Le grand albatros, prince errant du grand sud

Revue N°324

Parade nuptiale d’albatros hurleurs (Diomedea exulans)
Parade nuptiale d’albatros hurleurs (Diomedea exulans) en Géorgie du Sud. Atteignant leur maturité sexuelle à cinq ans, les jeunes albatros enchaînent les danses, épouillages, claquements de bec avec de multiples partenaires, dont le nombre se réduit progressivement jusqu’à former un couple pour la vie, avec des cris et des moyens de reconnaissance qui lui sont propres. © Avalon.red/Alamy Banque D’Images

Par Catherine Vadon  Emblématiques de l’océan Austral froid et tumultueux, champions de l’endurance et de la solitude, les grands albatros parcourent d’immenses distances, sur des milliers de kilomètres carrés d’océan, en quête de nourriture. Ces mythiques oiseaux sont aussi d’excellents indicateurs de l’état des écosystèmes de haute mer. Or ils sont parmi les oiseaux les plus menacés, en particulier à cause de leurs interactions avec les pêcheries palangrières. En raison de leur mode de vie dispersé et mobile, leur comportement en mer reste mal connu, pourtant l’enjeu de leur conservation est majeur pour l’équilibre de la vie océanique.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

S’étendant sur quelque 35  millions de kilomètres carrés, l’impétueux océan Austral comprend les eaux les plus méridionales de l’océan mondial, s’étendant entre le soixantième parallèle de latitude Sud et le continent Antarctique. Parcouru d’Ouest en Est par le courant circumpolaire antarctique, le courant giratoire le plus puissant du monde, et balayé par de violents vents d’Ouest, il est soumis à des tempêtes presque permanentes. Largement recouvert de glaces saisonnières, il héberge une vie foisonnante et en particulier la communauté d’oiseaux marins la plus diversifiée au monde. Terre de recherche scientifique, le continent Antarctique est géré au niveau international par le Traité sur l’Antarctique.

Albatros à sourcils noirs (Thalassarche melanophris)

Albatros à sourcils noirs (Thalassarche melanophris) juvéniles dans la baie de l’Oiseau, aux îles Kerguelen, à l’approche du solstice d’hiver. Oiseaux du grand large, les albatros gagnent pour se reproduire, tous les deux ans, les îles et îlots du Grand Sud où ils forment de vastes colonies. Les œufs éclosent après une période d’incubation de soixante-dix à quatre-vingts jours. © Fabrice Le Bouard/TAAF

Sur les quelque dix mille espèces d’oiseaux actuellement recensées, seules trois cents sont des oiseaux marins. Un vrai paradoxe, au vu de l’immensité de l’océan qui couvre près des trois quarts de la surface de la planète. Parmi les oiseaux de mer, certains sont côtiers, passant leur vie au voisinage du rivage, tels les goélands ou les sternes. D’autres, dits néritiques, pêchent plus loin en mer, au-dessus du plateau continental, comme les fous de Bassan ou les macareux. Les oiseaux pélagiques, eux, partent en haute mer pour se nourrir, tels ces vrais marathoniens que sont les pétrels et les albatros, deux espèces qui appartiennent à l’ordre des procellariiformes. Celui-ci comprend quatre familles : celle des albatros, ou Diomedeidæ, celle des pétrels-tempête, ou Hydrobatidæ, des pétrels-plongeurs, les Pelecanoidæ, et enfin celle des Procellariidæ, regroupant les pétrels, puffins, prions, et fulmarines.

On compte, selon les auteurs, de vingt-deux à trente-deux espèces d’albatros. Les analyses génétiques peuvent en effet amener à considérer certaines populations comme des sous-espèces d’espèces déjà décrites, plutôt que comme des espèces distinctes. En mer, l’identification de ces oiseaux est d’ailleurs rendue particulièrement difficile par le manque de connaissances sur les variations morphologiques et de coloration du plumage selon l’âge et le sexe.

