Par Marine Dumeurger (texte) et Arnaud Finistre (photos) – C’est une population souvent nomade. Au Maroc, les pêcheurs artisanaux sont, à la fois, les petites mains et les forces vives de la profession. Reportage à Tifnit, au Sud du pays, dans l’un des nombreux villages qui vivent au rythme des marées.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.


Il est 5 h 30. Tifnit, à une quarantaine de kilomètres au Sud d’Agadir, est encore plongé dans la pénombre, mais, déjà, les pêcheurs s’agitent sur la plage. En haut d’une petite butte de sable en surplomb de la baie, des barques bleu azur attendent, alignées, à l’abri des plus hautes marées. La plupart proviennent des chantiers d’Agadir ou d’Essaouira. Ce sont des bateaux creux en bois d’environ 7 mètres de long avec un franc-bord élevé et une proue bien défendue. Un à un, le tracteur de Mohammed vient les saisir à l’aide d’une barre dont les deux crochets des extrémités sont enfilés dans des erseaux frappés à la proue et à la poupe. Ainsi sont-ils soulevés et conduits jusqu’à la mer.

Déjà assis à l’intérieur des embarcations, les travailleurs ont enfilé leur tenue imperméable. Emmitouflés dans un foulard bleu, ils se protègent tant bien que mal de la brise fraîche d’un petit matin de février. Habitués, ils se laissent emporter et la barque, illuminée par les phares du tracteur, tangue doucement dans les airs. Ils se font ainsi déposer sur l’eau, puis trois hommes les poussent vers l’horizon. « Bon courage ! » lancent-ils, avant de les regarder s’éloigner.

À bord, Rachid enclenche son petit moteur de 15 chevaux et allume sa énième cigarette. Il sourit, malicieux, puis rigole franchement. « On va bien pêcher aujourd’hui. » Le ciel un peu couvert laisse filtrer un quartier de lune blanche, mais la journée s’annonce belle. Comme hier et avant-hier, Rachid, la trentaine, et Larbi, de vingt ans son aîné, doivent aller relever leurs filets posés la veille à 8 milles au Sud de leur village.

Un thé à l’absinthe, fortement sucré, permet de résister au froid d’un petit matin de février. © Arnaud Finistre

Au cœur du Parc national de Souss-Massa

Le moteur ronronne et la petite barque longe lentement une côte de plages et de dunes entrecoupée de falaises. Peu à peu, le jour naissant laisse deviner le dégradé de jaunes qui colore le rivage : ocre, beige et terre. À quelques centaines de kilomètres de là, le Sahara vient mourir dans la mer, mais la région de Tifnit est encore verte. Située au cœur du Parc national de Souss-Massa, c’est la plus grande zone protégée du pays. Sur une surface de 330 kilomètres carrés, elle abrite un grand nombre d’oiseaux : balbuzards, canards, flamants et surtout ibis chauves. Ces drôles d’échassiers trapus, à la tête hérissée d’un bouquet de plumes hirsutes, vivent en colonie sur les falaises côtières. Vénérée au temps de l’Égypte ancienne, l’espèce – dont la moitié de la population mondiale vit à Souss-Massa – est aujourd’hui très menacée.

Les ibis, Rachid et Larbi les connaissent bien. D’un coup d’œil, ils repèrent leurs silhouettes noires, posées sur les hauteurs. À leur passage, quelques spécimens s’en­volent et rejoignent une nuée de mouettes blanches, qui crient par-delà l’écume. « Il faut venir tôt le matin pour les voir, précise Rachid. Après ils partent. »

À l’avant du bateau, silencieux, Larbi prépare le thé. Il s’est accroupi, à l’abri du vent, allume le petit réchaud à gaz, attend patiemment que l’eau bouille dans la théière et y ajoute le thé, une poignée de branches d’absinthe – qui remplace la menthe­ en hiver – et, surtout, un imposant bloc de sucre. Le liquide, bouillant et très sucré, est presque aussi épais que du sirop, mais permet de combattre les rigueurs de la saison, le froid et l’humidité.

À l’orée du jour, le pêcheur rince les verres­ à l’eau de mer puis s’agenouille. À la proue du bateau et face au Levant, au milieu des ancres pour les filets, il se prosterne en direction de La Mecque et fait sa prière du matin, pendant que la barque, cahin-caha, poursuit l’horizon.

