Araur, le raid aux quatre plans d’eau

Revue N°288

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L’Ilur Idefix, le BayRaider GuiGui, l’Aven Fleur de Ria et la bette Ben Negu sous voiles sur l’étang de Thau. © Gwendal Jaffry

par Gwendal Jaffry – Il y a trois vagues sur le blason d’Agde, une pour le canal du Midi, une pour l’Hérault et une pour la Méditerranée. Les 22 et 23 avril derniers, c’est cet univers que la première édition du Raid Araur a valorisé, avec en outre une belle virée sur l’étang de Thau. Une douzaine de canots voile-aviron ont participé à cette boucle organisée de main de maître par Michel Rezé et sa bande.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Les Palavasiens me pardonneront-ils ? Le Rodolphe Faulquier, leur ancien canot de sauvetage, m’évoque une poule. Tandis que les quais d’Agde se pro­fi­lent en amont sur l’Hérault, le « Rodolphe », comme on dit ici en chantant, progresse à petite vitesse, entouré de sa couvée de pous­sins… pardon, de canots voile-aviron. À tribord, la bette Ben Negu est à couple devant Lala, un Laser gréé latin. Fleur de Ria, un Aven et le négafol Rondine della Laguna sont en remorque sur l’autre bord. Il est 11 heures en ce samedi 22 avril et cela fait déjà une heure et demie que notre flottille d’une douzaine de bateaux a quitté le Grau-d’Agde pour l’étang de Thau. Sauf que la brise est légère, trop légère en tout cas étant donné le courant. Il faut donc remorquer les plus lents, en l’occurrence ceux qui ont tenté de louvoyer quand d’autres, plus courageux ou plus raisonnables, ont choisi l’aviron. Seuls deux bateaux – dont on taira charitablement le nom – ont mis au moteur.

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Le parcours du raid Araur.

C’est ainsi que nous pénétrons dans la ville. Le quai du Commandant-Mage défile à tribord puis, sitôt franchi le pont routier, nous bifurquons à bâbord pour emprunter le canalet. En effet, impossible de pour­suivre sur le fleuve, retenu à une centaine de mètres par le barrage de la Pansière qui s’étire entre le Château Laurens et le Moulin des Évêques, un bâtiment vieux de neuf cents ans qui a servi de minoterie puis d’usine électrique avant de devenir une conserverie de sardines, en 1962, avec le Finistérien Paul Larzul. La largeur du canalet étant insuffisante, la couvée du Rodolphe d’André Laval, président de Marine et tradition, s’émancipe bientôt le long du parc de Belle-Île. Un peu avant midi, tout le monde se retrouve enfin dans la fameuse « écluse ronde » qui va nous permettre de passer de l’Hérault… à l’Hérault. Construit en 1676, cet ouvrage se distingue par ses trois voies – l’une vers l’Hérault maritime, l’une vers l’Hérault fluvial et la dernière vers le canal du Midi –, la forme ronde du bajoyer permettant aux bateaux de manœuvrer pour choisir leur sortie.

Quand les vannes s’ouvrent, ça bouillonne sec ! En moins de 5 mi­nutes, nous montons d’un bon mètre, moment de diversion que je mets à profit pour quitter le Rodolphe et rejoindre Ben Negu (« Bien Né » en occitan), une bette dessinée par John Pendray. « Une amie avait construit un doris puis une yole sur plans Oughtred avec laquelle nous avons fait la Vogalonga, me raconte Didier Tavernier en nageant pour sortir de l’écluse. Ça m’a donné envie de me lancer dans la construction d’un bateau transportable et il se trouve que la bette de Pendray était alors la seule unité à voile latine proposée à la construction amateur. » Le bateau est mis sur cale en 1999 et lancé en 2000 durant les fêtes de Brest. Depuis, il navigue régulièrement et parfois assez loin comme en 2015 quand il a participé à Sail Caledonia… à moins que Didier ne soit à bord d’un catamaran de sport, d’un habitable en régate, voire sur le chantier d’Aigrette, un pointu Repetto de 6 mètres de long construit à Sète en 1955 qu’il restaure avec des amis.

