L’énigme des sables

Revue N°308

© Martyn Mackrill

Erskine Childers – Illustrations de Martyn Mackrill, Traduction de Jeanne Véron – Pourquoi Davies, à bord de la Dulcibella, s’obstine-t-il à sillonner, malgré la brume et la tempête, les chenaux étroits et les grands bancs de sable des Wadden, aux confins de la Frise ? Pourquoi a-t-il fait venir à bord le brave Carruthers et pourquoi poursuivre l’inquiétant Dolmann jusqu’en Baltique ? Les réponses sont dans ce roman d’espionnage mythique, publié en 1903.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Davies s’éveilla comme en sursaut de sa rêverie.

– Dis donc, es-tu bien ? Attends, je vais te chercher quelque chose pour que tu puisses t’asseoir.

Il poussa un peu la barre, la tâta un instant, comme on tâte le pouls, jeta un rapide coup d’œil au vent, et s’enfonça dans l’escalier d’où il émergea un instant après avec deux coussins qu’il jeta à mes pieds. Je lui en voulus de me traiter avec tant de cérémonie et lui demandai :

– Ne suis-je bon à rien ?

– Oh ! ne te frappe pas, répondit-il. Tu dois être vanné. Hein, marchons-nous ? N’est-ce pas Ekken là, à l’avant par bâbord, qu’on aperçoit sous les arbres ? Dis donc, tu peux jeter un coup d’œil sur la carte, si ça ne te fait rien ?

Il me lança la carte, que j’étendis avec difficulté ; elle s’agitait tout le temps, comme mue par un ressort, aussitôt que je ne l’aplatissais pas avec mes mains. Je ne m’y connaissais guère en cartes marines, aussi cette soudaine confiance, après un si long abandon, m’énerva-t-elle.

– Tu vois bien Flensbourg, n’est-ce pas ? Nous, nous sommes là, reprit-il, m’indiquant vaguement un point sur la carte très compliquée. Maintenant, dis-moi, de quel côté de cette bouée devons-nous passer ?

Je n’avais pas encore saisi ce qui représentait l’eau et la terre quand il ajouta :

– Ça ne fait rien ; je suis presque sûr que ce sont de grands fonds à peu près partout dans ces parages. Je suppose que cette bouée indique le chenal pour les vapeurs.

Quelques secondes plus tard, nous dépassions la bouée en question, du mauvais côté, j’en suis presque sûr, car nous vîmes apparaître, beaucoup trop distinctement pour mon goût et juste en dessous de nous, des algues et du sable. Mais Davies ne fit que remarquer :

– Pas de danger, c’est toujours calme ici, et la dérive n’est pas abaissée. (Ceci me parut sinistre bien qu’incompréhensible.) C’est ce qu’il y a d’agréable dans ces eaux du Schleswig. Un bateau comme celui-ci peut aller à peu près partout, et on n’a pas besoin de suivre les règles de la navigation. Tandis…

Un léger grincement se fit sentir, plu-tôt qu’entendre, en dessous de nous.

– N’échouons-nous pas ? demandai-je avec le plus grand calme.

– Oh ! la Dulcibella s’en tirera, répliqua-t-il, légèrement mortifié.

En effet elle s’en tira, mais Davies était vexé. Je fais remarquer ceci comme exemple d’une de ses petites faiblesses. Il n’était pas pédant le moins du monde, et n’essayait jamais de vous en remontrer comme c’est l’habitude des gens qui font du yachting. Il m’avait jeté la carte sans même penser que c’était de l’hébreu pour moi, et que cette occasion était excellente à saisir pour me faire un discours, exactement comme son abandon de toute la matinée n’avait été qu’une indépendance inconsciente et naturelle. À côté de cela, passé maître dans son métier, comme je le vis plus tard, adroit, alerte, jamais pris au dépourvu, il tombait souvent dans une sorte de vague assez irritant, mais amusant. Je crois que ces deux singularités venaient surtout de son horreur de toute pose. Je fais remonter à la même source le fait que lui et son yacht n’observaient nullement l’étiquette superficielle à laquelle se plient les yachts et les yachtsmen. Par exemple, la Dulcibella n’arborait aucun pavillon national, et Davies ne portait jamais ni le pantalon blanc ni la vareuse bleue.

