L’école des mousses, la marine pour horizon

Revue N°285

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En naviguant, chaque jeune apprend à prendre soin des autres et l’équipage se forme. Ici à bord du Belem, en 2014. © coll. Marine nationale (A. Monot)

par Jean Yves Béquignon

Créée en 1856, l’école des mousses a formé les apprentis marins qui ont constitué l’ossature du corps des officiers mariniers et fourni de nombreux officiers de valeur. Fermée en 1988 car jugée obsolète, elle a rouvert vingt ans plus tard sous une forme plus adaptée aux enjeux actuels et offre à des jeunes de réelles opportunités professionnelles.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

On trouve la trace officielle de mousses à bord des bâtiments de l’État dès la création par Colbert d’une nou­velle Marine pour Louis XIV. Ces enfants ou adolescents âgés de dix à seize ans, futurs matelots, doivent respect et obéissance à tous les hommes du navire. Ils dépendent des quartiers-maîtres, qui les emploient à assurer la propreté, servir les plats, porter les messages des officiers ou grimper aux perroquets.

Vers 1780, on en compte par exemple soixante-cinq à bord d’un vaisseau de 74 canons armé par sept cent soixante-quinze membres d’équipage. Et aux postes de combat, leur rôle – illustré de façon saisissante par François Bourgeon dans sa saga Les Passagers du vent – est d’amener en courant les gargousses aux canons, dans une ambiance apocalyptique. Normalement, les officiers mariniers sont censés les instruire, mais sur les vaisseaux du roi, force est de constater que ces gamins sont avant tout corvéables à merci. Sous Napoléon Ier, nombre­ d’officiers constatent ainsi que la plupart des matelots ne disposent pas de bases scolaires suffisantes pour accéder à la maistrance et que les mousses, considérés comme des domestiques, restent illettrés.

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Affiche de la Marine nationale dessinée par Jean Desaleux, assurant la promotion de l’école des mousses et de l’école des apprentis mécaniciens en 1962. © coll. Marine nationale (A. Monot)

Une formation devenue nécessaire

On réfléchit donc à la création d’écoles pour les former, sans que cela se concrétise. En 1822, l’insuffisance de l’inscription maritime conduit cependant à établir deux équipages de ligne à Brest et Toulon afin de constituer un vivier de recrues stable. Des mousses sont prévus dans ces effectifs et la double nécessité de les former et de les séparer des marins plus âgés va alors s’imposer. L’ordonnance de Charles X du 28 mai 1829 approfondit ensuite cette épure en organisant les équipages de ligne en cinq divisions, établies dans chaque port de guerre et comportant chacune une compagnie de mousses. Celle de Brest et celle de Toulon en accueillent chacune cent ; celle de Rochefort soixante et celles de Lorient et Cherbourg cinquante.

Âgés de douze à quatorze ans, ces mousses apprennent à lire, écrire et calculer et reçoivent une solide éducation religieuse, que l’on espère garante de docilité. Chaque compagnie est commandée par un lieutenant de vaisseau et les officiers mariniers assurent l’enseignement professionnel. Un logement spécifique est réservé aux jeunes, leur évitant toute promiscuité avec leurs aînés. Le nombre et le volume de ces compagnies évoluent ensuite au fil des ans et, en 1835, l’âge d’admis­sion est porté à treize ans.

La compagnie de Brest, initialement installée à Recouvrance dans la caserne Cayenne, est transférée en rade en mai 1836 sur la corvette l’Abondance puis, en 1850, sur la frégate Thétis. Elle est alors la seule à subsister. Mais les mousses se montrant immédiatement efficaces à bord des navires où ils servent à l’issue de leur formation, les effectifs sont augmentés et le succès de la formule est reconnu.

