Les passeurs de l’île aux moines

Revue N°314

Jean-Pierre Arcile
L’organisation du passage va de pair 
avec le tourisme naissant : dès 1955, 
le passeur François Bellego propose 
sur ses cartes un service d’« excursion 
et transport sur demande ». © Jean-Pierre Arcile

illustré par Jean-Pierre Arcile – Le trajet de quelques encablures du continent à l’Île aux Moines, dans le Golfe du Morbihan, est desservi par une compagnie née dans les années 1950 de l’union de trois pêcheurs et passeurs occasionnels. Le peintre officiel de la marine Jean-Pierre Arcile, qui vit sur l’île, en a retracé l’histoire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Jusque dans les années 1920, le trajet habituel des habitants de l’Île aux Moines reliait Arradon au Trech, tout au Nord de l’île. Le trafic, si l’on peut dire – il était rare de se rendre sur le continent, où l’on arrivait souvent trempé et glacé par les embruns – s’est ensuite progressivement organisé, en même temps qu’il se déplaçait, pour s’établir entre Port-Blanc, en Baden, et le port de l’Île aux Moines. Seuls 300 mètres séparent ici le continent de l’île ; la traversée fait 600 mètres de cale à cale.

La famille de François Mandart, qui transportait occasionnellement du fret vers l’île, fait figure de pionnier de ces liaisons. Au gré de la demande et de la météo, son fils, également prénommé François, accueillait des passagers, à la voile et à l’aviron sur son canot à misaine Marie-Ange, puis au moteur, souvent capricieux, sur son Bengali II.

Jean-Pierre Arcile

Lancé en 1972, toujours actif en toutes saisons l’Île aux Moines – ici à Port-Blanc, dans les années 1980 – est aujourd’hui le plus ancien navire de la flottille. © Jean-Pierre Arcile

« Le passage de Port-Blanc était très difficile à la voile », se souvient Léon Morice, dans un recueil collectif de souvenirs. « Quand une grande marée de jusant coïncidait avec des vents de Nord-Est, on devait courir tribord amure jusqu’à moitié route d’Irus et sur l’autre bord, on ne pouvait jamais atteindre la petite chaussée qui tenait lieu d’embarcadère. Les, ou parfois, l’unique passager, étaient embarqué sur les rochers de la pointe de Toulindac ! Et tout cela, souvent, pour deux sous. Ah ! On ne faisait pas fortune à cette époque au passage de Port-Blanc ».

Dans les années 1930, Mandart jeune laisse la barre à Ange Cadio, un grand gaillard à moustaches, avec trente ans de marine à voiles sur toutes les mers derrière lui.

Ce dernier sera le dernier passeur « indépendant ». Tombé à l’eau depuis sa vedette Saint-Michel et noyé devant le quai primitif de l’Île aux Moines dans la nuit du 21 avril 1957, il laisse la place à Joseph « Job » Thébaud, qui reprend son bateau et son activité. Le Saint-Michel restera gréé à la pêche, permettant à Job Thébaud de compléter, la nuit, ses maigres recettes de passeur.

À la même époque, il arrive aussi à François Bellego, également de l’Île aux Moines, d’assurer le passage. Du moins n’hésite-t-il pas, béret noir sur le nez et en maillot de corps, quand il repère une voiture familière qui se gare à Port-Blanc, à pousser du pied, à fond, la barre franche de son Bois d’Amour, un canot ouvert de 8 ou 9 mètres, pour embarquer son habitué de client à destination de l’île.

Un troisième marin se consacre bientôt aussi au passage, Camille Le Gouguec, de Port-Blanc. Connu pour son goût des améliorations modernes sur ses bateaux, il a fait installer une petite passerelle sur son Stiren er Mor.

