Par Catherine Vadon – Sillonnant les océans depuis 400 millions d’années, les requins présentent une remarquable adaptabilité, des capacités physiques exceptionnelles et un système électro-sensoriel de haute précision. Dans le monde occidental, ces animaux emblématiques traînent dans leur sillage, depuis des siècles, une sale réputation – le mot « requin » suffit à vider une plage ou à remplir une salle de cinéma… À l’inverse, les squales étaient révérés en Océanie. Aujourd’hui, De nombreuses espèces de ces prédateurs apparemment irrésistibles sont menacées de disparition, victimes de la surpêche.

Quand un requin, avec une élégance superbe, glisse dans l’eau turquoise, c’est un spectacle d’une telle harmonie qu’il suscite l’admiration, la fascination… Il y a de quoi ! Les requins sont probablement les plus performants de tous les vertébrés marins, si le succès se mesure en termes d’endurance dans le temps et de capacité à survivre aux extinctions massives. Les plus anciens fossiles connus de requins sont datés de 400 millions d’années, vestiges du lointain Dévonien, soit 200 millions d’années avant l’apparition des dinosaures.

Aujourd’hui, on recense environ cinq cents espèces de requins, d’une grande diversité de physionomie et de mode de vie. Leur principale caractéristique est leur squelette fait de cartilage, contrairement aux poissons osseux. Une cinquantaine d’espèces ont été recensées sur les côtes de France métropolitaine.

Ils ont colonisé toutes les zones océaniques, jusqu’à près de 4 000 mètres de profondeur, excepté les abords du continent antarctique. Des requins-marteaux (Sphyrna zygaena) et des requins soyeux (Carcharhinus falciformis) ont été récemment filmés dans les eaux chaudes et riches en soufre d’un volcan sous-marin en activité des îles Salomon, le Kavachi, soulevant de nouveaux questionnements sur les capacités de ces animaux à s’adapter à des environnements « extrêmes ». Certains pénètrent dans les eaux douces, tel le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas), observé jusqu’à 4 000 kilomètres en amont de l’embouchure du fleuve Amazone.

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Requins soyeux, requins des Galápagos (Carcharhinus alapagensis), requins des sables (Carcharhinus obscurus) et requins bordés (Carcharhinus limbatus) se retrouvent, aux côtés de thons albacores, pour cerner et attaquer des bancs de sélars coulissous et de comètes maquereaux, dans les eaux mexicaines du Pacifique. © Ralph Pace/Minden Pictures/Biosphoto

De nouvelles espèces sont régulièrement découvertes, dans des zones profondes peu explorées du Pacifique Sud, ou dans le « Triangle de corail », haut lieu de la biodiversité qui va des Philippines à la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Les requins sont des carnivores, charognards pour certains, sauf trois espèces filtreuses : le requin-baleine (Rhincodon typus, 18 mètres), le requin-pèlerin (Cetorhinus maximus, 12 mètres) et le requin grande-gueule (Megachasma pelagios, 5 mètres). Leur énorme bouche béante engouffre d’énormes quantités d’eau pour en extraire copépodes et autres organismes lilliputiens.

Si ces requins filtreurs atteignent pour certains des tailles extrêmes, la moitié des espèces de requins mesure moins d’un mètre et 80 pour cent moins de 2 mètres. Avec sa vingtaine de centimètres, le requin-lanterne nain (Etmopterus perryi) est le plus petit. De nombreuses espèces ne ressemblent pas vraiment à la représentation que l’on se fait habituellement des squales, réputés effrayants : voyez plutôt le requin-lutin (Mitsukurina owstoni) ! Habitant les profondeurs des pentes continentales, il a un corps flasque de 6 mètres, des petites nageoires, un long museau plat, des dents étroites, insérées sur des mâchoires qu’il projette brusquement en avant pour saisir le poulpe qui passe à proximité. Quelques spécimens seulement en sont connus, conservés dans les collections des musées d’histoire naturelle, dont trois à Paris.