Priorité aux fils de militaires

Par décret du 5 juin 1856, une école spéciale des mousses est finalement créée par Napoléon III et placée sous l’autorité du major général de la Marine. En 1861, elle est basée à bord du vaisseau l’Inflexible et forme neuf cents mousses par an. Ce décret stipule que « les mousses sont choisis parmi les enfants des officiers mariniers, matelots et autres salariés de la Marine, tant des ports que du littoral, en accordant toujours la préférence aux enfants des marins morts ou mutilés au service ; ensuite aux enfants de ceux qui ont le plus de service sur les bâtiments de l’État ». En troisième choix peuvent­ enfin être recrutés « les enfants des officiers, sous-officiers et soldats des troupes de terre et de mer, et, en cas d’insuffisance officiellement signalée aux préfets maritimes, les enfants de l’intérieur de la France ».

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L’Austerlitz, vaisseau mixte lancé à Cherbourg en 1852, servira d’école des mousses de 1876 à 1894. Sur ce tableau de Gustave Bourgain, les élèves s’entraînent à servir l’un des quatre-vingt-six canons du bâtiment. © Musée de la marine/P.Dantec

Les mousses se présentant à l’école de Brest doivent être âgés de treize ans au moins et de quinze au plus, être de bonne constitution, avoir été vaccinés, et mesurer au minimum 1,33 mètre à treize ans, 1,38 mètre à quatorze ans, ou 1,44 mètre à quinze ans. Ces enfants ne sont admis qu’avec le consentement de leurs parents, qui s’engagent, par ailleurs, à rembourser l’État de leurs frais de scolarité si, à seize ans, ils ne contractent pas d’engagement. À défaut de remboursement, les jeunes seront maintenus au service jusqu’à l’âge de dix-huit ans, en qualité de novice. On ne plaisante pas avec les deniers de l’État. Une clause de renvoi, enfin, est prévue « pour cause de mécontentement ou par défaut d’aptitude reconnu ».

Les entrées ont lieu tous les deux mois et les sorties dépendent des besoins de la flotte. La durée du séjour à l’école est fixée à une année au moins, à deux au plus, les mousses étant répartis en quatre compagnies de deux cents élèves, chacune étant commandée par un lieutenant de vaisseau. Celui-ci « doit s’appliquer à faire naître parmi ses mousses l’émulation et le travail ».

Les règles de vie sont strictes. Si les parents peuvent venir voir leurs enfants le dimanche, ils n’ont pas le droit de leur envoyer d’argent. Et les mousses ne doivent lire à bord que les ouvrages de la bibliothèque ou ceux dûment autorisés. Mais ils n’en ont guère le temps : levés à 5 heures du matin, ils s’attellent aussitôt à maintenir la propreté du vaisseau, lavent une partie de leur linge, gréent les perroquets ou larguent les écoutes. Ils sont aussi inspectés en semaine par leur capitaine de compagnie et le dimanche par le commandant.

L’école élémentaire, dirigée par des instituteurs, a lieu de 8 à 10 heures du matin, sauf le jeudi et le dimanche, consacrés au catéchisme ou aux offices religieux. Les mousses en difficulté scolaire – on disait « arriérés » – reçoivent dans l’après-midi un complément d’instruction. À 11 heures, déjeuner pris, les exercices professionnels débutent. Deux compagnies embarquent à bord des bricks Dupetit-Thouars et Ouessant pour manœuvrer voiles et apparaux en navigation tandis que les deux autres groupes s’exercent au fusil ou au canon, sans oublier le matelotage et la gymnastique. À la belle saison, les mousses ap­prennent aussi à nager et les plus habiles au fusil constituent une compagnie de débarquement. On dîne à 16 heures et, une heure plus tard, on repart pour deux heures d’études ou d’exercices. Puis vient le moment de faire sa prière, avant l’extinction des feux, à 20 heures.

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« Théorie au petit modèle » pour les mousses, à bord du Bretagne, en rade de Brest. © coll. Chasse-Marée

Une somme de 1 000 francs est allouée au commandant de l’école pour encourager les élèves qui se distinguent. Le mousse qui, au canon, touche un but, reçoit 9 francs ; au fusil, s’il place cinq balles dans la cible, il gagne 4 francs. On stimule aussi la pratique religieuse : le mousse répondant de messe reçoit 3 francs par trimestre. Enfin, une distribution de prix a lieu chaque année : les élèves les plus méritants reçoivent des livres, des sifflets en argent, des couteaux de gabier ou des enveloppes.

