par Nic Compton* – Il y a près de cinquante ans, Robin Knox-Johnston devenait le premier homme à avoir fait le tour du monde en solitaire et sans escale. En 2018, son Suhaili ne participera pas au second Golden Globe de l’histoire. En revanche, à soixante-dix-neuf ans, sir Robin envisage de faire la Route du rhum ! Rencontre avec un marin d’exception à bord d’un ketch de légende.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

 

Les deux mains sur la drisse, je me jette en arrière avant de revenir vers le taquet. « Two, six, heave ! »** Les deux mains sur la drisse, je me jette en arrière avant de revenir vers le taquet. « Two, six, heave ! » Et le geste de se répéter, encore et encore… Quelques minutes plus tôt, embarquant à bord de Suhaili, je n’avais pas encore eu le temps de dire bonjour qu’on me demandait d’aider Ralph, le petit-fils de sir Robin, à monter au mât pour démêler une drisse… L’ambiance « marine XVIIIe » étant apparemment de rigueur, je commençais sincèrement à craindre­ de tomber en disgrâce et d’être débarqué à la première erreur ! Heureusement, dès le petit-fils de retour sur le pont et le bord en ordre de marche pour participer à la Hamble Classics Regatta, sir Robin me serrait la main avec un petit sourire, m’invitant à le suivre dans le carré.

Autant dire que si je m’étais attendu à découvrir des emménagements riches de toute une histoire, j’aurais été déçu. Le ketch est en cours de restauration et seule la coque est terminée. À l’intérieur, les cloisons sont partiellement peintes, les poignées de portes brillent par leur absence, le plafond du rouf et le bordé sont à nu et quelques pièces traînent à des endroits incongrus… À dire vrai, on se croirait davan­tage dans une cabane que dans un bateau de légende. N’empêche, c’est bien Robin Knox-Johnston que j’ai en face de moi. Et peu à peu, je vais découvrir une personne bien différente du marin un peu rude que connaît le grand public…

« A sept ans, je savais que je voulais être marin »

William Robert Patrick Knox-Johnston – « Robin » n’est qu’un surnom – est né le 17 mars 1939 à Putney, un quartier de la banlieue Sud-Ouest de Londres. Son père, issu d’une famille de fermiers d’Irlande du Nord, travaille pour un armateur. Mais il n’y a pas là de quoi attirer un petit garçon vers la mer. Du côté maternel, on compte bien quelques cousins marins, mais on ne les voit guère. Et pourtant, le jeune Robin sait très bien ce qu’il fera de sa vie. « À sept ans, je savais que je serais marin, écrit-il dans Force of Nature, sa seconde autobiographie. L’attirance était puissante et ir­ré­sis­tible, sans que j’aie la moindre idée d’où ça pouvait venir. Il n’en demeure pas moins que toute ma vie a été déterminée par cette révélation d’enfance. »

Ayant échoué à l’examen d’entrée dans la Royal Navy, Knox-Johnston rejoint la marine marchande à l’âge de dix-sept ans. Les années qui suivent, il navigue entre l’Angleterre et l’Afrique, puis vers le Japon et le golfe Persique. À vingt-deux ans, alors qu’il travaille pour la British India Steam Navigation Company, il se marie avec Sue, son amour de jeunesse qui le rejoint à Bombay. Sara, leur fille, naît quinze mois plus tard, en 1963.

À cette époque, Knox-Johnston et deux de ses collègues décident de faire mettre sur cale un bateau à l’atelier Colaba de Bombay. S’ils pensent d’abord à un boutre, Alan Villiers, le spécialiste des grands voiliers, les persuade qu’une unité plus conventionnelle serait plus facile à revendre. « Nous avons commandé les plans d’un yacht à tableau plutôt moderne à une entreprise de Poole, se souvient Knox-Johnston, mais elle s’est trompée lors de l’envoi et nous a expédié les plans d’un cotre à arrière pointu. On a bien étudié ce dernier, qui semblait très marin, et finalement on a décidé que ce serait lui qu’on allait faire construire. »

La quille de 7,60 mètres de long pour 0,60 mètre de hauteur est débitée dans une bille de teck en novembre 1963. Le bordé, également en teck, de 30 millimètres d’épais­seur est boulonné sur des membrures de même essence de 55 millimètres par 64. La bauquière, toujours en teck, a une section carrée de 15 centimètres par 15… Le bateau est tout simplement suréchantillonné par rapport aux standards de l’épo­que. Ainsi, quand il est lancé, en décem­bre 1964, il pèse la bagatelle de 9 tonnes et flotte 5 centimètres trop bas… Une noix de coco sert à le baptiser. Il s’appellera Suhaili, le nom du vent qui souffle du Sud-Est dans le golfe Persique.

