Par Laurent Charpentier – Il aurait pu rester un cap-hornier anonyme, un de ces hommes de mer et de fer du temps de la voile, éternel taciturne admiré par ses pairs, mais ignoré des autres. Pourtant, la vie vagabonde de Fred Mortimer est passée à la postérité, grâce à une poignée de journalistes et d’écrivains, dont Jack et Charmian London qui l’avaient comme second capitaine à bord du quatre-mâts barque Dirigo en 1912. Fred Mortimer, marin sans attache devenu héros de roman, poursuivra ses navigations jusqu’à sa disparition, à bord du Kingsway en route vers la Barbade, le 23 juin 1927…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Fred Mortimer avec le timonier du Dirigo.
Fred Mortimer avec le timonier du Dirigo. L’année de son embarquement, Charmian London publiera The Wheel, « la roue », une nouvelle inspirée par une histoire de Mortimer : le capitaine d’un grand voilier encalminé, découvrant tout son équipage endormi, démonte la barre à roue et la cache… © Alb. 73, p. 5, JLP 511, Huntington Library, San Marino, CA

Le nom de Frederick Mortimer apparaît pour la première fois dans la presse le 31 août 1887. Il a alors trente-six ans. En dernière page du quotidien de New York The Sun, un articulet de cinq lignes signale que « F. Mortimer, premier lieutenant du St. Francis, est convoqué par les autorités pour avoir donné une raclée et malmené un de ses matelots, Joseph Miller. » L’affaire a eu lieu pendant le voyage de ce trois-mâts en bois depuis San Francisco vers New York avec passage du cap Horn en plein hiver austral. Mais l’incident restera sans suite pour le second mate – autrement dit « premier lieutenant », en français, qui va devenir un éternel first mate, « second capitaine ».

Vingt ans après, le 13 avril 1908, le Pacific Commercial Advertiser, journal d’Honolulu, à Hawaï, annonce que l’Andrew Welch, trois-mâts en acier, vient de boucler sa traversée depuis San Francisco en 10 jours, 17 heures, 45 minutes. Avec une moyenne de 200 milles par jour, le voilier de 56 mètres de long chargé de 1270 tonnes de marchandises diverses, égale la vitesse des vapeurs sur cette ligne : sensationnel ! « Voyez qui est à bord ! », s’exclame un vieux marin venu sur l’Andrew Welch pour en féliciter le commandant, Kelly. «J’aurais dû tout de suite penser que Mortimer était de mèche avec vous !» Frederick Mortimer y occupe toujours la fonction de second capitaine, comme à bord du quatre-mâts Fort George l’année précédente, lorsqu’il avait parcouru le même trajet en deux semaines – déjà une performance.

Haute stature, silhouette souple et musclée, Mortimer navigue alors depuis plus de quatre décennies, exclusivement sur des voiliers. Fort en gueule, visage tanné et regard d’aigle, il maîtrise sur le bout des doigts le gréement des plus grands long-courriers et sait mettre l’équipage à l’unisson de ses exigences. À la force du poing, au besoin.

Frederick Mortimer est né vers 1851, mais on ne connaît ni ses origines, ni les détails de sa jeunesse. Dans le Baltimore Sun du 21 mars 1926, seul journal lui ayant consacré un portrait de son vivant, on peut lire qu’il a embarqué comme mousse encore adolescent et que, passant de goélettes en clippers, il est devenu adulte en gagnant le respect des gabiers et matelots. « Sa maison est le navire sur lequel il navigue et il est chez lui dans presque tous les ports du monde », ajoute le rédacteur du Baltimore Sun.

Avant et après le Cap Horn, on change les voiles du Dirigo.
Avant et après le Cap Horn, on change les voiles du Dirigo. Les plus solides, qu’on grée dans les mers du Sud, nécessitent de nombreux hommes d’équipage pour être déplacées, hissées ou affalées de leur vergue. © Alb. 73, p. 45, JLP 511, Huntington Library, San Marino, CA

Il joue du grand voilier comme d’un instrument de musique, le prolongement de son corps

C’est d’ailleurs au port de Baltimore, sur la côte Est des États-Unis, que Jack et Charmian London vont faire la connaissance de ce « loup de mer ». Le 1er mars 1912, le couple, accompagné de leur domestique japonais Nakata et de leur fox-terrier Possum, embarque sur le Dirigo, quatre-mâts barque américain de 95 mètres de long. Conscients de l’inexorable disparition des grands voiliers au profit des vapeurs à hélice, ils ont choisi ce voyage de 18 000 milles vers Seattle, via le cap Horn, comme une aventure leur permettant d’expérimenter la vie à bord de ce témoin de temps déjà anciens.