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Requin-nourrice, requin blanc, requin bleu. Gravure réalisée à Paris par Albert Massard en 1825, d’après une illustration du peintre naturaliste suisse Jean-Gabriel Pretre. ©Florilegius/Alamy Banque d’images

Beaucoup de requins habitant les profondeurs effectuent de longues migrations verticales jusqu’en surface, à l’instar du squalelet féroce (Isistius brasiliensis, 40 centimètres), au curieux mode d’alimentation. Il se fixe sur ses proies (thons, dauphins) à l’aide de ses lèvres ventouses, plante ses dents pointues dans leurs chairs, puis tourne rapidement sur lui-même, y découpant un disque comme à l’emporte-pièce, d’où son surnom de cookie cutter, « découpe-biscuit ».

Des capacités sensorielles exceptionnelles

De nombreux requins ont un cerveau aussi complexe que celui des mammifères. Certains, à l’odorat extrêmement développé, peuvent détecter dans l’eau des concentrations de sang très faibles – une partie pour un million, soit l’équivalent d’une cuiller à café dans une piscine de taille moyenne. Les requins distinguent des eaux de salinité différente, sont sensibles à de nombreux composés chimiques signalant le passage d’une proie potentielle (électrolytes, acides aminés) et détectent toutes vibrations et changements de pression grâce aux canaux sensoriels de la ligne latérale de leurs flancs.

Leur museau est parsemé de petits récepteurs remplis de mucus, capables de détecter les champs électriques les plus faibles, comme ceux générés par le champ géomagnétique terrestre ou les contractions musculaires de leurs proies. Les requins-marteaux sont ainsi des experts pour débusquer les raies enfouies dans le sable ! Leurs yeux sont équipés d’une rétine doublée d’une couche de cellules réfléchissantes, appelée tapetum lucidum, qui leur permet de capter de très faibles quantités de lumière, au crépuscule ou en eau trouble.

Les millions de minuscules denticules qui recouvrent leur peau favorisent l’écoulement de l’eau le long de leur corps. Cette efficacité hydrodynamique a été reproduite par des fabricants de combinaisons de natation dans le but d’améliorer les temps de glisse – des équipements si performants qu’ils ont été qualifiés de « dopages technologiques » et interdits dans les compétitions olympiques.

Leurs mâchoires portent des centaines de dents disposées en rangées parallèles. Usée ou cassée, chaque dent qui tombe est remplacée par celle qui la suit. À tel point que certains requins perdent jusqu’à trente mille dents au cours de leur vie. Les dents plates écrasent les crustacés, les pointues retiennent les poissons glissants. Le grand blanc (Carcharodon carcharias), l’un des rares requins à se nourrir régulièrement de mammifères marins, les sectionne de ses dents triangulaires et crénelées, insérées sur ses puissantes mâchoires, aux forces de pression estimées à plus de 18 000 newtons.

Pour respirer, la plupart des requins doivent nager constamment. L’eau entre dans leur bouche, passe au travers des branchies qui captent l’oxygène, puis sort par les fentes branchiales.

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Requin-taureau (Carcharias taurus) dans les récifs qui couvrent les hauts fonds d’Aliwal, au large de l’Afrique du Sud. Les requins sont dépourvus de vessie natatoire, mais les individus de cette espèce avalent de l’air pour réguler leur flottabilité… le laissant ensuite échapper par différents orifices. © Helmut Corneli/Alamy Banque d’images

Leur squelette léger et leur foie volumineux, riche en huile de squalène, un composé de faible densité, leur confèrent une flottabilité presque neutre. Leurs nageoires, quand ils se déplacent, produisent un effet de portance, ce qui leur permet de se maintenir à une profondeur voulue. Chez le requin-pèlerin (Cetorhinus maximus) en particulier, le foie représente plus de 25 pour cent du poids corporel. Le requin-taureau (Carcharias taurus) peut quant à lui planer immobile en avalant de l’air dans son estomac, ce qui lui fournit une flottabilité supplémentaire. Parfois, on le voit laisser sortir des bulles de sa bouche, ou à l’autre extrémité de son système digestif…

