L’Université de la godille

Revue N°288

Godille concours alber-Ildut
Deux jeunes s’apprêtent à se mesurer dans une épreuve de « tire au bout ». Les deux bateaux sont reliés par un orin passant par des poulies fixées au quai et c’est à qui fera culer l’autre. © Philippe Urvois

par Philippe Urvois – Simple moyen de propulsion, la godille peut aussi être ludique et sportive. L’Université de la godille réunissait du 3 au 5 juin, à l’Aber-Ildut, des amateurs qui cherchent, dans une ambiance festive, à la promouvoir et à la faire évoluer.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Il est des universités plus austères que celle de la godille. Poussées par le flot, vingt-cinq embarcations remontent paisiblement l’aber Ildut à partir de la cale de Kerglonou, située sur la rive Sud de la ria. La flottille est hétéroclite : petits canots en bois ou polyester, plates en alu, anciens Vaurien, Caravelle réformées ou simples annexes côtoient quelques canots voile-aviron. « Ici, ce n’est pas le bateau qui compte mais la personne et sa godille », prévient Raymond Brélivet, un solide Brestois qui navigue ordinairement sur la chaloupe Mari-Lizig.

Quelques embarcations sortent néanmoins du lot : Eizh an Eizh, un curieux bateau de 5,60 mètres appartenant à Hervé Le Merrer, qui compte entreprendre en décembre une traversée de l’Atlantique à la godille (CM 284) ; La Rieuse et La Rêveuse, les deux « canots officiels » du championnat du monde organisé chaque année à Groix par la No fédération de godille ; enfin, Proton et Fine, deux prototypes spécialement conçus pour ce mode de propulsion. Le premier a été réalisé à Groix et le second à Lampaul-Plouarzel : leur confrontation, le lendemain, devrait être le temps fort de cette manifestation…

Il fait beau et les embarcations glissent sur un demi-mille, corrigeant leur trajectoire à petits coups de pelle. Nous passons à proximité des carrières d’où était extrait le granite que chargeaient autrefois les gabares, avant d’accoster sur la rive Nord de l’aber pour un pique-nique. Ce premier jour de l’Université de la godille, organisée du samedi 3 au lundi 5 juin, est réservé aux rencontres et aux retrouvailles de tous ceux qui s’intéressent à ce mode de propulsion. Il y a là près d’une centaine de personnes venues parfois de loin et souvent en famille. Les enfants, qui ne sont pas en reste pour godiller, s’en donnent à cœur joie sur ce plan d’eau protégé.

Une brève intervention suffit à Gildas Roudaut, l’une des chevilles ouvrières de l’événement, pour trouver des bénévoles pour la journée du lendemain, plus grand public. Au programme, jeux, initiation et découverte des prototypes.

L’idée de cette fête émane principalement de ce jeune technicien océanographe établi à Lampaul-Plouarzel et trouve son origine dix ans plus tôt. En 2006, lorsque Gildas s’inscrit à une course de godille entre Molène et Lampaul, avec son copain Didier Flament : 9 milles à parcourir en se relayant toutes les minutes et demie. Les deux compères s’entraînent sur une Caravelle et, à la surprise générale, remportent l’épreuve en deux heures et demie. Gildas commence alors à se pencher sur l’histoire et la technique de la godille. « On a emprunté toutes sortes d’avirons pour les tester, se souvient-il, et cela nous a permis de définir une forme idéale pour nous et notre bateau. » L’année suivante, les deux amis améliorent leur temps d’un quart d’heure « grâce à un aviron asymétrique inspiré de ceux qui existent­ en Chine ».

Godille concours alber-Ildut

Pas d’esprit de compétition mais une volonté commune de partager un plaisir et un savoir : c’est ce qui caractérise l’Université de la godille et ce qu’illustre ce pique-nique convivial. © Philippe Urvois

Une rencontre avec les Groisillons

Gildas se rend bientôt en famille à Groix, où la joyeuse bande de la No fédération de godille organise depuis 2011 son championnat du monde, une épreuve de vitesse sur courte distance. En 2014, il termine à la troisième place. « Il y a là-bas une vraie dynamique et des gens formidables, note-il encore. On est ainsi entré dans le réseau informel des amateurs de godille tout en continuant à naviguer de notre côté. »

Il publie un livre un an plus tard – L’Art de la godille, histoire, théorie, pratique et fabrication, éditions Le Canotier – et, avec ses amis de Lampaul, lance l’idée de créer à l’Aber-Ildut un événement sur ce thème. « Sans esprit de compétition, mais avec une volonté d’approfondir un savoir et de partager un plaisir. » Ainsi naît l’Université de la godille.