La vie du mousse embarqué sur l’Inflexible reste néanmoins très dure. En 1870, ils sont neuf cent quatre-vingt-dix entassés dans une grande promiscuité à bord d’un vaisseau sans chauffage. Ils vont pieds nus et les exercices dans la mâture se déroulent quelles que soient les conditions météorologiques, sous le regard de gradés au coup de garcette facile.

Dans la tourmente des deux guerres mondiales

En 1876, l’école des mousses s’installe sur le vaisseau mixte Austerlitz, puis, en 1894, à bord de la Bretagne iii. Mais la vapeur succédant à la voile, les besoins de la Marine, peu à peu, évoluent. En 1886, un arrêté stipule la sélection de quatre-vingts mousses pour intégrer l’école des mécaniciens de Brest. Celle-ci disparaîtra en 1907 avec l’ouverture, à Saint-Mandrier, de l’école des apprentis mécaniciens de la Flotte. Cette année-là est marquée par une tragédie rapportée dans Le Petit Parisien: au mois d’octobre, la rupture d’une vergue précipite dix mousses d’une hauteur de 10 mètres dans une chaloupe qui longeait le bord. Il n’y aura pas de mort mais de nombreux blessés…

L’année suivante, l’école embarque sur la Bretagne iv – en 1912, ce vaisseau sera rebaptisé Armorique. La Première Guerre mondiale n’épargne pas les jeunes mousses. Dès 1914, tous les apprentis marins de seize ans et leurs instructeurs sont affectés à la première brigade de fusiliers marins. Ils rejoignent rapidement le front de l’Yser et participent à la bataille de Dixmude. Rares seront ceux qui en reviendront.

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Le foyer des mousses en 1924. © Amical des pupilles-mousses

Après la guerre, l’école continue à fonctionner à bord des trois vieux vaisseaux Gueydon, Armorique et Trémintin. En 1938, la décision est prise d’installer les mousses à terre dans des bâtiments neufs dont on prévoit l’érection aux environs du fort du Portzic. Leur construction doit débuter l’année suivante, mais la Seconde Guerre mondiale va faire avorter ce projet : le 18 juin 1940, mousses et instructeurs embarquent précipitamment sur le cuirassé Paris qui appareille pour l’Angleterre. Une autre période mouvementée commence…

Après Plymouth, Liverpool, Casablanca puis Safi et Oran, l’école des mousses se retrouve en 1941 sur l’Océan, un ancien cuirassé mouillé sur coffre dans l’anse de Saint-Mandrier, en face de Toulon. Or, la Flotte se saborde le 27 novembre 1942. L’école est donc dissoute. Le 1er novembre 1943, une annexe ouvre bien à Cahors, mais, transférée à Bordeaux en septembre 1944, elle est fermée à son tour un mois plus tard.

Les élèves sont alors répartis dans des écoles de spécialités, ouvertes en Afrique du Nord. Il faut attendre août 1945 pour que l’école des mousses revienne en France. Elle s’installe en plein pays Bigouden, au château du Dourdy, à Loctudy. Celui-ci a été mis à la disposition de la Marine par le maire de la localité, le général de Penfentenyo de Kervereguen. Le capitaine de frégate Le Coz y organise bientôt un centre capable de for-mer six cents mousses. Les cours ont lieu dans des baraquements préfabriqués, le château étant occupé par l’administration et les dortoirs des mousses.

En octobre 1960, l’école déménage à Brest et est installée dans les bâtiments rénovés de l’ancienne École navale. Baptisée Groupe Armorique, elle devient, en 1966, le Centre d’instruction naval de Brest (CIN-Brest). Les mousses y sont admis sur titre, de quinze ans et demi à dix-sept ans, et le niveau d’études requis est celui de quatrième ou troisième. L’établissement prépare exclusivement aux spécialités du pont et abrite trois compagnies de deux cent vingt recrues. Des professeurs détachés de l’Éducation nationale assurent l’enseignement général et les sorties en mer ont lieu à bord de dragueurs de mines, de La Grande Hermine (CM 258), du Mutin (CM 132), des goélettes Étoile et Belle Poule (CM 92) ainsi que des canots et des voiliers du type Corsaire (CM 246) ou Antioche.

