Par Owen Chase, traduit de l’américain par Xavier Bachelot, illustré par Sébastien Brunel. Second capitaine de l’Essex, Owen Chase racontre le naufrage de ce baleinier sciemment détruit par un cétacé en plein Pacifique et le calvaire de son équipage dont les derniers survivants sont tellement affamés qu’ils en viennent à se nourrir des cadavres de leurs compagnons. « La lecture de cette prodigieuse histoire a eu sur moi un effet étonnant », avouera Melville avant qu’elle ne lui inspire son Moby Dick.


Les trois jours suivants, les 25,26 et 27 [janvier 1820], n’ont été marqués par aucun événement particulier. Le vent d’Est est resté dominant, et avec une telle obstination qu’il en est quasiment venu à annihiler en nous toute espérance. Aucun vœu de nos âmes assoiffées n’avait été exaucé et nous n’entra-per-cevions aucune lueur d’espoir. Tel était notre destin. Et il était impossible face à une telle succession de coups du sort – tous contraires – de taire notre révolte. Nous étions, au terme de ces trois jours, repoussés vers le Sud, à 36° de latitude, dans une région très froide, où dominaient pluie et bourrasques. Nous avons pensé alors à virer de bord, vers le Nord. Au terme d’un grand effort, nous sommes parvenus à préparer le bateau dans ce sens, mais cette simple tâche nous avait laissés si épuisés que nous avons tout laissé tomber et finalement abandonné notre embarcation à sa course.

Aucun d’entre nous maintenant n’avait la force suffisante pour tenir la barre, et n’était même capable de faire le moindre effort pour régler les voiles de façon à nous permettre de progresser. Après une heure ou deux de repos, durant lesquelles l’horreur de notre situation s’imposa à nous avec une puissance désespérante et des effets qui ne l’étaient pas moins, nous avons soudain rassemblé nos forces et avons pu ajuster nos voiles de telle sorte que le bateau puisse se diriger lui-même. Nous nous sommes ensuite effondrés, attendant le verdict du « temps qui passe » et qui, désormais, soit nous apporterait son secours, soit nous permettrait de quitter ce théâtre de souffrance. Nous ne pouvions rien faire de plus. La vigueur et la volonté nous avaient totalement quittés. Quel espoir, aussi ténu soit-il, pouvait en effet dans notre situation nous rattacher encore à la vie ?

Le 28 janvier. Nos sens, ce matin-là, étaient à peine assez en éveil pour que nous parvenions à nous réjouir du changement de vent qui s’était opéré à l’Ouest. Il nous était maintenant quasiment indifférent de savoir de quel côté il soufflait. Il ne nous restait plus désormais aucun espoir, sinon celui, bien mince, de croiser un bateau. Seul, ce maigre espoir m’a empêché de me coucher pour mourir. Nous n’avions plus que quatorze jours de provisions. Et il était par ailleurs absolument nécessaire, si nous voulions vivre cinq jours de plus, d’augmenter nos rations. Nous avons donc partagé le peu qui restait et nous nous en sommes remis entièrement à la volonté et à la disposition du Créateur.

Le 29 et le 30 janvier, le vent s’est installé à l’Ouest, et nous avons progressé considérablement jusqu’au 31, date à laquelle le vent nous a fait face à nouveau et a réduit nos espoirs à néant. Le 1er février, il est repassé à l’Ouest et les 2 et 3, il a soufflé à l’Est. Il est resté léger et variable jusqu’au 8 février.

Nos souffrances approchaient maintenant de leur terme. Une mort terrible nous guettait. La faim était devenue violente, délirante, et nous nous préparions à être libérés rapidement de nos maux. Notre diction, au même titre que notre raison, s’était considérablement dégradée, et nous étions devenus à l’évidence à cet instant les êtres les plus impuissants et les plus misérables de l’espèce humaine dans son ensemble.

