Les trois soeurs, la plaisance à la mode kerhor

Revue N°322

Les trois sœurs.
Été 2021. Dans la brise du soir, Les trois sœurs passent à raser les cailloux de l’île Tristan, devant Douarnenez où le bateau est basé à la belle saison. © Mélanie Joubert

Par Jacques van Geen – « naviguer autrement »… c’est un leitmotiv du Chasse-Marée depuis son premier numéro, paru un beau jour d’été voici tout juste quarante ans. Pour Bernard Cadoret, son créateur, la formule pouvait prendre corps de bien des façons, pourvu qu’elles tournent le dos à une certaine plaisance industrialisée et au tourisme de masse. Sa vision personnelle s’est largement inspirée des petites chaloupes de la rade de Brest et d’autres petits voiliers de travail anciens. Le résultat ? Un canot de randonnée familial pas comme les autres… aujourd’hui passé aux mains de jeunes marins heureux de partager l’art de vivre et de naviguer qu’incarne ce voilier qui semble tiré d’un dessin du XVIIIe siècle.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Oui, on peut avoir fondé Le Chasse-Marée voici tout juste quarante ans, on peut avoir contribué à éveiller un pays entier à une culture maritime en sommeil et à un art de « naviguer autrement » et, en marge de tout cela, avoir concentré sa vision dans un projet de petit canot entièrement à son idée… sans écrire à son sujet. Depuis son lancement, le bateau quasi mythique de Bernard Cadoret est ainsi resté le jardin secret de son concepteur. Pourtant aujourd’hui encore, s’il a passé la main, c’est avec flamme qu’il se plaît à en raconter la conception, la construction…  et les qualités à la mer, dont le bateau fait toujours preuve avec le même éclat.

Bernard Cadoret

Au printemps 1984, quelques instants après son baptême, Les trois sœurs tire ses premiers bords. Un moment de grâce pour Bernard Cadoret, qui prend enfin la barre de la petite chaloupe qu’il a rêvée. © Collection Le Chasse-Marée

Natif de Brest où il a grandi, Bernard s’est intéressé dès l’adolescence aux pêcheurs de la rade et du pays bigouden, passant ses vacances et tirant ses premiers bords à Sainte-Marine. Il se partage bientôt entre les navigations de loisir, l’exploration passionnée de la rade et les après-midi de lecture à la bibliothèque municipale de Brest où, plutôt que le dernier numéro de Rock & Folk, il dévore les revues de nautisme et d’histoire maritime. La découverte des dessins des frères Ozanne dans Neptunia, la revue des Amis du musée de la Marine, change son regard sur les bateaux de la rade de Brest et l’incite à s’intéresser aux canots anciens, à commencer par certains des plus singuliers, les bateaux kerhors. Ces petites chaloupes non pontées dont la silhouette évoque immanquablement le XVIIIe siècle n’en ont pas moins été construites et armées par une petite communauté de pêcheurs qui essaime dans la rade depuis les villages de Camfrout et de Kerhuon – anciennement Kerhorre, en breton –, jusqu’à l’entre-deux-guerres. Le jeune Bernard Cadoret, en arpenteur de grèves impénitent et en enquêteur insatiable, aura la bonne fortune de pouvoir trouver des traces de ces bateaux d’une espèce disparue. Mieux, partant à la recherche de ceux qui les ont connus, il fait la rencontre des deux derniers anciens patrons encore en vie. Les pressant de questions, il en apprend plus sur l’étonnante communauté des Kerhors – ou Kerhorres, selon les transpositions du nom breton –, ces pêcheurs nomades travaillant et vivant à bord de leurs petites chaloupes, six jours sur sept, ne relâchant que le dimanche auprès de leurs familles.

Les trois sœurs

Les trois sœurs, B873. Canot construit par Michel Stipon au Fret en 1984. Plans tracés par François Vivier
Longueur : 6,20 m. Largeur : 2,20 m. Creux : 0,96 m. Tirant d’eau : 0,56 m. Déplacement : 1,5 t. Coefficient prismatique : 0,55
Les formes du canot sont librement inspirées des anciens bateaux kerhors, avec un bouchain plus marqué, des fonds plus plats, un retour de galbord accentué et une quille en légère différence. Noter le safran de grande taille et la dérive sabre inspirée de bateaux de plage du Boulonnais.