Après environ deux heures de navigation, les deux hommes parviennent enfin sur la zone où sont mouillés leurs filets. Ils rejoignent une poignée de pêcheurs d’Agadir, reconnaissables à l’immatriculation et à la couleur plus foncée de leur embarcation. Au loin, vers la haute mer, se profilent d’autres bateaux du même port, mais plus imposants : ce sont des senneurs traquant la sardine.

Pêche au poulpe à la turlutte

Rachid et Larbi accostent un collègue pour se procurer quelques poissons en guise d’appât et se préparent à la pêche au poulpe. La chair des poissons est plaquée autour d’un cylindre de bois coiffé d’une couronne de gros hameçons. Cette turlutte rudimentaire est nouée à un long fil dont l’autre extrémité est reliée à un bidon en plastique servant de flotteur.

Se positionnant dans le courant, les deux hommes mouillent ainsi plusieurs lignes. Lorsque ça mord, il faut être rapide car la pieuvre qui enveloppe le bâtonnet avec ses tentacules est juste piquée. Le pêcheur doit alors remonter sa ligne en la gardant constamment­ sous tension, puis, d’un geste vif, saisir l’animal lorsqu’il apparaît à la surface. Rachid et Larbi ratent rarement leur coup. « Des poulpes, j’en ai tué beaucoup », assure le premier. Les fils des lignes se tendent et les flotteurs ne cessent de tressauter.

Pendant que l’un des pêcheurs remonte sa ligne, l’autre se penche à l’extérieur de l’embarcation jusqu’à voir le corps mou des pieuvres, étoilé de ses huit tentacules, surgir des profondeurs. Attrapée, l’une d’elles lâche prise dans un bruit de succion, puis vient plaquer ses ventouses sur le bras d’un des pêcheurs. Il la décolle et la jette au fond du bateau, où l’animal crache son jet d’encre­, toujours avec un temps de retard.

L’épais sac en toile où sont stockées les prises grossit peu à peu et les deux collègues discutent tranquillement. Larbi raconte le petit requin qui l’a suivi la dernière fois. Puis ils se remémorent les nuits d’été passées à dormir au large. Avant, Rachid pêchait avec son père. Mais celui-ci étant désormais trop âgé, Larbi a pris le relais.

Après deux bonnes heures de pêche, les deux hommes relèvent définitivement leurs lignes. Pour autant, la journée n’est pas finie. Il faut encore récupérer les deux filets mouillés la veille, mesurant près de 500 mètres chacun. La méthode est rodée. Penché à l’extérieur, Rachid relève l’engin pendant que Larbi démaille les prises et enlève les déchets pris dans la nappe. Quelques rascasses, soles, raies, turbots sont capturés mais en petite quantité. « Le filet a été mal placé dans le courant, hier », peste Rachid.

Une fois virés et correctement rangés pour qu’ils ne s’emmêlent pas, les deux filets sont à nouveau calés un peu plus loin. Aujourd’hui, Rachid et Larbi n’ont pas mouillé leur palangre, engin très couramment utilisé au Maroc. Rachid l’a prêtée à un collègue du village, qui lui ramènera, en échange, quelques poissons. Palangre, ligne, turlutte, senne de plage, drague, filets divers, casier ou nasse… Pas moins de quatorze engins de pêche artisanale sont répertoriés à l’échelle du pays.

À Tifnit, presque toutes les embarcations sont déjà rentrées. À peine arrivées, elles sont prises d’assaut par les acheteurs, pressés de négocier en direct homards et poissons fins avant qu’ils ne soient déposés sous la criée locale. La plupart des ventes se font encore de manière informelle, de gré à gré. Pour Rachid et Larbi, la pêche du jour ne pèse pas bien lourd : une trentaine de kilos de poulpes et quelques poissons. Elle va rapporter une soixantaine d’euros, dont il faudra soustraire le prix du tracteur, l’essence et les taxes. Il restera, au final, une vingtaine d’euros par personne. « Demain ce sera mieux, inch Allah (si Dieu le veut) », résume Rachid. « Les Marocains, ils sont toujours contents », ajoute-t-il, plutôt fier.