La veille, Isaac Cole, un des hommes d’équipage, s’était effondré au fond du bateau dans un état de profond désespoir, bien résolu à attendre calmement la mort. Il paraissait clair qu’il n’avait aucune chance de s’en sortir. Tout, disait-il, était sombre- dans sa tête. Nous ne conservions plus, d’après lui, aucun espoir de tenir, et c’était bêtise et folie que de lutter contre ce qui apparaissait manifestement comme notre destin, établi et immuable. J’ai protesté contre son attitude aussi énergiquement que ma raison et l’état de déliquescence de mon corps pouvaient me le permettre. Ce que je lui ai dit a semblé avoir pendant un moment un effet réel. Il a fait soudain un effort inouï, s’est relevé à moitié, a rampé vers l’avant en s’agrippant au foc, et a crié avec force et détermination qu’il ne lâcherait pas, qu’il vivrait aussi longtemps que nous autres.

© Sébastien Brunel

Mais, hélas, cet effort n’était rien d’autre qu’un accès de fièvre- intense, et il ne tarda pas à retomber dans un état de mélancolie et de désespoir.

Sa raison ce jour-là a vacillé et, à neuf heures du matin, il nous a gratifiés du triste spectacle de sa folie. Il s’est mis à parler de tout avec incohérence, il a demandé en hurlant une serviette et de l’eau, puis se couchant lamentablement dans le fond du bateau, il a fermé ses yeux caves, comme mort. Nous avons soudain réalisé – il était environ dix heures – qu’il était devenu muet. Nous l’avons alors installé de notre mieux sur une planche posée sur un des bancs du bateau, et après l’avoir recouvert de quelques vieux habits, nous l’avons abandonné à son sort.

Il gisait dans la plus grande douleur et dans une évidente détresse. Il a râlé douloureusement jusqu’à quatre heures de l’après-midi, heure à laquelle il est mort, dans les convulsions les plus horribles et les plus effrayantes qu’il m’ait été donné de voir. Nous avons veillé son corps la nuit entière. Au matin, mes deux compagnons ont, en toute logique, entrepris les préparatifs pour le confier à l’océan, quand, parce que j’avais réfléchi à la question la nuit durant, j’ai évoqué ce sujet éprouvant de conserver le corps pour nous nourrir. Nos provisions ne pouvaient en aucun cas nous permettre de tenir plus de trois jours. Il était pour le moins improbable que nous trouvions durant ce laps de temps un moyen de soulager nos souffrances ; la faim, en conséquence, nous obligerait au bout du compte à tirer au sort. Les hommes ont approuvé sans aucune objection, et nous nous sommes mis au travail pour préparer le corps aussi vite que possible et éviter ainsi qu’il ne pourrisse. Nous avons séparé les membres du corps et détaché les chairs des os, après quoi nous avons ouvert le corps, en avons sorti le cœur, puis avons refermé le corps – en le cousant aussi décemment que possible – pour le confier ensuite à l’océan.

Nous avons d’abord entrepris de satisfaire notre besoin immédiat et naturel en nous attaquant au cœur, que nous avons dévoré avec avidité. Nous avons ensuite découpé le reste en fines ban-des que nous avons accrochées au ba-teau afin qu’elles sèchent au soleil. Nous avons allumé un feu et en avons grillé une partie afin de les consommer le lendemain.

C’est ainsi que nous avons réglé le sort de notre compagnon d’in-fortune dont le souvenir douloureux fait surgir au moment présent dans mon esprit les idées les plus odieuses et révoltantes qu’il soit possible de conce-voir. Nous ne savions pas alors qui serait le suivant, celui à qui il reviendrait de mourir ou d’être exécuté, puis mangé, comme le pauvre malheureux que nous venions de faire disparaître. Un être humain ne peut que frémir au récit de telles horreurs. Je n’ai pas de mots pour dé-peindre l’angoisse que nous avons éprouvée quand nous avons dû faire face à cet horrible dilemme.

Le matin suivant, le 10 février, nous avons remarqué que la chair s’était altérée et qu’elle avait pris une teinte verdâtre. Nous avons décidé de rallumer un feu et de la cuire aussitôt pour empêcher qu’elle se putréfie et qu’elle ne soit plus consommable. C’est ce que nous avons fait, et de la sorte nous l’avons préservée six ou sept jours de plus. Nous n’avons pas touché à notre pain durant ce temps. Comme il ne risquait pas de s’abîmer, nous l’avons mis soigneusement de côté pour affronter les tout derniers instants de notre épreuve.