« Pour moi tout navire est un navire de rêve, note Charmian dans son journal. L’un des plus grands prodiges du monde. » Les cent quarante-huit jours qu’ils vont passer à bord constituent aussi une retraite revigorante à l’écart des mondanités, et serviront à réunir la matière d’un prochain roman.

Les marins diplômés préférant le confort métronomique des cargos à vapeur, l’équipage du Dirigo – une trentaine d’hommes – est en majorité constitué de recrues sans expérience, ni formation pour naviguer, «des culs-terreux et des poules mouillées» résume Charmian, sarcastique. En revanche, entre les London et Fred Mortimer, l’estime est réciproque. Le romancier a atteint prospérité et reconnaissance par sa ténacité, la puissance gargantuesque de sa plume et l’appui de sa « mate-woman », Charmian. Le second capitaine fait lui aussi partie d’une aristocratie, celle des gabiers et des grands manœuvriers de la voile, qui allient capacités physiques et intelligence du métier. D’année en année, de navire en navire, le marin a accumulé assez d’expérience pour naviguer en harmonie avec le milieu qui l’entoure. Tout grand voilier est devenu pour lui un instrument de musique, le prolongement de son corps, le moyen d’expression de sa virilité, toutes notions qui parlent à Jack et Charmian, admiratifs de la façon dont Mortimer réussit au fil des jours à transformer un groupe disparate en un équipage cohérent et opérationnel.

Le second capitaine a de la sympathie pour la curiosité et l’énergie stimulante des passagers du Dirigo. Chaque jour, l’écrivain ajoute mille mots au manuscrit en cours du roman La Vallée de la Lune, que sa camarade va illico taper à la machine. Le duo se retrouve sur la dunette avec des gants de boxe, le temps de quelques rounds d’entraînement. On voit aussi Charmian Kittredge London grimper en robe dans la mâture pour faire sa broderie là-haut en écoutant Jack lui lire un livre extrait de la bibliothèque qu’ils ont embarquée.

« 12 avril. Dans la matinée, nous avons observé un virement de bord, une belle manœuvre, écrit Charmian dans son journal, le majestueux balancement des vergues montrant tout le savoir-faire, la dextérité et l’obéissance que Mortimer a su insuffler à l’équipage. »

Fred Mortimer sur la dunette du Dirigo.
Fred Mortimer sur la dunette du Dirigo. © Alb. 73, p. 18, JLP 511, Huntington Library, San Marino, CA

« Cap Horn par tribord avant ! », clame Mortimer au matin du 10 mai 1912 en voyant le rocher enneigé. « Eh bien, vous êtes du genre chanceux ! Je vous le dis, je suis passé dans le coin plus de fois qu’il m’en souvienne, je n’avais pas vu cette île depuis 1882 ! Elle était toujours dans la brume. » Omar E. Chapman, le commandant du Dirigo, gravement malade, a choisi de passer au plus court, par le détroit de Le Maire, malgré ses courants périlleux, laissant peu à peu le soin de la manœuvre à son second.

Le quatre-mâts, qui transporte l’instrument de son propre déclin – une cargaison de 2 600 tonnes de charbon – sera dégagé de ces parages quelques jours plus tard. « Il faut un second capitaine virtuose pour passer sans risques le vieux cap Dur, écrit Charmian. Chaque détail compte et moins l’équipage est aguerri, plus dure sera la tache de l’officier. Il doit garder les yeux ouverts, même dans son sommeil. Les plus éminents commandants ont besoin d’adjoints de premier brin, ces esclaves fiables qui n’ont pas encore réussi à être eux-mêmes commandants. »

Mortimer, qui ne fait pas du tout ses soixante-deux ans, est aussi un Popeye avant l’heure, sombre et renfrogné, vivant sans Olive Oyl… Sa toux de fumeur invétéré réveille ses hôtes la nuit, quand ce n’est pas le raclement de son pas arpentant la dunette, juste au-dessus de leurs têtes, lorsqu’il est de quart…

« 14 mai. En montant sur le pont, j’ai vu de la neige, note Charmian. Quand il a su que le thermomètre affichait 2 °C, le pauvre petit Gardier a demandé s’il allait faire encore plus froid. Mortimer le bourru a répondu : “Il n’a même pas commencé à faire froid.” »

Dans ses carnets, Charmian s’amuse à trouver bien des similitudes entre le caractère grincheux des cow-boys et celui des marins, qui évoluent dans deux mondes exclusivement masculins. Elle rapporte encore que le visage du second capitaine s’éclaire quand il parle de ses sœurs installées dans le comté de Marin, au Nord de San Francisco, « son unique point d’ancrage ». Toute la carapace de rudesse du personnage se fendille quand il déballe son phonographe et sort amoureusement ses disques de musique classique. C’est le cas le 28 juin, en remontant le Pacifique, quand il offre à l’équipage un concert complet donné sous une énorme lune. « C’était sa passion, il devenait humain et plein de délicatesse. Son corps imposant se libérait des tensions de son métier et de sa principale déception : ne pas commander de navire. »