Pour l’organiser, le petit groupe intègre l’association Tud yaouank ar mor (TYAM), qui fédère une quinzaine de voiliers traditionnels, dont La Valbelle (CM 284). « Une belle rencontre qui a fait nettement baisser la moyenne d’âge de l’association », plaisante Gérard Pellé, son président. Dès la première édition, en mai 2016, les Groisillons font le déplacement. Gildas se rapproche d’Alex de Roquefeuil, ancien patron du chantier naval Ar C’hanot à Groix, devenu l’un des piliers de la No fédération après avoir participé à la restauration du Biche et navigué autour du monde à bord d’un Sun Fizz.

Godille concours alber-Ildut

Pour godiller à deux mains, il faut se placer dos à la proue et être stable sur ses jambes, la poignée située au même niveau que les épaules ou le visage. © Philippe Urvois

Convaincu que la godille peut être optimisée et trouver de nouvelles applications, ce dernier confronte d’abord ses recherches sur les avirons avec celles de Gildas. « Un bon aviron va bien, ne fatigue pas et ne décroche pas, résume-t-il. Il pardonne aussi les erreurs. Pour les championnats, nous utilisons des espars monoblocs en pin d’Oregon avec une pelle de section elliptique, presque plate à son extrémité. » Ces recherches l’ont conduit à commercialiser aujourd’hui des avirons sur mesure et à améliorer ses propres performances : il détient actuellement avec un ami le record Lorient-Groix en une heure trente-sept et celui du tour de l’île en trois heures cinquante-deux. De son côté, Gildas continue aussi ses recherches : pendant la fête, il expérimentera, notamment sur La Valbelle, un aviron de 5,30 mètres à poignée double et pelle creuse conçu par Thibaut Antoine, un charpentier de marine. « Il n’y a pas d’aviron idéal adapté à tous les bateaux et à toutes les situations, précise Gildas. Mais l’aviron destiné à la godille n’en a pas moins quelques spécificités : il est plus long que celui destiné à la nage, se caractérise par une poignée permettant une prise à deux mains et par la position du portage [ndlr, l’endroit où l’aviron s’appuie sur la dame ou le tableau]. Celui-ci est situé à environ 40 pour cent de la longueur totale de l’aviron, à partir de la poignée. Les frottements sont importants à ce niveau et un tube PVC peut judicieusement remplacer les traditionnels manchons de cuir. » Pour sa part, Gildas utilise régulièrement un espar de 3,65 mètres en frêne avec un profil asymétrique – plat dessus et convexe dessous – et un collet – partie transitoire entre le bras et la pelle – très peu marqué.

Godille concours alber-Ildut

Godiller d’une main permet de regarder devant soi. © Philippe Urvois

Deux prototypes, deux approches différentes

À l’occasion de leurs retrouvailles, les Lampaulais et les Groisillons constatent cependant qu’il n’existe pas de canot vraiment adapté à la godille, même si ces derniers ont déjà construit La Rêveuse et La Rieuse pour leur championnat. « Ces canots de 4 mètres en polyester ont un fond assez plat et des bouchains marqués, mais leurs formes restent assez classiques, reconnaît Alex. Ils sont aujourd’hui très utiles puisque nous les avons mis à la disposition de tous à Port-Tudy – une soixantaine de personnes s’en servent régulièrement et notamment les enfants des collèges –, mais nous savions que nous pouvions pousser les recherches beaucoup plus loin. »

Chaque équipe décide donc de construire une embarcation de son côté. Un cahier des charges est préalablement défini : le bateau devra être facile à construire et rester d’un prix abordable. Autovideur, il pourra at­teindre 5 nœuds tout en étant capable de transporter quatre personnes et de relever casiers et filets. « L’idée était d’avoir un bateau performant mais polyvalent », résume Gildas.