© Sébastien Brunel

À trois heures environ cet après-midi-là – c’était le 10 février –, une forte brise s’est levée au Nord-Ouest et nous avons nettement progressé, si l’on tient compte du fait que nous avons été contraints de naviguer uniquement à la voile. Le vent s’est maintenu jusqu’au 13, date à laquelle il est à nouveau redevenu contraire.

Nous avons trouvé le moyen de préserver à la fois notre âme et notre corps en consommant avec parcimonie la chair, que nous avons coupée en petits morceaux et avalée avec de l’eau salée. Dès le 14, nos corps s’étaient régénérés à un point tel que nous pouvions envisager de diriger à nouveau notre bateau avec l’aviron de gouverne. Nous sommes parvenus, en nous relayant, à le guider et à progresser correctement.

Le 15, nous avions consommé toute la chair. Nous en étions arrivés aux derniers morceaux de pain : deux biscuits. Ces deux derniers jours, nos membres avaient beaucoup gonflé ; ils commençaient maintenant à nous faire souffrir énormément.

Nous étions encore, et autant qu’on puisse en juger, à trois cents milles de la terre, mais avec tout au plus trois jours de nourriture devant nous. Notre seul espoir et notre seul réconfort résidaient dans le fait que le vent, qui s’était levé à l’Ouest ce matin-là, nous reste favorable. Nos attentes sur ce point étaient telles maintenant que nous étions en proie à une fébrilité nourrie par la nécessité, que rien hormis le maintien d’un vent favorable ne pouvait apaiser. Tout était maintenant à son paroxysme. Nous fondions nos espoirs sur la brise : nous observions, tremblants et apeurés, ses progrès, sa direction et l’issue tragique de notre course.

Le 16, à la nuit, envahi par ces horribles spéculations quant à notre situation, et tremblant de faiblesse, je me suis allongé pour dormir, sans trop me soucier de savoir si je reverrais ou non la lumière.

À peine étendu, je me suis mis à rêver que je voyais un navire, non loin de nous. J’ai concentré toute mon énergie pour l’atteindre, mais je n’y suis pas parvenu. Je me suis réveillé, comme écrasé par ce délire qui m’avait saisi dans mon sommeil ; j’avais été totalement abusé, cruellement trompé par mon imagination malade et frustrée.

Le 17, dans l’après-midi, un nuage épais est apparu, il était posé Est-Nord-Est, quasi au levant, ce qui indiquait d’après moi la proximité d’une terre. J’ai supposé qu’il s’agissait de l’île de Más Afuera. J’ai même conclu qu’il ne pouvait en être autrement ; cette idée à peine formulée, la vie à nouveau s’est mise à circuler vivement dans mes veines. J’ai dit à mes compagnons que j’étais convaincu qu’il s’agissait d’une terre, et que si c’était le cas, nous serions, presque à coup sûr, en mesure de l’at-teindre dans moins de deux jours. n

Owen Chase (1797-1869), l’un des huit survivants de l’Essex, écrit son témoignage, avec l’aide d’un nègre, dès son retour à Nantucket, le 11 juin 1821. C’est ce Récit de l’extraordinaire et affligeant naufrage du baleinier « Essex », dans une nouvelle et excellente traduction de Xavier Bachelot, qu’ont publié l’an dernier les éditions Robert Laffont. À peine ce texte édité, Owen Chase reprend la mer, comme second du Florida, puis comme capitaine du Winslow, et enfin comme patron du Charles Carrol, le baleinier qu’il s’est fait construire. Entre-temps, il aura eu cinq enfants et quatre épouses, les deux premières étant mortes en couche et la troisième ayant été répudiée pour cause d’adultère.

Sébastien Brunel vit à Lyon. Dessinateur et peintre, il se spécialise dans le dessin d’après modèle vivant, qu’il enseigne également. Il est aussi fasciné par les histoires de mer et a notamment travaillé sur une adaptation de Kernok le pirate d’Eugène Sue ainsi que sur un carnet de voyage chez les pirates modernes en Indonésie.