Les boîtes d’Anne-Emmanuelle Marpeau

Revue N°270

Wheaton Island, 1909 – (2011). Le chantier naval de John Matelock, sur l’île Wheaton, dans le Maine. La légende de cette boîte précise que le constructeur et sa femme Lizzie vivaient dans deux pièces au-dessus de l’atelier et que leur vie était beautiful.

Par Xavier Mével (texte) et Bernard Lagny (photos) – L’itinéraire chaotique d’une ancienne marionnettiste, émule de Paul-Émile Pajot, qui a réinventé l’art de l’ex-voto, en le sécularisant et en y introduisant une dimension onirique.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Quand il assistait à la messe, son grand-père paternel se plaçait toujours derrière un pilier, par discrétion. Peut-être est-ce à lui qu’Anne-Emmanuelle Marpeau doit son penchant pour l’effacement. « Un portrait ? Vous êtes sûr ? Je ne sais pas trop ce que je pourrais vous raconter d’intéressant. Enfin, on peut toujours se rencontrer et vous verrez bien si vous avez la matière d’un article ou non. » On a connu entrée en matière plus encourageante…

À cinquante-trois ans, cette artiste dont les œuvres se vendent en Irlande, en Suisse et jusqu’aux États-Unis appelle toujours ses ex-voto marins des « boîtes ». Son grand-père menuisier n’aurait pas parlé autrement de ses cercueils, tellement désacralisés à ses yeux qu’à midi, il s’allongeait dans l’un d’eux, sur un lit de copeaux, pour écouter France Musique. « Il habitait au bord de la Loire. J’allais en vacances chez lui. C’était une personne très cultivée, sa maison était bourrée de livres. Pas des romans, surtout des ouvrages d’architecture, des encyclopédies. Le soir, il me lisait le dictionnaire. »

Ses congés, la petite fille les passe aussi à Lervily, un hameau du Cap-Sizun, chez son grand-père maternel, autre personnage haut en couleur, un marin pêcheur qui embarquait aussi sur le canot de sauvetage Nadault de Buffon. « Veuf à quarante-cinq ans, il avait beaucoup souffert. C’était un homme taciturne, quasi mutique, avec une jambe de bois. Il avait fait une thrombose alors qu’il pêchait dans le raz de Sein et quand il avait pu rentrer, c’était trop tard, on avait dû l’amputer. » Sa petite-fille se souvient aussi avec tendresse de la cicatrice qu’il portait sur la joue, le seul endroit où elle ne se piquait pas les lèvres.

Anne-Emmanuelle Marpeau à la barre de la gazelle Paul-Émile.

Ces deux aïeuls seront les figures tutélaires d’Anne-Emmanuelle. L’influence de ses pro­pres parents se fera davantage à rebours, comme s’il lui fallait à tout prix se démarquer du moule qu’on lui destinait. Tous deux enseignants, ils espèrent que leur fille suivra la voie universitaire qui leur a permis de gravir l’échelle sociale. La lycéenne en a les capacités. Ce serait même une excellente élè­ve si son tempérament rebelle ne venait perturber ses études. « Une catastrophe ! » résume-t-elle. Rétive à toute forme d’autorité, allergique à la vie en collectivité, elle se fait renvoyer plusieurs fois pour indiscipline. Le bahut, c’est la barbe !

Les vacances chez les grands-parents s’en trouvent d’autant plus enchantées. Tout comme les maladies, à l’image de cette hépatite qui lui vaudra une convalescence de trois mois sur l’île de Berder dans le golfe du Morbihan. « J’étais avec mon frère aîné dans un établissement tenu par des religieuses hospitalières. On logeait dans une tour qui servait d’amer. Il y avait un piano, j’en jouais quand je voulais. On vivait là en totale liberté. L’île était à nous. »

Le théâtre de marionnettes n’était pas sa voie

À dix-sept ans l’adolescente perd tragiquement son père, tombé d’une falaise. Plus que jamais, sa mère fonde de grandes espérances sur son avenir. « Elle avait été happée par une institutrice qui avait décelé des dons chez elle et l’avait quasiment enlevée à sa famille. Pour elle, quand j’ai refusé d’entrer en prépa après le bac, c’était comme si je lui avais donné un coup de poignard dans le dos. » La rupture est consom­mée.