Ces recherches fondatrices de l’œuvre d’une vie seront plus tard couchées sur le papier (voir bibliographie), mais en 1982, le temps semble venu, pour Bernard et son épouse Michèle, pour qu’elles s’incarnent dans le bois, la toile et le goudron : « Quand j’ai songé à me faire un bateau, explique l’intéressé en toute simplicité, c’était naturellement ça. »

Ça sera-t-il une réplique de kerhor du XIXe siècle, dans l’esprit de Telenn Mor, la chaloupe de l’association douarneniste Treizour, première réplique navigante, en 1983, d’un bateau de travail français basée sur les travaux de collectage rigoureux menés dans les années précédentes ? Non, mais il s’en inspirera et il sera construit par un charpentier de marine tout ce qu’il y a de plus traditionnel, en bois massif. « Nous n’avions pas du tout le projet de proposer une réplique, une reconstitution historique à proprement parler », explique Bernard, qui serait plutôt assez puriste en la matière – il ne manquera pas d’ailleurs de saluer le travail historique qui a abouti au lancement de la reconstitution de bateau kerhor Mari-Lizig en 1988.

Avant le chantier, l’ami marin et maquettiste François Renault réalise un remarquable modèle de charpente du canot.

Avant le chantier, l’ami marin et maquettiste François Renault réalise un remarquable modèle de charpente du canot. Cette vue montre bien, sous un avant bien défendu, la finesse des entrées d’eau, qui sera encore accentuée au moment du tracé définitif. © Mélanie joubert

Tout sera fait de la main de l’artisan ou du marin

Ici, rappelle-t-il, « le but était avant tout de faire un bateau de randonnée qui marche bien – très bien, si possible – et où tout soit fait avec des méthodes traditionnelles. » Si le canot familial ne prétend pas faire revivre le type traditionnel des kerhors, rien ne trouve place à bord qui détonne avec leur extrême rusticité ; tout sera fait de la main de l’artisan ou du marin, et pourra ainsi être réparé ou refait par eux.

Le chantier sera confié à Michel Stipon, établi au Fret, à l’endroit où son père et son oncle lui ont enseigné le métier. Après avoir quitté un temps la Bretagne pour la région parisienne, où il a été employé des Postes, le charpentier est revenu aux sources et il a notamment mené à terme, en 1983, la construction de la chaloupe Telenn Mor. Pendant la construction du canot des Cadoret, il sera épaulé par le jeune charpentier Xavier Buhot-Launay (CM 245).

Les lignes de la coque sont esquissées sur celles des kerhors des années 1910, mais avec un bouchain plus marqué, des fonds plus plats et un déplacement réduit. Le marin et modéliste François Renault réalisera un modèle des formes du bateau, retravaillées par l’architecte François Vivier. Le V des fonds est encore atténué, tandis que le retour de galbord est accentué, dégageant le plan de quille. Les subtils ajustements des formes de l’avant seront chamboulés au moment du tracé à l’échelle, sur le plancher de Michel Stipon. Saisi d’une inspiration subite, Bernard modifie l’avant en rallongeant la quille. « De très bonnes modifications », commente aujourd’hui laconiquement leur auteur, qui s’est toujours félicité du passage de son bateau dans la mer, avec ses entrées d’eau très pincées sous des joues joliment rebondies.

 le jeune charpentier Xavier Buhot-Launay

Le jeune charpentier Xavier Buhot-Launay, qui a rejoint le chantier de Michel Stipon pendant la construction, peaufine à l’herminette le lissage de la membrure, à l’arrière. © Collection Le Chasse-Marée

Le démon de la vitesse qui habite le concepteur du canot se révèle dans son plan de voilure, qui eût sans doute paru extravagant à un pêcheur d’antan. Le nouveau bateau pourra gréer un foc sur un bout-dehors amovible installé, comme sur les petits goémoniers du Léon (CM 30), sous la paille d’étrave, dans une découpe de la fargue de l’avant.