« On est parti d’une page blanche, poursuit Alex. Les architectes n’avaient pas de réponses à nos questions ou n’étaient guère intéressés par le projet. » Il se réfère donc à son expérience et cherche à supprimer tout ce qui peut freiner l’avancement du canot et à limiter le mouvement latéral provoqué par le godilleur. Cela le conduit à dessiner Proton, long de 4,80 mètres pour 1,54 mètre de large avec une étrave droite et fine et des lignes très tendues. Le maître-bau est situé au niveau des appuis du godilleur, à environ 1,40 mètre devant le tableau inversé. Une jupe effleurant l’eau permet de limiter la traînée. Cette coque à bouchains vifs possède une sole légèrement concave et une muraille frégatée. Elle est construite en contre-plaqué « cousu-collé » et pèse 98 kilos.

De leur côté, Gildas et Sylvain Guérin, son ami informaticien, font confiance au calcul et au logiciel Freeship pour penser leur prototype. Érell Pellé, patronne du coquillier-fileyeur Strinkerez Dour, leur apporte aussi son expérience maritime. Ensemble, ils définissent un bateau à muraille verticale et fond plat, mais doté d’une sorte de quille en V, comme les skiffs. Celle-ci se prolonge vers l’avant pour former une étrave bifide. Un tableau inversé permet d’avancer le centre de gravité du bateau. Une maquette au 1/3 est réalisée, validant une vitesse critique de carène supérieure à 5 nœuds.

Puis le canot est construit durant l’hiver dans l’atelier de Gildas, avec la même technique que pour Proton. Afin de gagner du poids, le plancher est posé sur quarante varangues en polystyrène extrudé, « une sacrée galère », note au passage Sylvain Guérin. Une petite équipe s’est fort heureusement formée autour du prototype et plusieurs personnes, comme Gildas Derrien qui a déjà construit son propre bateau, participent au chantier. Fine mesure 4,75 mètres de long pour 1,63 mètre de large et pèse 90 kilos. Le prix de revient de ces prototypes est de 1 700 euros environ, celui de Groix étant financé par la No fédération et celui de Lampaul en partie par souscription.

Lors d’essais préliminaires, Alex rajoutera à Proton une quille de 80 centimètres de long à l’arrière, le bateau ayant tendance à déraper sur l’eau. Réalisée en verre-époxy, elle n’est fixée qu’à l’avant et reste souple : elle s’oppose ainsi aux mouvements créés par les coups d’aviron, puis revient en ligne dès que la poussée cesse. Gildas, Érell et Sylvain concoctent de leur côté un foil à l’arrière de leur bateau, qui avait tendance à se cabrer. Mais il ne sera pas monté lors des essais officiels, un lest de 20 kilos ayant été placé à l’avant du bateau.

Godille concours alber-Ildut

Essai des deux prototypes équipés d’un GPS à effet doppler qui enregistre leur vitesse en continu.© Philippe Urvois

« Godiller, c’est d’abord un ressenti »

Dimanche 4 juin, c’est le jour J. Un petit barnum a été dressé sur la cale, abritant une exposition sur les passeurs de l’Aber-Ildut – dont la dernière représentante, Joséphine Petton, dite « Fine », a travaillé jusqu’en 1980 – et un petit récapitulatif de l’histoire de la godille. Elle n’est utilisée en Europe que sur la côte atlantique, mais est aussi présente sur le continent américain et en Asie…

La fête – gratuite – reste de taille humaine et attire un flot régulier de visiteurs. L’apprentissage de la godille se fait d’abord à l’aide d’une « godillette », un caisson fixé au bout d’un ponton et simulant le tableau d’un canot. « Houlà ! Ça ne va pas du tout, laissez jouer l’aviron, pas de mouvements brusques », explique Joseph Riou, venu de Lanildut, à une quadragénaire. « Godiller, c’est d’abord un ressenti, me confiera Gildas un peu plus tard. Il faut trouver le geste répété et économe en énergie, sentir les mouvements du bateau et l’eau qui glisse au bout de la pelle. » « Voilà ! c’est bon, le ponton commence à reculer », constate enfin le formateur. L’apprentissage se poursuit ensuite à bord d’un canot : les familles sont ravies… « Ça s’apprend en dix minutes et ça se maîtrise en vingt ans, résume Raymond Brélivet. C’est simple, ça ne fait pas peur aux gens et ça leur donne une clef pour entrer dans l’imaginaire maritime. »