Hautement adaptés à la vie pélagique, les requins-maquereaux, notamment les requins mako (Isurus oxyrinchus), font preuve d’une remarquable gamme d’adaptations morphologiques et physiologiques : ils sont capables d’élever leur température corporelle au-dessus de celle de leur environnement, de nager longtemps à grande vitesse, de chasser en eaux profondes, trop froides pour beaucoup d’autres espèces… Le requin-saumon (Lamna ditropis) maintient ainsi la température de son estomac à environ 21 degrés Celsius au-dessus de celle des eaux subarctiques où il réside. Pour y vivre, il augmente les quantités de certaines protéines pour que son cœur continue de battre dans le froid.

Des milliers de tonnes d’ailerons de requins débarqués chaque année

Prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire pour la plupart, les requins jouent un rôle écologique essentiel en régulant de nombreuses populations de proies, notamment de poissons, de poulpes… Sans requins, nombre d’écosystèmes marins seraient bouleversés.

Les requins ont toujours été pêchés pour leur chair, l’huile de leur foie, leur peau et leurs ailerons, traditionnellement consommés en soupe, en Asie. Aujourd’hui, certains pêcheurs sectionnent les nageoires des requins avant de les rejeter et de les laisser agoniser dans l’eau. Cette indigne pêche aux ailerons est désignée par le terme anglais shark finning.

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Shark finning, prélèvement des ailerons d’un requin-marteau (Sphyrna mokarran) sur le pont d’un palangrier brésilien. Cette pêche tue chaque année des dizaines de millions de requins, dont les corps mutilés sont ensuite rejetés à l’eau. © Andre Seale/Robert Harding Picture Library/Biosphoto
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Vue d’un restaurant spécialisé dans la soupe d’ailerons de requins dans le quartier chinois de Bangkok. Selon l’agence onusienne de l’alimentation et de l’agriculture, le kilogramme d’aileron séché peut se vendre à plus de 600 dollars, et un bol de ladite soupe se paye couramment
100 dollars.  © Kevin Foy/Alamy Banque d’images

En dépit d’une réduction de ce commerce, liée à une vaste campagne publique de sensibilisation à la protection des requins, Hong Kong reste un marché majeur alimenté par environ quatre-vingts pays fournisseurs, appartenant pour certains à l’Union européenne (notamment l’Espagne). Le commerce de la viande de requin connaît une expansion ces dernières années, en lien avec le déclin de nombreuses populations de poissons : le volume d’importation des ailerons de requins était de plus de 5 000 tonnes en 2017, pour un montant de 150 millions de dollars américains. Près de la moitié des prises de requins identifiées dans le monde concernent les grands requins pélagiques. Parmi eux, nombreux sont désormais inscrits sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), certains n’atteignant plus qu’une fraction de leur biomasse historique.

Pour tenter de surveiller et réguler ce commerce international, des tests ADN, effectués au débarquement, permettent d’identifier rapidement l’espèce concernée, en particulier celles inscrites à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). On y retrouve inscrit le grand blanc, le requin océanique (Carcharhinus longimanus) et le grand requin-marteau (Sphyrna mokarran). Un seul sac débarqué peut parfois contenir les ailerons de plus d’une centaine d’espèces de requins différentes, y compris de juvéniles.

Des décennies de surexploitation des requins par la pêche, qu’ils soient pris pour cible ou capturés par accident, ont dévasté de nombreuses populations. Ces animaux sont particulièrement sensibles à la surexploitation en raison d’une croissance lente et d’une maturité sexuelle tardive – plus de vingt ans pour le grand blanc –, auxquelles s’ajoute un faible taux de fécondité. Les populations ne peuvent donc plus se rétablir, ou peinent à le faire, même lorsque la pression de pêche disparaît.

