L’homme bleu – Jérôme Poncet

Revue N°290

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines
Jérôme Poncet à Beaver Island. © Florence Joubert

par Florence Joubert – Moi, je pense depuis pas mal d’années à un grand voyage en voilier, un tour du monde par des routes pas très classiques. Avec deux copains. Tu sais, une communauté où chacun en bave pour un but unique qui dépasse fatalement les espérances. » Tous les lecteurs de « Damien » autour du monde connaissent par cœur cette confidence de Jérôme Poncet à Gérard Janichon, amorce d’une aventure qui va faire fantasmer des générations de « globe-flotteurs ». 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

C’était trois ans avant Mai 68. Les deux lycéens grenoblois partagent une même impatience de jeter aux orties les pantoufles promises aux enfants gâtés des Trente Glorieuses, de s’inventer une vie de « Gitans de la mer ». Fils d’un prof de math qui s’était illustré dans la Royal Air Force, Jérôme avait cultivé son esprit libertaire à l’École des pupilles de l’air. De l’air ! le mordu d’escalade et de voile n’en aspirait alors en suffisance qu’en montagne où sur l’eau, à bord du Corsaire puis de la Corvette de son père. C’est au cours de ces croisières et lors de plusieurs campagnes sur un thonier de l’île d’Yeu qu’il a fait ses gammes de marin.

Après cinq ans de navigation hors des sillages balisés, entre Grand Nord et Grand Sud via l’Amazone (1969-1973), les deux amis – le troisième larron a vite raccroché son ciré –  et leur petit Damien en bois moulé rentrent à La Rochelle. Les droits d’auteur de la relation de ce périple leur permettent de lancer la construction de deux goélettes en acier de 15,20 mètres pour prolonger le rêve, mais cette fois en couple. Pendant ce chantier, Jérôme participe aussi à plusieurs épreuves hauturières, comme coskipper pour la première Whitbread (1973-1974), comme skipper, en 1975, pour les courses Saint-Malo-Capetown et Rio-Southampton.

À Noël 1976, les deux goélettes appareillent à destination de l’Arctique, mais Gérard est bientôt contraint de jeter l’éponge, laissant Jérôme et Sally, sa compagne australienne, voguer vers le Grand Sud pour un hivernage dans les glaces de l’Antarctique (1978-1979), au cours duquel Sally accouche de leur premier fils, sans autre aide que celle de son mari. Suivront une dizaine d’années de bourlingue en Europe, au Brésil, en Polynésie, en Tasmanie, en Nouvelle-Zélande et dans les îles sub-antarctiques. Sally étant biologiste, le couple effectue diverses missions scientifiques : relevés botaniques ou géologiques, comptages d’oiseaux ou de phoques… Devenu spécialiste de la faune des régions australes, Jérôme est régulièrement sollicité par la bbc pour la production de documentaires animaliers. C’est ainsi qu’en 2015, il conduit l’équipe de tournage du film Planet Earth II à Zavadovski Island, aux Sandwich du Sud, une île volcanique peuplée de la plus grande colonie de manchots à jugulaire du monde. C’est également lui que choisit le photographe Sebastião Salgado pour le second voyage de son projet Genesis.

En 1987, la famille Poncet pose ses bagages à Beaver Island, aux Malouines, une île sauvage presque inaccessible de 48 kilomètres carrés, uniquement pourvue d’une petite ferme familiale. Les seuls habitants du lieu sont les manchots, les éléphants et les lions de mer. Un argument de poids pour Jérôme, qui souhaite élever ses trois fils au cœur d’une nature sauvage. Trois mille moutons sont le prix à payer pour ce bout de terre acheté directement à la compagnie de J. Hamilton, un Écossais émigré aux Malouines et grand propriétaire d’estancias patagoniennes. La famille a aujourd’hui gardé deux cent cinquante bêtes. Toujours vêtu de sa combinaison de travail, l’Homme bleu bichonne ce cheptel, loin du bruit et de la fureur du monde civilisé. La pêche et la chasse du renne – gibier qu’il a lui-même introduit – pourvoient à sa nourriture.

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

Golden Fleece. © Florence Joubert

En été, quand la banquise vêle ses icebergs, le Robinson de l’Antarctique quitte sa thébaïde malouine pour naviguer à bord de Golden Fleece un gros « fifty » en acier de 19,50 mètres conçu pour affronter les furies des hautes latitudes. Mais ceci est une autre histoire que nous vous raconterons dans le prochain numéro.  

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

La famille Poncet acquiert Beaver Island directement auprès de la compagnie de J. Hamilton, dont le siège est en Argentine. Un pied de nez au gouvernement des Falklands qui s’apprête à l’époque à réquisitionner les terres possédées par les grandes compagnies lainières pour les revendre plus équitablement. Héritant ainsi d’un troupeau de trois mille moutons, l’Homme bleu, qu’une nouvelle aventure n’effraie jamais, se lance dans la production de laine, avec un certain succès. © Florence Joubert

 

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

Aujourd’hui, les deux cent cinquante ovins qu’il a conservés ne nécessitent plus guère qu’une attention réduite, le troupeau s’ébrouant en toute liberté six mois de l’année sur les immenses étendues de l’île. Mais quand il met sac à terre, le marin endosse le bleu de l’éleveur et doit prodiguer les quelques soins nécessaires à la pérennité de son cheptel. Les hôtes de passage, famille et amis, participent activement aux travaux de la ferme, comme la tonte des moutons ou
les soins aux malades. © Florence Joubert

 

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

Le retour au bercail est l’occasion pour l’Homme bleu de s’adonner aux joies et contraintes de la vie terrienne en totale autarcie. Ici, pas question d’appeler le plombier, ou de passer à l’épicerie du coin parce qu’on manque de beurre. Il faut tout prévoir et surtout savoir tout faire. Rien d’insurmontable pour Jérôme, qui a fait de son autonomie un principe vital et la condition de son bien-être. Grâce à la pratique répétée des travaux manuels induits par son mode de vie, il a acquis une incroyable dextérité dans de nombreux domaines. Dans ses ateliers, il accumule au fil du temps un précieux bric-à-brac destiné à garantir son indépendance. © Florence Joubert

 

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

Le temps sur l’île se dévide paisiblement. Beaver n’est accessible qu’en bateau, ou par le petit avion de la compagnie Figas, qui nécessite la présence du propriétaire de l’île sur la piste, ce qui limite les visites. © Florence Joubert

 

Jérôme Poncet, Beaver Island, course au large, Whitbread, Malouines

Jérôme Poncet à Beaver Island. © Florence Joubert

 

Poursuivez le voyage avec Jérôme Poncet dans le prochain numéro du Chasse-Marée, en kiosque le 29 novembre.

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