Quand le bateau est enfin prêt à appareiller, l’Inde est en guerre contre le Pakis­tan et Knox-John­ston est devenu seul maî­tre à bord après avoir racheté les parts des deux autres copropriétaires. Impatient de quitter le pays sur son yacht, il est aussi désespéré de voir sa femme refuser d’embarquer avec leur fille. Le couple bat de l’aile et, finalement, Sue décide de quitter son mari, emmenant Sara avec elle. Knox-Johnston écrira plus tard que cette rupture l’a dévasté.

Finalement, c’est avec son frère Chris et un ami, Heinz Fingerhut, qu’il va amener le bateau en Angleterre. Les trois hommes accomplissent le voyage en dix-huit mois, une longue escale en Afrique du Sud leur permettant de renflouer la caisse du bord. En mars 1967, ils arrivent en Angleterre au terme d’une traversée de soixante-quatorze jours sans escale depuis Le Cap. Knox-Johnston connaît désormais très bien son bateau et la voile au long cours n’a plus de secrets pour lui.

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En mars 1967, arrivée de Suhaili en Angleterre au terme d’une traversée sans escale de soixante-quatorze jours depuis l’Afrique du Sud. De gauche à droite, on reconnaît Heinz Fingerhut, Christopher Knox-Johnston et Robin, son frère. © Archives SPHS

« Si les autres ne bouclaient pas la boucle, j’avais ma chance »

Alors que Suhaili se dandine depuis quelques semaines à son mouillage sur la Tamise, deux cent cinquante mille personnes se retrouvent à Plymouth pour accueillir Francis Chichester (CM 278) de retour de son tour du monde en solitaire et avec une seule escale – à Sydney, pour réparer son pilote automatique – à bord de Gipsy Moth IV. Et déjà la planète voile n’a qu’une idée en tête : battre ce record, c’est-à-dire effectuer cette même route, mais sans escale.

Une course avant la course démarre, faite de folles rumeurs. Ainsi, on raconte par exemple qu’Éric Tabarly construit un trimaran spécialement pour cette épreuve. Pour Robin Knox-Johnston, le simple fait d’imaginer qu’un Français puisse battre le record de Chichester est insupportable, comme il l’écrira dans A World of My Own, sa première autobiographie. Son patriotisme lui intime de passer à l’action… « Cela dit, reconnaît-il cinquante ans plus tard tandis que nous discutons dans le carré de Suhaili, ma mo­tivation principale consis­tait bien dans le fait que je voyais là quel­que chose que je pourrais probablement être le premier à accomplir. Je sentais que j’étais fait pour cette aventure. Mais il ne m’était pas facile d’assumer cette assurance en public ! Alors je dissimulais tout cela derrière une façade qui consistait à dire qu’il me semblait impératif qu’un Anglais soit le premier… »

Malgré des mois de re­­cherche, Knox-Johnston ne parvient pas à trouver le mécène qui lui per­mettrait de mettre sur cale le yacht en acier de 16 mètres de long que Colin Mudie a spé­cia­lement conçu pour lui. Et le temps presse, de plus en plus de marins se déclarant prêts à relever le défi. C’est ainsi qu’il va se décider à partir sur Suhaili, un voilier certes lent, mais solide, assurément désuet, mais qu’il connaît comme sa poche… « C’était un atout quand d’autres comptaient appareiller sur des bateaux neufs et probablement plus rapides, mais qu’ils allaient découvrir. Par ailleurs, je savais aussi que, pour remporter ce tour du monde, il fallait déjà le terminer. Si vous m’aviez alors demandé si je pensais pouvoir gagner, je vous aurais sincèrement répondu que non… si les autres bouclaient la boucle­. Mais s’ils ne terminaient pas, j’avais ma chance. »