La plus grande diversité d’espèces de la famille se trouve dans l’hémisphère Sud, à commencer par le genre Diomedea, auquel appartient le grand albatros, Diomedea exulans. Également appelé albatros errant ou encore albatros hurleur, il est le plus grand oiseau volant du monde. Son corps compact et profilé peut peser jusqu’à 12 kilogrammes. En 1758, le naturaliste Linné lui attribua le nom de genre latin Diomedea, en hommage à Diomède, guerrier grec et héros de la guerre de Troie dont les camarades morts se réincarnèrent sous la forme de grands oiseaux de mer aux longues ailes, et qui ensuite l’accompagnèrent dans ses voyages. Pour le nom d’espèce, il choisit exulans, qui désigne l’exilé, le vagabond errant. Quant à son surnom de hurleur, il provient des puissantes vocalises qu’il émet pour gagner les faveurs d’une femelle ou défendre son nid.

Le grand albatros vit exclusivement dans l’hémisphère Sud, entre les trentième et soixante-dixième parallèles, et a une répartition circumpolaire. Passant plus des quatre cinquièmes de sa vie en mer, il patrouille en solitaire sur des dizaines de milliers de kilomètres et peut, en une année, accomplir l’équivalent de plusieurs tours du globe. Son épais plumage le protège du froid, de la pluie et de la neige. Pour s’hydrater, il boit de l’eau de mer, éliminant l’excès de sel de son organisme grâce à ses glandes à sel, placées au-dessus des yeux. Les secrétions salées ainsi produites s’écoulent par les narines, externes et en forme de tube, présentes le long du bec. Sa durée de vie est de trente-quatre ans en moyenne, mais il peut atteindre l’âge de quatre-vingts ans.

Un jeune albatros hurleur nourri par son père.

Un jeune albatros hurleur nourri par son père, dans une colonie de l’archipel de Crozet. Les jeunes restent neuf mois au nid avant de prendre, seuls, leur envol. Ils ont alors atteint un poids supérieur à celui de leurs parents, qui se relaient pour pêcher au large et les gaver à terre. © Frédéric Pawlowski/Biosphoto

S’ils sont parfaitement adaptés à la vie en haute mer, les albatros sont toutefois contraints de revenir à terre pour se reproduire et, de ce fait, à effectuer de grands allers-retours entre le large et la colonie – aucun oiseau ne se reproduit en effet en pleine mer. Les albatros se rassemblent en grand nombre sur les petites îles et refuges rocheux éparpillés dans l’océan Austral, presque tous situés dans les secteurs atlantique et indien. La population reproductrice mondiale se concentre sur trois zones : îles Crozet et Kerguelen (38 pour cent), Géorgie du Sud (18 pour cent) et archipel du Prince Édouard (44 pour cent).

Les albatros sont d’une grande fidélité, un comportement qui semble favoriser une augmentation de la production reproductrice. Une fois qu’ils se sont choisis, les deux membres d’un couple continuent à se reproduire ensemble toute leur vie.

Une parade très élaborée précède l’accouplement. La femelle pond un seul œuf dans un nid d’herbes et de terre. L’incubation dure environ quatre-vingts jours. Mâle et femelle coopèrent tour à tour pour réchauffer l’œuf et élever le poussin pendant deux à trois semaines d’affilée, avant d’être relevés par leur partenaire parti en mer. Un suivi par balise Argos a permis de découvrir que des mâles avaient parcouru plus de 15 000 kilomètres en trois semaines, depuis l’archipel de Crozet jusqu’au Sud de l’Argentine et retour, avant de relayer les femelles pendant l’incubation sur le nid.

Après l’éclosion, les albatros optimisent leur capacité à fournir de l’énergie à leur petit en fabriquant des bouillies d’estomac huileuses qu’ils transfèrent au poussin par régurgitation.

Le jeune reste neuf mois dans le nid avant de prendre son envol. Compte tenu de cette longue présence du jeune au nid, un couple d’albatros ne se reproduit qu’une fois tous les deux ans.