Pour pêcher le poulpe, un petit cylindre de bois garni d’une couronne d’hameçons fait office de turlutte. Des morceaux de poisson sont ligaturés sur ce leurre pour le rendre plus attractif. © Arnaud Finistre

Le deuxième moteur de l’économie marocaine

Les bons jours, les pêcheurs peuvent ga­gner une centaine d’euros, ce qui est une jolie somme dans un pays où le salaire mi­ni­mum mensuel tourne autour de 215 euros. Poulpes, seiches, calmars, petits pélagiques (sardines, maquereaux, chinchards, anchois), crustacés (crevettes, homards, langoustes), merlus, sars, sabres argentés, rougets… Certes, la ressource a baissé ces cinquante dernières années en raison d’une forte exploitation : une diminution des grands prédateurs au profit d’espèces à cycle de vie court, comme les crevettes ou les céphalopodes, a été constatée. Néanmoins, le Maroc baigne toujours dans des eaux parmi les plus poissonneuses au monde. Cette richesse est notamment due au courant des Canaries et à des remontées d’eaux profondes, chargées en matières nutritives et propices au développement du phytoplancton, premier maillon de la chaîne alimentaire.

Avec ses 3 500 kilomètres de côtes, sa double­ façade maritime atlantique et méditerranéenne, le Maroc vit au rythme de la mer. Sa production halieutique annuelle atteint 1,3 million de tonnes et génère plus de cent soixante-dix mille emplois directs, ce qui en fait le premier producteur africain. À titre de comparaison, la pêche française représente une production annuelle de 667 000 tonnes et quatre-vingt-treize mille emplois.

Après le tourisme, ce secteur constitue le deuxième moteur de l’économie marocaine et les artisans pratiquant la petite pêche occupent une place importante dans cette filière. Leurs barques représentent la moitié des immatriculations du pays et cette flottille a tendance à s’étoffer, à côté d’une activité hauturière ou côtière dont les captures alimentent principalement l’industrie des produits transformés : conserve, farine ou huile de poisson. « La présence de la pêche au Maroc et de ses industries de traitement et de conservation est attestée depuis l’Antiquité, précise Abdelaziz Ait Hammou, anthropologue et membre d’Okeanos, une association qui diffuse de l’information scientifique pour mieux appréhender et protéger les écosystèmes marins. Mais entre cette époque lointaine et le début du siècle dernier, rares sont les faits qui nous sont rapportés. […] Les premières recherches sur les communautés de pêcheurs ne datent que des années 1920-1930 et ont été menées par l’administration coloniale. Ces premiers travaux ont vite fait de conclure que le Maroc était un pays fondamentalement agropastoral, sans vé­ri­table tradition maritime, et que les Marocains étaient de piètres marins. »

C’est sous le protectorat français que le Maroc voit apparaître ses infrastructures de pêche côtière. « En quelques décennies, la configuration de ses côtes atlantiques change, poursuit le spécialiste. Des ports modernes, des chantiers navals, des halles à poisson et des usines de traitement sont bâtis à Casablanca, Safi ou El Jadida. Et ces constructions sont accompagnées d’une flotte de bateaux plus puissants et plus efficaces que les petites embarcations traditionnelles, exploités par des marins en majorité étrangers. »

La plupart des ventes se font encore en direct. Les bons jours, elles rapportent jusqu’à une centaine d’euros par bateau. © Arnaud Finistre

Une flottille polyvalente et très mobile

Quelques décennies plus tard, l’État marocain indépendant décide de faire de la pêche un levier du développement. Il augmente les niveaux d’exploitation et de captures, le nombre d’emplois, de rentrées en devises et prend des mesures de sécurité alimentaire. Au milieu des années soixante-dix, cette politique de modernisation technique promeut, à coups de subventions, une flottille de chalutiers congélateurs. La petite pêche artisanale incarne alors, aux yeux des pouvoirs publics, une sorte de reliquat, un segment vétuste, socialement et économiquement dévalorisé.

Depuis peu, émerge pourtant une autre vision. Alors que la pêche côtière et hauturière « moderne » connaît des difficultés et que sa flotte tend à vieillir, les artisans se développent aujourd’hui considérablement, notamment dans les provinces du Sud. « La pêche artisanale a su faire preuve d’une étonnante capacité d’adaptation, analyse Abdelaziz Ait Hammou. Elle a su tirer profit du mouvement général de modernisation du secteur halieutique marocain. Le nombre­ de barques est passé de cinq mille en 1985 à près de vingt mille aujourd’hui, et elles réalisent une part significative des volumes débarqués dans le pays et de ses exportations. »

La force de cette petite pêche artisanale tient vraisemblablement à sa polyvalence. Très mobiles, réactifs aux variations de la ressource, du marché et des conditions météorologiques, ces pêcheurs qui exercent souvent leur activité en dehors des ports structurés changent facilement de technique de pêche, voire d’activité. Selon les saisons, ils peuvent ainsi alterner pêche en mer et pêche à pied, voire se consacrer à l’agriculture ou au tourisme quand la mer est moins généreuse.