Tout en sachant qu’il ne ferait jamais de Suhaili un voilier de course, Knox-Johnston y apporte cependant quelques modifications en vue de ce périple de 30 000 milles. Il remplace le mât d’artimon en bois, très lourd, par un espar en aluminium qu’il pourra manipuler pour installer un gréement de fortune si le grand-mât venait à casser. Il conçoit et fabrique « l’amiral », un pilote automatique actionné par des girouettes positionnées sur chaque bord. Il remplace le gréement dormant, les drisses, et commande un nouveau jeu de voiles. Il supprime les bannettes du pic avant au profit d’équipets où stocker une année de nourriture, soit mille cinq cents boîtes de conserve… Mais aussi cent vingt canettes de bière, une caisse de cognac et une autre de whisky, trois mille cigarettes, 770 litres de gasoil, une bonne cinquantaine de livres et pas mal d’équipements de rechange… Et Suhaili de s’enfoncer encore de 5 cen­ti­mètres.

« Dès lors le mauvais temps ne serait plus jamais un problème »

Cet exploit se déroulera dans le cadre d’une course sponsorisée par le Sunday Times. Le règlement est simple : les concurrents doivent appareiller d’un port anglais quand ils veulent entre le 1er juin et le 31 octobre 1968, port qu’ils devront rallier après avoir fait le tour du monde en solitaire et sans assistance par les trois caps. Deux prix sont à gagner, un golden globe pour le premier à boucler la boucle et 5 000 livres pour le plus rapide sur le trajet.

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Le skipper pose devant son stock de vivres la veille du départ. © Bill Rowntree/PPL

Robin Knox-Johnston appareille de Falmouth le 14 juin 1968. Il est le troisième à prendre le départ ; six autres bateaux se lanceront dans son sillage. Les semaines qui suivent, tandis qu’il progresse à 4 petits nœuds de moyenne, certains de ses concurrents connaissent des avaries, à moins que leur santé ne leur joue des tours. Bientôt ce sont les mers du Sud, le morceau de bravoure de l’épreuve. Knox-Johnston songera par deux fois à abandonner, dont la première au large de l’Afrique du Sud, quand son bateau se fait coucher à plusieurs reprises avec une telle violence que le rouf prend du jeu… « Suhaili s’est retrouvé à sec de toile, travers au vent. Je pensais qu’il ne tiendrait pas le coup. Il fallait mettre en fuite mais c’était impossible dans cette tempête. Me demandant que faire, je me suis alors souvenu de cette glène que j’avais achetée juste avant le départ, dépensant alors mes dernières livres… J’ai filé ces 200 mètres de bout par l’arrière et le bateau s’est mis dans l’axe. Dès lors, le mauvais temps ne serait plus jamais un problème. Les vagues passeraient désormais sur le pont sans que Suhaili ne dévie de sa route ou ne parte au surf. » Pendant ce temps, à bord de Joshua, Bernard Moitessier adopte une technique à l’exact opposé, tentant de conserver toujours de la vitesse pour rester manœuvrant. « À chaque bateau ses méthodes », commente Knox-Johnston.

La seconde fois où il pense la course terminée survient lors d’une tempête au large de la Nouvelle-Zélande, quand Suhaili rencontre une vague scélérate. « J’étais sur le pont quand je l’ai vue arriver. C’était une déferlante d’environ 24 mètres de haut, un véritable mur. J’étais à l’avant et je n’avais pas le temps d’aller m’abriter avant qu’elle ne nous atteigne. Alors j’ai grimpé au mât. Et on va vite quand on a peur ! Bientôt, le bateau a disparu sous l’eau. À 2 000 milles à la ronde, il n’y avait alors que deux mâts au-dessus du niveau de la mer… et moi. Puis le bateau est réapparu. La descente avait été ouverte par la vague. Il y avait bien 3 tonnes d’eau à l’intérieur. Les heures suivantes se sont passées un seau à la main. »

Quand Robin Knox-Johnston est de retour en Atlantique, ils ne sont plus que quatre en course. Mais bientôt Nigel Tetley est contraint à l’abandon, quand son trimaran se désintègre à 1 100 milles de l’arrivée. Le bateau de Donald Crowhurst sera quant à lui retrouvé en dérive dans l’Atlantique, vide. Quant à Bernard Moitessier, il quittera la course pour « sauver son âme », prolongeant sa route vers Tahiti.