Deux ans en mer sans toucher terre

Les grands albatros se nourrissent sur des milliers de kilomètres carrés d’océan, à la recherche de proies vivantes et de charognes dispersées qu’ils repèrent à la surface : calmars, poissons, carcasses de mammifères marins… Les études de contenus stomacaux d’albatros révèlent d’ailleurs la présence presque systématique de becs cornés de calmars et d’otolithes, petites pièces calcifiées présentes dans l’oreille interne des poissons. Le territoire de chasse des grands albatros nichant dans l’archipel de Crozet est estimé à 10  millions de kilomètres carrés, soit presque vingt fois la surface de la France métropolitaine. Avant de gagner une colonie de reproduction, les jeunes peuvent errer au large pendant une dizaine d’années. Les mesures effectuées indiquent qu’ils parcourent ainsi quelque 183 000 kilomètres par an, en moyenne, et jusqu’à 267 000 !

La stratégie de Diomedea exulans est de parcourir la plus longue distance possible afin de trouver de la nourriture et d’en ingérer autant que possible, chaque fois que possible, puis de passer à une autre zone. Ainsi alourdis, les albatros ont parfois des difficultés à décoller, contraints alors de rester en surface pendant plusieurs heures, attendant le vent qui les portera de nouveau dans les airs.

Les albatros se nourrissent de poissons ou de céphalopodes morts .

Les albatros se nourrissent de poissons ou de céphalopodes morts qu’ils repèrent en surface grâce à un système olfactif très sensible. © Diarmuid/Alamy Banque D’Images

Les albatros sont capables de détecter de la nourriture à des kilomètres de distance en plein océan grâce à leur excellent odorat. Leur bulbe olfactif, placé à l’avant du cerveau, est d’ailleurs particulièrement développé. Outre l’odeur de poisson, ils peuvent aussi détecter un composé chimique, le sulfure de diméthyle, produit par le phytoplancton par réaction au pâturage par le zooplancton, et qui fournit un indice sur les déplacements de leurs proies. L’olfaction pourrait également intervenir dans le choix du site de reproduction, la reconnaissance des partenaires et leur fournir des informations spatiales pour les aider à s’orienter sur un océan apparemment sans caractéristiques et dans l’obscurité plusieurs mois par an.

Le grand albatros, capable de voler dans des tempêtes qui contraindraient la plupart des autres espèces à s’abriter, est à l’aise dans des bourrasques à plus de 60 nœuds. Ses ailes atteignent près de 3,60 mètres d’envergure, pour seulement 25 centimètres de large. Sans même donner un seul coup d’aile, il louvoie, zigzague à contrevent, du sommet d’une vague à l’autre. Selon un processus nommé « vol plané dynamique », il exploite les courants ascendants du vent soufflant à travers les vagues et la houle, utilisant cette force pour prendre de la hauteur avant de redescendre ensuite en vol plané, sur des centaines de mètres. L’albatros doit cette capacité exceptionnelle à son anatomie : les os de ses ailes sont dotés d’un mécanisme de blocage qui les maintient en position ouverte. Il peut ainsi voler sans arrêt pendant des semaines, des mois, avec une dépense énergétique très faible. Parfois, lors d’une rafale plus forte, les extrémités de ses ailes s’incurvent et se ferment comme les branches d’un compas, et il se laisse alors emporter à une vitesse prodigieuse, rivalisant de vitesse, au-delà des « quarantièmes rugissants », avec les plus rapides des skippers de la course au large !

Les exceptionnelles stratégies de vol de l’albatros intéressent le domaine de l’ingénierie bio-inspirée. C’est après avoir minutieusement observé le vol des albatros dans les mers australes, que le pionnier de l’aéronautique finistérien Jean-Marie Le Bris construisit sa « barque ailée » à partir de 1856, sorte de planeur dont il fit l’héroïque essai sur la plage de Tréfeuntec, près de Douarnenez. Le second engin qu’il construisit en 1867 rappelle son inspiration : Albatros. Aujourd’hui, le consortium franco-allemand Airbus a baptisé AlbatrossOne un projet tout droit inspiré de la technique de vol des Diomedeæ, et qui doit aboutir à la conception d’avions économes en carburant.