Face à ce constat, le royaume a lancé en 2007 un plan – baptisé Halieutis – destiné à mieux encadrer l’ensemble de la filière pêche. L’objectif de cette opération patronnée par le roi Mohammed VI est de tripler la valeur de la production et le volume des exportations d’ici 2020, tout en gérant durablement les ressources marines. Ce plan annonce ainsi « une nouvelle économie de la mer » et s’attache, entre autres, au sort de ces petits pêcheurs artisans, même si Abdellah Blihi, président de la Confédération nationale de la pêche artisanale au Maroc, regrette que ce programme soit surtout favorable aux unités industrielles.

Halieutis prévoit notamment de lutter contre les ventes informelles et d’améliorer la conservation du poisson. Peu à peu les barques sont ainsi équipées de caisses isothermes – elles ne sont pas encore arrivées jusqu’à Tifnit – et de nouveaux points de débarquement ainsi que des criées sont aménagés tout au long des côtes.

la commercialisation du poisson reste encore traditionnelle. Les pêcheurs sont très dépendants des mareyeurs, qui font aussi office de banquiers et de fournisseurs. © Arnaud Finistre

Une volonté de sédentariser les pêcheurs

L’objectif est aussi d’améliorer les conditions de vie des travailleurs de la mer, en leur apportant un minimum de confort et des garanties sociales. Pour cela, le plan Halieutis entend sédentariser des pêcheurs qui, par tradition, forment une population nomade vivant dans des conditions précaires. Ils sont en effet habitués à suivre les bancs de poissons au gré des saisons et installent leurs tentes au bord des falaises, au plus près des zones de pêche. Au Sahara-Occidental, ce choix de la sédentarisation des populations est aussi politique. Dans cette région très riche en poissons et en minerais où les aspirations à l’indépendance sont toujours vives, la construction de villages permet aussi au royaume d’asseoir son autorité de façon pacifique.

Tifnit a ainsi bénéficié de ces nouvelles infrastructures. Des ensembles intégrés, conte­nant à la fois des installations professionnelles et des équipements nécessaires à la vie quotidienne – logements, dispensaire, mosquée – y ont été construits. En l’espace de quelques années, ce village que l’on surnommait « La Crique » en berbère, a bien changé. Car au début de son histoire, il n’y avait pas grand-chose : trois hameaux (El Kharba, Braij et Laazib), une cinquantaine de barques en bois, des cases en roseau sur les falaises et quelques grottes pour ranger le matériel.

« Autrefois, les pêcheurs bougeaient conti­nuel­lement avec les poissons, se souvient un ancien. Ils pêchaient sans moteur, juste avec une voile et des rames. Il n’y avait pas de tracteur pour tirer les bateaux, pas de marché, pas de routes, et pas de mareyeurs. On chargeait les calamars directement sur les ânes et on allait les vendre dans la ville la plus proche. »

Les premières maisons en pisé, toujours debout aujourd’hui, sont apparues dans les années soixante-dix et ce n’est qu’au début 2011 que le roi Mohammed VI a inauguré le lancement des travaux du nouveau point de débarquement aménagé de Tifnit. Le « bunker », comme certains le surnomment, a été construit dans l’année. L’imposante forteresse en béton, gardée jour et nuit, trône aujourd’hui au-dessus de la jolie plage de Tifnit. Et à l’entrée, un panneau rappelle qu’elle a bénéficié d’un soutien venu de l’étranger. « C’est financé par le peuple américain, mais il ne vit pas dedans », précise sans ironie un gardien aux touristes de passage. Que vient faire ici l’Oncle Sam ? Dans cette région mouvementée aux portes du Sahel, non loin des territoires contrôlés par Aqmi au Nord et par Boko Haram au Sud, les États-Unis cultivent leur partenariat avec les autorités marocaines…

Dans le « bunker » de Tifnit

À l’intérieur du bloc de béton, sur près de 15 000 mètres carrés, cent soixante-dix ma­ga­sins pour les pêcheurs ont été aménagés à l’étage. C’est une série de cubes nus, tous identiques, jouxtant un petit atelier de mécanique, un dépôt de carburant et aussi des locaux administratifs. Une salle pour le médecin – censé passer tous les mois – une salle de prière et des sanitaires complètent ces installations. Au rez-de-chaussée, la zone de commercialisation abrite une halle à marée, une chambre isotherme et une fa­brique de glace.