La misaine se distingue par son fort recouvrement, à la façon des chaloupes douarnenistes, permettant de naviguer sous cette seule voile au besoin : « C’est un des grands avantages du gréement de chaloupe, explique Bernard, que de pouvoir amener d’un coup, à n’importe quelle allure, le taillevent, pour saluer un grain et, tout en restant manœuvrant, diminuer ainsi de moitié la voilure instantanément. La possibilité de naviguer sous misaine seule, y compris au louvoyage, est également très appréciable quand on est seul à bord. »

Le taillevent est une autre « particularité » du bateau, qui établit à l’arrière une voile au tiers gréée sur une longue bôme dépassant largement le couronnement. Celle-ci s’appuiera au mât par un encornat suspendu à la passeresse par le point d’amure. Cette voile de très grande surface, qui n’est pas sans rappeler celles des flambarts de Bretagne Nord (CM 91), permet de tirer parti du moindre souffle d’air. À noter qu’elle se révélera si puissante, lorsque la brise se lève, que le canot sera équipé, quelque temps après les premiers bords, d’un second taillevent, plus conventionnel, à peine plus petit que la misaine en surface, plus élancé, et venant border directement sur la tête du safran… Avec les gréements au tiers, il est souvent plus commode et plus efficace de changer de voile plutôt que d’ariser !

Pour améliorer la marche du canot au près, on le dote d’une dérive sabre inspirée de celles des flambarts du Portel. Ces bateaux de plage du Boulonnais (CM 38) étaient en effet dotés d’un tel appendice dès les années 1860, fait rarissime chez les pêcheurs d’Europe, à la différence des yachts ou des canots militaires.

Tous les jours ou presque, Bernard se rend sur le chantier, se passionnant pour la construction dans les moindres détails, jusqu’à la forme des toletières – très importantes, il est vrai, sur un canot qui se doit de bien marcher à l’aviron.

« Les échantillonnages du bateau ont été déterminés d’après les relevés effectués dans les cimetières de bateaux. L’orme utilisé par les anciens charpentiers de la rade ayant été décimé par la graphiose, la charpente est toute de chêne ainsi que les virures des fonds, du bouchain et la préceinte. Le reste est bordé en pin d’Oregon – un excellent bois, quoique plus cassant que le sapin rouge d’autrefois, lui aussi devenu introuvable. » La pose de la préceinte s’avérera particulièrement épique, en raison de la courbe très marquée de l’arrière. L’étuvage n’y suffisant pas, les charpentiers achèvent de ployer le bout de cette forte virure sur le feu.

 En régate à l’été 1984.

En régate à l’été 1984. Les voiles neuves – elles n’ont pas encore été tannées – ont toutes été établies, et l’équipage au complet n’est pas de trop au rappel ! Noter le marlink dans l’itague de misaine, améliorant la tenue du mât, non haubanné, et la tension du guindant. © Michel Thersiquel/Le Chasse-Marée

Comme sur les barques du Portel, la dérive passe par une mortaise dans la quille, élargie, et le puits est relié au banc de taillevent par deux fortes courbes. Cette « boîte » d’inspiration nordiste sera construite en contreplaqué – rare concession aux matériaux contemporains, quasi indécelable, adoptée sans trop d’états d’âme en gage d’étanchéité et de sécurité. Ce dispositif compliquant la pose d’une carlingue, Bernard propose une solution originale : deux carlingues jumelles sont boulonnées dans les varangues, de part et d’autre du puits.

Beaucoup de savoir-faire, mais aussi de matériaux, doivent être retrouvés en cette période de redécouverte. Le réseau des amis et des lecteurs supplée aux moteurs de recherche en ligne d’aujourd’hui, permettant de mettre la main sur les produits délaissés, les recettes oubliées, les fournisseurs du meilleur chanvre, du goudron de Norvège… jusqu’à l’autre bout de l’Europe, ou tout près, quand c’est dans les réserves d’une vénérable quincaillerie brestoise qu’est encore stocké l’indispensable cachou pour le tannage des voiles et des cordages.

L’accastillage métallique, sur ce bateau, est évidemment très réduit. Michel Stipon met à profit une barre de monel provenant d’un ancien dragueur de mines américain en démolition au Fret : c’est dans cet alliage de cuivre et de nickel très dur et particulièrement résistant à la corrosion que seront faits les cabillots et les pitons d’étambrai. Les tolets seront taillés dans le bois dur de la lande, tandis que l’ami Joël de Kerros se charge de faire les rocambeaux en châtaignier ployé – le bateau en emportera toujours au moins un d’avance, en cas de casse. C’est aussi lui qui se chargera des grands avirons en pin d’Oregon, tandis que François Renault façonne de magnifiques rakenn – demi-réas traditionnel de tête de mât – en bois-de-fer, dur et « autolubrifiant ».