Jusque dans les années 1950, la haute mer constituait un refuge pour ces requins, à l’abri de l’exploitation, car la pression de pêche était concentrée sur les plateaux continentaux.

À noter que les pélagiques effectuent des migrations annuelles transocéaniques, entraînant un chevauchement spatial important avec différentes pêcheries. Le comportement migratoire des requins est aujourd’hui un domaine de recherche fascinant, basé sur le développement d’une technologie de marquage électronique, d’études acoustiques et de suivis par satellite (lire ci-dessous).

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Marquage d’un requin marteau à festons (Sphyrna lewinii) par un biologiste dans le cadre d’un programme de suivi des populations, aux îles Galápagos. © Tui De Roy/Minden Pictures/Biosphoto

Les espèces des profondeurs représentent près de la moitié des espèces de requins connues, pourtant leur étude scientifique est largement sous-représentée. Sans données suffisantes, les déclins localisés de leurs populations passent largement inaperçus et les mesures de gestion, lorsqu’elles existent, sont souvent mises en œuvre longtemps après l’épuisement d’une pêcherie. Décrit en 2017 seulement, le petit Centrophorus longipinnis de l’Ouest-Pacifique est ainsi déjà classé parmi les espèces en danger par l’UICN.

L’étude internationale Global FinPrint, menée depuis 2015, déployant plus de 15 000 stations vidéo sous-marines appâtées sur 370 récifs coralliens dans 58 pays, a évalué l’état de conservation des requins de récif. Les résultats révèlent l’impact profond que la surpêche a eu sur ces populations : dans plusieurs pays, aucun requin n’a été observé sur près de 20 pour cent des récifs.

Avec les Bahamas, les îles Salomon et les États fédérés de Micronésie, la Polynésie française se place parmi les zones récifales les plus protégées, mais si les aires marines protégées (AMP) sont réputées en tant qu’outils de conservation, d’amélioration de la biodiversité marine et de promotion d’une pêche durable à l’échelle mondiale, les modalités de conservation varient considérablement de l’une à l’autre, des no take zones, « espaces non exploités » où toute activité humaine est interdite, à celles qui permettent aussi bien la pêche intensive que l’exploitation minière.

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Requins à pointes noires (Carcharhinus melanopterus) dans un lagon des Touamotou, en Polynésie française. Animaux familiers des Océaniens, voire compagnons de baignade, ces requins n’y sont pas vus comme des animaux angoissants ou particulièrement dangereux. © Yann Hubert/Biosphoto

Une étude scientifique parue en 2018 dans la revue Science montre que 59 pour cent des 727 AMP européennes sont soumises à un chalutage commercial, une situation que dénoncent l’UICN et la Stratégie européenne de biodiversité pour 2030, préconisant une protection de 30 pour cent de l’environnement océanique. Cette incohérence peut entraver à la fois la conservation et la proportion du milieu océanique vraiment protégée. Sous couvert de protection dans ces AMP, nombre de requins pourraient en fait subir un déclin discret, silencieux…

« Quand on en est mordu, il n’y a rien d’autre à faire qu’à chanter le requiem. »

Dans la vision occidentale où, par de multiples moyens, les humains domestiquent la nature pour mieux la dominer, le requin fait communément l’objet d’une détestable réputation de férocité et d’anthropophagie. Sans doute parce que les humains se voient forcés de quitter leur rôle habituel de prédateurs pour devenir des proies, ils le perçoivent comme un être nuisible à éradiquer, à l’image du loup des forêts médiévales.