Jack partage la même impression que sa femme. « On ne peut pas être dans de meilleures mains que celles de Mortimer, dit-il. Plus j’en apprends sur ce vieux bonhomme aux poings de fer, plus je l’admire et le plains. Un grand monsieur de la mer qui pour une raison inconnue n’est pas devenu capitaine et doit toujours exécuter ce que lui ordonne l’autorité qui le domine. » Oui, le second capitaine, aussi talentueux soit-il, est l’un des rouages de la servitude d’équipages disparates, de toutes origines, et payés une misère. Oui, socialement trop proche de ses matelots, il est aussi victime de la même exploitation humaine puisque jamais on ne daignera lui confier la responsabilité d’un navire.

Mortimer restera second après la mort au Providence Hospital du commandant Chapman, d’un cancer de l’estomac, deux jours après l’accostage du navire. Un an et demi plus tard, Jack London fait paraître Les Mutinés de l’« Elseneur », le roman inspiré par ce voyage autour du cap Horn, dans lequel il donne à l’un des protagonistes, M. Pike, les traits, la personnalité et la fonction de Fred Mortimer. Charmian gardera pour elle son journal de cette navigation, mais elle publie dans Call, magazine de San Francisco, une nouvelle intitulée La Roue, tirée d’une anecdote racontée par le second : sur un voilier encalminé dans les tropiques, le commandant, furieux de voir son équipage endormi – y compris le timonier –, décide de démonter la barre à roue et de la cacher…

Notre rugueux marin a probablement lu ces deux textes de fiction, mais il est certain qu’il n’a jamais eu connaissance du livre écrit, plus tard, par un de ses anciens matelots, et où il est aussi évoqué. L’auteur en est Barney Burnett, et ses souvenirs de mer, recueillis par Claire Rankin en 1965 – trente-huit ans après la disparition de Mortimer – ont été réunis sous le titre The Tall Voyagers.

Fred Mortimer
Tandis que Fred Mortimer (à droite, pull blanc) donne du mou à une manœuvre, une partie de l’équipage du Dirigo travaille au cabestan. Au-dessus, remarquer la passerelle qui relie la dunette au gaillard d’avant en passant sur les roufs : elle permet aux marins d’éviter les paquets de mer qui envahissent le pont par gros temps. © Alb. 73, p. 39, JLP 511, Huntington Library, San Marino, CA

« Vous avez vraiment montré quelques signes de talent, c’est-à-dire pas grand-chose… »

C’est à vingt-trois ans, un vendredi soir de janvier 1915, sur la scène du Casino Theatre de Philadelphie, que Burnett se fait remarquer. Désœuvré, sans un cent en poche, en attendant un hypothétique embarquement, Burnett s’est inscrit à un concours de chant amateur. Il a choisi d’interpréter une bluette à la mode, If I had you, d’Irving Berlin. Le premier couplet pourrait constituer sa profession de foi : « Je n’ai jamais envié les riches millionnaires / Je n’ai jamais voulu goûter à leur gruyère / Je ne me suis jamais intéressé à leurs affaires / Comme d’autres peuvent le faire / Tout ce que je veux, c’est une occasion d’être heureux… » Les applaudissements fusent, il reçoit le premier prix : 1 dollar. Dans la salle, Fred Mortimer, flanqué d’autres compères boucanés par le large. « Désolé ne pas être venu avec quelques cabillots, dit le second d’un ton grave. Vous avez vraiment montré quelques signes de talent, c’est-à-dire pas grand-chose… Ça ne me plaît pas de vous demander d’abandonner votre carrière naissante, toutefois, je crois que vous feriez mieux de venir à bord demain matin, en apportant votre sac. » Bingo ! Burnett a du boulot !

« Vous pouvez affaler sur le pont les vergues de cacatois et contre-cacatois, puis descendre vos mâts de perroquet et saisir le tout ! »

Arrivé à l’aube, ce n’est que lorsque Gyp (« Arnaqueur »), le chien de Mortimer, est rappelé par son maître que le matelot peut enfin franchir la coupée du Dirigo. Une fois l’équipage réuni, les officiers de quart se répartissent les hommes. « J’ai été choisi par le second pour la bordée bâbord, sans le moindre regret parce que bien qu’étant dur, c’était un homme bon. » Comme Mortimer, Barney Burnett est un gabier aux semelles de vent, vif et agile de corps comme d’esprit. C’est aussi une forte tête au verbe facile, trop rebelle pour grimper dans la hiérarchie. Choisi comme porte-parole des matelots, il est si remonté contre la mauvaise qualité de la nourriture qu’il fomente une désertion générale lors du passage dans le canal de Panama. C’est un fiasco, puni comme il se doit par le second, et le Dirigo poursuit sa route vers le Japon avec son chargement de bidons d’huile mécanique.