L’évolution des bâtiments de guerre dotés d’équipements aux interfaces compliquées augmente cependant les besoins en spécialités très techniques, au détriment des compétences maritimes.

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Au Centre d’instruction naval de Brest, dans les années soixante, les mousses apprennent à naviguer sur les goélettes Étoile et Belle Poule. Mais ils embarquent aussi sur les dragueurs de mines, le yawl La Grande Hermine, le dundée Mutin ou des voiliers de série de type Corsaire et Antioche. © C. Héry

Plus d’école pour les mousses et les mécanos

Au début des années quatre-vingt, la Marine constate ainsi que le niveau BEPC ne suffit plus pour servir les systèmes embarqués. Le 14 juillet 1988, l’école ferme donc ses portes après avoir formé, depuis 1960, quatorze mille six cent treize mousses. Et le 22 juillet, l’école des apprentis mécaniciens de la Flotte de Saint-Mandrier subit le même sort. Une page du recrutement de la Marine vient de se tourner.

Certains en gardent encore une certaine nostalgie, comme Francis Moy, originaire de Rouen, entré dans la Marine comme mousse en 1972, à seize ans et demi. « Adolescent, raconte-t-il, je n’étais pas à l’aise en famille et au lycée et je supportais mal l’autorité. Je voulais voler de mes propres ailes et cherchais un idéal… Je me souviens tout de même d’un premier trimestre difficile parce qu’il y avait beaucoup de cours. Mais j’ai persévéré et me suis piqué au jeu. » Il terminera sa carrière comme capitaine de frégate, en 2012.

« Je n’étais pas en échec scolaire, mais ressentais l’appel de la mer », raconte pour sa part Alain Duboisset, venu de Montluçon, BEPC en poche. À partir de l’école des mousses, il réussira le concours national de l’école de maistrance et deviendra électronicien d’armes, terminant major et totalisant vingt-neuf ans d’active et six de réserve opérationnelle.

Yann Cariou, le commandant de L’Hermione, est lui-même passé par là et il s’inspirera des leçons reçues à l’école des mousses pour « roder » l’équipage de la frégate de la Liberté. « Parmi les milliers de mousses formés, tous n’ont pas réussi à gravir l’escalier social de la Marine, constate-t-il aujourd’hui. Mais quelques-uns comme Hervé Vautier ou Jean-Bernard Cerutti ont tout de même quitté l’institution avec le grade de contre-amiral ! »

L’école des mousses étant fermée, les filières de recrutement de la Marine au niveau équipage ne vont pas cesser d’évoluer entre 1988 et 2007. Le cours du brevet élémentaire (BE) est supprimé et les engagés initiaux de longue durée (EILD) accèdent presque immédiatement au brevet d’aptitude technique (BAT), le sésame pour devenir officier marinier. La réussite à ce cours impose au minimum un niveau BEP, plusieurs spécialités requérant un niveau de terminale.

Privilégier Le « savoir-être »

Parallèlement aux EILD, d’autres filières sont également mises en place pour per-mettre à des jeunes moins qualifiés, voire en difficulté, de vivre une expérience de courte durée dans la Marine. Mais ceux-là n’ont pas vocation à faire carrière, ce que regrettent alors certains militaires, et en particulier les commandants, qui voudraient que l’on offre plus de chances aux jeunes qui ont fait preuve à bord de leur « savoir-être ».

C’est pour privilégier ce « savoir-être » et pour rendre l’offre plus lisible que l’on décide de changer de système en 2007. La Marine connaît à cette époque des difficultés de recrutement : les candidatures sont en baisse de 30 pour cent et l’attrition après ralliement des EILD est élevée. Un seul contrat est désormais proposé, celui de quartier-maître de la Flotte (QMF). Pour y avoir accès, il faut avoir entre dix-sept et vingt-cinq ans et un niveau scolaire compris entre la troisième et le baccalauréat. Le contrat initial est de quatre ans et, au bout de deux ans, le matelot peut être sélectionné pour le brevet d’aptitude technique, s’il est motivé et si ses résultats professionnels le permettent.