Nombre d’espèces sont d’ailleurs surnommées « loup de mer » – bleiz mor en breton – « chien de mer » – ou quin en normand, d’où vient probablement le mot français requin. Le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière, en 1690, le rapproche du nom latin de la prière pour les morts, adoptant l’orthographe « requiem» pour parler du squale, ce « gros poisson de mer qui dévore les hommes, qui est ainsi nommé, parce que quand on en est mordu, il n’y a rien autre chose à faire qu’à chanter le requiem. »

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Un employé de Shark Spotter surveille le plan d’eau de Muizenberg, à False Bay, en Afrique du Sud. Son organisation a pour but d’«assurer la coexistence durable entre les hommes et les requins» en avertissant les nageurs de la présence de requins ou en disposant des filets de contention devant les plages. © Ulrich Doering/Alamy Banque d’images
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Capture d’une otarie à fourrure par un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) à False Bay.  © David Jenkins/Robert Harding Picture Library/Biosphoto

Si le développement des connaissances, la prise de conscience des rôles écologiques et de l’identité des requins ont considérablement progressé, bien des représentations demeurent encore stéréotypées et négatives à leur égard. Médias à la recherche de « buzz », jeux vidéo, mangas japonais continuent d’entretenir le thème, que l’on aurait pu croire à tort éculé, du squale sanguinaire des Dents de la mer des années 1980. Les requins demeurent la « bête noire » de certains pratiquants de surf et de bodyboard, qui en réclament localement l’éradication.

D’après le registre international qui recense l’ensemble des données sur les interactions homme-requin dans le monde, soixante-treize morsures « non provoquées » ont eu lieu en 2021, un chiffre qui apparaît faible compte tenu des milliards d’heures passées chaque année par les humains dans l’océan. Ces morsures impliquent surtout trois espèces : le grand blanc, le requin-tigre et le requin-bouledogue. Cependant, tous les requins peuvent infliger des blessures en réaction à un comportement humain à risque – morsures dites « provoquées », que ce soit par des chasseurs sous-marins prélevant des poissons, ou lors de séances de nourrissage par des plongeurs désireux de les observer de près, ou encore parce qu’ils sont effrayés, excités, placés en situation de défense de leur territoire… ou enfin parce qu’ils confondent l’humain avec leur nourriture naturelle.

Les surfeurs comptent pour la plupart de ces incidents. Ils passent en effet beaucoup de temps dans la zone de déferlement des vagues, fréquemment visitée par les requins, qu’ils peuvent involontairement attirer en pagayant et en éclaboussant depuis leur planche. Les risques d’être blessé par un requin demeurent néanmoins extrêmement faibles par rapport à ceux dus aux méduses, aux mollusques de la famille des cônes, aux barracudas ou aux noyades, mais une seule attaque peut fortement influencer l’opinion publique et impacter le tourisme. C’est le cas en Australie, au Brésil, en Afrique du Sud ou encore aux États-Unis.

Les campagnes de régulation des requins mises en place dans les régions à risque, où ont eu lieu des morsures des requins, sont parfois pratiquées jusque dans les zones de protection de la vie marine. Un paradoxe quand on pense à tous les efforts par ailleurs déployés pour la protection de la biodiversité des écosystèmes côtiers.

Un animal emblématique, respecté, vénéré

Cette vision occidentale du requin est à l’opposé de celle de certains peuples, comme le rappelait Claude Lévi-Strauss dans Productivité et condition humaine : « En Afrique, en Australie, en Polynésie et en Amérique, des chefs ou prêtres spécialisés disposaient de pouvoirs absolus pour fixer le moment où la chasse ou la pêche de telle ou telle espèce animale pouvaient raisonnablement commencer (…), il était permis de chasser ou de pêcher : deux jours par an, pour une certaine espèce de requin chez les anciens Maoris. »

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Masque de mâchoire de requin porté par Leonard Kunita, du village de Lalioa, dans la province d’Oro (Papouasie-Nouvelle-Guinée), lors d’un sing sing (cérémonie traditionnelle dansée) en 2009. © Marc Dozier/Hemis.Fr

Dans la culture des anciens peuples océaniens, vivant en symbiose et en complémentarité avec l’océan, le requin est considéré comme un animal emblématique, respecté, vénéré. Réincarnation de dieux ou d’ancêtres qui visitent le monde des vivants, il appartient à la sphère du sacré et il est au centre des mythes d’origine de nombreuses sociétés, tel Dakuwaqa, le dieu guerrier fidjien mi-homme, mi-requin.