De ce périple de plus de neuf mois, on retiendra une collision avec un trois-mâts japonais, lors d’un remorquage, heureusement sans conséquence, Fred Mortimer ayant eu la présence d’esprit de mouiller en catastrophe. On notera surtout les propos de Barney Burnett sur les manœuvres de préparation à l’arrivée d’un typhon, lors du voyage retour sur lest. « “Monsieur Mortimer !” hurla le capitaine Mallett à travers son porte-voix. “Vous pouvez affaler sur le pont les vergues de cacatois et contre-cacatois, puis descendre vos mâts de perroquet et saisir le tout !” Quels ordres ! Rares sont ceux qui seraient aujourd’hui capables d’accomplir un tel travail, néanmoins monsieur Mortimer n’a pas sourcillé. Il a mené cette colossale entreprise de savoir-faire maritime avec l’aisance naturelle d’un homme maîtrisant son art à la perfection. Un dur à cuire, oui. Dur, sans aucun doute. Mais Fred Mortimer mérite sans conteste d’être inscrit sur la liste des marins immortels pour cette performance sur un grand voilier. »

Le Dirigo en 1912
Le Dirigo en 1912, probablement alors qu’il vient d’appareiller et de larguer la remorque : les ancres ne sont pas encore à leur poste de mer, les cacatois et les voiles basses restent à établir. © Collection Laurent Charpentier

Le voyage suivant du Dirigo est à destination de Karma, en Suède, avec une cargaison d’orge. Les États-Unis n’entreront en guerre que deux ans plus tard, le 6 avril 1917, mais même pour un navire sous pavillon neutre, s’aventurer dans les eaux européennes en plein conflit mondial n’est pas sans risque. Pour être plus facilement identifié, un imposant drapeau américain a été peint sur la coque du quatre-mâts, accompagné de son nom en gros caractères. Barney Burnett décide de réembarquer, pour un salaire de 25 dollars par mois – équivalent à 557 euros aujourd’hui. « Un bref trajet en vedette et nous voilà à proximité du Dirigo, côté bâbord. J’ai reconnu la voix de stentor de monsieur Mortimer, rugissant que l’on se prépare à prendre l’équipage à bord. Je me suis penché par-dessus le liston, le second a souri. – Vous voilà de retour, Burnett ! – Oui monsieur, ce rafiot m’a manqué. »

Après ces brèves retrouvailles, la première nuit au mouillage est courte. À cinq heures, une bagarre réveille le poste d’équipage. Le matelot ouvre la porte. « J’ai vu monsieur Mortimer et Jack Malone, le premier lieutenant, se battre comme de vrais chiens. Ils étaient tous les deux pintés à un point où il était vain de vouloir les arrêter. Et comme le capitaine était resté en ville, le navire était à eux. » À part quelques hématomes, l’incident ne laisse pas de traces.

Le jour suivant, 14 octobre 1915, le Dirigo quitte Seattle sous les ordres du commandant Mallett. Le canal de Panama étant momentanément fermé, le voilier fait route vers le cap Horn, qu’il franchit le jour de Noël, puis remonte l’Atlantique, jusqu’aux îles Shetland, au Nord de l’Écosse. Soudain, le 2 mars vers minuit, après cinq mois et demi sans toucher terre, le navire est arraisonné par la Marine britannique. L’amirauté s’inquiète qu’une telle quantité d’orge soit livrée dans un port si petit et si proche de l’Allemagne. Le Dirigo est saisi, la cargaison confisquée et l’un des marins, de nationalité allemande, envoyé en prison.

Il faut attendre encore cinq mois avant d’avoir des nouvelles fraîches de Mortimer. « Le vagabond des mers est contraint de s’arrêter, annonce l’Oakland Tribune du 10 août 1916. Le “capitaine Pike” est retenu par les Anglais. Mortimer est à Fleetwood, où tout l’équipage du Dirigo est assigné à résidence par le gouvernement britannique. » Si, quelques semaines plus tard, Barney Burnett peut rentrer à New York, d’où il repartira pour bien d’autres aventures, les autorités réservent un autre sort à Frederick Mortimer. Connaissant sa valeur, elles le contraignent à s’embarquer sur les cargos à vapeur de Sa Majesté !