L’oiseau du Grand Sud inspire aussi la fabrication de drones à énergie éolienne capables de parcourir de grandes distances au-dessus des vagues sans recharger leurs batteries. Ces drones auraient une endurance remarquable et une portée de vol apparemment illimitée, autant d’atouts pour collecter des données atmosphériques afin d’anticiper les ouragans ou de surveiller les effets des changements climatiques à la surface de l’océan.

Que l’on se garde d’attenter au maître des vents !

Le grand albatros occupe une place unique dans les superstitions des marins, fascinés par sa grande taille, son vol majestueux, sa capacité hors du commun à parcourir les immensités océaniques. Dans le folklore anglais, l’albatros acquit sa profonde connotation spirituelle au XVIIIe  siècle, avec le Dit du vieux marin (The Rime of the Ancient Mariner, en version originale), poème de Samuel Taylor Coleridge qui devint l’un des monuments de la littérature anglaise après sa publication en 1798. Le drame, dans ce récit déchirant de meurtre, de pénitence et de rédemption, survient lorsque le vieux marin tue un albatros, oiseau de bon augure,  « qui fait souffler la brise », condamnant le voilier à l’immobilité et l’équipage à la mort par la soif…

Avec leurs immenses ailes très fines (jusqu’à 3,50 mètres d’envergure) et une technique de vol tirant parti des flux éoliens à la surface des vagues, Les albatros accomplissent d’immenses distances sans fournir d’effort ou presque, en quête de nourriture.

Avec leurs immenses ailes très fines (jusqu’à 3,50 mètres d’envergure) et une technique de vol tirant parti des flux éoliens à la surface des vagues, Les albatros accomplissent d’immenses distances sans fournir d’effort ou presque, en quête de nourriture. © Image Professionals GmbH/Alamy Banque D’Images

Au XIXe siècle, à l’époque des grands voiliers et des clippers qui courent de Chine vers l’Angleterre avec leurs précieuses cargaisons de thé, l’un des mythes qui revient régulièrement dans le folklore maritime fait renaître sous forme d’albatros les vieux marins qui meurent en mer. Les comportements de ces êtres familiers pouvaiet être interprétés les marins tantôt comme les auspices d’une heureuse navigation, tantôt comme ceux d’un proche déchaînement des éléments, ou plus simplement de l’approche d’une terre.

Au temps de la marine à voiles, la plupart des espèces d’oiseaux de mer se virent attribuer des surnoms humains, traduisant quelle forte impression ils faisaient sur les navigateurs. « Autour de nous, volent de nombreux albatros, des amiraux, des malamoques et des damiers… » écrivait le commandant Jean-Baptiste Charcot à bord du Pourquoi-pas ? lors de sa deuxième expédition au pôle Sud en 1908-1910. Le terme de «malamoque», plus souvent orthographié «malamock», désignait plusieurs espèces d’albatros (Thalassarche) de taille plus petite que l’errant, Diomedea exulans. Dans la Marine, les capitaines qui avaient commandé un voilier au passage redoutable du Cap Horn étaient désignés par l’appellation prestigieuse d’« albatros ». Les «malamocks» étaient des officiers qui avaient passé le Horn alors qu’ils n’étaient pas encore capitaines.

Confirmant les récits stupéfiants des marins sur les immenses distances parcourues par les albatros, le déploiement de la technologie des satellites à la fin du XXe  siècle a permis un progrès majeur des connaissances sur l’espèce, tant pour suivre les trajets de ces oiseaux que pour identifier les sites importants pour leur conservation. Grâce au développement d’appareils électroniques miniaturisés, il est désormais possible d’en savoir beaucoup plus sur leurs comportements. 

Le réseau GPS, qui compte une trentaine de satellites actifs, avec une précision inférieure à un mètre, est une aubaine pour les chercheurs qui travaillent sur les oiseaux de mer. Les informations de position sont collectées à partir de géolocalisateurs fixés à la bague de la patte d’un oiseau, qui ne pèsent qu’un ou deux grammes. Une petite sonde, dans l’estomac, permet également de relever la température : une baisse subite indique que l’oiseau  mange, puisque sa nourriture, à peu près à la température de l’océan, est bien plus froide que l’organisme de l’oiseau.

