L’odyssée du Damn Foole

Revue N°305

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Tom McGrath, Illustré par l’auteur – Cynique, misanthrope, de mauvaise foi, Tom McGrath a choisi de naviguer tout seul… et ça tombe bien, car aucun équipier ne tiendrait plus de cinq minutes avec lui à bord de son « Townie », ou Town Class, croisant entre le port de Nahant et les îles voisines du Massachusetts ! Heureusement pour lui – et pour le plus grand bonheur de ses lecteurs –, son petit sloup de 5 mètres ne manque pas de répartie…

Je me suis réveillé à cinq heures du matin. « Bonjour ! », m’a lancé la meilleure partie de moi-même. « Ta gueule !», a répondu l’autre.

« Je vais vraiment devoir te subir toute la journée ? » a demandé la meilleure partie de moi-même. « Tout le monde doit me supporter », a répondu l’autre.

« Eh bien moi, je ne vais pas me laisser faire, et je ne vais pas obéir à tous tes caprices. »

« C’est pourtant ce que tu fais tous les jours », a ricané le pire de moi-même.

« Pas aujourd’hui ! Je pars naviguer. »

« Impossible. Tu te ferais virer. Tu as des factures à payer. Il y a des gens qui comptent sur toi. Ton boulot ne sera jamais fini à temps. »

« Ta gueule ! » a répondu la meilleure partie de moi-même en écho aux premiers mots de l’autre, ce matin. « Et toi, d’abord, tu restes ici », a-t-elle poursuivi.

« Quoi ? » a hurlé ma pire moitié.

« Tu restes à la maison, a ordonné la meilleure partie, je ne veux pas de toi à bord de mon bateau. »

En sortant j’ai claqué la porte et je l’ai fermée à clef. « Bon, me suis-je dit, je ne suis peut-être pas entièrement à ce que je fais, mais c’est le meilleur de moi-même qui est là aujourd’hui. »

J’ai pris un petit-déjeuner dans un café et j’ai appelé au travail. Ils ont accepté mes excuses sur un ton indifférent. « Voilà à quel point notre présence est indispensable dans le grand ordonnancement du monde », ai-je gloussé.

Bientôt, je traversais le hall de marbre du Corinthian Yacht Club de Marblehead, mon sac à voile sur l’épaule. J’étais arrivé quelques jours plus tôt avec mon Townie en prévision de la semaine de régates à venir. Maintenant, c’était l’occasion de naviguer sur ces côtes, histoire de me changer de celles de Nahant. Comme il n’y avait personne dans les parages, je me suis assis sous le porche monumental et j’ai attendu. Je voyais le Townie se balancer nonchalamment à son mouillage dans le petit port ensommeillé. J’ai pris le ciel à partie : « Une grande journée s’annonce. Pas d’histoires aujourd’hui, hein ! »

« Alors là, on peut rien promettre… pas vrai ? » a répondu le ciel, interrogeant l’océan.

« Tu fais un pari, tu prends des risques, comme tout le monde », m’a dit l’océan.

« Mais vous pourriez rester dans les limites du raisonnable », j’ai demandé, déjà moins péremptoire. Le ciel et l’océan se sont marrés. Alors une jeune fille pressée est apparue.

« Est-ce que tu pourrais me déposer à mon bateau ? » lui ai-je demandé.

« Attendez que j’aie tiré le canon et envoyé le pavillon », a-t-elle dit en filant mettre ce programme à exécution, en même temps que tout un tas d’autres choses qu’elle avait à faire. Je suis resté sous le porche désert à regarder l’immobilité du paysage. Il n’y avait pas un nuage, pas un oiseau. Le soleil restait suspendu, impassible. Les bateaux se gardaient de tout mouvement. Soudain le canon a retenti et le pavillon est monté au mât. La chaise a sursauté et m’a balancé en arrière. Des nuages sont apparus. Des oiseaux, des insectes, des papillons ont volé. Le soleil a commencé à s’élever et tout ce qui devait bouger s’est mis à bouger. Quant aux autres choses, qui ne pouvaient pas bouger, elles faisaient de leur mieux.