Cette réforme est rendue possible par l’évolution des matériels : les bâtiments les plus modernes sont, en effet, dotés d’interfaces homme-navire informatiques que les jeunes de tous niveaux appréhendent désormais de façon presque innée.

Quand le ministre de la Défense lance, en 2007, son Plan égalité des chances pour favoriser l’insertion des jeunes, toutes les conditions sont réunies pour que la Marine présente un projet de réouverture de l’école des mousses. L’idée est d’accueillir des jeunes de seize à dix-sept ans ayant suivi une classe de troisième et, après une année scolaire, de leur proposer un engagement comme QMF.

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Les élèves entrant à l’école des mousses bénéficient aujourd’hui d’une formation de qualité, toujours en petits groupes : elle peut être théorique ou pratique, comme cet apprentissage de la mise à l’eau d’une embarcation de sauvetage sur la plage de manœuvre reconstituée au Centre d’instruction naval de Brest. © Jean-Yves Béquignon

Les recruteurs sont confiants dans le succès de la formule, car ils n’ont jamais cessé de recevoir des demandes spontanées d’inscription à cette école fermée depuis longtemps déjà. « J’ai voulu la réouverture de l’école des mousses afin de consolider l’ossature de nos équipages avec des marins attachés dès leur plus jeune âge aux valeurs de la Marine, explique ainsi l’amiral Pierre-François Forissier, chef d’état-major de la Marine, en décembre 2008. J’ai de l’ambition pour cette école. Elle sera située dans un environnement privilégié, ouverte aux différentes facettes du monde maritime et militaire et bénéficiera d’un encadrement de qualité, capable de mettre en œuvre des méthodes pédagogiques innovantes et de nouer des partenariats motivants pour nos jeunes. »

La première rentrée de « l’école des mousses 2.0 » a lieu en octobre 2009. Elle récupère son drapeau, confié à la garde de l’école de maistrance, et remis par le mi-nistre de la Défense, Hervé Morin, ainsi que sa devise, « Mousse, sois toujours vaillant et loyal ! ». Et comme par le passé, elle est hébergée dans le cadre majestueux du cin-Brest. En revanche, les mousses sont moins nombreux : cent quatre-vingts élèves, garçons et filles, sélectionnés parmi six cents dossiers, inaugurent la nouvelle formule. En 2016, les effectifs montent à deux cent vingt avec l’ouverture d’une annexe à Cherbourg, succès oblige. Huit métiers sont proposés au terme de dix mois de scolarité : fusilier marin, mécanicien, maintenance aéronautique, navigateur, opérateur système de combat, manœuvrier, équipier de pont d’envol et restauration.

L’école est dirigée depuis août 2016 par le capitaine de frégate Thomas Sécher. Ancien de l’école de maistrance, il a commencé sa carrière comme second maître mécanicien. Devenu officier en 1997 en réussissant le concours de l’école militaire de la Flotte, il a suivi le cours de chef de quart et commandé le bâtiment hydrographique La Pérouse. « La formation dure dix mois, détaille-t-il. Les deux premiers trimestres ont un tronc commun. Les élèves suivent une formation académique, militaire, maritime, sécurité incendie et voie d’eau et secourisme. À l’issue de cette période, on leur demande leurs desiderata. Une commission se réunit et ils sont ensuite répartis en fonction de leurs résultats et aptitudes et des besoins de la Marine. Au cours du troisième trimestre, les enseignements sont orientés vers le métier auquel le mousse est destiné. »

« L’enseignement académique à l’école des mousses, ajoute Anne Ounane, proviseure des écoles militaires, est assuré par des professeurs détachés de l’Éducation nationale qui ont tous été choisis pour leurs motivations, leurs aptitudes et volonté à faire progresser ces futurs marins. Ces professeurs appliquent une pédagogie différenciée facilitée par les conditions exceptionnelles d’enseignement dans les matières académiques, avec des groupes de quatorze élèves au maximum. Et ils utilisent tous les outils nécessaires pour les motiver. »