La croissance de Miami est exponentielle au début du xxe siècle.
La croissance de Miami est exponentielle au début du XXe siècle. De 1 681 habitants en 1900, sa population passe à plus de 60 000 en 1925, date de cette prise de vue. Les marais des Everglades sont alors asséchés tandis qu’un pont en bois relie l’île au continent. © Library of Congress

Pour la première fois, cet insatiable torcheur de toile va devoir composer avec le bruit des machines, les odeurs d’huile et les fumées à escarbilles. Son poste ? Second capitaine, bien sûr. Il ne sera libéré que lorsque les États-Unis s’engageront dans la guerre aux côtés des Britanniques. Entretemps, et contre son gré, il aura effectué vingt-deux traversées de l’Atlantique sur des engins qu’il exècre : « un navire à vapeur, c’est trop de chefs et trop peu de sport », déclarera-t-il au Baltimore Sun, en conclusion de cette expérience. Hélas, le 31 mai 1917, au moment où il aurait pu retrouver son voilier de prédilection, le Dirigo  est torpillé à 6 milles au large d’Eddystone. John Ray, le deuxième lieutenant, tombe à la mer et se noie ; les autres marins sont sauvés. Le quatre-mâts barque, qui avait changé d’armateur et avait été doté d’un nouvel équipage, était en route vers Le Havre depuis New York.

Dans les années 1920, l’arrivée au port d’un grand voilier de charge est devenue si rare qu’elle suscite admiration, sympathie et articles dans la presse locale. Ces textes permettent de retrouver la piste du nomade au long cours, en mouvement perpétuel. Le 12 avril 1925, le Tampa Sunday Tribute signale que le trois-mâts barque Belmont vient d’accoster en Floride avec un chargement de 1 800 tonnes de guano, deux chats, un chien, une volée de pigeons et dix-sept hommes dont un vieux briscard de l’âge de la voile : Fred Mortimer.

« Deux naufrages, quelques petites mutineries, de nombreux voyages et beaucoup de travail »

Six mois plus tard, le 10 novembre, grâce au Miami Herald, encore en Floride, on retrouve « le personnage de Jack London » sur le Robert L. Linton, goélette à cinq mâts chargée de traverses de chemin de fer et de poteaux télégraphiques. Cerise sur le gâteau, Edwards, photographe du journal, gratifie les lecteurs d’un émouvant portrait du second. Ce dernier porte la même casquette, la même chemise et les mêmes bretelles qu’au temps de son voyage avec Jack London.

Enfin, au printemps 1926, l’envoyé spécial du Baltimore Sun est dépêché à bord du Cecil P. Stewart, seul voilier venu mouiller dans ce port depuis des mois. Sur ce quatre-mâts en bois chargé de phosphate, en partance pour Porto Rico, il rencontre Fred Mortimer, soixante-quinze ans, « le dernier des vieux cap-horniers qui continue à courir les mers ». La tâche du journaliste est ardue : s’il est bien devenu un personnage de roman, l’officier demeure humble et taiseux. Ses réponses sont si sobres qu’elles frôlent la platitude : de quoi faire frémir tout rédacteur en chef normalement constitué ! Bien sûr, en soixante ans de navigation, le second capitaine a connu des tempêtes, mais « il y a eu bien plus de travail que de péripéties romanesques ». Quand le vent d’un ouragan réduit les voiles en confettis et menace d’arracher les mâts, « on est tellement occupé qu’on a pas le temps d’appeler cela une aventure ». Par deux fois il a été naufragé, mais il déclare qu’il « préfère garder ces histoires pour lui, parce qu’aucun vrai marin ne devrait raconter les événements malchanceux ayant affecté un bateau digne de ce nom ». Pour conclure, Mortimer résume sa vie en cette simple formule : « Deux naufrages, quelques petites mutineries, de nombreux voyages et beaucoup de travail. »

Par son caractère dramatique, l’ultime navigation de Frederick Mortimer va susciter de nombreux articles, du New York Times au Boston Globe, en passant par une foule de quotidiens locaux. Tout débute par une photo. Elle est publiée sur deux colonnes dans plusieurs journaux régionaux, dont le Wausau Daily Record-Herald, du Wisconsin. Légendé « La mer courtise encore Mr. Pike », le cliché a été pris à New York le 4 août 1926. On y découvre notre coureur des mers souriant mais amaigri, aussi sec qu’un flibustier sans butin. Il vient de prendre son poste à bord du Kingsway, son quatrième voilier en un an et demi ! Cette goélette à quatre mâts appareille pour un voyage vers la Gold Coast – Ghana actuel –, avec un chargement de bois.