Sans avoir encore éprouvé la vigueur de ses ailes, la bachelière quitte le nid familial. Pour gagner rapidement sa croûte, elle jette son dévolu sur le métier de bibliothécaire pour enfants. Deux raisons à cela : la brièveté de la formation – à peine un an – et le dynamisme des illustrateurs de littérature enfantine. Nantie d’un certificat d’aptitude, l’impétrante est recrutée dans une bibliothèque de Nantes… où elle retrouve ses vieux démons. « J’avais un problème avec les horaires… Je n’ai pas pu rester. Au bout de trois mois, j’ai laissé tomber. »

« Mon outillage, dit l’artiste, est des plus rudimentaires : une paire de pinces, des gouges, quelques aiguilles de voilier bien affûtées, des pinceaux. Les matériaux sont ceux traditionnellement utilisés pour les bateaux en bouteille : bois, coton, fil, mastic, peinture. Le seul produit moderne que j’ai adopté est la colle cyanoacrylate ; sans elle, assurément le temps de travail serait doublé. »

Ayant hérité de l’habileté manuelle de son grand-père menuisier, elle se lance dans la fabrication de marionnettes et la conception de spectacles. Elle assure ainsi une scène de marottes sur les sept péchés capitaux, insérée dans la pièce de Christopher Marlowe La Tragique Histoire du docteur Faust. Inscrite au Conservatoire­ d’art dramatique de Rennes, elle fait un bout de chemin avec la compa­gnie À ciel ouvert, ce qui lui vaut de se produire sur les scènes du Limousin et de Pologne. Mauvais souvenir. « Je ne supportais pas les tournées, la vie de troupe. Pour être franche, je n’ai aucune confiance dans ce qui peut sortir d’un travail collectif et le contact avec le public ne m’intéresse pas vraiment. Attention, je n’en fais pas une règle universelle ; j’ai bien conscience­ que cela vient de moi. C’est même quelque chose que je consi­dère comme un handicap, même si ce handicap ne m’empêche pas de vivre. » De vivre sans doute pas, mais de faire du théâtre, si. Et la marionnettiste de conclure : « C’est dur de faire ça tout seul, mais ce qui est difficile est forcément intéressant, c’est une promesse d’évolution. J’avais choisi de faire du théâtre pour ce qu’il offre de réflexion sur la mise en scène ; l’expression n’était pas ma voie, mais une étape de la formation dont je cro­yais avoir besoin. »

Déboussolée, Anne-Emmanuelle continue néanmoins à gagner sa vie en tirant les fils de ses pantins, ce qui lui permet de s’ins­crire en fac de lettres en tant que « dispensée d’assiduité ». Un statut qu’elle va pren-dre à la lettre. « J’étais censée préparer un mémoire sur “le mythe de la dormition du roi Arthur” et je suis allée en Cornouailles pour me documenter. » La recherche arthurienne n’y gagnera rien, mais l’étudiante jouit pleinement de cette fuite à l’anglaise. « Je me baladais tout le temps. C’est comme ça qu’on rencontre les choses… »

Une période chaotique cependant. « Ce n’était pas très facile. J’avais quitté ma famille avec très peu de bagage. Il m’a fallu du temps. Je ne sais pas trop ce que j’ai pu faire pendant toutes ces années où j’étais en rupture avec tout. » Un jour vient pourtant où l’errante sans feu ni lieu éprouve la nostalgie de sa terre d’enfance. Elle revient au Cap-Sizun établir ses pénates dans la dernière maison de Primelin avant la mer, celle qui surplombe le havre de Porz Tarz. C’est là, à deux pas de la pointe du Raz, qu’elle commence à façonner ses premières boîtes.

L’idée lui en est venue quelque temps plus tôt au cours de son lent retour au pays, alors qu’elle transitait par le Nord de l’Allemagne. « Un soir, à Brême, je suis tombée en arrêt devant un diorama exposé en devanture d’un antiquaire. C’était un trois-mâts carré dans une boîte vitrée ; on aurait dit que toute la lumière provenait de là. J’étais fascinée. Je me suis dit : voilà un travail à ma portée et dont je pourrais vivre. » Dans ses premières germaines, l’artiste se contente­ de montrer un bateau vu de profil, à la manière d’un portrait de Pajot en trois dimensions. Elle a d’ailleurs acheté deux cartes postales de tableaux du peintre chaumois en se disant : « Je vais faire pareil ». La parenté se lit dans le style naïf naturellement adopté par Anne-Emmanuelle, autodidacte comme le peintre chaumois. Tout comme dans les copieuses légendes souvent calligraphiées au fronton des boîtes, pour retracer la carrière du bateau représenté et, le cas échéant, les circonstances de son naufrage.

Les Cancalais à Granville : un scandale – (1996). À l’arrivée de la régate du 15 août 1898, estimant avoir été injustement disqualifié, le patron de la bisquine Belle Eugénie commanda à ses hommes d’équipage de se ranger le long de la lisse et de se « débreusir » pour montrer leur c… au jury.