Les pêcheurs ont peu à peu pris possession des lieux. Certains dorment dans leur magasin sur une natte à même le sol, au milieu des filets et des casiers à homard, dans une forte odeur de marée. À côté d’eux, l’essentiel : le moteur hors-bord suspendu et le réchaud pour le thé. Aux beaux jours, Tifnit peut réunir jusqu’à quatre cents barques mais, pendant l’hiver, beaucoup partent dans le Sud, à Dakhla, au Sahara-Occidental, où près de quatre-vingts pour cent des habitants vivent de la pêche artisanale. Tifnit ne compte plus, alors, qu’une centaine d’embarcations.

Ces nouveaux villages ont-ils amélioré le quotidien des pêcheurs ? Ils leur offrent, disent-ils­, une meilleure hygiène avec un accès à l’eau courante, aux douches, à l’é­lec­tri­ci­té. Beaucoup dénoncent cependant le prix du loyer – 10 euros par mois – jugé trop cher pour leur budget. D’autres se plaignent aussi des cours du poisson, qui auraient baissé avec la mise en place de la criée. « Il y a dix ans, on vendait le poulpe 40 dirhams le kilo (3,60 euros), maintenant il est à 25 dirhams (2,20 euros) », précise l’un de ces pêcheurs. En fait, la plupart d’entre eux restent encore trop dépendants des mareyeurs, qui font souvent office de fournisseur, transporteur et banquier…

Pourtant, le nouvel équipement a bien changé la vie à Tifnit : une route a été cons­truite­, l’électricité et l’eau courante sont arrivées, même si, pour l’instant, elles n’a­li­mentent que le « bunker ».

Accroché aux rochers, superbe mais décrépi, l’ancien village constamment exposé à l’écume et au vent réunit toujours une centaine de petites cases qui s’a­vancent, imbriquées, jusqu’à la mer. Le quotidien des pêcheurs qui y vivent encore est monacal : à part les quelques privilégiés disposant de panneaux solaires, ils s’éclairent à la bougie, vont chercher l’eau au puits, chauffent leur thé sur de petits réchauds et grillent du poisson quand ils ont faim.

Un village d’hommes au labeur bousculé par le tourisme

Tifnit reste, au fond, un village d’hommes au labeur, rythmé par les cycles de pêche et de marée. Dans ses venelles ensablées, les femmes sont rares. Elles vivent dans l’arrière-pays avec les enfants. Les pêcheurs ne rejoignent leur épouse que lorsque la mer le permet. Du moins quand ils sont mariés, car beaucoup d’hommes sont restés célibataires, faute d’avoir pu financer leurs noces.

Un pêcheur dans sa cellule. On y jouit de l’eau courante et de l’électricité, mais beaucoup jugent le loyer trop élevé. © Arnaud Finistre

De nouveaux arrivants pourraient cependant changer la donne. Car avec ses jolies barques bleues, sa longue plage sauvage ourlée de dunes et ses deux dromadaires de carte postale, Tifnit commence à attirer les touristes. En journée, les étrangers, en majorité français, débarquent maintenant par groupes entiers dans le village. En surplomb, sur la falaise, une ribambelle de camping-cars s’offre aussi une vue sur mer imprenable et au retour de la pêche, leurs propriétaires viennent acheter directement leur dîner sur la plage. Du côté marocain, les avis sont mitigés. « Ces camping-caristes ne se mélangent pas à la population, explique un habitant, ils ne dépensent rien, ne vont pas au restaurant et ne louent pas d’hôtel. Ce n’est pas bon pour l’économie du Maroc ».

Mais le tourisme fait aussi des heureux. Certains habitants ont déjà revendu leur petite maison en pisé à des étrangers. Une trentaine d’Européens possèdent ainsi des résidences secondaires à Tifnit. Là encore, le sujet fait débat. Car si les nouveaux venus remettent en état un patrimoine bien mal-en-point, ils font aussi exploser les tarifs de l’immobilier.