De nombreux articles de presse ont évoqué Fred Mortimer
De nombreux articles de presse ont évoqué Fred Mortimer tout au long de sa carrière, depuis le premier paru le 31 août 1887 signalant qu’il était convoqué par les autorités pour avoir malmené un de ses matelots, jusqu’aux derniers annonçant sa mort en 1927 à bord du Kingsway. © Collection Laurent Charpentier

L’expédition débute sous de sinistres auspices ; elle tournera à la tragédie. Le commandant du navire, Chase, est au plus mal et doit être débarqué à Pensacola, en Floride, où il décède. Son remplaçant, Frederick Lawry, soixante-six ans, ne sait pas gagner la confiance de son équipage et encore moins celle de Mortimer qui trouve son supérieur incompétent et timoré. « Il m’en voulait parce qu’on ne lui avait pas confié le commandement après la mort du premier capitaine, affirmera Lawry un an plus tard, devant le juge fédéral Anderson, à New York. De temps en temps l’équipage obéissait à ses ordres plutôt qu’aux miens. »

Dans cette atmosphère délétère, le cuisinier choisit de mettre sac à terre dès l’escale suivante, à San Juan, sur l’île de Porto Rico. Un nouveau coq de vingt-quatre ans, Earl Battice, est recruté à l’improviste. Il impose au commandant pusillanime la présence à bord de sa femme, Lucille. Par jalousie, il l’égorgera le 5 février 1927 alors que le navire est en plein océan, au Sud de l’archipel du Cap Vert. Mortimer et le bosco mettent le meurtrier aux fers. La malheureuse agonise pendant une semaine.

Sur les côtes africaines, aucune autorité ne veut prendre en charge le criminel. Le Kingsway garde dans ses flancs son prisonnier enchaîné et poursuit son trajet. Il embarque une cargaison de fèves de cacao et entreprend la traversée retour de l’Atlantique. C’est à partir du 29 mai que l’état de santé de Fred Mortimer commence à se dégrader. Lui qui aimait s’allonger le soir sur la dunette pour regarder les étoiles en silence, se retire dans sa cabine, victime de fièvre. Deux jours plus tard, il retourne travailler. Le 11 juin, il doit de nouveau s’aliter. Le commandant constate l’affaiblissement général de son second. Le vieil homme sans famille ne s’alimente plus. Ses pieds et ses jambes enflent, mais il persiste à fumer cigarette sur cigarette. Selon le journal de bord, recopié par The Evening Independent, Lawry lui donne du lait et du whisky trois fois par jour et fait mettre le cap sur la Barbade, dans la mer des Caraïbes, pour consulter un docteur. Mais Mortimer n’attendra pas d’être à revenu à terre pour larguer définitivement les amarres. « 23 juin 1927. Latitude 12°51 Nord, Longitude 57° 48 Ouest. Nous certifions que Fred Mortimer, second, s’est éteint à 11 heures 50. Mort probablement due à la négligence des règles sanitaires sur les côtes africaines. Tenterons de déposer sa dépouille à la Barbade. »

le Kingsway
Si le Kingsway n’a pas laissé son portrait, sa silhouette nous est connue grâce à cette photo de l’Avon Queen, un de ses frères en construction. En 1937, en proie à une voie d’eau impossible à étancher, cette goélette à quatre mâts sera coulée par l’US Navy après le sauvetage de son équipage. © MG 12.50 Cpt. John Parker fonds. 79-27-3007. Beaton Inst., Cape Breton Univ.

Après cette dernière escale, l’arrivée du Kingsway à New York fait sensation. Earl Battice et Waldemar Karl Badke, son rival en amour, sont emprisonnés. Le bateau est mis en quarantaine sous la surveillance des garde-côtes. On interroge l’équipage. Un mois plus tard, le cuisinier est condamné à dix ans de réclusion. La mort de Mortimer, soixante-seize ans, d’abord considérée comme suspecte, ne donnera lieu à aucune poursuite.

À l’autre bout du pays, en Californie, Charmian Kittredge London, veuve de Jack depuis 1916, apprendra la disparition du marin dans un journal de la côte Est, sans connaître les détails. Dans son journal intime, elle écrit : « Sur le Dirigo, nous l’avions pris d’affection, parce qu’il était le remarquable représentant d’une éphémère tribu d’hommes qui naviguaient sur les célèbres clippers américains, au bon vieux temps de la voile. J’aimerais le voir aujourd’hui, le visage lavé de ses rides, capitaine de ses propres navires sur des eaux élyséennes. »

 

En savoir plus

Fred Mortimer, à mots retenus

Dans la correspondance de Jack et Charmian London, conservée à Logan par l’université d’État de l’Utah, figurent trois lettres de Fred Mortimer au couple d’écrivains voyageurs, écrites à bord du Dirigo.

La première a été postée à Liverpool, au Royaume-Uni, le 1er avril 1913, au terme d’un voyage « très fastidieux et sans histoires » commencé quelques semaines après le débarquement de Jack, Charmian et Nakata. Parti de Seattle, le navire a passé le cap Horn le dimanche 5 janvier, par « un temps frais, pâle et clair » qui a permis au capitaine Walter Mallett de faire une photo que Mortimer joint à sa missive. « P. S. : le Capt. Mallett souhaite vous faire savoir que je leur ai appris à jouer à la belote, » un jeu que pratiquaient les London.