Jean-Pierre Arcile

Camille Le Gouguec devant la passerelle – une innovation ! – de son Stiren er Mor, mis en service sur le passage en 1960. © Jean-Pierre Arcile

L’union de ces trois concurrents donnera bientôt naissance au passage « moderne ». En quelque soixante-dix ans, ce petit noyau d’hommes « du coin » et leurs descendants ont évolué, d’un service occasionnel aux insulaires vers une société moderne, baptisée Izenah – du nom breton de l’île – qui transporte chaque année plus de trois cent cinquante mille personnes entre l’île et le continent dans le cadre d’une délégation de service public. À cela s’ajoutent près de soixante mille passagers annuels pour les croisières proposées par Izenah dans le Golfe et vers les îles proches de Houat et Hoëdic.

Au plus fort de l’été, leurs bateaux bleus et blancs font traverser plus de deux mille deux cents passagers par jour.

Dans les temps forts de la saison, comme le week-end du 15 août, on joue tout-le-monde-à-la-manœuvre chez Izenah. Si le passage est généralement assuré toutes les demi-heures, ces jours-là, les trois vedettes de passage en service tournent en continu. Elles ne seront pas de trop pour acheminer tous ces visiteurs – et le soir pour les “évacuer”, comme on dit sur l’île. S’il le faut, le Star Côte d’Azur ou le Jules Verne II, plus grosses unités affectées aux tours du Golfe, prêteront la main.

Les « vieux » sont toujours sur le pont

Gilbert, François et Jean-Vincent, qui s’appellent mutuellement “les vieux”, forment un équipage de renfort aux heures de pointe. Car les anciens sont toujours à la barre, au propre et au figuré. Gilbert Thébaud gère toujours la société, François Bellego commande les navigants, son frère Jean-Vincent fait régner la discipline parmi les artisans sur sa barge, et le commercial Camille Le Gouguec, dit « Petit-Camille » en référence à son père, prospecte pour vendre les promenades et croisières de la compagnie.

Jean-Pierre Arcile

Chargement du ponton remorqué Compagnon des îles, utilisé pour le passage des véhicules, des marchandises et des matériaux de construction de 1966 à 1989. © Jean-Pierre Arcile

Le reste du temps, on peut voir certains d’entre eux assis sur un banc du Grand Pont, l’embarcadère de l’île, qui observent les allées et venues. Les jaloux glissent qu’Izenah écoute les euros tomber… Dans les années 1950, l’Île aux Moines comptait plus de marins que de capitaines, et la pauvreté faisait rage. Les familles se blottissaient à plusieurs par lit, et les jours de viande, c’était parfois une tête de vache bouillie dans une marmite. Les passeurs n’échappaient pas à cette indigence. « Yéyette », Henriette Thébaud pour l’état civil, épouse de Job, a ainsi charrié de ses mains les parpaings qui ont servi à construire l’imposante annexe de l’hôtel San Francisco, se souvient son fils Gilbert. On amarrait serré un chaland d’ostréiculteur, en planches de pin passées au goudron, en travers de l’avant d’une petite vedette de passeur, on y chargeait les marchandises à la main, et le tout traversait le courant du Bois d’Amour… Mais il y avait des ratés, la manœuvre difficile de la vedette surchargée, à propulsion unique, étant compliquée par la violence du courant. Une année, c’est toute la commande de l’épicier Quéré qui a chaviré – spiritueux, comme on disait alors, compris. Tout l’été les plongeurs bénévoles ont bu à l’œil.

Arrivé sur l’île, le fret était déchargé, toujours à la main, et acheminé le plus souvent à la brouette. Quant à la viande, à cette époque, elle traversait souvent sur pied, si l’on peut dire, les bovins à cornes attachés à la vedette, se débrouillant pour suivre à la nage, vers un abattoir de fortune sur l’île.

Plus tard, dans les années 1960 et 1970, à Port-Blanc, le boucher étendait sur le petit pont avant du passeur un linge plus ou moins blanc, et y laissait tomber un quart de bœuf à débiter dans son échoppe de l’île. Un spectacle vaguement répugnant pour les premiers touristes, mais ceux qui l’ont goûtée se souviennent que cette pratique, impensable aujourd’hui, n’avait aucun impact sur la saveur de la viande de Gaby Grignon.