Dans la maison de Porz Tarz, les mises en boîte vont bon train. L’artiste arpente chaque jour les grèves alentour pour y glaner le bois d’épave, de quoi alimenter son fourneau et garnir l’atelier où les dioramas commencent à s’accumuler. Les bateaux sculptés dans le bois naviguent sur des mers de mastic bleu frangées d’écume blanche. Anne-Emmanuelle apprend son métier « par le bout des doigts », peu à peu. « Chez moi, cela ne passe jamais par la réflexion. La technique, ça vient à force de travailler. »

D’emblée, elle adopte l’esprit des ex-voto, ces objets d’art et de piété façonnés par les marins suite à un vœu formulé dans l’émotion d’un grand danger. Il n’est pas un bateau réalisé par Anne-Emmanuelle dont elle ne connaisse la carrière ou au moins le nom du patron. Les toutes premières boîtes sont de simples portraits de navires dans un décor marin, mais rapidement, « beaucoup de mouvement est entré dans les boîtes ; les histoires se sont compliquées ». La vie sous toutes ses formes fait irruption sur la scène. L’ancienne marionnettiste y introduit des éléments de décor : rochers, maisons, bouées, phares et balises… Elle y ajoute une foule de personnages : marins agrippés à la barre, gabiers serrant les voiles, musiciens attelés à leur accordéon, hommes à la mer au bord de l’asphyxie… À quoi elle adjoint souvent un tourbillon d’oiseaux, un banc de poissons, un troupeau de cétacés.

À l’image du miroir d’Alice, le hublot de la boîte donne accès à un univers onirique où l’on s’affranchit des règles du réalisme. Comme si le diorama nous conférait un don d’ubiquité, nous permettant de regarder une pièce de théâtre depuis le parterre, le balcon et le poulailler. Ainsi nous sont suggérés à la fois le monde des vivants, celui des agonisants et celui des défunts, le passé, le présent et l’avenir. Sur la scène minuscule de ses castelets, Anne-Emmanuelle, tel un démiurge inspiré, nous raconte des histoires vraies comme s’il s’agissait de contes à dormir debout. « C’est au spectateur de compléter tout ce qui peut rester elliptique par nécessité. »

Une cabane en bois au bord du Goyen

Les boîtes accumulées n’attendent plus que de trouver leur public. Nous sommes en 1988, à la veille des fêtes maritimes de Douarnenez. L’occasion ou jamais. « J’ai emprunté de l’argent pour louer un stand, et j’ai tout vendu dès la première matinée. Cela m’a rassurée. Ce travail me plaisait, il s’est imposé à moi comme une évidence. Je savais que je serais sans doute incapable d’en faire un autre, mais il fallait tout de même que je puisse en vivre. En ce sens, Douarnenez 88 aura marqué le vrai début de ma vie professionnelle. »

Après trois ans à Porz Tarz, Anne-Emmanuelle déménage à Plouhinec, la commune voisine d’Audierne. Elle a rencontré le photographe et modéliste Bernard Lagny lors d’un salon à Noirmoutier et ils ont racheté, en 1989, l’ancien chantier naval de Louis Tanguy, situé derrière le pont qui enjambe le Goyen. Un lieu romantique, où vient mourir la marée, à quelques pas du cimetière de bateaux de Locquéran où repose encore la bande-molle du caseyeur de son grand-père. D’abord établi à l’île de Sein où son père Félix avait fondé son chantier naval, Louis Tanguy s’était installé là en 1966, à côté du chantier de Paul Quillivic, mais le plan Mellick a complètement asséché son carnet de commandes et il a dû fermer ses portes.

David Wasson, 1872 – (2014). Cette goélette à trois mâts était partie de Brooksville pour Curaçao. Commandée par le fils du capitaine – qui, lui, était resté à terre –, elle avait été prise dans un ouragan. Le vent était si violent qu’il avait effiloché peu à peu l’étamine de sa flamme, si bien qu’à la fin il n’en restait plus que les trois lettres son (« fils », en anglais).

Le hangar au toit arrondi comme un abri d’avions n’est pas à proprement parler un lieu habitable : « Il faisait si froid que la colle ne prenait pas ». Depuis lors, le confort s’est bien amélioré. Anne-Emmanuelle et Bernard ont construit leur maison et su aménager le site pour que chacun y dispose de son propre espace de vie et de travail. L’atelier où nous a reçu l’artiste est une douillette cabane en planches éclairée par de généreuses croisées et chauffée par un petit poêle à bois au ronflement très cosy.