Deux mois plus tard, le 14 juin, Mortimer écrit depuis Baltimore, sur la côte Est des États-Unis. Son style est concis. Des faits, pas d’emphase. Il évoque le pénible voyage depuis Liverpool, sur lest – 1 200 tonnes de sable de la Mersey. Pris dans un coup de vent de Sud-Ouest, le Dirigo a eu des difficultés à se dégager de la mer d’Irlande, échappant de justesse aux brisants des Cornouailles… « On en a été rudement contents. »

L’Atlantique hivernal a été tout aussi éprouvant… « Si vous aviez été à bord sur cette dernière traversée, vous auriez eu un grand choix d’expériences variées. » La sobriété de Fred Mortimer est un lavis qui contraste avec les mots colorés de Mallett, le commandant, au sujet de cette traversée publiés dans le Baltimore Sun du 12 juin : « Donnez-moi les quarantièmes rugissants et le cap Horn n’importe quand, ce ne sera que du beau temps par rapport à l’Atlantique Nord ! »

Dans son courrier, Fred précise ensuite que Mallett fera lui-même des tirages d’une photo du cap Horn une fois le Dirigo en mer. La sensibilité du second se glisse dans une note en coin de page : « Nous avons embarqué deux fox-terriers à Liverpool », clin d’œil à Possum, le chien facétieux des London !

Plus de huit mois s’écoulent avant la troisième de ces lettres. Le 22 janvier 1914, Fred Mortimer reprend la plume depuis à Seattle, sur la côte Pacifique. Son message accompagne le négatif original de la photo du cap Horn, que les London lui ont demandé. Le Dirigo est sur le point de repartir vers l’Angleterre avec un chargement d’orge. « Bon, j’espère que vous êtes tous les deux en excellente santé et que vous êtes en train de reconstruire votre maison idéale. » Fred Mortimer évoque ici la Wolf House, résidence rêvée que Jack venait de faire bâtir, partie accidentellement en fumée cinq mois plus tôt. « Je termine en vous adressant toutes mes meilleures pensées », conclut le second capitaine. En marge, cet ajout : « Salutations à Nakata et Possum. »

Fred Mortimer
© Utah State University

 

Charmian Kittredge London, marin dans l’âme

Quand Charmian Kittredge rencontre pour la première fois Jack London, en 1901, elle est sténographe dans les bureaux de la plus importante compagnie maritime de San Francisco. Aguerrie par ses navigations dans la baie, cette trentenaire épate le jeune écrivain qui reconnaît sa maîtrise dans la manœuvre d’un bateau. «Sachez d’abord que la vie maritime est chez moi une passion qui m’a été léguée je crois par toute une lignée d’anciens corsaires – mes ancêtres – de sang français et espagnol», écrira-t-elle en 1929. Son père est un Acadien né sur l’île des Monts déserts, dans le Maine. Entrepreneur insatiable, il a d’abord été marin, puis chercheur d’or et officier dans l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Il a transmis le goût du large à sa fille. Pas étonnant donc que ce soit Charmian qui fasse découvrir à Jack le récit de la circumnavigation de Joshua Slocum, dont elle a visité le bateau dans une foire-exposition. D’ailleurs, quand le romancier achète un petit voilier à dérive grâce aux droits d’auteur de L’Appel de la forêt, il le nomme le Spray, double hommage à sa compagne et au navigateur solitaire. La cabine du bateau abritera discrètement les deux amants. Elle sera aussi le bureau flottant où Jack écrira Le Loup des mers, qui paraîtra en feuilleton dans la presse et que Charmian adaptera pour l’édition.

Plus tard, Charmian et Jack partent dans le Pacifique à bord de leur grand ketch Snark. Charmian, second capitaine, publiera trois livres racontant ces voyages. Elle sera aussi la coéquipière de l’écrivain à bord du Roamer, confortable yawl de 35 pieds, pendant leurs longs séjours annuels à bord. « Nous y avons navigué pendant plusieurs mois consécutifs sur l’immense baie de San Francisco, battue par tous les vents et rendue capricieuse par les courants océaniques et les alluvions fluviales. Nous avons suivi le cours des rivières, traversé des lacs et longé des canaux sur des centaines de milles. »

Après la disparition de son mari, le 22 novembre 1916, Charmian Kittredge London multiplie les voyages en Europe pour faire connaître et préserver l’œuvre de Jack. En juillet 1929, elle embarque à Cannes sur le Hobo, cotre de 12,45 mètres construit à Carantec. Ses propriétaires, Sybil Walters et son mari, s’apprêtent à prendre le départ d’une course-croisière à destination de Barcelone, via les Baléares. Charmian rédige un article, traduit par Louis Postif, pour le quotidien Paris-Midi. « À vrai dire, je regretterai toujours mes voyages d’autrefois sur de petits bateaux. Bien que très agréables, aucune de mes traversées sur les cargos ne peut égaler en enchantement cette croisière que je savoure en ce moment sur la Méditerranée. »