Jean-Pierre Arcile

Transport de bétail à bord d’un chaland accouplé au Bengali II, en service jusqu’en 1956. © Jean-Pierre Arcile

Tour à tour bétaillère, ambulance et corbillard

Les passeurs passaient tout alors… Pas de bateau des pompiers comme aujourd’hui, ni d’ambulances confortables ou de corbillards sur la barge. Urgences médicales de nuit, morts, bêtes, tout était leur affaire, avec les moyens du bord.

Raymond, transporteur et croque-mort à ses heures, nous a raconté lui-même comment, essayant un jour de charger un mort dans la petite vedette du passeur, et perdant le contrôle du brancard, il a laissé tomber le défunt à l’eau, le long du quai. La famille, sur la cale, n’a rien vu. Le croque-mort et son aide se penchent,  « crochent dedans », comme dit Raymond, le remontent et le déposent à bord. Un proche remarque quand même l’eau qui coule du brancard. « Ça doit être les embruns », assure le transporteur, l’air parfaitement innocent.

François Bellego a connu son passage le plus éprouvant avec un chargement de bœufs de la ferme de Kerbozec qu’il devait acheminer sur le continent. Au lieu d’utiliser les deux camions prévus, les vachers avaient entassé les quinze bovins dans un seul véhicule, embarqué sur un petit chaland à couple de sa vedette Bois d’Amour. La traversée commence. « À un moment, j’ai vu le camion pencher et glisser vers le bord du chaland. On a su plus tard qu’un des bœufs était mort et les autres s’étaient tous rués de l’autre côté. Le chaland était en travers, pas loin de couler. On était au milieu du courant. J’ai dit à mes aides d’être prêts à couper les amarres s’il le fallait. J’ai appelé à la radio les autres bateaux du voisinage pour qu’ils réduisent leur vitesse et ne me fassent pas de vagues. Tout doucement – ça m’a paru long – nous sommes arrivés à Port-Blanc. On s’est échoué où on a pu, on a ouvert la porte du camion. Les vachers tentaient de canaliser les animaux vers la terre ferme, mais deux sont tombés à l’eau. Il a fallu improviser des lassos avec nos bouts, leur lancer autour des cornes. Ils ont failli se noyer dans le courant mais on a finalement réussi à les sauver”.

Jean-Pierre Arcile

Lorsque la marée le permet, l’Île aux Moines accoste au bout de la cale du Grand Pont. © Jean-Pierre Arcile

transport de passagers et réceptions flottantes

L’Île aux Moines, réalisé pour Gilbert Thébaud en 1972 au chantier du Magouer en face d’Étel, totalise aujourd’hui le plus long temps de service dans la compagnie. Longue de 12,75 mètres, cette vedette en bois peut emporter jusqu’à soixante-quinze passagers. Homologuée pour un seul homme d’équipage (les autres en exigent deux), elle assure le passage tout l’hiver. Le capitaine accoste, saute à terre, tourne l’amarre autour de l’organeau, revient sur la minuscule passerelle serrer contre le quai, avant d’autoriser ses passagers à débarquer. C’est lui aussi qui poinçonne les cartes d’abonnement ou qui vend les billets. Quelques initiés sont autorisés à prêter la main à l’amarrage de la vedette, voire à traverser sur la passerelle aux côtés du capitaine. Mais chut, ce n’est pas vraiment autorisé…

En saison, le Thalassa (16,5 mètres, 120 passagers), et le Bois d’Amour (15 mètres, 98 passagers) sont employés en renfort. La flottille des passeurs est complétée cette année par l’acquisition de l’Archipel II (23 mètres, 200 places).