Grâce à Bernard – dont elle aura trois enfants : Juliette, Rose et Marin –, Anne-Emmanuelle découvre la navigation. Ils vont en effet faire construire une gazelle des Sables (CM 197). L’idée leur en est venue suite à un travail artistique commun réa­li­sé autour d’un naufrage survenu à Pen­marc’h le 25 mai 1925, qui avait causé la noyade de vingt-sept personnes (CM 91). Parmi les bateaux sauveteurs se trouvait le Gérald Samuel, une ancienne gazelle des Sables-d’Olonne – à l’époque plusieurs pêcheurs bigoudens avaient ainsi racheté de ces bateaux vendéens dont ils avaient bordé les pavois ajourés. La gazelle est un voilier réputé rapide, bon marin et d’une grande élégance. De quoi séduire les deux artistes. Bernard dessine donc les plans d’une gazelle de 7,40 mètres, longueur maxi­mum autorisée par son budget – un petit héritage – et longueur minimum re­quise pour un programme de croisière en famille.

La Bretagne en famille à bord d’une gazelle

L’établissement du tableau de cotes est confié à Paul Quillivic, l’ancien patron du chantier naval voisin. Celui-ci a fermé son établissement en 1989 pour s’associer à Michel Canévet, constructeur de Saint-Guénolé. C’est là que la gazelle va être construite­. La quille est posée le 10 mars 1997. Un an plus tard, la coque rallie Audierne par la route. Bernard se charge de façonner les espars et emménagements, profitant des machines que Louis Tanguy lui a laissées. Anne-Emmanuelle – que Paul Quillivic a surnommée « Petit Pinceau » – lui prête main-forte.

À bord de ce sloup – baptisé Paul-Émile en hommage au peintre chaumois –, la famille sillonne les côtes bretonnes pendant une dizaine d’années. Elle pousse même jusqu’à l’île d’Yeu, berceau des gazelles. La navigation, c’est l’affaire de Bernard, Anne-Emmanuelle se contentant d’être « la femme du patron, son matelot ». Son meilleur souvenir de croisière ? « Peut-être les escales à Molène. C’était si calme. On sillonnait tout l’archipel en canot, avec l’impression qu’il nous appartenait. » Le pire moment ? « Quand on a dû remonter le Four par mauvais temps avec un bébé et deux petites filles à bord. L’apparition de trois marsouins noirs et luisants nous avait avertis de ce qui sui­vrait… Curieusement, dès que le danger est passé on oublie sa peur. En fin de compte, on ne retient que le meilleur. » Anne-Emmanuelle a cessé de naviguer quand elle s’est séparée de Bernard, voici près de dix ans, mais elle affirme avoir « adoré ça ».

Souvenir de l’Aber-Wrac’h, 15 août 1902 – (2008). En mémoire de P’tit Louis Guyader, patron de l’imbattable Reder Mor, le cotre de Roscoff.

Pour peupler le petit théâtre de ses dioramas, ses lectures sont une source d’inspiration bien plus précieuse que sa modeste expérience maritime. Avec sa vieille écritoire en bois blanc et ses rayonnages de livres maritimes, son atelier ressemble d’avantage à un bureau qu’au laboratoire d’une alchimiste de l’ex-voto. C’est dans ces pages qu’elle trouve les plans, les photos, les portraits des bateaux qui seront mis en boîte. C’est dans ces ouvrages qu’elle puise les histoires de mer qui vont lui inspirer des thèmes à exploiter. Et pour le paysage, rien ne vaut un repérage sur le terrain. Tout ce qu’elle montre, l’artiste l’a vu des ses yeux vu !

La ferveur du Maine pour les ex-voto marins

Outre la vente éclair réalisée en 1988, la fête maritime internationale de Douarnenez est l’occasion pour Anne-Emmanuelle de tisser des liens avec des amateurs étrangers. C’est ainsi qu’à partir de 1990, elle expose régulièrement en Irlande, à la Bookshop de Tom Kenny, une librairie-galerie de Galway. Bien sûr, les ex-voto qu’elle y présente sont inspirés par le patrimoine maritime irlandais. Hookers et curraghs peuplent ses boîtes, car « il faut avoir une bonne raison d’être là où on est ».

Free Spirit – 2014. Gros plan sur les joies du yachting.