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Entraînement à la survie. © coll. Marine nationale (A. Monot)

« On réalise d’abord un travail de reconstruction »

Ainsi, en cours d’histoire, on évoque le sous-marin Casabianca et le commandant L’Herminier au travers de documents et films d’actualité. En géographie, on étudie le rôle de la Marine nationale et la surveillance de la zone économique exclusive (ZEE). En français, on se penche sur les récits d’Éric Tabarly. En maths et en sciences, on aborde plutôt le repérage dans le plan grâce aux cartes marines, la notion de vecteur étant introduite par le biais des différentes vitesses du bateau. En anglais, l’objectif est de développer les compétences à communiquer entre marins. Le vocabulaire de base courant est travaillé en utilisant des jeux de batailles navales qui permettent d’apprendre les noms des différents types de bateaux ou des documents iconographiques qui introduisent les termes employés dans les Marines de l’OTAN.

« Nous sommes richement dotés en équipements multimédias, ajoute Thomas Sécher. Nous utilisons des laboratoires de langues, des simulateurs, sans pour autant oublier le matelotage. À leur arrivée, les mousses signent un contrat d’un an au titre de l’école et s’engagent, s’ils ont réussi cette scolarité, à repartir sur un contrat de quatre ans comme QMF. Ils sont encore très jeunes. Un bon tiers d’entre eux ayant connu des problèmes sociaux ou familiaux, on réalise d’abord un travail de reconstruction, d’éducation, d’instruction. Ce cadre strict sécurise les jeunes et leur permet de retrouver leur propre estime. Au bout de l’année se pose la question de l’attribution d’un engagement de QMF. Environ 80 pour cent des jeunes vont l’obtenir et le signer. Les 20 pour cent restants sont partis au cours de l’année, de leur plein gré ou sur notre décision. Quelques-uns nous quittent pour passer un bac et revenir par Maistrance ou bien faire autre chose. »

Sur les deux cent vingt mousses qui ont été intégrés en 2016, dix-huit viennent d’une classe de première, cent onze d’une classe de seconde, soixante-huit d’une classe de troisième et vingt-trois d’un cap ou assimilé. Une augmentation du nombre d’élèves de première et de seconde est observée ; elle serait due à la limitation du redoublement. « Nous disposons d’un taux d’encadrement supérieur à tout ce que l’on peut trouver ailleurs dans la Marine, souligne encore Thomas Sécher. Un cadre de contact est dédié à chaque section et les compagnies disposent d’un adjudant qui est l’interlocuteur des familles. Les gradés assurent un tour de service de nuit, avec un renfort de jeunes étudiants qui nous aident à faire les cours de soutien et la surveillance. Nous veillons constamment à prévenir le moindre dérapage avec une gamme échelonnée de sanctions, individuelles ou collectives. Celles-ci font appel à la cohésion du groupe car cela ne m’intéresse pas d’avoir un jeune plus fort que les autres. Je veux des sections soudées. Les enseignants jouent le jeu en créant des groupes hétérogènes, les élèves en difficulté étant en binôme avec ceux qui sont plus à l’aise. On est là pour créer un esprit d’équipage. »

« Ce qui fait l’originalité et sans doute la force du projet, poursuit Anne Ounane, c’est l’action conjointe du chef de section et du professeur référent. Ils dialoguent au quotidien avec chaque jeune, lui redonnent confiance dans sa capacité à progresser, l’aident- à se projeter dans son futur métier et à ne pas se décourager lorsque les résultats ne sont pas encore à la hauteur de son investissement. »