Non seulement les vols transocéaniques peuvent ainsi être suivis avec une précision surprenante, mais il est également possible de savoir, à quelques mètres près, où un oiseau de mer se reproduit, s’il vole, nage ou plonge, et même de surveiller son rythme cardiaque. Ces données de suivi aident en particulier à identifier les zones océaniques privilégiées par les oiseaux pour se nourrir. Leurs déplacements prodigieux posent des questions sur leurs capacités de navigation, d’orientation. Disposeraient-ils d’une sorte de « carte » du monde qui leur permettrait de déterminer leur position par rapport à une destination ? Comme les navigateurs polynésiens, il y a mille ans déjà, ces oiseaux seraient capables de reconnaître les modèles de vagues à l’échelle océanique et d’utiliser ces modèles, créés par l’interaction des vents dominants et des obstacles terrestres fixes, pour évaluer leur position.

La question du repos de l’oiseau pendant ces interminables voyages est aussi étudiée de près. Pour certains, l’albatros parviendrait à sommeiller en vol, pour d’autres, il se pose pour de courtes périodes de repos, ce qui n’irait évidemment pas sans risque.

La docilité des albatros favorise le travail des scientifiques

La docilité des albatros favorise le travail des scientifiques qui les mesurent, les équipent de balises ou les observent à terre lors de la saison de reproduction. © Pierre JOUVENTIN/CEBC/CNRS Photothèque

Un mortel tribut payé aux palangriers

Les albatros sont aujourd’hui menacés par de multiples dangers. Leur nombre ne représente plus qu’une fraction de ce qu’ils étaient autrefois, avant que les humains n’apportent des mammifères non indigènes dans leurs îles, qui firent autrefois figure de paradis pour les oiseaux de mer. Sur les terres où ils se rassemblent en grandes colonies pour nicher, ils subissent en effet les méfaits d’espèces invasives, de prédateurs – rongeurs, chats… – et de pathogènes introduits par les humains.

Les colonies d’albatros ont aussi été historiquement utilisées par les populations humaines. Les œufs, les poussins et les adultes ont été collectés pour la nourriture et l’huile. Au cours du XIX siècle, adultes et jeunes albatros furent abattus en grand nombre pour fournir des plumes au commerce de la chapellerie. Le  tollé que suscita ce massacre fut d’ailleurs si grand en Grande-Bretagne et aux États-Unis qu’il donna naissance au premier mouvement de conservation au monde et, en 1889, à la création en Grande-Bretagne de la Société royale pour la protection des oiseaux.

Au large, les grands albatros sont exposés aux menaces provenant des plastiques et de la pêche industrielle, notamment lorsqu’ils rencontrent des flottilles palangrières. Longue de plusieurs kilomètres, une palangre comprend une ligne principale sur laquelle sont attachés des bas de ligne pourvus, à intervalles réguliers, d’avançons appâtés. Lorsqu’ils sont mis à l’eau, ces dizaines de milliers d’hameçons flottent quelques secondes en surface, excitant alors la convoitise des albatros qui se précipitent sur les appâts. Se trouvant pris, accrochés, ils sont tirés sous l’eau et meurent noyés. Selon l’ONG protectionniste britannique Bird Life International, la pêche à la palangre est responsable de la mort de 160 000  à 320 000 oiseaux de mer dans le monde chaque année, majoritairement des albatros et des pétrels… Dix-sept espèces d’albatros sur vingt-quatre sont menacées d’extinction. Le grand albatros est classé comme « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, avec une réduction rapide de ses populations observées sur une période de trois générations.