La fabrication des voiles est confiée à Émile Burgaud et à son fils Jean-Pierre, à Noirmoutier. Le cahier des charges est une fois de plus bien précis et très traditionnel : outre le choix du coton pour le tissu, les ralingues et les passeresses – cordages fixés le long des guindants sur les voiles au tiers de la pointe de Bretagne – doivent être faites dans un chanvre de bonne qualité, avec une belle attention pour les finitions. Le maître voilier est pourvu par son client d’une ancienne misaine de canot de Sainte-Marine qui doit servir de référence pour la confection des renforts et les finitions, queues-de-rat, œils-de-pie et autres pattes en trois. Le résultat, quarante ans plus tard, reste un modèle de matelotage. Les cordages synthétiques ont tout de même droit de cité à bord – les itagues sont même gréées en cordage préétiré ! – mais par pur souci esthétique, ils sont teintés auparavant par un bain de cachou… dans la machine à laver familiale.

Aux flambarts de Perros-Guirec, le petit canot emprunte le haubanage avancé du mât de taillevent, que Bernard a observé sur ces bateaux dépourvus d’étai. « D’après mes observations, se félicite Bernard, cette disposition qui permet d’équilibrer la traction de l’écoute de taillevent a aussi l’avantage de “tirer” le bateau dans le clapot, et aide à son passage impeccable au près dans la mer formée. »

La misaine est amurée sur un petit palan permettant d’étarquer et de régler facilement la tension de la passeresse par le bas, comme sur les chaloupes de Plougastel – un système depuis adopté par de nombreux voile-aviron gréés au tiers.

Au printemps 1984, le canot est baptisé Les trois sœurs

Au printemps 1984, le canot est baptisé Les trois sœurs par l’une des trois filles de Bernard et Michèle Cadoret. Leurs âges respectifs (huit, sept et trois ans) donneront l’immatriculation du bateau. © Collection Le Chasse-Marée

Le canot sera lancé au printemps 1984. Baptisé Les trois sœurs, il porte l’immatriculation symbolique B873, rappelant le quartier maritime de Brest, patrie des kerhors, et les âges respectifs desdites frangines – Marianne, Solenn et Gwen, les petites de Bernard et Michèle. Le baptême est fêté par quelque deux cents personnes, avec une orgie de sardines grillées et de fraises de Plougastel. Tous les amis sont venus, à commencer par les coquilliers de la rade. La brise de Nordet s’est aussi invitée, menaçant de jouer les trouble-fêtes, mais Bernard est allé, à marée basse, porter une ancre le plus loin possible… Aussitôt que le bateau, mâté et prêt à faire route, est baptisé et qu’il a glissé jusqu’à l’eau le long de sa glissière suiffée, tout l’équipage saute à bord et se dégage vivement. Un départ sportif pour un bateau qui ne le sera pas moins !

De fait, la petite chaloupe s’avère particulièrement rapide, vive sous toutes ses configurations de voilure, voire un brin volage au départ – elle est dépourvue de tout lest à son lancement. Une douzaine de bonnes gueuses de plomb, calées dans le retour de galbord, viendront quelque peu assagir Les trois sœurs. C’est encore avec une joie communicative que Bernard évoque la surprise de tel équipage de Quarter Tonner à qui il a pu donner du fil à retordre, et de tant d’autres qui ne s’attendaient pas aux performances stupéfiantes de ce canot à l’allure si archaïque.

Pour sa première semaine de croisière, Les trois sœurs remonte l’Élorn jusqu’à l’anse du Pouldu, lieu où était établi le chantier des Hily, grande dynastie de charpentiers kerhors, sur cinq générations. Frappé par cette apparition hors du temps, un vieil homme surgit en criant « Un kerhor, un kerhor ! » – il s’avère un descendant des fameux constructeurs locaux.