Perçu comme un justicier, un garant de l’ordre et de l’harmonie sociale, le requin est un protecteur bienveillant des pêcheurs dont il guide les pirogues perdues dans la brume ou l’obscurité. Les requins ne sont « prélevés » que suivant de rigoureux rituels, culturels et spirituels, auxquels le pêcheur ne déroge en aucun cas, sous peine d’insuccès, voire de sévères réprimandes de la part des divinités régissant le monde océanique. Toute capture est précédée de rites purificateurs (abstinence, ablutions, jeûne) et d’incantations, pour que la rencontre avec le requin soit acceptée par ceux-ci. Les pêcheurs se mettent en accord avec les esprits des requins. Ces preuves d’humilité doivent octroyer à ceux qui les pratiquent l’aide des dieux pour la pêche et leur protection si l’entreprise s’avère dangereuse.

Quelques-unes de ces pêches rituelles ont été particulièrement documentées, notamment celles pratiquées par les « appeleurs de requins » de Papouasie Nouvelle-Guinée, capturant les requins à mains nues, au nœud coulant, suivant une technique commune à de nombreux archipels et îles du Pacifique (lire p. 108). Pratiquée dans un contexte hautement symbolique, cette pêche suppose une connaissance exceptionnelle de la navigation, du comportement des requins, une grande dextérité pour les neutraliser, et selon certains, un peu de magie.

Il faut en tout cas un sacré courage pour se risquer à les affronter depuis une frêle et étroite pirogue à balancier, au ras de l’eau… Mais après cette rude compétition physique, durant plusieurs heures parfois, entre le requin et l’homme, quelle gloire ensuite pour celui-ci, au moment du retour au village !

En savoir plus

La pêche au nœud coulant

Les requins sont associés, dans les mythologies océaniennes, à la déesse Hina. Cette origine divine leur octroie un pouvoir surnaturel, notamment au requin mako. Aux îles Tonga, suivant un ancien rituel observé et admirablement décrit voici une trentaine d’années par l’anthropologue Marie-Claire Bataille-Benguigui, avant de partir en mer, l’équipage se retire trois jours dans une case sur la plage déclarée tabou, interdite au reste de la population du village et en particulier aux femmes. Il y prépare le matériel, oint la pirogue de plantes spécifiques, se purifiant ainsi avant de prendre la mer pour la pêche – la séduction et la capture de la belle Hina.

Requin-marteau, requin pêche, requin biologie, requins espècesScène de pêche au requin au large de Kontu, dans l’archipel de Nouvelle-Irlande.
Scène de pêche au requin au large de Kontu, dans l’archipel de Nouvelle-Irlande. © Marc Dozier/Hemis.fr

Une fois sur la zone de pêche, un homme se place debout à l’avant de la pirogue. D’une main, il tient un appât, fait d’un morceau de viande tendu au bout d’une perche ; de l’autre, il secoue dans l’eau le fangogo, cercle de rotin sur lequel sont enfilées des noix de coco qui, en s’entrechoquant, produisent un cliquetis, évoquant le bruit d’un banc de bonites à la surface de l’eau. Un second homme tient dans ses mains une tresse de rotin, terminée par un nœud coulant, le no’o anga. Bientôt un requin s’approche, sa nageoire dorsale fendant la surface, excité par les vibrations et le fumet de la viande. C’est alors le moment pour les deux hommes de coopérer. L’un tire lentement l’appât le long du bord, tout en psalmodiant des mots persuasifs au requin, l’autre manœuvre la pirogue de manière que la tête du requin soit dirigée dans le nœud coulant. Tout est alors question de rapidité et de précision : le nœud coulant doit se resserrer juste avant que les terribles mâchoires ne se referment sur l’appât. S’engage alors une longue et dangereuse lutte entre l’homme et le requin qui vire, plonge, se débat, avant que, à bout de forces, il ne soit finalement hissé à bord. Aux îles Salomon et en Nouvelle-Guinée, pour éviter ce corps-à-corps éprouvant, une grande hélice en bois est attachée au nœud coulant (ci-contre), frappant le requin dans sa fuite, jusqu’à venir à bout de sa résistance. Le retour de la pirogue victorieuse est annoncé au son puissant d’une conque faite d’une grosse coquille de triton.