Réservée aux godilleurs avertis, l’épreuve de « tire au bout » suscite aussi l’enthousiasme. Deux canots sont réunis par le tableau grâce à un orin passant dans deux poulies fixées au quai. Au signal, les concurrents godillent à fond durant trente secondes et c’est à qui fera culer l’autre. Quelques pêcheurs professionnels en profitent pour se mesurer à de jeunes « voileux » lors de rushs puissants, dévoilant l’aspect franchement sportif de la godille.

Le test des prototypes se fait dans une anse protégée, entre deux bouées espacées de 60 mètres. Les candidats notent leur nom et l’heure de leur essai sur un carnet et s’élancent. Un gps à effet doppler enregistre en continu leur vitesse et seul leur meilleur temps sur 10 mètres est retenu. Premières impressions : les deux bateaux sont rapides et génèrent peu de traînée. Fine paraît plus stable que Proton, mais peut-être plus sensible à la charge. La position de la dame de nage devra aussi être adaptée, voire réglable – ce qui est déjà le cas sur Proton.

Les résultats officiels tombent le lendemain après-midi : 5,41 nœuds pour Fine contre 4,93 nœuds pour Proton, qui a fait des pointes à 5 nœuds mais est peut-être moins extrême et plus manœuvrant. Le record appartient à un Groisillon. Tous les participants conviennent que les recherches ne font que commencer et constatent, un peu partout, un certain frémissement autour de la godille. Les Groisillons ont déjà mis en chantier deux nouvelles versions de Proton pour leur championnat ; une course Molène-Lanildut était prévue le 25 juin ; une autre association, Gare aux godilles, à Perros-Guirec, prépare un championnat d’Europe et le public suit, prêt à découvrir ce qui pourrait devenir un sport élégant et populaire.

  • Michel CITROËN

    Voilà une belle initiative, ludique et utile. Elle devrait ravir les plaisanciers comme les touristes, toujours en mal de nouveautés.
    Et, dans le domaine « utile », pourquoi le Chasse marée, ne créerait pas une « Université des règles maritimes », une « université du savoir vivre marin » ? Nous observons une nette dégradation de ces deux points dans les ports et les marinas. Non pas en hauturier où peu de plaisanciers s’aventurent, et ceux qui le font sont des marins aguerris et prudents…ou des candidats au suicide, mais justement dans cette zone cotière de 4/5 miles et moins, qui concentre la masse de ceux qui vont sur l’eau et dans les ports et marinas.
    On pourrait ainsi par des voies ludiques, rappeler la réglementation maritime, a respecter impérativement, les règles de sécurité, les « us et coutumes » en vigueur sur les quais et pontons….En faire un tel « buzz » que même les plaisanciers ne participant pas à cette initiative, se sentiraient concernés…
    je ne suis pas un « yaka » et donc n’ai pas une proposition toute faite pour ce faire, mais je suis certain que le Chasse Marée, toujours en chasse d’idées pour animer le bord de mer et avoir des articles pour sa revue, saurait concocter un projet.
    Le Chasse Marée en son temps a voulu sauver la vie des bateaux en bois et de sa filière professionnelle….Et il faut reconnaître que que son initiative a fait bouger les choses, même 29 ans plus tard. Depuis plus d’une décennie et aujourd’hui plus encore, on constate une dégradation importante des règles de savoir vivre dans les ports et marinas, mais aussi des règles régissant la navigation. Et cela n’épargne pas ceux qui ont « le permis bateau »….
    Comme dans notre société, c’est le « moi d’abord » qui devient la règle avec toutes les conséquences, quelques fois dramatiques.
    Donc, si une instance peut remettre un peu au goùt du jours ces « vieilles règles » qui ont dominé et permis de vivre en harmonie sur l’eau depuis les débuts de la plaisance, c’est bien le Chasse marée.
    Voilà, une réflexion sur ce que cette « université » m’inspire…en toute sympathie.

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