Pour l’instant, le train de vie des pêcheurs reste cependant inchangé, même si les jeunes aspirent de plus en plus à travailler dans le tourisme et le commerce ou à s’ins­tal­ler en ville. Rachid gagne toujours son pain grâce à la barque de son père. Mais ce n’est pas sa seule activité. De temps à autre, il prend aussi le volant d’un camion qu’il conduit en France, jusqu’à Paris, « métro Crimée » où ses deux frères travaillent dans une épicerie. Il ramène au village des produits de base, des aliments, des olives et des ci­ga­rettes algériennes de contrebande…

Ce soir, avec des amis, il fait griller un poisson fin, que l’un d’entre eux a ramené de la pêche. La petite case est simple et impeccable : une pièce pour dormir, une cuisine et les toilettes à l’extérieur. Le poisson, accompagné de coriandre, d’huile d’olive, de salade et de pain, est délicieux. En fond sonore, la chanson à succès du rappeur français Black M résonne : « Sur ma route, il y a eu de l’aventure, une vie de roots… ». Rachid se marre : « Il parle de moi, là ». Un de ses amis, pourtant, intervient – « C’est de la musique commerciale. » – et règle la radio sur une autre station. Lui, il a fait des études ; il est allé à l’université, mais n’a pas trouvé de travail. Alors il pêche, comme son copain Rachid : « C’est ainsi ».

Pas de retraite pour les Chibanis

La vie s’écoule, rythmée par la débrouille. Comment pourrait-il en être autrement ? La discussion porte bientôt sur les avancées sociales récentes au Maroc. Si les jours d’arrêt de travail pour cause de maladie ou d’accident ne leur sont toujours pas remboursés, les pêcheurs touchent désormais une aide pour l’achat de médicaments. Autre nouveauté, un régime de retraite a été instauré il y a deux ans. Évidemment, il faut avoir cotisé pour en bénéficier et la génération des chibanis, (« anciens », en arabe) n’est pas concernée, bien qu’ils aient travaillé dur pendant des décennies.

Le cas de Mohammed, habitant dans un village voisin de Tifnit, est ainsi évoqué. Les yeux bleuis par le temps, il flâne souvent sur la plage dans sa longue djellaba à capuche et ne parle plus beaucoup. Mais quand ça lui arrive, il répète toujours les mêmes phrases, énigmatiques : « Les rames, les rames, les rames » ou bien « La chance, la chance, la chance »… Ici, les âges sont flous, mais certains prétendent qu’il a quatre-vingt-dix-huit­ ans, et tous assurent qu’il pêche encore, parfois. Ses fils sont partis pour la saison dans le Sud. Quand s’arrêtera-t-il de travailler, lui qui trime depuis au moins soixante-quinze ans ? « Quand il sera malade ou bien mort », répond un jeune. Ce n’est pas une blague, juste une évidence dont on préfère rire. « Il a de l’entraînement. Il sait ranger les filets comme personne », ajoute un autre.

Ici, les effets des réformes tardent à se faire sentir et la vie quotidienne ressemble à celle d’avant. Aux yeux des pêcheurs, les nouvelles lois se résument pour l’instant à des prélèvements supplémentaires. L’un d’entre eux brandit sa fiche de paye, mécontent. « Les autorités prennent une taxe de treize pour cent sur nos ventes. On paye pour la sécurité sociale, pour la retraite, pour la coopérative… » L’impact et l’ampleur de tous ces changements sont encore difficilement mesurables.

Le vent s’est levé sur l’Atlantique, durant la semaine qui a suivi cette discussion. Au fil des jours, la mer frisonne puis fait le gros dos. Une houle puissante empêche les pêcheurs de sortir en mer. Alangui sur ses rochers, Tifnit est à l’arrêt. Quelques filets s’envolent sous les bourrasques et ses venelles désertées s’ensablent ; la plupart des villageois sont partis rejoindre leur famille et certains sont allés travailler dans les fermes des villages environnants.

Ceux qui sont restés tuent le temps ou réparent des filets. Avec leurs téléphones portables, ils naviguent fréquemment sur Internet pour connaître les prévisions météo. C’est maintenant la saison creuse pour la pêche. « En décembre, janvier et février, c’est plus difficile, explique Mohammed. Il faut vivre sur ses économies. » Avec sa bande de copains, Rachid part faire du surf sur les plages d’à côté. « Pour nous, il n’y a pas de règle, pas de week-end, pas de congés. Lorsqu’il fait beau, nous pêchons plusieurs semaines d’affilée et quand on peut, on en profite. Qui sait de quoi demain sera fait ? » Les pêcheurs de Tifnit ont appris à s’adapter.