Vers midi et demi, nous quittons l’Hérault pour rejoindre le canal du Midi. Une fois passé le pont de la départementale, les bruits de la civilisation s’estompent jusqu’à disparaître. Une longue ligne droite nous mène, toujours à l’aviron, jusqu’à l’écluse de Bagnas, la dernière avant l’étang de Thau. Là, alors que nous nous apprêtons à amarrer Ben Negu à couple d’une barque en polyester, l’éclusier surgit pour nous interdire d’accoster son bateau. L’accueil exceptionnel des organisateurs du raid contrebalancera heureusement l’agressivité du gardien des eaux.

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Après l’ultime écluse du Bagnas, il ne reste que 5 kilomètres à parcourir avant de déboucher sur l’étang de Thau. © Gwendal Jaffry

« Un besoin de peu avec la mer tout autour »

« La snagat s’occupe de tout ! » pourrait être le slogan de ce raid. Moyennant un droit d’inscription modique, la Société nautique Agde, Grau-d’Agde et Tamarissière, organisatrice de l’événement, gère en effet les transports et le couchage, mais également les repas et l’apéritif, prestation assurée avec le sourire par le Comité des fêtes d’Agde. C’est d’ailleurs à l’ombre des arbres, entre un rosé rafraîchissant et une macaronade, que je vais faire la connaissance du maître de cérémonie, Michel Rezé.

« En 1984, explique-t-il, on avait créé la snagat dans le but de ressusciter la navigation sur l’Hérault, notamment à bord de bateaux de tradition. Jusqu’aux années 2000, on a fait beaucoup de voile scolaire, les anciens locaux du lamanage et du pilotage de l’Hérault dont nous disposons nous permettant d’héberger beaucoup de monde. Mais nous étions bénévoles et, quand la législation s’est durcie, il a fallu arrêter. Cette activité nous a toutefois permis de constituer un petit pécule, si bien qu’aujourd’hui encore nous vivons sans subventions. Nous ne sommes donc pas tenus de faire plaisir à quiconque… sauf à nos invités ! »

En 1988, la snagat a également créé le Trophée corsaire Terrisse, un rassemblement de bateaux traditionnels sur l’Hérault. En 2000, ils se lancent dans les compétitions de rame, une discipline qui se pratique à l’Est d’une ligne Strasbourg-Collioure, parallèlement aux joutes, les clubs s’affrontant lors de duels sur une distance d’environ 300 mètres. « Nous avions également instauré une remontée de l’Hérault à la rame, le Trophée Araur. Et puis nous ne nous sommes plus vraiment reconnus dans ces rencontres devenues plus sportives que patrimoniales. En 2013, nous avons réuni le Trophée corsaire Terrisse et le Trophée Araur sous l’appellation Tradimar. Et cette année nous avons eu l’idée du Raid Araur [ndlr, nom antique de l’Hérault], une manifestation dédiée aux canots voile-aviron. »

Pour prolonger cette conversation, j’embarque cet après-midi sur Dagtenco (« Qui vient d’Agde » en occitan), l’un des deux bateaux d’aviron de la snagat présents aujourd’hui, avec Men Du, une chaloupe construite à Nantes. Le vent s’annonçant portant, chacun prépare son gréement. Mais c’était oublier notre sympathique éclusier, qui rapidement ordonne à chaque bateau de démâter au prétexte que c’est interdit dans l’écluse. « Et si un seul conserve son mât, je n’ouvre pas la porte ! », rugit-il. « Oui chef ! », rétorque Michel, excédé par ce triste sire. Heureusement, une seule éclusée permettra à tous de passer… et de retrouver notre « vrai » Michel, le pilier, le moteur et le boute-en-train de ce raid.

« Dagtenco est une des vingt barques que j’ai construites selon le cahier des charges de la Fédération française de joute et de sauvetage nautique, poursuit-il. Avant cela, j’ai fait plein d’autres métiers, mais toujours en lien avec le maritime. Mon père étant sémaphoriste, j’ai grandi dans les plus beaux paysages méditerranéens : le cap Camarat, l’Algérie, le Frioul, Port-Vendres, Porto-Vecchio… Cela a façonné ma personnalité : je suis quelqu’un qui se contente de peu à condition d’avoir la mer tout autour. »

Admissible à l’École navale, Michel, peu porté sur la discipline militaire, choisit finalement la marine marchande. Avec d’autres officiers, il lance un armement de cabotage fluvio-maritime sous pavillon français, Europa maritime. Mais l’aventure tourne court. En 1987, il rachète le Guy Milo, un ancien thonier de Camaret lancé en 1951. Rebaptisé Le Vieux Crabe, il naviguera dé­sormais en nuc (navire à utilisation commerciale) depuis Agde. En parallèle, Michel crée un centre de formation pour les pêcheurs, et à partir de 1991, il enseigne la navigation hauturière au lycée de la mer de Sète. Douze ans plus tard enfin, tout en continuant à naviguer, il crée le chantier naval Marine et compagnie qui se partage entre construction en polyester de barques de joute et d’aviron, restauration d’unités en bois, entretien et hivernage.

