable d’en devenir le patron. Ça s’est fait comme ça ! La vedette était toujours parée à appareiller. On avait le téléphone à la maison, en lien avec le cross d’Étel. Sitôt l’appel reçu, je partais lancer les moteurs. Pendant ce temps, ma femme prévenait l’équipage. Dix minutes après, la vedette était sortie ! Même en cours de réunion du conseil municipal, à la mairie, on me téléphonait : “Le bateau de sauvetage, il faut sortir !” À l’époque, il n’y avait qu’un seul équipage. On était cinq ou six, dont un patron en second. »

Durant quatorze ans, Milo a effectué une à deux interventions par mois, en moyenne, de tous types, à tout moment, que ce soit pour des voiliers, des planches à voile, des pêcheurs professionnels… Chevalier du Mérite maritime depuis 1978, il a aussi été décoré deux fois de la médaille du sauvetage.

« J’ai vu Mélanie dans une vasière au fond du port. »

La remontée du filet et des casiers n’a pas produit aujourd’hui de pêche miraculeuse. Trois ou quatre araignées dans les casiers, trop petites, et remises aussitôt à l’eau. Quant aux quelques poissons pris dans les mailles du filet, ils ont fait en partie les délices d’un ou plusieurs congres. Il ne reste rien de récupérable. Milo ne se formalise pas pour autant – ce sera différent et sans doute meilleur un autre jour…

Il décide de rentrer au port, mais, parce que le temps le permet et qu’il souhaite nous offrir – et s’offrir – un plaisir supplémentaire, il établit sa misaine, une voile au tiers dans laquelle, par prudence, il prend un ris. Ça bouge pas mal, aujourd’hui, et l’aisance, pour ne pas dire l’agilité avec laquelle il se déplace à bord, est stupéfiante. En voyant Mélanie faire route sous voile, deux ou trois pêcheurs plaisanciers s’approchent pour voir si tout va bien, car la dernière fois que Milo a mis à la voile, c’est parce qu’un orin du filet s’était pris dans l’hélice.

Après avoir rassuré tout le monde, Milo double le phare vert à l’aval du port, et prend son mouillage, juste en face de la maison ayant appartenu à Paul Guimard et Benoîte Groult, où leur ami Robert Badinter a rédigé le projet de loi sur l’abolition de la peine de mort. « Les Guimard, on les rencontrait souvent. Quand je mettais mon bateau au mouillage et qu’ils étaient sur la terrasse, je leur proposais de la pêche. Eux, ils m’offraient le café ! On se voyait presque tous les jours. »

Mais revenons aux bateaux… Milo a gardé le Bruno jusqu’à sa retraite, en 1992, et l’a alors vendu à un jeune patron qui s’en est encore servi pendant une dizaine d’années.

Mélanie ne sort pas sans sa misaine, même si elle ne la porte pas tous les jours… La voile est un plaisir et une sécurité, permettant de rentrer en cas d’avarie mécanique. © Mélanie Joubert

« Peu avant d’arrêter, je me suis dit qu’il allait me falloir un autre bateau. Mélanie – on lui a donné le prénom de notre petite-fille –, je l’avais vu au fond du port, sur la vasière. J’ai cherché à qui il appartenait. On ne connaissait pas son constructeur, ni son âge. Le précédent propriétaire l’avait gardé une vingtaine d’années. Je lui donne soixante-dix ans passés, peut-être plus… Il a travaillé dans le Morbihan et est revenu à Doëlan. Il a appartenu à un plaisancier et je l’ai acheté en 1991. C’est un maquereautier à misaine qui, lors de l’achat, était équipé d’un moteur de 4 chevaux, mais qui n’avançait pas. C’est moi qui ai tout refait. Il n’avait plus de misaine, la voile a été confectionnée à Lorient, chez Tonnerre.

« Plus tard, en 2018, les galbords et les ribords ont été changés par le charpentier de marine Stéphane Provenaz, de Riec-sur-Belon.

« La plus belle chose de ma vie de marin ! »

Milo nous convie à visiter son cabanon, situé en bordure du sentier littoral, dans lequel il entrepose son matériel, monte des filets ou fabrique et répare des casiers – aujourd’hui en plastique –, pour lui et d’autres, plaisanciers ou professionnels. Par un escalier qui grimpe à travers le jardin, nous gagnons la maison familiale qui surplombe le port. Autour d’un café, Nicole et Milo sortent divers documents et quantité de cartes postales et de photos, serrées dans plusieurs albums. L’un d’eux a été rapporté de Rio de Janeiro, à l’époque du Chinon.

Parmi les nombreux souvenirs égrainés d’une vie de marin si riche, il en est un qui tient particulièrement au cœur de Milo : « La plus belle chose de ma vie de marin, je l’ai vécue il y a cinq ou six ans, un matin, alors qu’il faisait encore nuit. En sortant du port avec Mélanie, je distingue une masse noire qui passe devant moi. C’était un dauphin. Qu’est-ce qu’il se passe ? Tout à coup, le bateau fonce ! Je regarde derrière, le dauphin en train de me pousser ! Puis je le vois à côté de moi, il gueulait, il criait. Qu’est-ce qu’il me veut ? J’ai cherché, cherché. Et je me suis dit que c’est sûrement qu’il faut aller là-bas.

« J’ai fait environ un quart d’heure de route et tout d’un coup, je vois mon fanion de casier et celui d’un autre qui bougeait. Qu’est-ce que c’est ? Et je vois la tête d’un dauphin qui sort de l’eau. Et l’autre qui était à côté de moi. Qui regardait, qui gueulait ! Ah, j’ai compris ! Il était pris dans les orins ! Je prends le pavillon – ce n’était pas le mien – je tire, il y avait cinq ou six tours sur sa queue. J’ai tiré, j’ai tapé son dos. Je le voyais aller au fond… J’ai dit, merde ! Et d’un coup, hop, les voilà partis ! Ah ! J’étais… Arrivé au port, je raconte l’histoire au père Chatelard qui était là. Il me dit : “Milo, celui-là, il voulait te dire quelque chose !” Faut le faire, venir me chercher au port pour libérer son copain ! J’étais à la sortie du port, il y avait d’autres bateaux… Pourquoi moi ? Un collègue sorti juste devant moi m’a dit qu’il n’avait rien vu. C’est le plus beau truc de ma vie de pêcheur ! J’y pense tout le temps. C’est formidable. Ça me reste ! »

Retour au mouillage pour Mélanie et Milo, qui amarre le canot à la filière de son corps-mort. La plate qui sert d’annexe a sagement attendu, son aviron de godille à poste. © Mélanie Joubert

Remerciements à Gildas Pot Le Cruguel et Jean-Loup Pillet.

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