Des parrains et des mécènes

« L’école présente comme autres spécificités d’être parrainée chaque année par une personnalité et d’avoir un mécène, conclut Thomas Sécher. Le premier parrain était l’acteur Bernard Giraudeau. En 2016, c’est l’écrivain de Marine Patrice Franceschi. Notre mécène est Mme Léone-Noëlle Meyer, qui a été séduite par l’école des mousses en 2010, lors d’un reportage télévisé. Héritière d’une fortune familiale, elle a demandé ce qu’elle pouvait faire pour nous aider. Nous lui avons proposé de contribuer à l’acquisition d’un voilier pour l’école et elle a acheté l’Ovni 495 Atout Chance, qui est mis à notre disposition. Tous les ans, elle offre également à chaque mousse un embarquement de trois jours sur le Belem, ainsi qu’un voyage pédagogique. Cette année, nous irons dans le Limousin sur les traces des résistants de la Seconde Guerre mondiale, avec la visite du plateau des Glières et d’Oradour-sur-Glane. »

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La promotion Charles-Claden rencontre son parrain (en blouson gris) à bord de l’Ovni 495 Atout Chance acquis par l’école grâce à la contribution d’une donatrice.© coll. Marine nationale (A. Monot)

Exemplaire, le cas de Mme Meyer n’est cependant pas isolé. Ainsi, Didier Petit a donné en 2012 au cin-Brest son Feu Follet, un Medway Bawley de 10,20 mètres, cotre de pêche à la drague anglais construit en 1987 au chantier Pemple de Rochester. Une équipe de douze élèves constituant le Club Feu Follet a depuis réalisé des travaux de restauration dans le cadre d’un projet pédagogique. Le voilier embarque aujourd’hui cinq élèves et deux instructeurs. « Lors des virements de bord on arrive à occuper tout le monde », plaisante le premier maître Erwan Quay, qui a mené ce projet de bout en bout…

On ne peut, enfin évoquer cette école sans rencontrer ceux à qui elle est destinée. Nous retrouvons donc quelques mousses dans une salle de permanence. Un peu figés au départ, ils s’animent dès que l’on parle de leur futur métier. Lucas, amoureux des bêtes, veut être maître-chien dans les fusiliers marins ; Sam préfère devenir manœuvrier, pour « manipuler les aussières et faire du ravitaillement à la mer » ; Quentin et Julien ont opté pour les sous-marins, « parce que c’est spécial ». Tous se disent impatients d’embarquer. L’école ? « Elle n’est pas comme les autres, car, ici, on sait pourquoi on travaille. » Ces mousses-là n’ont pas l’air traumatisés ; ils semblent plutôt fiers de ce qu’ils sont déjà.

« Notre plus belle récompense, résume le maître Sarah, cadre de contact, c’est de les voir mûrir, passer du monde de l’adolescence à l’âge adulte, et bien sûr, de les savoir prêts à aller sur un bateau pour remplir les fonctions que l’on attend d’eux. En dix mois seulement, ils grandissent plus qu’en trois ans dans le civil. »

Nous suivons les élèves dans une aire en béton qui reproduit la plage avant d’un bâtiment avec ses apparaux de manœuvre. Le thème du jour est la mise à l’eau d’un canot pneumatique pour secourir un homme à la mer. Casqués, équipés de gants et d’une brassière de sauvetage, les mousses s’agglutinent auprès du premier maître instructeur afin de ne pas perdre une miette des instructions. Les phases de la procédure sont décrites en détail, de la mise à l’eau à l’emploi des faux-bras. Sifflet en bouche, le mousse qui va diriger la manœuvre s’applique…

Nous filons maintenant sur le ponton accolé à la base sous-marine, pour rejoindre Atout Chance, sagement amarré près de Feu Follet et de qua-tre embarcations à moteur du type Merry Fisher dédiées à la formation des manœuvres au moteur et à l’examen du permis côtier. Le skipper Richard Tanguy – ancien offi-cier marinier supérieur, titulaire du brevet Capitaine 200 – nous attend à bord de l’Ovni 495, en compagnie d’un équipier et de six mousses. Nous appareillons aussitôt à destination de l’anse de l’Auberlac’h. « Atout Chance, c’est le bateau des mousses, explique le skipper. Ils y apprennent principalement la barre et la veille avec tous les ordres réglementaires. Toute la promotion embarque plusieurs fois à son bord et nous cumulons cent dix jours de navigation par an. Les durées moyennes d’embarquement sont de trois à cinq jours, ce qui permet d’aborder la vie en communauté et de créer l’esprit de groupe. »