Le phare des Onglous marque la fin du canal

Bientôt, tous les bateaux se retrouvent sous voiles pour profiter de la légère brise portante. Une fois la base des Glénans dans notre sillage, le phare des Onglous marque la fin du canal du midi. Le vent est bien établi sur l’étang de Thau et tous les bateaux vont pouvoir s’en donner à cœur joie, sauf le négafol qui rencontre des problèmes d’aiguillots et Marotte à Jean Bazet-Simoni, qui a cassé son gouvernail. Construite en 1964 dans la région lyonnaise, Marotte est une étonnante unité en polyester habillé de bois, dont les for­mes semblent ne jamais s’être déci­­dées entre cul­tures ma­ri­time et fluviale…

Durant près de deux heures, les bateaux tirent des bords entre Marseillan et les salins du Castellas sur une mer plate et avec un vent optimal. GuiGui, le BayRaider de Gérard Delpech peut enfin s’exprimer. Massalia, la Yole 1796 de Marseille manœuvre à la perfection et enchaîne de véritables runs. Erwan Rivoire, le charpentier de l’association Marine et tradition, peut enfin faire voler Lala, son Laser gréé d’une immense voile latine, laissant sur place ses homologues des Glénans. Certes il lui reste du travail pour que Lala devienne un véritable voile-aviron, mais c’est déjà beau d’être parvenu à ce résultat en utilisant exclusivement des éléments récupérés du rebut.

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Tandis que les voiles au tiers font route au plus près – on reconnaît, de gauche à droite, l’Ilur Olaf, l’Aven Fleur de Ria et l’Ilur Idefix –, Lala, le Laser à voile latine bleue imaginé par Erwan Rivoire, déboule au portant.© Gwendal Jaffry

Les voiles au tiers aussi se font remarquer, qui apportent une petite touche bretonne sur fond de mont Saint-Clair. Jean-Patrick Guéritaud et Jean-Paul Chirouze, deux membres du bureau de la Fédération voile-aviron, arment Idefix, un des deux Ilur présents avec Olaf à Jean-Luc Vasselin, qui arbore sur sa voile un bout de la tapisserie de Bayeux. Fleur de Ria, l’Aven de l’association Voile latine de Sète et du bassin de Thau, complète le tableau avec Aurore, le Seil d’Anne et Fabien Vuillème.

En fin d’après-midi, tout le monde vient à l’échouage à Marseillan, sauf les plus gros qui restent au ponton. À 19 heures, nous rejoignons enfin la snagat en bus pour un apéritif puis une paella conviviale. Marseillais et Agathois rivalisent au tour de chant, jusqu’à ce que Michel Rezé et Pierrette Teyssèdre mettent tout le monde d’accord en entonnant la Dagtenco, l’hymne d’Agde. « Dites, lance Michel à l’assemblée, vous connaissez Claude Terrisse, marin agathois et corsaire du roi qui, à sa mort en 1673, a légué ses biens à une charité pour doter les jeunes filles pauvres de la ville et aider ses citoyens nécessiteux ? Eh bien ! figurez-vous que les grands-parents de Pierrette ont été parmi les derniers “dotés” pour le mariage de leur fille… » Dans les dortoirs cette nuit, il y a fort à parier qu’on rêvera Agathoises et guerre de course…