Trois navires sont principalement affectés aux tours du Golfe, croisières et autres réceptions privées, à commencer par le Star Côte d’Azur (28,95 mètres, 245 passagers), que Timothée Bellego, troisième génération de la lignée dans la compagnie, ne laisse à personne d’autre le soin de barrer. Il est secondé dans ce travail par le catamaran Jules Verne II (24,50 mètres, 280 passagers), et la Fée des îles (20 mètres de long, 145 passagers).

Lorsque les « gros » prêtent main-forte aux passeurs pour ramener sur le continent les centaines de visiteurs des étés chargés, les évolutions de quatre ou même cinq navires autour du Grand Pont – une modeste cale à deux pentes, en fait –, ne manquent pas d’intérêt.

Jean-Pierre Arcile

Le Jules Verne II permet depuis 2006 d’embarquer jusqu’à 280 passagers à la découverte du Golfe du Morbihan. © Jean-Pierre Arcile

Doux réveils au son de la chaîne de la barge

Le transport du fret lourd est important dans une île où l’on construit en permanence, et où il faut ravitailler plusieurs commerces, alimentant des milliers de résidents secondaires en été.

Depuis trente ans, l’infatigable barge Izenah transporte matériaux et véhicules. Ce bateau ultraplat de 17 mètres, d’une capacité de 40 tonnes, charge par le côté sur les cales en pente, un système rudimentaire mais bien adapté aux marées. La barge est plaquée contre le quai par son pod de propulsion, à haut régime, et amarrée par des chaînes enroulées autour des organeaux. Le tout produit, dès le matin, un joyeux tintamarre qui fait l’ambiance portuaire de l’Île aux Moines et de Port-Blanc. Izenah s’est dotée en 2018 d’un sérieux renfort, une seconde barge, le Compagnon des Îles (24 mètres, 57 tonnes de capacité). Ce bateau tout en aluminium, construit par Pêch’Alu à Inzinzac-Lochrist, dans le Morbihan, dispose de rampes latérales pour l’embarquement des poids lourds, et d’un bras de levage hydraulique.

Une petite dizaine de navigants manœuvrent ces bateaux en hiver, le double en été. Les effectifs complets d’Izenah atteignent trente et une personnes avec les personnels administratifs.

Izenah a ainsi modernisé sa flotte au fil de l’explosion de la demande. La compagnie garde cependant des réflexes familiaux qui rappellent ses débuts. Le 26 février dernier, sous l’effet d’une dépression dans le golfe de Gascogne, la Fée des îles perdait son mouillage dans le port de Larmor-Baden, traversait tranquillement la baie de Kerdelan, et s’échouait dans l’anse de Kerbozec, vers la pointe sud de l’Île aux Moines. Pas d’avarie majeure, mais la coque reposait en équilibre instable sur des rochers. La remise à flot promettait d’être délicate.

Et la « famille » Izenah s’est mise à l’œuvre, comptant sur ses propres ressources plutôt que celles d’une société spécialisée ou de la SNSM, qui réalise en général ce type de sauvetage dans le Golfe.

Le déséchouage a vite été mis en œuvre par Gilbert, François, Jean-Vincent, Timothée, aidés par les charpentiers du Guip, venus en voisins actifs. L’Archipel II a été mouillé à proximité, et a passé les élingues permettant de remettre à l’eau la Fée. Celle-ci a pu retrouver son élément, doucement, au cabestan manuel, au fur et à mesure du flot.

Les passeurs de l’Île aux Moines ont l’habitude de se prendre en main.

À lire : Jean-Pierre Arcile publie cet été Les Passeurs de l’Île aux Moines, disponible par correspondance auprès de l’auteur : <jeanpierre@arcile.fr>.

Jean-Pierre Arcile

L’Île aux Moines a été lancé au chantier du Magouer de Plouhinec, dans le Morbihan, pour le compte de Gilbert Thébaud. La configuration actuelle de la cabine passagers est la troisième du bateau, en quelque quarante-huit ans de bons et loyaux services. © Jean-Pierre Arcile

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