« Prêt ? » a braillé la fille pressée. Je me suis dépêché de ramasser mon sac à voile et j’ai descendu la cale docilement derrière elle jusqu’à sa vedette. Le moteur a rugi. « Quel bateau ? », s’est-elle enquise.

 

« Le petit Townie près des rochers », j’ai répondu timidement. Nous nous sommes rués vers lui, bousculant les autres bateaux de notre sillage. On s’est mis à couple. Je suis passé à bord.

« Joli petit canot’ », a lancé la fille pressée en filant, nous laissant bringuebaler dans le tumulte qu’elle semblait prendre tant de plaisir à provoquer.

« Bonjour, a dit le bateau. Je me disais bien que tu viendrais aujourd’hui. »

« Jusqu’à ce matin, je ne m’en doutais pas moi-même. Et puis la pire partie de moi-même a commencé à me prendre la tête. »

« Tu ne l’as pas amenée, au moins ? »

« Non, je l’ai enfermée à double tour. »

« Ouf. C’est pas une partie de plaisir, celle-là », a dit le bateau.

Je me suis appliqué à tout préparer, tranquillement, savourant ces tâches simples et sans âge, goûtant à l’avance l’ivresse que nous éprouverions, le bateau et moi, en larguant le mouillage. D’abord j’ai écopé l’eau qui était entrée dans les fonds depuis la veille. Ensuite j’ai endraillé le foc sur l’étai et j’ai frappé l’amure sur l’étrave avec une petite garcette, me rappelant que je devrais acheter une manille pour ça. Quand j’ai tiré l’antique grand-voile du sac, je me suis sermonné pour ne pas l’avoir pliée. J’ai glissé la bordure dans la bôme et j’ai engagé le guindant dans le mât, j’ai inséré les lattes cassées dans les fourreaux déchirés, j’ai installé le safran sur le tableau, j’y ai ajusté la barre, et je l’ai amarrée au bateau. J’ai descendu la dérive, et puis je me suis penché en arrière pour regarder le penon qui se levait, indiquant les premières bouffées d’un vent de Sud-Ouest. « Ça doit être la dernière action de cette fille pressée, j’ai dit au bateau. On est parés ? »

« Parés », a répondu le bateau, jubilant.

J’ai envoyé le foc et la grand-voile, raidi les drisses et la bordure, et puis je suis allé à l’avant larguer l’amarre du mouillage en gardant le foc à contre pour que l’avant tombe sous le vent et se tourne vers la mer. Un contentement mystique s’est établi à bord comme le bateau glissait sur l’eau, dans le jusant. Nous nous sommes frayés entre les yachts imposants de ce port encombré, les saluant par leur nom et leur port d’attache. Ils répondaient d’un ton maussade.

« On doit être les plus petits, les moins chers, et les moins marins, mais on est le seul bateau à sortir pour profiter de ce beau temps. S’en remettre aux caprices de la mer et du vent, seul sur un petit canot par une journée parfaite comme celle-ci, c’est une expérience que rien au monde ne peut dépasser. »

Là-dessus, une des grosses machines de course a éclaté d’un rire plein de mépris. On s’est rapprochés et on a balancé un plein seau d’eau de cale dans son cockpit parfaitement sec. Elle a fumé et écumé, et puis elle l’a recrachée avec colère. À la sortie du port, j’ai tangonné le foc en ciseau et j’ai relevé la dérive. Nous courions gracieusement, vent arrière, sur la longue houle de l’océan. L’horizon se perdait dans la brume tandis que le soleil brillait, trop éclatant pour le regard. Le ciel était clair. La jeune fille, probablement trop occupée, avait négligé les nuages.

Nous avons passé l’île d’Eagle et sa pointe fuselée. Plus loin nous nous sommes rapprochés de l’île de Baker. J’ai décidé de visiter son phare. Nous avons fait voile jusqu’au quai. Là, il n’y avait ni appontement ni échelle, rien qu’un panneau inamical : « Privé – Entrée Interdite », assorti d’un avertissement au sujet de chiens de garde. Il aurait fallu un autre panneau, tourné vers l’intérieur de l’île : « Les Propriétaires Ne Sont Pas Autorisés À Quitter Leur Domaine Privé. Vous Devez Demeurer Sur Cette Île Durant Toute La Durée De Vos Droits De Propriété. »

On a viré de bord vent arrière et on a fait route vers les îles Misery, au large des côtes du passage de Pride. En arrivant je suis allé échouer le bateau en haut de la plage de Great Misery. Les voiles le poussaient sur le rivage tandis que je courais tourner l’amarre à un fort rondin de bois flotté. Le bateau est resté à tosser là quelques instants jusqu’à ce que la marée descende et le laisse tranquille. L’île était à moi ! J’ai enlevé mes chaussures et je les ai posées au sommet d’un rocher, prenant ainsi officiellement possession des lieux. « Je vais explorer l’île », ai-je annoncé au bateau.