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Suhaili à son arrivé du Golden Globe au terme de trois cent douze jours de mer, une photo à comparer avec celle de la page précédente…© Bill Rowntree/PPL

Le 22 avril 1969, au terme de trois cent douze jours de mer, Suhaili, seul voilier encore en course, arrive à Falmouth. Comme Robin Knox-Johnston l’avait imaginé – ou espéré –, le tour du monde s’est transformé en guerre d’usure, la fiabilité l’emportant sur la vitesse. Accueilli en héros, le skipper sera fait commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique et bientôt chevalier.

Un compétiteur, mais pas un serial winner

Que faire de sa vie après une telle épreuve ? Certes il a remporté une course, mais il le doit plus à son sens marin et à un moral d’acier qu’à ses talents de régatier. D’ailleurs, quelles seraient ses performances entre deux bouées ? Eh bien ! pas si mauvaises, puisque, dès 1970, Robin Knox-Johnston remporte la Round Britain Race en double avec son ami, le navigateur Leslie Williams, devançant le second de deux jours. Quatre ans plus tard, il réitérera cet exploit, cette fois avec Gerry Boxall à bord du catamaran British Oxygen. Entre-temps, il remporte aussi la première Cape Town-Rio en 1971, avec un certain Peter Blake dans l’équipage. En 1976, il est premier de la Round Britain Race en équipage et sans escale. Un an plus tard, on le retrouve dans la Whitbread comme coskipper de Heath’s Condor – Peter Blake fait à nouveau partie de l’équipage –, remportant les deux étapes où il dirige le bord. Bref, de bons résultats, auxquels s’ajoutent également, il est vrai, de nombreuses courses sans podium.

Knox-Johnston est un excellent marin et un réel compétiteur, mais pas un serial winner, même si son nom reste gravé dans la légende. En 1994 en effet, il remporte le Trophée Jules-Verne à bord d’Enza skippé par son ami Peter Blake en soixante-quatorze jours, vingt-deux heures et dix-sept minutes à la vitesse moyenne de 14,8 nœuds.

Toutes ces années, Robin Knox-Johnston n’en continue pas moins de naviguer à bord de Suhaili lors de croisières en famille sur la côte Sud-Ouest d’Angleterre – où il réside –, au Portugal, en Écosse… En 1989, il l’engage même dans une nouvelle aventure, le Projet Colomb, une traversée de l’Atlantique en solitaire avec pour seule aide à la navigation un astrolabe et un loch dans sa version planchette et filin. Au terme d’une traversée de 3 000 milles, Suhaili se retrouvera à seulement 8 milles en latitude et 22 milles en longitude du point qu’il devait atteindre. Le voyage retour avec trois équipiers sera plus mouvementé, le ketch démâtant dans une tempête en plein océan. Sous gréement de fortune, les quatre hommes franchiront les 1 400 milles les séparant des Açores, où de nouveaux espars seront installés.

Robin Knox-Johnston fera d’autres expéditions du genre les années suivantes, gagnant le Groenland à bord de Suhaili en 1991, explorant le Spitzberg sur la goélette à huniers Malcolm Miller en 1996 – parmi ses autres fonctions, il est d’ailleurs le président actuel de la Sail Training Association –, étudiant le compas solaire des Vikings (CM 278) au départ des Shetland en 1999… Quelque part dans le sillage de Tim Severin, l’homme se mue en chef d’expédition et relate ses aventures dans différents livres. Mais une tragédie survient dans sa vie… En 1971, alors au sommet de sa gloire, Robin avait renoué avec Sue, son ex-femme. Ayant appris qu’elle comptait se rendre à Lisbonne pour voir sa sœur, il lui avait proposé de l’y emmener à bord de Suhaili « afin qu’elle économise le coût du ferry ». Un an plus tard, ils se remariaient. Cette fois, le couple file le parfait bonheur… jusqu’en 2001, quand Sue se voit diagnostiquer un cancer. Elle en mourra deux ans plus tard, deux années durant lesquelles Robin restera en permanence à ses côtés. Sa disparition le bouleverse au point de faire vaciller sa foi. On ne le verra plus en public jusqu’en 2005… quand la voile le ramène au monde.