Charmian Kittredge
Charmian Kittredge London à la barre du Roamer en décembre 1912. © Alb. 70, p. 57, JLP 508, Huntington Library, San Marino, CA

 

le maître voilier japonais du Dirigo

Naka Shima, le maître voilier du quatre-mâts barque Dirigo, avait suscité la sympathie de Jack et Charmian London, qui l’avaient d’ailleurs pris en photo. L’année précédente, dans son édition du 9 janvier 1911, le New York Times en avait publié le portrait suivant, sous la plume d’un de ses reporters.

« Naka Shima, le vieux maître voilier japonais du navire américain Dirigo, est un homme gouverné par la passion de la mer. Elle l’a conduit presque partout dans le monde, sous de multiples pavillons. Le Dirigo vient d’arriver avec une cargaison d’orge et de vin, au terme d’un voyage de cinq mois depuis San Francisco. Le navire était au mouillage hier, devant Staten Island, laissant son équipage mettre une dernière touche au rangement et au nettoyage du bateau. Deux de ses voiles de hunier, mises à sécher, ondulaient lascivement dans la mâture.

« Le petit maître voilier japonais a eu fort à faire pendant le voyage, et il était encore à la tâche tandis que le bateau dansait sur son ancre. Cela fait onze ans qu’il est embarqué sur le Dirigo et le capitaine Chapman le présente comme une institution. Il navigue depuis si longtemps que toutes les péripéties de sa vie en mer ont été oubliées. Shima ne parle pas beaucoup de lui-même, mais chaque fois qu’il reçoit sa paie, une part substantielle de son salaire retourne au Japon par lettre de change. Elle est destinée à sa femme, qui vit à Otaru, dans la baie d’Ishikari, sur Hokkaido. Il a deux fils, aujourd’hui jeunes hommes, qu’il n’a pas vu depuis des années. “Mettez Shima à terre et il mourra sans tarder”, affirme l’un des marins. “La mer est sa vie et il vit pour naviguer. Il travaille bien, mais il est à son meilleur quand les vagues balayent le pont du navire et obligent les hommes à sauter dans les enfléchures pour réduire la toile.”

« Shima habite sur le bateau et, même à quai, il ne le quitte que par nécessité. Il ne parle que des jours “où l’on reprendra la mer”. Hier, il affirmait que jamais il ne retournerait vivre à terre. » 

Naka Shima
Naka Shima photographié par Jack London. © Alb. 73, p. 28, JLP 511, Huntington Library, San Marino, CA

À lire :

Dans son roman Les Mutinés de l’« Elseneur », Jack London fait de Mortimer un des personnages centraux, Mr Pike. Il est ce « balaise aux mains de battoir », bagarreur à la gouaille râleuse, mélomane érudit dont les pieds raclent le pont, comme fatigués de porter sa nostalgie du temps de la voile. Le livre est à son meilleur dans les descriptions fines et vivantes de la vie à bord. Autant de passages qui constituent un témoignage de première main sur les derniers voiliers cap-horniers. Mais pour l’intrigue, « on repassera », aurait pu dire Mortimer. Le trait est souvent forcé et les matelots sont affublés de personnalités caricaturales, représentent un prolétariat brutal et décérébré contre lequel Pathurst, riche désespéré embarqué comme passager, va finir par se battre et gagner ce qui lui revient de droit quasi-divin : le pouvoir. On prend cependant plaisir à reconnaître certains compagnons du romancier dans sa navigation : sous la figure du capitaine West apparaît Chapman ; Margaret West a une personnalité à la Charmian ; le domestique japonais Wada rappelle Nakata ; quant à Possum, le fox-terrier des London, il joue son propre rôle.

Jack London, Les mutinés de l’Elseneur (The mutiny of the Elsinore), traduction de Charles-Noël Martin, Phébus, Paris, 2004 (première édition en anglais : Grosset & Bunlap, New York, 1914 ; traduction française reprise en poche : « Libretto », Paris, 2016) ;

Claire Rankin, THE TALL VOYAGERS, the story of Barney Burnett, The Ward Ritchie Press, Los angeles, 1965 ;

Charmian London, avec des illustrations de Baudoin et des photographies d’Espérance Racioppi, Jack London (the book of Jack London), traduction d’Alice Bossuet, Terrail, Paris, 2006 (Première édition en anglais : The Century Co., New York, 1921, première édition en français : Gallimard, Paris, 1927) ;

Collectif, Jack London Photographe, Phébus, Paris, 2011.