« Pour trouver un butin et des esclaves », a-t-il ajouté.

« Bien sûr, j’évangéliserai ces pauvres diables et le butin sera utilisé au Progrès de la Civilisation. » Je me suis aventuré dans les terres, sur les rochers et les collines ondulantes, à travers les bosquets et les sous-bois serrés. « Tout ça est à moi », me répétais-je avec avidité. Les oiseaux chantaient joyeusement. Les fleurs respiraient leurs parfums. La végétation renvoyait la chaleur du soleil. Sans me prêter la moindre attention, et sans m’expliquer pourquoi cette île portait le nom de Misery.

 

Je suis revenu au bateau, et immédiatement j’ai été pressé de questions. « Où est le butin ? Où sont les esclaves ? »

« Il n’y en a pas, j’ai dit au bateau. Tous les esclaves sont partis sur le continent depuis longtemps, vendre le butin dans les magasins et autres boutiques spécialisées. »

« T’en fais un bel échantillon, d’humanité, tiens ! Même pas capable de razzier et de piller correctement, a dit le bateau.  Retournons à l’eau, c’est une trop belle journée pour rester à terre. »

J’ai récupéré mon amarre et j’ai remis le bateau à l’eau en le poussant sur les cailloux. Quand j’ai bordé les voiles, on a commencé à chasser vers les rochers.

« Tu as oublié de baisser la dérive », m’a rappelé le bateau. J’ai relâché la dérive, mais elle ne voulait pas descendre. Les rochers se rapprochaient. J’ai engagé un tournevis dans le puits et j’ai tapé dessus avec un aviron pour faire descendre la dérive. Des cailloux coincés se sont dégagés et la dérive a coulissé. Nous avons quitté mon royaume, qui avait manqué me piller moi-même avant de me réduire en esclavage. Manchester était devant nous. Je n’étais jamais entré dans ce port parce que son long chenal tortueux en rend l’accès et la sortie difficiles à la voile. Le vent avait tourné à l’Est, bâbord amures – idéal pour y entrer et pour ressortir. En arrivant à la bouée d’atterrissage, la brise a molli, masquée par la terre. On a glissé doucement devant les bateaux mouillés jusque dans le port. Des grands jouets tout neufs, clinquants, en laisse, tristement immobiles, qui attendaient patiemment que les enfants sortent et viennent jouer. On a trouvé les pontons visiteurs tout au bout du chenal et on s’est amarrés là. Pas d’autre bateau ici. J’ai amené les voiles et j’ai traversé le parc jusqu’à la ville. J’ai arpenté les rues, tous mes sens endormis, mon système nerveux court-circuité.

Je n’ai recouvré mes esprits qu’en retournant à mon bateau, quand j’ai envoyé les voiles et largué les amarres. Sur le chemin du retour, en mer, on a traversé une flottille de Dyer Dhows barrés par des gamins rigolards. Une fois sortis, on est restés près de la côte pour jouer dans les rochers. Un petit bateau, c’est l’idéal pour se mettre en danger. Les rochers nous ont habilement esquivés tandis que le vent se levait. On a fait voile vers le port de Salem, par-dessus les hauts-fonds, ignorant le chenal. Je passais mon temps à regarder par-dessus bord, m’attendant à voir le fond remonter pour se saisir de nous. Mais il faut croire qu’on était au bon moment de la marée.

Nous avons navigué sans nous arrêter jusqu’à Derby Wharf. Je me suis mis à un vieux ponton et je suis allé à terre pour lire un panneau. Il disait : « Ne pas utiliser ce ponton ».