Comme un défi aux insolents et aux mauvais esprits

En 1996, Robin Knox-Johnston avait créé la société Clipper, organisatrice tous les quatre­ ans de la Clipper Race, une course autour du monde à destination des amateurs. En 2002, Clipper était également devenue propriétaire d’Around Alone (ex-boc Challenge) alors en difficulté, le pari étant bel et bien que l’épreuve soit disputée en 2006. C’est alors que le navigateur décide de s’y inscrire, comme un défi à ceux qui prédisaient la fin de cette course, comme un défi à ceux qui le disaient fini, comme un défi aussi aux mauvais esprits qui lui avaient pris Sue…

À soixante-sept ans, il obtient un prêt bancaire pour acquérir Fila, vainqueur de l’édition 1998 d’Around Alone. Rebaptisé Saga Insurance du nom de son sponsor principal, le 60 pieds imoca prend le départ à Bilbao le 20 octobre 2006. « Je l’ai fait uniquement pour faire mentir les plus jeunes qui pensaient que j’en étais incapable. Mike Golding et Alex Thompson, par exemple, me disaient que j’étais trop vieux. Un de leurs proches m’avait ironiquement donné rendez-vous à l’escale d’Australie, persuadé que je n’y arriverais jamais. Golding et Thompson, avec qui j’entretiens de bonnes relations, ne faisaient pas de différence entre le marin et le coureur. Saga Insurance et moi-même étions prêts à prendre la mer ; on verrait ensuite pour la régate. Au final, Thompson a perdu son bateau et Golding a démâté. Ce sont eux que je n’ai pas vus en Australie ! »

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Huit ans plus tard, sur ce même 60 pieds rebaptisé Grey Power, il court la Route du rhum. © Action Plus Sports/Alamy Live News

Knox-Johnson n’en sera pas moins en butte à de nombreux soucis durant cette course, au point de donner l’impression d’un vieux grincheux allergique aux nouvelles technologies. Mais il ne se départira jamais de cette ténacité dont il avait fait preuve lors du Golden Globe. Et cela finit par payer : au terme de cent cinquante-neuf jours de mer, il termine quatrième et dernier des arrivants, cinquante-six jours derrière le vainqueur Bernard Stamm, mais à seulement une journée du troisième, Unai Basurko.

Une belle fin de carrière ? Pas vraiment. Huit ans plus tard, alors qu’il vient de fêter ses soixante-quinze ans, Robin Knox-John­ston inscrit Saga Insurance, devenu Grey Power, à la Route du rhum ! Au terme des 3 500 milles de course en solitaire entre Saint-Malo et la Guadeloupe, le vainqueur du Golden Globe termine troisième de sa catégorie, qui comptait vingt partants…