Louvoyage sur la Grande Bleue

Le lendemain matin, c’est à bord d’Aurore que je m’invite. Bien que la brise soit légère, certains privilégient la voile pour traverser l’étang, quand d’autres préfèrent tirer sur le bois mort comme à bord de notre Seil où Anne nage et Fabien godille. « Dis Fabien, il est tout neuf, ton bateau ? – Non, il a treize ans ; on vient simplement de refaire les lasures. » Comme beaucoup d’entre­ nous, Fabien a navigué jeune… puis sont arrivés les enfants. « Un peu plus tard, poursuit-il, j’ai eu envie de me construire un bateau. Le voile-aviron s’est imposé rapidement car nous vivons près du lac de Neufchâtel où on est souvent confronté à la pétole. D’où l’intérêt d’une double propulsion. Au début, on lorgnait du côté du Youkou-Lili, mais on nous a conseillé le Seil, un autre plan Vivier dont on nous a dit qu’il était plus adapté à une navigation en famille. Étant menuisier de formation, je l’ai construit seul en partant des plans. Il m’a fallu treize mois. »

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1) La bette Ben Negu. 2) La Yole 1796 Massalia. 3) Fleur de Ria et Idefix devant l’anse de la Conque. 4) Le Laser Lala, dériveur « latinisé ». 5) Le négafol Rondine della Laguna (au premier plan) et l’Aven Fleur de Ria en route vers le canal de Pisse-Saumes. © Gwendal Jaffry

Pendant treize ans, Anne et Fabien ont beaucoup navigué, et souvent loin de leur lac : la Semaine du golfe à quatre reprises, les fêtes de Brest et Douarnenez, le tour de Sein en 2016, la Vogalonga, les Rendez-vous de l’Erdre… « Depuis cette année on est prêts pour cabaner. Un matelas peut être posé entre les bancs ; nous avons créé des rangements. Nous envisageons une croisière en Croatie. »

Un peu avant 11 heures, nous embouquons le chenal de Pisse-Saumes qui va nous permettre de gagner la mer. Dès le dernier pont franchi, Fabien s’occupe de mâter et de gréer. Nous voilà partis pour une bonne séquence de louvoyage sur la Grande Bleue, tout dessus par 12 nœuds de vent. Chacun se relayant à la barre, nous faisons route tout en discutant. Anne et Fabien me parlent de leurs stages aux Glénans, de leurs croisières aux « Anglos » ou en Sicile…

Puis la vhf grésille : le pique-nique dans l’anse de la Conque est annulé, tous les bateaux doivent gagner le port du Cap-d’Agde. Dommage, depuis hier on n’a cessé de me vanter la beauté des lieux… Sauf que le vent de bout – prévu au portant – nous a fait perdre du temps et que le Rodolphe, qui devait amener les victuailles, a dû, une fois de plus, jouer les mères poules en récupérant quelques bateaux…

D’un catamaran signé Wharram  au joli négafol

« Pour trouver la cale, lance Michel à la vhf, vous passez entre la balise verte et la balise rouge puis vous cherchez un camion jaune. » Olivier Alléra a du mérite d’arriver avant que tous les saladiers soient vides. Rondine della Laguna, son négafol, le plus petit bateau de notre flottille, n’a pas dû être à la fête au louvoyage depuis Marseillan. Pourtant notre homme a quelques dizaines de milliers de milles dans son sillage. Il y a dix ans, avec femme et enfants, il a appareillé pour un tour du monde à bord d’un Pahi 42. « Ce plan Wharram était le seul cata dans nos moyens, précise-t-il. Et puis c’est un bateau simple : comme il y a peu d’équipements, il y a peu de pannes. Et comme je ne suis pas très bricoleur… »

Cette escapade de cinq années sera un révélateur. « On s’en doutait un peu, mais là, nous nous sommes vraiment rendu compte qu’on pouvait vivre avec très peu au quotidien. » De retour en France, ils ne supportent pas la société de consommation et décident de vivre autrement, de naviguer autrement aussi. « Le négafol participe de cette prise de conscience. Il a été construit il y a dix ans dans un chantier d’Aramon (Gard), l’idée du charpentier étant de créer une école de voile latine. J’ai eu un coup de foudre pour ce bateau et… – Olivier s’interrompt tandis que passe devant nous un jet-ski sur sa remorque, tracté par un petit camion avec, debout dans la benne, une véritable bimbo – Sans commentaire ! » conclut Olivier.

L’heure tourne. Nous avons pris beaucoup de retard ce matin et quelques milles de près restent encore à parcourir pour rallier le Grau-d’Agde. Il faudra alors sortir les bateaux de l’eau avant que chacun ne regagne ses terres. Pas mal de kilomètres à parcourir pour certains, mais les souvenirs de ce premier raid et la perspective du suivant devraient raccourcir la route. 

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