« Trop tard, je m’en suis déjà servi. Et puis c’est un bateau à voile. Il faudra en tenir compte devant la Cour du tribunal. » J’étais assis au soleil à penser aux procès des sorcières qui s’étaient tenus ici, au commerce avec les Indes, au juge maudit de la Maison des Sept Pignons, et à Nathaniel Hawthorne regardant Salem Harbor par la fenêtre du bâtiment des Douanes.

Le vent forcissait encore, et le ciel changeait rapidement quand je suis revenu au bateau, alors j’ai pris un ris dans la grand-voile avant de la renvoyer. Je suis reparti et j’ai fait route au loin, vers la côte Ouest de Marblehead. Le vent était trop fort, et la voile était en vrac, avec de grands plis qui partaient de la bôme. Quand je suis arrivé sous le vent de la côte, j’ai attrapé une bouée de casier, j’ai amené la grand-voile, et puis j’ai gréé et envoyé ma « voile de poule mouillée ». Le ciel s’est obscurci, à l’Ouest ; le tonnerre grondait régulièrement. On a fait route au plus près de la côte, abrités du vent et du clapot qui se levaient. On a passé Fort Sewall. On devait être à notre vitesse de carène maximum maintenant. Là-haut, sur le quai, un jogger nous a dépassés. « Ça doit être un de ces super-athlètes », j’ai expliqué au bateau. Et puis une dame qui promenait son chien tranquillement nous a doublés. Cette fois je n’ai rien dit ; on tossait, on bourlinguait dans la plume à plein régime. Et puis un vieillard est arrivé, traînant des pieds, avec sa canne.

 

Je suis sorti au rappel et j’ai bordé pour essayer de rester à sa hauteur, mais il gagnait toujours sur nous. Nous ne l’avons dépassé que quand il s’est effondré sur un banc pour fixer ses orteils d’un air pensif, sans prêter la moindre attention à notre victoire.

Maintenant, nous étions à l’entrée du port, exposés à la pleine furie du vent. « Faudrait amener le foc », a conseillé le bateau.

« Si je fais ça, je ne pourrai pas faire un assez bon cap », ai-je expliqué, tout en laissant le foc faseyer. J’ai senti les premières gouttes de pluie. « Dans le grain, ça va tomber dru et il n’y aura plus aucune visibilité. Ça va poser problème », ai-je rappelé au bateau.

« Continue bien au-delà du mouillage avant de virer, pour être sûr d’y arriver », m’a dit le bateau. Le ciel était noir quand on a viré ; il aurait dû pleuvoir depuis longtemps. Quand on s’est retrouvé bout au vent, le bateau s’est arrêté et son étrave est venue donner gentiment dans la bouée. Je me suis amarré rapidement et j’ai tout amené sous une lourde pluie. Le bateau et moi, on rigolait sans pouvoir s’arrêter – tout ça n’aurait pas pu être mieux minuté.

Quand la pluie s’est calmée, j’ai mis le bateau en ordre et j’ai donné deux coups de corne de brume. Bientôt la jeune fille est arrivée dans sa vedette. Elle m’a grondé : « Je vous ai vu arriver avant l’averse. Vous auriez dû m’appeler, je serais venue vous chercher. »

« Je ne voulais embêter personne », j’ai expliqué, m’attirant un regard furieux. « Et puis j’aime la pluie », ai-je ajouté, histoire de me dépêtrer de la culpabilité de l’empêcher de régner sur l’univers. À terre, je me suis assis sous le porche et j’ai regardé le soleil tomber du ciel, obéissant au canon et à l’abaissement du pavillon. Le monde était rendu à son immobilité. Ça n’aurait pas pu être une meilleure journée… à bord d’un Townie.

Tom McGrath a affiché ses premiers récits et crobards au mur de son amicale de plaisanciers, à Nahant, dans le Massachusetts. En 1983, le mythique fanzine de navigation underground publié par Bob Hicks, Messing about in Boats, entame leur publication en feuilleton, sous le titre All OK until the land got in my way (« Tout allait bien jusqu’à ce que la terre se mette en travers de ma route »). Bon nombre ont ensuite été recueillis en un volume intitulé Voyages of the Damn Foole. Depuis, Tom McGrath a si bien fui la notoriété que l’on a perdu sa trace…

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