La restauration de Suhaili

C’est par le moteur que l’architecte de Suhaili, William Atkin (1882-1962), en est venu à dessiner des voiliers. Un jour de 1919, William W. Nutting, rédacteur d’American Motor Boat demande en effet à l’architecte naval William Atkin, son collègue en charge des articles techniques, de lui concevoir un voilier pour traverser l’Atlantique afin d’assis-ter au Harmsworth Trophy de Cowes, en 1920. Typhoon, un ketch de 15 mètres est ainsi le premier voilier de grande croisière dessiné par Atkin, alors plus connu pour ses plans de bateaux à moteur. La double traversée de l’Atlantique – le jeune Uffa Fox est à bord au retour – se passe au mieux, donnant lieu à plusieurs livres et articles.
L’année suivante, Nutting décide de réitérer l’aventure, demandant cette fois à Atkin de lui dessiner un bateau inspiré des célèbres « redningskøyte », les voiliers de sauvetage de Colin Archer, mais 30 pour cent moins long, soit 10,50 mètres au lieu de 15 mètres. Éric – hommage à l’explorateur viking Érik le Rouge – est mis sur cale, mais Nutting est si impatient de prendre la mer qu’il se rend en Norvège avec un ami pour y acheter un Colin Archer d’occasion. Leiv Eiriksson – nom d’un autre célèbre Viking – appareille de Norvège en juillet 1924. Il fait escale en Islande puis au Groenland. Mais bateau et équipage disparaissent corps et biens avant de toucher le continent américain. Malgré ce naufrage dramatique, Atkin continuera à dessiner des voiliers inspirés de ceux de Colin Archer, ce qui lui vaudra une certaine notoriété.
Néannoins, Robin Knox-Johnston n’a jamais entendu parler de lui quand il fait mettre sur cale Suhaili. C’est à l’issue du Golden Globe qu’il découvre quel est le vrai auteur des formes de son bateau… En effet, à peine débarqué en Angleterre, il a reçu un courrier de John Atkin, fils de William, l’accusant d’avoir utilisé un plan de son père sans autorisation. Knox-Johnston demandera à voir ce dessin, et devra reconnaître qu’il s’agit bien de Suhaili… Sauf qu’il avait acquis la liasse de plans en toute bonne foi auprès d’une entreprise de Poole. Le conflit sera finalement réglé à l’amiable, les plans d’Atkin suscitant alors l’intérêt de nouveaux clients.

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La restauration de Suhaili, entamée en 2013, a consisté essentiellement dans le remplacement du boulonnage métallique du bordé et de la charpente axiale. Robin Knox-Johnston – que l’on voit ici passer un apprêt sur la quille avant que la jonction lest-coque ne soit stratifiée – a pris en charge l’essentiel des travaux avec quelques proches. © Nic Compton et Barry Pickthall/PPL

 

À soixante-dix-huit ans, le marin continue d’écrire sa légende

Sir Robin semble fatigué au soir de la première manche de la Hamble Classics Regatta. Les jours précédant l’épreuve, il a travaillé dur pour que Suhaili soit prêt. Toute la journée, son cockpit a été encombré de journalistes, qu’il a accueillis chaleureu­sement sans être avare de son temps. À l’issue de notre entretien, tandis que je range mes affaires, je l’entends demander à Sara, sa fille, s’il est indispensable qu’il se rende à la soirée organisée par le Royal Southern Yacht Club. Je devine qu’il préférerait passer une soirée tranquille plutôt que de se retrouver parmi une foule avide d’échanger quelques mots avec une légende vivante… Je pensais cet homme bourru, mais je me trompais ; sans doute est-ce l’image qu’il se forge pour mieux affronter le public. Ce soir, Robin cédera finalement à son devoir, rejoignant le débarcadère pour partager quelques cocktails en racontant des anecdotes et en riant à celles des autres.

Quant à moi, je reste seul à bord de Suhaili. Qu’il est étrange de se retrouver ainsi sur un bateau si célèbre qu’on croit le connaître. Ces écoutes, le guindeau avec cette ancre qui est peut-être la même que celle que le skipper avait utilisée durant le Golden Globe pour mouiller brièvement en Nouvelle-Zélande… Dans un an, cette course mythique va renaître de ses cendres, cinquante ans après sa première et unique édition. Cette fois, l’épreuve sera réservée à des unités de 9,75 mètres à 11 mètres de long cons­truites en polyester sur un plan antérieur à 1988, des yachts à quille longue et safran dans le prolongement. Le jour du départ, Suhaili viendra saluer la flotte, comme Joshua, Gypsy Moth IV ou encore la Lively Lady d’Alec Rose… Sir Robin Knox-Johnston ne participera pas à l’épreuve : quelques mois plus tard, il a promis de prendre­ le départ de la Route du rhum à la barre d’un nouveau bateau dont pour l’instant il ne laisse rien filtrer. À soixante-dix-huit ans, le marin n’a pas fini d’écrire sa légende. 

 

* Article traduit par Gwendal Jaffry.

** Expression d’origine inconnue utilisée à bord des navires anglais pour faire travailler l’équipage en cadence.