Une autre rencontre sera déterminante, celle d’un couple de juristes américains, Bob et Bruce Viles. Ils découvrent un ex-voto d’Anne-Emmanuelle à la galerie Gloux de Concarneau et décident d’aller voir l’exposition qu’elle présente alors à l’Abri du marin de l’île de Sein. « C’était en plein mois de décembre. Il faisait un temps épouvantable. Quand ils ont débarqué du courrier, ils étaient vert-de-gris. Nous étions hébergés chez Louis Tanguy et on les a invités à dîner. » Dans le primesaut de la conversation, les convives se découvrent une passion commune pour Charles Fromuth (1858-1937) – un peintre de Philadelphie établi à Concarneau en 1890 – dont ils collectionnent les œuvres. Il n’en faut pas davantage pour mettre Anne-Emmanuelle en confiance.

« Au cours de cette soirée, ils m’ont dit qu’ils aimaient beaucoup ce que je faisais. Ils étaient persuadés que cela marcherait dans le Maine et ils m’ont mis en contact avec la galerie Gleason de Boothbay Harbor. » La première exposition, en 1996, connaît­ un tel succès que depuis lors, Anne-Emmanuelle n’a jamais cessé de travailler pour les États-Unis. Elle s’y rend au moins une fois l’an pour y accompagner ses boîtes, dont le déconditionnement exige beaucoup de délicatesse.

Ouragan sur le lac, 11 août 1907 – (2005). Ce jour-là, une montgolfière s’est affalée sur le Léman. Secouru par trois canots de sauvetage, le ballon facétieux promènera les rameurs d’une rive à l’autre au gré des vents changeants, jusque tard dans la nuit.

Ses œuvres sont présentées dans des galeries privées ou des établissements publics, comme le Penobscot Marine Museum. Ce dernier va même organiser une exposition itinérante à bord du Sunbeam, un bateau du service social qui fait le lien entre des îles dont l’artiste s’est inspirée pour réaliser ses boîtes. Cela crée une étonnante proximité, au point qu’un jour un visiteur s’est exclamé avoir reconnu dans un diorama la maison de son enfance. « Il m’est difficile de trouver un contexte aussi favorable que le Maine, commente Anne-Emmanuelle. C’est le lieu de villégiature de tous les mordus de voile de Boston et de New York. Le paradoxe est qu’une partie des gens qui achètent mes boîtes sont aussi ceux qui ont fait disparaître tout ce patrimoine maritime traditionnel dont je parle. Je pense aux riches estivants qui ont peu à peu racheté toute la frange littorale, repoussant vers l’arrière-pays les autochtones, comme les pêcheurs, qui travaillent sur la côte toute l’année. »

Pour changer de registre, Anne-Emmanuelle répond à l’invitation de son ami Jean-Philippe Mayerat, le constructeur de Rolle (CM 235), qui l’initie au patrimoine lémanique. Sur le lac, comme dans les multiples petits musées de Suisse – « À chaque fois un éblouissement » –, elle découvre des bateaux différents, plus raffinés. Au point qu’elle doit changer ses bobines de fil pour réaliser des écoutes de moindre section. En 2002, elle expose ses œuvres dans une galerie de Lausanne. Ensuite, Carinne Bertola, la conservatrice du musée du Léman, à Nyon, lui commande cinq ex-voto ; l’occasion d’exhumer des archives des faits et des images insolites, comme cette photo d’une cabane de veille établie par un yacht-club au sommet d’un platane.

Aux dix-neuf de l’« Aréquipa », 19 décembre 1880 – (2015). Chargé de bois, l’Aréquipa quitte Haïti pour Le Havre le 19 décembre 1880. Trois mois plus tard, le clipper n’étant pas arrivé, le Courrier du Havre, informe ses lecteurs qu’il « inspire
des inquiétudes ». Il faudra plus de dix-sept ans pour que soit officiellement reconnue la mort de ses dix-neuf hommes d’équipage.

L’aventure suisse reste pourtant sans lendemain. Les ex-voto semblent séduire le public, mais les acheteurs se font rares. « La Suisse était une parenthèse et elle est refermée, analyse Anne-Emmanuelle. Je crois que ce patrimoine lémanique restera toujours exotique pour moi. Il est sans doute trop éloigné de ma culture. Mon bateau d’élection, c’est le sloup à corne et je n’ai pas réussi à m’approprier ces barques à voiles latines. »

Pour l’heure, Anne-Emmanuelle prépare activement la rétrospective qu’elle présente cet été dans l’ancien phare de Penmarc’h. On y verra toutes les nuances de sa palette. Parallèlement, les éditions Dialogues lui consacrent un ouvrage dont tous les contri­bu­teurs sont les spécialistes qui ont nourri son propre travail, Polly Saltonstall et Ben Fuller pour le Maine, Bernard Cadoret et Pascal Aumasson pour la Bretagne, Carinne Bertola et Jean-Philippe Mayerat pour la Suisse… La consécration ? En tout cas la reconnaissance du talent d’une créatrice hors de pair.

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