Des squales & des marins

Les croyance et les superstitions liées à la rencontre ou à la capture d’un requin remontent à de très anciennes traditions. En 1933, Paul Budker, directeur du laboratoire des pêches coloniales au Muséum national d’histoire naturelle, écrit dans Les requins, leur vie et leurs légendes : « Les marins nourrissaient contre cet ennemi héréditaire une quantité de griefs dont ils estimaient avoir à tirer vengeance. « À bord des baleiniers
à voile, où les cétacés étaient dépecés le long du bord, [les requins venaient fréquemment] leur arracher quelques lambeaux de chair. » Paul Budker rapporte également la parole du capitaine américain Joshua Slocum, premier des circumnavigateurs solitaires, qui écrit en 1900 : « Les requins sont, en somme, les tigres de la mer, et rien dans l’imagination d’un marin n’est plus effrayant qu’une rencontre possible avec un requin affamé. »

Dans chaque port de la côte se perpétuait quelque « lugubre tradition » évoquant tel parent ou tel camarade perdu en mer et réputé « englouti par la sale bête ». Les matelots ne mangeaient pas de requin parce qu’ils éprouvaient « une totale répugnance à l’idée de manger un animal qui avait peut-être dévoré un homme », préférant la viande salée la plus coriace à une belle tranche de chair de squale.

Au Café des requins blancs

Les migrations des requins sont liées à la température de l’eau, à la répartition des proies, à la reproduction, avec des différences notables selon l’âge et le sexe, et sont parfois de grande ampleur comme l’indiquent les records suivants. Le requin blanc parcourt annuellement près de 12 500 milles, aller-retour, entre l’Afrique du Sud et l’Australie occidentale, en neuf mois. Le requin bleu migre sur près de 10 000 milles entre l’Amérique du Nord et l’Europe. On a retracé les voyages de requins-baleines du Panama aux îles Mariannes, dans le Pacifique, sur 841 jours.

Dans l’immensité du Pacifique Nord-Est, des suivis par balises électroniques et par robots sous-marins ont permis de découvrir un exceptionnel rendez-vous annuel d’alimentation, surnommé le « Café des requins blancs ».

Après s’être rassasiés d’éléphants de mer le long des côtes de la Californie et de l’île mexicaine de Guadalupe, ces requins migrent en hiver vers le large, nageant sur plus de 1 200 milles en une centaine de jours jusqu’à se retrouver dans cette zone à mi-distance de la Californie et d’Hawaï, ils y effectuent des plongées répétitives et rapides, parfois jusqu’à 150 fois en 24 heures, en utilisant la force
des courants tourbillonnaires pour atteindre, entre 200 et 1 000 mètres sous la surface, la zone crépusculaire, riche en poissons et céphalopodes.