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Feu Follet, un magnifique cotre de pêche anglais a été donné à l’école par Didier Petit en 2012. © coll. Marine nationale (F. Ledoux)

L’élève Linda prend la barre pour la sortie de port. « C’est la première fois que j’embarque sur Atout Chance, mais j’ai participé à bord du Virginie Hériot [ndlr, le catamaran de l’École navale] et du dundée Étoile Molène à l’Armada de l’Espoir. » L’événement a été organisé par le cin-Brest pour offrir à une centaine de jeunes l’occasion de naviguer sur des voiliers de tradition, de plaisance ou de course. La jeune recrue, qui a quitté une seconde générale l’an dernier, me précise qu’elle veut devenir navigateur-timonier. À l’embraque de génois, Tromaël souhaite, pour sa part, devenir cuisinier dans les sous-marins. Il est déjà titulaire du cap adéquat.

« Peut-on chavirer avec Atout Chance? »

« La première appréhension des jeunes, c’est la gîte, reprend Richard. Les mousses nous posent toujours la même question : “Peut-on chavirer avec Atout Chance?”. Au cours des premières sorties, chacun travaille pour soi, sans cohésion, même pour le petit déjeuner. Cela évolue par la suite, chacun apprenant à prendre soin de l’autre et l’équipage se forme. »

Au mouillage à l’Auberlac’h, les jeunes se détendent le temps d’un pique-nique. L’ambiance rappelle celle d’un stage « juniors » aux Glénans : on refait le monde à l’aune de son expérience, on discute, on se raconte aussi. « Il y a six mois, je dormais en cours », avoue l’un. « Se lever chaque matin et regarder l’horizon, c’est quand même un privilège », lui répond un autre en écho. Puis la discussion s’oriente sur les avantages et inconvénients supposés des différents métiers et notamment sur les fusiliers marins. Linda, chef de hune – équivalent de chef de classe – reprend la main : « Il faut se rendre compte dès le départ que c’est physique ». Un autre mousse livre sa vision des choses : « Sur un bâtiment, chaque marin est un pompier. Ça prouve déjà à quel point le métier est exigeant. » Richard et son acolyte ne pipent mot, sourire en coin… À 14 heures, nous levons l’ancre pour rentrer à Brest. Ravis de l’escapade.

Le 12 novembre 2016, nous les retrouvons encore une fois pour la célébration du cinquantième anniversaire du cin-Brest et la présentation au drapeau des écoles des mousses et de maistrance. Tout le cérémonial, oublié au quotidien, est remis en vigueur pour l’occasion. Les mousses sont impeccablement alignés dans leurs tenues neuves, fièrement arborées. Avant de leur confier la garde de leur drapeau, le commandant du cin leur adresse un discours viril. Par-delà les fastes, cette cérémonie est aussi l’occasion pour les mousses de partager avec leurs familles la fierté d’une forme de renaissance. Un sentiment diffus mais perceptible.

« Depuis la réouverture de l’école, un mousse sur trois a rejoint le bat, ce qui correspond à peu près au nombre de ceux qui rentrent par la voie des qmf », indique à l’issue de la cérémonie le capitaine de vaisseau François Drouet, commandant du cin. « Ils débutent avec exactement le même statut que les autres engagés et les mêmes possibilités, mais arrivent plus motivés, mieux formés, et avec un état d’esprit qui correspond d’emblée à ce que les bateaux attendent », poursuit le vice-amiral d’escadre Jean-Baptiste Dupuis, directeur du personnel militaire de la Marine.

L’amiral Philippe Coindreau, major général des armées, confirme ces propos. « Ce que j’ai pu constater dans mes fonctions précédentes d’amiral commandant la Force d’action navale en recevant les premières générations de mousses, c’est qu’on voit arriver des jeunes directement très impliqués sur les navires. Il n’y a pas de phase d’adaptation, pas d’états d’âme : c’est assez formidable. » Va donc, petit mousse, le vent te pousse…

 

Remerciements : à Christian Bancharel, historien de l’Association des pupilles-mousses.

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