Pour limiter ces captures accidentelles, des accords internationaux, notamment l’Accord sur la conservation des albatros et des pétrels (ACAP), conclu à Canberra en 2001 et entré en vigueur en 2004, exhortent les pêcheurs à modifier leurs pratiques. L’ACAP compte actuellement treize pays membres et concerne vingt-neuf espèces d’albatros et de pétrels. Différentes mesures permettent de réduire la mortalité : lestage des lignes pour qu’elles coulent rapidement et soient accessibles le moins longtemps possible aux oiseaux, installation de banderoles d’effarouchement ou tori (bandes de plastique de couleur vive flottant dans le vent juste à l’arrière du navire) dissuadant les oiseaux de s’approcher, rejet des déchets de pêches en dehors des moments des mises à l’eau et des remontées des lignes… Certaines pêcheries respectent ces dispositions, comme celles de la légine australe, Dissostichus eleginoides, dans le Sud de l’océan Indien – îles Kerguelen, Heard-McDonald, Crozet et Prince Édouard-Marion –, mais il n’en est pas de même pour les nombreuses pêches « pirates » pratiquées dans l’ensemble de l’océan Austral.

Le hurleur se fait lanceur d’alerte

Couvrant des centaines de kilomètres par jour, le grand albatros est attiré par les bateaux de pêche qu’il repère à une trentaine de kilomètres de distance. Mettant à profit ces capacités remarquables, une équipe de biologistes dirigée par Henri Weimerskirch, du Centre d’études biologiques de Chizé, dépendant du CNRS et de La  Rochelle université, en collaboration avec les équipes de la réserve naturelle des Terres australes et antarctiques françaises, a mis au point un programme permettant de détecter la présence de bateaux de pêche illégale dans le Sud de l’océan Indien. L’objectif de ce programme, baptisé Ocean Sentinel, est de fournir un moyen de surveillance des pêches dans des endroits inaccessibles aux bateaux de surveillance. Elle permet de localiser les activités de pêche « illicite, non déclarée et non réglementée » (INN), responsables d’un véritable pillage des ressources océaniques et principales causes de mortalité des oiseaux en haute mer. 

Entre novembre  2018 et mai  2019, cent soixante-dix albatros ont été équipés d’une microbalise d’un poids de 70 grammes. Lorsque l’oiseau s’approche d’un navire, la balise détecte son signal radar et transmet sa géolocalisation par le système de communication satellite Argos. Les chercheurs comparent en direct cette position à l’ensemble des positions de bateaux déclarés, reçues via le Système d’identification automatique (AIS). Si aucune correspondance n’est trouvée, c’est que le bateau est non déclaré, ou qu’il a éteint son système ais. Si le bateau non déclaré est dans une Zone économique exclusive, cette information est adressée aux autorités (TAAF et CROSS Sud océan Indien), qui travaillent directement avec la Marine nationale afin d’envoyer sur place une frégate militaire qui arraisonnera le bateau illégal en flagrant délit. Ces moyens novateurs apportent une aide inestimable à la lutte contre les pêches illicites, l’un des principaux obstacles à la gestion durable des pêches et fléau pour les écosystèmes océaniques – rappelons que les pêches de braconnage représentent, selon un rapport de l’Union Européenne sur les INN de 2014, 19 pour cent des captures mondiales.

Ainsi le hurleur errant du Grand Sud fait-il office, pour les scientifiques et les autorités, de lanceur d’alerte sur les pillards qui saccagent l’océan Austral, son domaine immémorial.

observation d’un albatros hurleur par Henri Weimerskirch dans le cadre du programme européen erc Ocean Sentinel, mené par le cnrs et La  Rochelle Université

Observation d’un albatros hurleur par Henri Weimerskirch dans le cadre du programme européen ERC Ocean Sentinel, mené par le CNRS et La  Rochelle Université pour se servir des oiseaux dans la détection de navires se livrant à la pêche illicite. © Henri WEIMERSKIRCH/CEBC/CNRS Photothèque

 