Nous doublâmes une pointe verte que j’avais à peine remarquée.

– Il faut changer de voile, dit Davies. Prends le gouvernail, veux-tu ?

© Martyn Mackrill

Et sans attendre il se mit à haler bas la grand-voile de toute sa force. J’avais de vagues notions pour gouverner, mais changer la voile est une opération délicate. Aucun yachtsman ne sera surpris d’apprendre que le bout-dehors saisit l’occasion de s’élancer de l’autre côté avec un craquement formidable, pendant que la voile s’entortillait autour de moi et de la barre.

– Tu ne la connais pas encore bien, remarqua tristement Davies. Elle répond à la moindre pression.

– Où faut-il que je gouverne ? lui demandai-je affolé.

– Oh ! ne t’inquiète pas, je m’en charge maintenant, me répliqua-t-il.

Je pensai que le moment était venu d’avouer mon incapacité.

– Tu sais, je ne suis qu’un imbécile, commençai-je. Il va falloir que tu m’apprennes tout, depuis A jusqu’à Z. Sans cela, un de ces jours je te ferai sombrer. Vois-tu, il y a toujours eu un équipage…

– Un équipage ! s’écria Davies avec un profond mépris. Mais le seul intérêt est de tout faire par soi-même !

– Il me semble que je t’ai gêné toute la matinée, et que je ne te sers à rien.

– Oh ! je suis désolé. (Sa contrariété et sa contrition étaient trop drôles.) Mais au contraire, tu me rendras le plus grand service du monde.

De nouveau il retomba dans une sorte d’absence. Nous longions une petite baie, nous dirigeant vers une passe.

– Voilà l’anse d’Ekken, dit Davies. Allons l’explorer.

Deux minutes après, nous glissions dans le joli petit détroit, apercevant la haute mer à l’autre extrémité. Les rives étaient parsemées de chaumières, quelques-unes surplombant l’eau même ; d’autres y communiquaient par des escaliers délabrés ou par un ponton en miniature. Des plantes grimpantes et des roses débordaient par-dessus les murs et les petites portes voûtées. Un instant nous longeâmes un quai grossièrement fait auquel quelques bateaux de pêche étaient attachés. Ces bateaux et le jardin d’une petite auberge suggéraient qu’à cet endroit il y avait un soupçon de commerce et que quelques rares touristes pouvaient visiter ce coin perdu. Les teintes dominantes étaient bronze et rose, dues en partie aux poutres des chaumières et aux pontons verdis par le temps, en partie aux plantes grimpantes se détachant roses sur le vert sombre des arbres, sur lesquels l’automne avait déjà laissé sa trace dorée. Nous débouchâmes dans une large mer intérieure, où nos voiles se gonflèrent bien vite.

– Pare à virer ! cria Davies sans même regarder le délicieux paysage qui se déployait devant nous. Il faut que nous en ressortions tout de suite.

Le bateau fit demi-tour.

– Oh ! pourquoi ne pas jeter l’ancre et nous arrêter ici ? protestai-je.

– Nous avons vu tout ce qu’il y a à voir, et il ne faut pas perdre cette jolie brise.

C’était presque une torture pour Davies que de perdre une bonne brise pendant qu’il était inactif à l’ancre ou à terre. La terre était pour lui un élément inférieur, une sorte d’annexe utile à l’eau ; l’endroit où l’on se procure les nécessités de l’existence.

– Maintenant, déjeunons, continua-t-il pendant que nous remontions le fjord. Tu trouveras les boîtes de conserve dans le buffet au-dessus du sofa de tribord, et la bière sous le plancher, dans la cale. Commence, si ça ne te fait rien, pendant que je passe cette bouée.