Nombre de croisières suivront, « avec un simple Butagaz et cinq grands bols », révélant la magie de la vie dans un bateau creux pour une famille en randonnée, y compris – surtout ? – lorsque le soir venu, dans un mouillage abrité et sans trop de courant, vient l’heure de cabaner – ici, avec les voiles, et non sous une tente spéciale comme les plus anciens kerhors…

La petite chaloupe s’avère pour le moins sportive

La petite chaloupe s’avère pour le moins sportive… pour le plus grand plaisir du barreur et de ses équipiers ! Pour pouvoir naviguer en équipage réduit ou quand la brise fraîchit, elle va recevoir quelques gueuses de plomb dans les fonds et sera bientôt dotée, en alternative au grand taillevent bômé, d’une autre voile un peu plus modeste. Photographie de juillet 1987. © Michel Thersiquel/Le Chasse-Marée

« les sangliers, ils vont pas venir à bord ? »

« Avec des enfants, se rappelle Michèle, on multiplie les escales. Aborder les grèves de la rade de Brest, les rives de l’Odet, ou la plage des Moutons en profitant de notre faible tirant d’eau permettait aux filles de se baigner, de jouer autour du bateau posé sur le sable. Elles ramassaient des crabes pour lesquels elles construisaient ensuite de petits “immeubles” à bord… Le bateau est rustique et les planchers ne craignent rien !

« On remonte les rias et les anses où la mer vient à la rencontre de la forêt, “la mer dans les bois”, chère à Jean Merrien… Je me souviens d’une escale idyllique, à l’échouage sur la vasière de l’anse de Combrit. Les filles, enroulées dans leurs sacs de couchage, écoutaient les histoires de Bernard, mais avant de s’endormir, Solenn nous confiait une dernière inquiétude : “Les sangliers, ils ne vont pas venir à bord pendant la nuit ?” »

Bien d’autres voyages suivront, au départ de Sainte-Marine où le canot sera basé le plus souvent, ou dans des eaux plus exotiques pour un enfant de la rade : d’un transport assez commode, Les trois sœurs s’en va par la route, sur sa remorque, d’Arcachon aux Pays-Bas ou en ferry jusqu’aux Cornouailles britanniques. En visite à Falmouth, le canot se mesure en régate avec les oyster boats locaux. « Juste avant le départ, on a voulu rendre visite à une bande de phoques aperçus dans les rochers… et on a cassé la dérive sur un caillou. La ressortir n’a pas été facile, mais on y est arrivés. Tant bien que mal on a pu réunir les morceaux par une ligature de fortune…  À peine était-elle remise en place que le signal des 5 minutes précédant le départ retentissait. Nous avons coupé la ligne de départ en premiers… et celle de l’arrivée aussi ! »

À l’escale, le canot est cabané avec la misaine

À l’escale, le canot est cabané avec la misaine – et non une tente spéciale comme les anciens kerhors –, offrant un abri merveilleux, que ce soit pour les croisières familiales vers de petits mouillages peu fréquentés ou pour les premiers rassemblements de voiliers traditionnels – ici à Pors Beac’h, en 1984. © Michel Thersiquel/Le Chasse-Marée

Au fil des années, les obligations professionnelles puis quelques ennuis de santé prolongent les séjours des Trois sœurs à l’abri du hangar de Joël de Kerros, à Sainte-Marine… Sans se dégrader, le joli canot se languit de la mer et prend doucement la poussière. En 2018, Bernard et Michèle finissent par se résoudre à s’en séparer.

« Nous avions été contactés à cette époque par Arthur Bouet et Marie Lescoat, deux jeunes marins du lougre Corentin. Arthur s’était installé à L’Hôpital-Camfrout et il écumait la rade de Brest avec la bande qui a restauré et qui fait si bien naviguer depuis le canot à misaine Bijou Bihan. On s’est tout de suite très bien compris… » Plutôt que de s’acharner à en tirer le meilleur prix, Bernard et Michèle tiennent à choisir des successeurs qui comprennent ce bateau et surtout qui le fassent naviguer dignement. Ils transmettent leur cher canot en 2018.

La voilure divisée facilite la manœuvre en équipage réduit.