En savoir plus

Sous la Convergence

Alan Gurney a consacré un livre aux marins qui, les premiers, s’aventurèrent « sous la Convergence », la limite entre les eaux glaciales de l’Antarctique et celles, plus chaudes, des zones subantarctiques. Il y évoque le voisinage familier des oiseaux : « Pour le marin à bord de son navire, parcourant les étendues isolées de l’océan Austral, les albatros et les pétrels étaient des compagnons constants… Des doigts agiles et patients transformaient les os creux des albatros abattus en tiges de pipe et les grandes pattes palmées en blagues à tabac. Cette transformation était épargnée aux oiseaux plus petits, compagnons amicaux, qui apportaient un air de liberté aux hommes confinés par les espaces étroits de la vie à bord. Ici, du centre de leur monde délimité par le cercle de l’horizon, les hommes observaient les petits pétrels-tempête, délicats et flottants, qui semblaient marcher sur l’eau ; les prions fantomatiques à dos gris voltigeant dans un vol rapide et erratique juste au-dessus de la surface des vagues et des creux de l’océan ; les pétrels plongeurs trapus aux ailes vrombissantes jaillissant et sortant des vagues comme des balles à travers une cible ; des troupeaux de pigeons du Cap aux magnifiques motifs noirs et blancs jouant avec les sommets des vagues déferlantes, grands suiveurs des navires et, tout près des icebergs et de la banquise, les pétrels des neiges, d’un blanc pur éthéré, glissant comme des fantômes dans le paysage glaciaire. »

Alan Gurney, Below the Convergence : Voyages toward Antarctica, 1699-1839, W. Norton, New York, 1997

Des cadets de la Marine suédoise avec l’albatros qu’ils ont capturé, dans les années 1920.

Des cadets de la Marine suédoise avec l’albatros qu’ils ont capturé, dans les années 1920. © Droits réservés

Le cousin qui casse des os

Le pétrel géant (Macronectes giganteus) a une répartition géographique similaire à celle de son cousin le grand albatros, étendue jusqu’aux glaces du continent Antarctique : avec ses ailes atteignant 2,50 mètres d’envergure, plus larges que celles des albatros, il pratique un vol battu énergique qui lui permet d’accéder aux mers couvertes de banquise – dans ces zones où il n’y a pas de houle océanique, les albatros sont peu présents car ils ne peuvent « surfer » sur les crêtes des vagues.

Le pétrel géant a un bec énorme, tranchant et crochu. Les anciens baleiniers l’appelaient ossifrage, « le briseur d’os », comme les navigateurs espagnols qui le nomment quebranta-huessos, Une allusion à ses mœurs de charognard, car nul ne l’égale dans l’Antarctique pour broyer les os de phoque ou d’éléphant de mer.

À terre, Macronectes giganteus est un oiseau lourd, aux allures de vautour. Il sautille gauchement, les ailes à moitié pliées, dépèce la dépouille de ses pattes palmées munies de griffes et se gorge de viande, la tête rougie de sang. Pour repousser ses agresseurs, il régurgite et projette jusqu’à deux mètres de distance le liquide huileux et nauséabond contenu dans son estomac.

© Hiroya Minakuchi/Minden Pictures/Biosphoto

© Hiroya Minakuchi/Minden Pictures/Biosphoto

Petit pétrel, grands voyages

Avec ses 40 centimètres d’envergure et un poids de 40 à 50 grammes, le petit pétrel de Wilson (Oceanites oceanicus) est l’un des oiseaux marins les plus abondants du monde, avec une population de plusieurs millions de couples. Également appelé océanite de Wilson, il nidifie pendant l’été austral en Antarctique, dans les crevasses et les éboulis de pierres, jusqu’à 120 kilomètres à l’intérieur des terres et 600 mètres d’altitude. Dans ces conditions extrêmes, les tempêtes de neige empêchent souvent les parents de fournir de la nourriture quotidiennement à leurs petits. Pour minimiser les dépenses énergétiques, les poussins peuvent réduire leur métabolisme et leur température corporelle en entrant en hypothermie. À la fin de l’été austral, l’océanite de Wilson s’envole vers la Californie et le Labrador, qu’il atteint pendant l’été de l’hémisphère Nord. Il profite ainsi des conditions les meilleures des deux hémisphères… au prix d’un déplacement annuel de quelques 35 000 kilomètres.