Dans le Pacifique tropical oriental, différents requins pélagiques se rassemblent en des lieux spécifiques, près des monts sous-marins auprès desquels ils trouvent de la nourriture, des eaux chaudes favorisant leur thermorégulation et un refuge pour se reproduire. En équipant quelques spécimens d’émetteurs à ultrasons permettant de les repérer en continu, les chercheurs évaluent comment les requins des Galápagos
et les requins soyeux utilisent différentes réserves marines, distantes de plusieurs milliers de kilomètres, comme étapes lors de leurs migrations : celles des archipels des Galápagos (Équateur), Malpelo (Colombie), Cocos (Costa-Rica), Revillagigedo (Mexique). Ces déplacements dans les eaux territoriales de différents États soulignent la nécessité d’une coopération internationale et l’instauration de corridors sous-marins, tels que ceux proposés par le réseau de recherches MigraMar, garantissant que ces migrateurs puissent se déplacer sans être victimes de la pêche.

Les charmeurs de requins

Autrefois, les Fidjiens organisaient deux fois par an une pêche au requin, suivant un rituel documenté en 1936 par le missionnaire Arsène Laplante. Son film, intitulé Bemana, présente une de ces « cérémonies du baiser au requin » : la nuit précédant le départ, les hommes qui vont effectuer cette pêche se rendent chez le chef, qui tient aussi lieu de sorcier ou de guérisseur. Au cours de la cérémonie a lieu la présentation du kawa, boisson rituelle légèrement narcotique à base du jus extrait d’une racine écrasée. Les hommes du village tissent d’abord des pousses de bambou pour confectionner un grand filet. Après purification, ce filet est traîné dans les eaux de la rivière Sigatoka par des femmes et des garçons, puis refermé sur les requins, piégés en eau peu profonde. Le chef de la tribu entre alors dans l’eau, en agitant une sorte d’éventail, suivi de quelques imposants pêcheurs. Ceux-ci saisissent par la queue les requins pris dans le filet (probablement des requins bouledogues), longs de 1 à 2 mètres, les caressent, les retournent doucement et posent leurs lèvres sur leur ventre ou à la base de leur nageoire caudale. Alors chaque requin se fige, et peut ensuite être posé sur la rive. Cet état, appelé « immobilité tonique », était ainsi bien connu des anciens pêcheurs océaniens. Il se produit lorsque les capteurs sensoriels situés sur le museau du requin sont stimulés : les muscles de son corps se détendent, sa respiration devient régulière. Cet état de torpeur se produit en moins d’une minute et peut durer plusieurs heures s’ils ne sont pas dérangés. Le rôle de cette immobilité tonique reste incertain, intervenant peut-être lors des parades d’accouplement. Elle est parfois mise à profit par des scientifiques, notamment pour fixer à leurs nageoires des étiquettes destinés à l’étude de leurs déplacements. Des orques semblent utiliser l’immobilité tonique pour chasser des requins et des raies pastenagues, qu’elles maintiennent à l’envers jusqu’à les immobiliser et les étouffer.

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Requin de récif (Carcharinus perezi) plongé en état de transe hypnotique, aux Bahamas. © Jeff Rotman/Alamy Banque d’images

À lire, à voir:

Réalisé par Luc Marescot, et coécrit par Laurent Ballesta, Gil Kebaïli et Émilie Dumond, 700 REQUINS DANS LA NUIT, CNRS Images, Andromède Océanologie, Les Gens Bien Productions, Filmin’Tahiti, Papeete, 2018 ;

Morten A. Strøksnes, L’ART DE PÊCHER UN REQUIN GÉANT À BORD D’UN CANOT PNEUMATIQUE SUR UNE VASTE MER AU FIL DES QUATRE SAISONS, traduction d’Alain Gnaedig Gallimard, Paris, 2018 ;

François Sarano, RÉCONCILIER LES HOMMES AVEC LA VIE SAUVAGE, Actes Sud, Arles, 2020 ;
AU NOM DES REQUINS,
Actes Sud, Arles, 2022 ;

Marie-Claire Bataille-Benguigui, « DES TECHNIQUES DE PÊCHE RITUELLE AUX îLES TONGA », dans Animal et pratiques religieuses : les manifestations matérielles, Anthropozoologica, MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE, Paris, 1989.