La voilure divisée facilite la manœuvre en équipage réduit. La misaine vient border loin en arrière et on peut la garder seule pour naviguer en solitaire, quand le vent fraîchit, ou dans les manœuvres de port. © Mélanie Joubert

« On a amené le bateau par la route au chantier du Vilh, à Landéda, se souviennent Arthur et Marie. Un peu incrédules, on a gratté le vieux goudron, nettoyé… et on s’est rendu compte qu’en fait il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire avant de partir. En dehors de quelques trous de souris dans les voiles, que nous avons réparés sans difficulté, et de trois ou quatre bouts de planchers vermoulus, tout était impeccable. Léo, Simon et Éliana, de Bijou Bihan, sont venus filer la main pour reprendre le calfatage, repasser la coque au goudron… et sans plus attendre on a pu tirer les premiers bords. »

Une nouvelle histoire d’amour commence pour Les trois sœurs, qui écume la rade de Brest, dès la première année. Arthur et Marie apprennent très vite à maîtriser cette petite chaloupe plutôt tonique, dans laquelle ils ont tout gardé en l’état… Respect du petit bijou dont ils sont dépositaires ? Reconnaissance de l’inspiration de son concepteur, qui a songé aux moindres détails ? Malgré une discrétion qui ne le cède en rien à celle de leurs prédécesseurs – et à laquelle nous leur savons gré d’avoir bien voulu déroger pour les besoins de cet article –, ils gardent le bord ouvert aux nouveaux venus, avec un goût du partage qui fait chaud au cœur. À l’auberge des Trois sœurs le plaisir de naviguer se partage à table ouverte, la liste toujours plus longue des équipiers de rencontre peut en témoigner !

Si leurs métiers actuels de marin et de mécanicienne de marine ne facilitent pas les navigations de plaisance estivales, Arthur et Marie n’en sortent pas moins à la moindre petite occasion, rêvant à de belles virées d’arrière-saison. En attendant de plus grandes croisières, Les trois sœurs devrait retrouver la rade de Brest et hiverner, selon ses nouvelles habitudes, à l’échouage sur la berge du Camfrout. Les mois noirs seront mis à profit pour lui offrir une nouvelle garde-robe, au modèle des voiles d’origine, un brin fatiguées à présent… De quoi partir sereinement, bientôt, pour de plus longues explorations, de conserve avec les complices qui partagent leur goût de ces navigations secrètes dont la simplicité ne fait qu’exalter la saveur.

Les trois sœurs

Près de quatre décennies après son lancement, Les trois sœurs repart inchangée aux mains de ses nouveaux armateurs, Arthur Bouet et Marie Lescoat, soucieux d’en préserver le caractère et de faire partager le bonheur de « naviguer autrement », un leitmotiv dont la petite chaloupe est une bien belle illustration. © Mélanie Joubert

 

En savoir plus

Le peuple kerhor, vu de Brest

En 1847, on pouvait lire dans la gazette brestoise L’Océan : « Les familles de Kerhor passent six jours de la semaine dans leurs bateaux. Ils y passent leur vie, et dans l’étroit espace que présente la coque, ils réussissent à trouver place pour leurs filets, pour leurs lignes, pour les appâts destinés à la pêche, et enfin ils y font la cuisine et ils y couchent. Trop petits pour aller chercher le poisson en pleine mer, ces bateaux quittent rarement la rade. C’est donc dans le bassin même de cette rade qu’ils exercent leur utile industrie. […] Le dimanche matin, ils retournent à leur village (dont ils ont pris le nom et qui est situé à l’entrée de la rivière de l’Élorn) ou bien ils viennent se mettre à l’abri sous le château de Brest. Une fois le bateau amarré, son équipage va entendre la messe, et se permet une promenade de quelque durée sur la terre, où il met à peine les pieds pendant la semaine. »

Ce mode de vie qui a frappé nombre de visiteurs a longtemps perduré, envers et contre tout, comme le note en 1926 Charles Léger dans La Dépêche de Brest et de l’Ouest : « Les Kerhorres [sic] n’ayant d’autre souci que leur indépendance, ont traversé toutes les époques sans paraître se soucier de rien. Comme les goélands et les mouettes, ils ont continué de vivre dans l’éternel balancement des flots, simplement satisfaits lorsqu’une belle proie passait à leur portée. »

Sans donner dans ce pittoresque facile, Noël Spéranze, relèvera encore, dans Brest, en 1939 – les derniers kerhors, alors motorisés pour la plupart, ne désarmeront qu’après- guerre : « Le port de commerce abrite chaque jour quelques équipages de Kerhorres, qui pêchent la nuit. Rentrés au port le matin, ces marins aux pieds nus se reposent dans leur embarcation pendant le jour, après avoir renversé sur le mât abattu leur voile repliée en forme de tente. Les Kerhorres continuent une très ancienne tradition. Les autres pêcheurs ont adopté moteurs et méthodes nouvelles ; ils appellent familièrement les Kerhorres : “la marine à Colbert”. » 

collection ar vag

Le filet est à sécher à l’arrière, la tente ou kouban est en place, tenue par une perche sur tribord et lestée du mât de misaine de l’autre côté. L’heure du repos avant la prochaine nuit de pêche… © collection Ar Vag