Le maudit du vieux marin

C’est au cours d’une promenade du poète Samuel Coleridge avec son ami et frère de plume William Wordsworth en 1797, que s’ébauche le Dit du vieux marin. Ce long récit d’errance, nouvelle Odyssée fondatrice du romantisme, connaîtra un immense succès.

Coleridge impose le volatile au bestiaire du siècle, comme un représentant de ce monde surnaturel, mystérieux, auquel sa poésie entend faire une place, « de crainte que l’esprit accoutumé aux petitesses de la vie ne se rétrécisse trop. » Nous citons ici la traduction de Bertrand Bellet.

À la fin nous croisa un Albatros,
Il surgit dans le ciel brumeux ;
Et le saluant comme une âme chrétienne,
Nous criâmes le nom de Dieu.

Il mangea des mets inconnus de lui,
Et resta autour à voler.
La glace se fendit – bruit de tonnerre –
Et le barreur nous fit passer !

… Puis un bon vent du sud se mit d’arrière ;
L’Albatros suivit notre train,
Et chaque jour, pour manger ou jouer,
Il vint à l’appel des marins !

Las, le marin commet l’irréparable et met à mort l’oiseau fatidique. Le vent salutaire s’éteint, la soif et la faim font des ravages… Les marins unanimes accablent le meurtrier…

Autour, en une cohue tournoyante,
La nuit, les feux de mort dansaient ;
L’eau, comme les huiles d’une sorcière,
Verte, et bleue, et blanche brûlait.

Ah ! quelles journées ! quels regards mauvais
Des jeunes et vieux je reçus !
À la place de la croix, l’Albatros
Autour du cou me fut pendu.

Une cinquantaine d’années plus tard, Charles Baudelaire fait du « prince des nuées » le symbole du « poëte », fait pour les sphères les plus élevées, mais complètement paumé dans le monde terrestre.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’Azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

L’auteur et chanteur populaire Michel Tonnerre ravivera dans les années 1970 les croyances liées aux pétrels et autres albatros, incarnations d’âmes de marins damnés invoquées dans sa chanson Sataniclès (surnom du pétrel-tempête):

– D’où viens-tu, oiseau de mer ?
– J’arrive d’une grande île
Vous annoncer que la terre
Est proche de quelques milles.

– Est-ce vous, capitaine Trood,
Qui vous posez sur le pont
Lorsque s’écorchent nos coudes
Au bois du mât d’artimon ?

Et me reconnaissez-vous
Capitaine Trood, moi qui, de vous,
Ai pris cent coups de bâton
À charge de punition ?

Dites-nous que terre est proche
Et que les vents sont portants
Sonne l’heure de la bamboche
Attendue de si longtemps !

© The Picture Art Collection/Alamy Banque D’Images

© The Picture Art Collection/Alamy Banque D’Images

 

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L’albatros : Mythes et réalités, article publié dans le Chasse-Marée n°52 en octobre 1990.

Par Thierry Vincent – Découverts avec stupeur par les premiers marins cap-horniers du XVIIe siècle, les albatros sont devenus dès lors les compagnons obligés des navires abordant les mers australes. En trois siècles, les équipages des voiliers long-courriers ont appris à tirer parti du comportement parfois surprenant de ces immenses oiseaux de mer, à les chasser, et à les intégrer à la vie quotidienne du bord. Support d’un artisanat populaire original, l’albatros a aussi suscité des croyances, parfois contradictoires : oiseau de malheur selon Jean Matelot, il a souvent été considéré comme la réincarnation de l’âme d’un marin ou d’un capitaine péri en mer, errant éternellement dans les quarantièmes rugissants. Tout récemment enfin, des recherches scientifiques de grand intérêt ont permis de mieux comprendre le comportement de cette espèce. Le Chasse-Marée a souhaité faire le point, avec l’aide de Thierry Vincent, sur les liens complexes qui unissaient les albatros et les marins de la voile et sur le devenir de cette espèce dont l’homme est le seul prédateur.

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