J’obéis de mauvaise grâce. L’odeur de la cabine et la position courbée me rendirent stupide probablement, car j’ouvris le buffet au-dessus du sofa de bâbord et attrapai quelque chose de gluant qui n’était autre qu’un pot de vernis. Reculant de dépit, j’essayai d’ouvrir l’autre buffet, luttant avec difficulté contre les coins du puits de dérive. Enfin j’aperçus une collection de boîtes de conserve de toutes les tailles et une horrible odeur de moisi me monta aux narines. J’essayai de lire les étiquettes à moitié décollées par l’humidité, et, après beaucoup de tâtonnements, trouvai enfin la boîte de langue fumée dont m’avait parlé Davies. Je me mis alors à la recherche de la bière. Je me plaçai à quatre pattes et tirai sur la planche autant que je pus, tout en souhaitant que l’eau salée ait préservé notre boisson. J’eusse aussi préféré une cave d’accès plus facile et moins humide. Après de nombreux efforts j’arrachai quelques bouteilles parmi les gueuses  visqueuses et je contemplai, découragé, mon futur repas, la tête me tournant un peu.

© Martyn Mackrill

– Trouves-tu ? me cria Davies. La clef pour ouvrir les boîtes est suspendue sur la cloison ; les assiettes et les couteaux sont dans le buffet.

Je continuai mon service avec acharnement. Les assiettes et les couteaux n’attendirent pas que je les prenne, mais me tombèrent affectueusement sur la poitrine, dégringolant par terre avec un fracas épouvantable car, le buffet étant du côté du vent, le bateau penchait sur moi.

– Ça arrive souvent, me cria la voix d’en haut. Ne te frappe pas. Elles sont incassables. J’arrive pour t’aider.

Et il arriva, laissant la Dulcibella se tirer d’affaire toute seule.

– Je crois que je vais monter sur le pont, grommelai-je. Pourquoi n’avons-nous pas déjeuné à Ekken, au lieu de cet infernal pique-nique ? Et qu’est-ce que le yacht devient pendant ce temps-là ? Comment pouvons-nous manger sur une table qui penche comme ça ? Je suis couvert de vernis, de vase, et j’enfonce dans la vaisselle jusqu’aux chevilles. Allons bon, voilà le bouchon de la bière qui saute maintenant !

– Tu n’aurais pas dû la poser sur la table pendant que nous avons une telle gîte, me répondit Davies très calmement ; mais ça ne fait rien ; cela n’abîmera rien ; ça se perdra dans la cale. (Poussière retourne à la poussière, pensai-je.) Monte sur le pont ; je m’en vais finir de préparer le déjeuner.

Je regrettai mon mouvement d’humeur, bien qu’il fût justifiable.

– Garde le gouvernail exactement dans la même position, ajouta Davies pendant que je m’extirpais de la vaisselle, brossais de la main mon pantalon et vernissais l’échelle avec mes mains en montant sur le pont.

Je détachai la barre et suivis les ordres donnés par Davies.

Nous suivions une courbe du fjord et nous nous dirigions vers un passage plus large. À chaque instant je découvrais un paysage fait pour calmer l’esprit le plus en colère. Un petit hameau aux toits rouges se trouvait à gauche. À droite, des ruines recouvertes de lierre se baignaient presque dans l’eau où quelques bestiaux immobiles enfonçaient jusqu’aux genoux. En face, la plage blanche bordait la côte qui remontait en pente douce pour aboutir à des coteaux boisés, coupée çà et là ou de falaises basses d’un rouge vif, ou par une petite combe tapissée de verdure.

J’oubliai toutes mes petites misères et me laissai aller à la beauté des choses. Je jouis du tremblement timide de la barre et des bouffées d’air que me renvoyait la voile. Et je me régalai avec le déjeuner que Davies m’apporta et qu’il me fit manger avec la plus grande sollicitude.

Plus tard le vent tomba. Davies s’occupa de remplacer les voiles. Quant à moi, je me contentai de rêvasser tout l’après-midi dans une sorte de torpeur.

Erskine Childers (1870-1922) est un écrivain, homme politique et nationaliste irlandais, qui organisa notamment le service d’espionnage du Sinn Féin. Il a été fusillé pendant la guerre civile. Avec son unique roman L’Énigme des sables (The Riddle of the Sands), il passe pour le fondateur du roman d’espionnage moderne.

Martyn Mackrill est né en 1962 dans une famille de marins de l’île de Wight, où il vit et travaille toujours. Il consacre son œuvre de peintre de marine aux yachts classiques victoriens et edwardiens, et son temps libre à son cotre Nightfall, lancé en 1910 sur des plans de H. H. Lidstone.

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