 

Mari-Lizig, une réplique de bateau kerhor lancée en 1988

Si Les trois sœurs s’inspire très librement des anciens bateaux kerhors, la petite chaloupe de 6,40 mètres de longueur Mari-Lizig, construite quelques années plus tard, est née, de la volonté de reconstituer avec rigueur ce type disparu.

Comme la plupart des petits bateaux de travail de la côte, c’est sans plan qu’étaient construits ces canots, sur gabarits, empiriquement adaptés au gré des demandes spécifiques de leurs commanditaires. Hélas, les gabarits du grand constructeur de kerhors Fañch Hily, dans l’anse du Pouldu, ont été perdus à la fermeture de l’établissement en 1951. Néanmoins, pour retrouver ces formes qui ne furent pas relevées au temps des pêcheurs kerhors, les recherches menées par Jean Kernéis dans les années 1960 ont pu s’appuyer, en plus de la documentation photographique, des peintures et autres cartes postales anciennes, sur les souvenirs de ses fils, les charpentiers Bernard et Lucien Hily, ainsi que sur les souvenirs des marins kerhors Francis et Henri Laurent.

Ces investigations aboutissent, au terme de quelques tâtonnements, moyennant la réalisation successive de demi-coques de plus en plus précises, à la réalisation d’une maquette présentée aux premières fêtes maritimes de Pors Beac’h en 1980.En 1987, l’association des Amis du bateau kerhorre (ABK) est fondée dans le but de mener à bien la construction de la petite chaloupe. Le chantier est mené par Jo Canton, un jeune charpentier de marine alors établi à l’Aber-Wrac’h, dans le Nord du Finistère. Il se déroulera en partie en public, à Kerhuon, sous le regard des écoliers de la commune ou des curieux, et avec l’aide de bénévoles de l’ABK.

Cette construction, qui bénéficie du soutien financier de la direction régionale des affaires culturelles, aboutit au printemps 1988 au lancement dans l’allégresse générale de Mari-Lizig – le bateau porte le prénom d’une fameuse pêcheuse qui navigua quelque onze ans durant comme matelot avec son patron de mari et qui décéda, en 1963, à l’âge de cent trois ans. L’été suivant son lancement, aux fêtes de Douarnenez 88, Mari-Lizig reçoit le prix de présentation et d’authenticité (« Une caisse de rhum dont l’équipage ne vit jamais la couleur ! », raconte Jean Kernéis, alors président de l’ABK…).

Entretenu avec soin, barré par le charismatique Raymond Brélivet, Mari-Lizig navigue depuis en rade de Brest et en mer d’Iroise, entre Sein et Molène, et dans les fêtes maritimes dont il est un aficionado des plus fidèles – le kerhor a même poussé, par la route, jusqu’à la Méditerranée, à la faveur d’une édition d’Escale à Sète.

kerhor

© Raymond Brélivet

À lire :

Bernard Cadoret et al., Ar Vag, voiles au travail en Bretagne atlantique, tome IV, Le Chasse-Marée, Douarnenez, 2006 (le premier chapitre du livre est une monographie sur les kerhors) ;

Jean Kerneis, René Laurent et Jean Le Bot, Pêcheurs kerhorres, Les cahiers de l’Iroise, société d’études de Brest et du Léon, Brest, 1992 (réédition enrichie des Cahiers de l’Iroise, numéro 2, 1975) ;

Jean Dréo, « Une famille de kerhors en rade de Brest », dans Le Chasse-Marée, numéro 31, Douarnenez, 1987 ; « Le chantier Hily », dans le Chasse-Marée, numéro 55, Douarnenez, 1991 ;

Groupe Ar Vag, « Les pêcheurs kerhors », dans Le Chasse-Marée, numéro 191, Douarnenez, 2006 ;

Claude Maho, « Claudine, chaloupe kerhor », plan de modélisme paru dans Le Chasse-Marée, numéro 234, Douarnenez, 2011.

 

Supplément du Web

Découvrez notre galerie de photos inédites ici >

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée