De Joseph Conrad, traduit par Catherine Pappo-Musard, illustré par Maëlle Le Toquin – Attendant le reflux avant de descendre la Tamise à bord d’un yacht, un marin raconte à ses compagnons le périple calamiteux d’un vapeur fluvial qu’il pilota sur le Congo à la recherche d’un colon belge. Plongée visqueuse au plus profond d’un continent pourri par le lucre des Blancs, ce roman, qui inspira à Coppola son film Apocalypse Now, est aussi une crépusculaire exploration de l’âme humaine.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

« Nous venions de doubler péniblement un coude quand je vis un îlot, un simple tertre herbeux d’un vert éclatant, au milieu du courant. C’était le seul exemple jusque-là mais, en avançant davantage, je m’aperçus que c’était l’extrémité d’un long banc de sable ou, plutôt, d’une série de hauts-fonds qui s’étiraient au milieu du fleuve. Ils étaient décolorés, à fleur d’eau, et on distinguait l’ensemble juste sous la surface comme on distingue chez un homme la colonne vertébrale qui affleure sous la peau. Apparemment, j’avais le choix de passer à droite ou à gauche. Certes, je ne connaissais pas plus un chenal que l’autre. Les rives avaient le même aspect, la profondeur semblait identique. Dans la mesure où, m’avait-on dit, le poste se trouvait sur le côté ouest, je me dirigeai naturellement vers le passage correspondant.

« Mais à peine étions-nous engagés que je discernai qu’il était beaucoup plus étroit que prévu. À notre gauche, il y avait ce fameux banc ininterrompu et, à droite, la berge était haute, abrupte et envahie de broussailles denses. Au-dessus apparaissaient les arbres en rangs serrés. De nombreux rameaux surplombaient l’eau et, de loin en loin, un arbre projetait une grosse branche toute droite au-dessus du courant. L’après-midi était avancé, la forêt sinistre d’apparence, et un large pan d’ombre s’était déjà abattu sur l’eau. C’est dans cette ombre que nous continuâmes à progresser, très lentement comme vous pouvez l’imaginer. Je serrais au plus près du rivage, l’eau étant d’après la sonde plus profonde à cet endroit.

« L’un de mes copains si patients au ventre creux s’occupait de la sonde à l’avant, exactement au-dessous de moi. Ce vapeur avait tout du chaland ponté. Sur le pont, il y avait deux maisonnettes en teck avec portes et fenêtres. La chaudière était à l’avant, et les machines tout à fait à l’arrière. L’ensemble était protégé par un toit léger soutenu par des épontilles. La cheminée traversait ce toit et, juste en face d’elle, une petite cabine faite de planches légères servait de poste de navigation. Elle contenait une couchette, deux pliants, un fusil Martini-Henry chargé, debout dans un coin, une table minuscule, et la barre. Il y avait, devant, une large porte et un grand volet de chaque côté, le tout ouvert en permanence, bien entendu. C’est là que je passais mes journées, perché sur l’extrémité avant de ce toit, devant la porte. La nuit, je dormais sur la couchette, ou du moins j’essayais. Un Noir athlétique, appartenant à quelque tribu de la côte et instruit par mon malheureux prédécesseur, faisait office de timonier. Il arborait des boucles d’oreilles en cuivre étincelantes, il portait une espèce de jupe bleue qui l’enveloppait jusqu’aux chevilles et le roi n’était pas son cousin. C’était un parfait imbécile à qui l’on ne pouvait absolument pas se fier. Il prenait un air tout à fait crâne pour barrer tant que vous étiez à proximité mais, dès qu’il ne vous voyait plus, il était pris d’une épouvantable frousse et, en un rien de temps, le malheureux vapeur n’en faisait plus qu’à sa guise.

© Maëlle Le Toquin

« J’étais en train de regarder la sonde et je m’énervais de la voir, à chaque tentative, dépasser un peu plus de l’eau, quand brusquement mon sondeur laissa tout en plan et se jeta à plat ventre sur le pont sans même se soucier de remonter sa perche. Toutefois, il ne l’avait pas lâchée et elle se mit à traîner dans l’eau. Au même moment, le chauffeur, que je voyais également en contrebas, s’assit brutalement devant sa fournaise et rentra la tête dans les épaules. J’étais stupéfait. À cet instant, je dus me concentrer sans perdre une minute sur le fleuve à cause d’un écueil dans le chenal. Il y avait une nuée de bâtons dans l’air, des petits bâtons qui pleuvaient dru : ils sifflaient devant mon nez, tombaient sur le pont, allaient taper contre la cabine derrière moi. Et pendant tout ce temps, le fleuve, le rivage et les bois restaient silencieux, parfaitement silencieux. Je n’entendais que le clapotement sourd de la roue arrière et le crépitement de ces bouts de bois. Nous évitâmes le chicot de justesse. Des flèches, par Dieu ! On nous tirait dessus ! Je me précipitai à l’intérieur pour fermer le volet du côté du rivage. Ce crétin de timonier, les mains sur les poignées, levait les genoux en l’air, tapait des pieds, mâchonnait fébrilement comme un cheval tenu de court. La peste l’emporte ! Et dire qu’on se traînait à moins de dix pieds de la rive. Je dus me pencher beaucoup pour ramener le lourd volet, et je vis un visage dans le feuillage, au même niveau que le mien, qui me lançait un regard féroce et résolu. Soudain, comme si l’on m’avait ôté un voile des yeux, je distinguai, enfouis dans les broussailles obscures, des poitrines nues, des bras, des jambes, des yeux menaçants : la brousse grouillait de bras et de jambes en mouvement, luisants et couleur de bronze. Les rameaux frémirent, oscillèrent et bruissèrent, une volée de flèches s’en échappa et c’est à ce moment que le volet se referma enfin. “Continue tout droit”, dis-je au timonier. Il garda la tête bien raide, le visage vers l’amont ; mais il roulait les yeux, il continuait à taper doucement des pieds et il avait un peu de bave aux lèvres. “Tiens-toi tranquille”, lui dis-je, fou de rage. Autant demander à un arbre de ne pas se balancer dans le vent ! Je me précipitai dehors. Au-dessous, il y avait une grande cavalcade sur le pont en fer et des exclamations confuses. Une voix hurla : “Est-ce qu’on peut faire demi-tour ?” J’aperçus une ride en forme de V sur l’eau. Bon sang, encore un chicot ? Une fusillade éclata sous mes pieds. Les pèlerins avaient ouvert le feu avec leurs winchesters et se contentaient d’arroser la brousse. Cela donna une sacrée quantité de fumée, qui s’éleva dans l’air et s’étira lentement vers l’amont. Je lâchai un juron : maintenant, il m’était impossible de voir cette ride et, à plus forte raison, l’écueil. Je restai sur le pas de la porte, les yeux écarquillés, sous une nuée de flèches. Elles auraient fort bien pu être empoisonnées, mais elles avaient l’air inoffensif et semblaient incapables de tuer un chat. La brousse se mit à hurler. Nos coupeurs de bois lancèrent un cri de guerre. Je fus assourdi par la détonation d’un fusil juste derrière moi. Un coup d’œil par-dessus mon épaule et, alors que le bruit et la fumée ne s’étaient pas encore dissipés dans la cabine, j’étais déjà à la barre : cet abruti de Nègre avait tout laissé tomber pour ouvrir le volet et tirer avec le Martini-Henry. L’air féroce, il se tenait devant la fenêtre grande ouverte. Je lui criai de revenir tout en redressant ce fichu vapeur qui avait fait un crochet brutal. Il n’y avait pas la place pour faire demi-tour même si je l’avais voulu. Le chicot était là devant, tout proche, quelque part dans cette damnée fumée ; il n’y avait pas de temps à perdre, aussi piquai-je droit sur la rive, là où je savais que l’eau était profonde.

© Maëlle Le Toquin

« Nous continuâmes aussi vite que possible à travers la végétation qui nous surplombait dans un tourbillon de branches cassées et de feuilles arrachées. Au-dessous, la fusillade s’arrêta net, comme je l’avais prévu, faute de munitions. Je rejetai la tête en arrière pour éviter un trait de lumière qui, entré par une fenêtre, ressortit par l’autre après avoir traversé la cabine. Ce dingue de pilote agitait le fusil déchargé et lançait des imprécations vers le rivage, où je vis des formes humaines courir, courbées en deux, bondir, glisser, indistinctes, partielles, évanescentes. Une masse jaillit dans l’air, devant la fenêtre, le fusil tomba par-dessus bord, l’homme recula vivement d’un pas. Il tourna la tête pour me regarder, d’une manière extraordinairement profonde et familière, et puis il s’écroula sur mes pieds. Il donna deux fois de la tête contre la barre et l’extrémité de ce qui ressemblait à une longue canne renversa avec fracas un petit pliant. On eût dit que l’homme l’avait arrachée, avec beaucoup d’efforts, des mains de quelqu’un sur le rivage, et qu’il avait fini par perdre l’équilibre. La fumée peu épaisse s’était dissipée, nous avions passé l’écueil et, en regardant droit devant, je vis que cent mètres plus loin environ, je pourrais enfin m’éloigner de la berge. Mais la sensation de chaleur et d’humidité sur mes pieds était telle qu’il me fallut regarder ce qui se passait. L’homme avait roulé sur le dos et me regardait fixement. Des deux mains, il s’agrippait à cette canne. C’était la hampe d’une lance qui, lancée ou poussée par l’ouverture, l’avait atteint au flanc, juste sous les côtes. La lame avait disparu dans les chairs en provoquant une épouvantable entaille. J’avais les chaussures pleines de sang et il y avait une flaque immobile, d’un rouge sombre et luisant, sous la barre. Ses yeux brillaient avec un éclat incroyable. La fusillade reprit. Il me regarda d’un air inquiet, en s’accrochant à la lance comme à un objet précieux et comme s’il avait peur que je veuille la lui prendre. Je dus faire un effort pour détourner mon regard et me concentrer sur le pilotage. Je tâtonnai d’une main au-dessus de ma tête pour trouver le cordon du sifflet à vapeur et je tirai dessus précipitamment à plusieurs reprises pour qu’il fasse entendre sa voix stridente. Le tumulte guerrier des hurlements de colère en fut stoppé net, mais des profondeurs des bois jaillit une lamentation frémissante qui n’en finissait plus, grosse d’une terreur si mélancolique et d’un accablement sans fond, telle celle qu’on pourrait imaginer entendre après l’anéantissement du dernier espoir sur la terre. Il y eut un grand branle-bas dans les fourrés, la pluie de flèches s’arrêta. Quelques traits qui manquèrent leur but retombèrent avec un bruit sec, puis ce fut le silence, dans lequel me parvint clairement le battement languissant de la roue à aubes. »

Joseph Conrad (1857-1924). Orphelin originaire d’une famille d’aristocrates polonais, il fait son apprentissage de marin à Marseille, avant d’entrer dans la marine marchande britannique. Après vingt ans de navigation, le capitaine au long cours met sac à terre faute de trouver à s’embarquer et se voue à la littérature. La plupart de ses écrits sont inspirés par ses souvenirs de marin, à l’image du Cœur des ténèbres- (1899), qui retrace son expérience de capitaine du Roi des Belges, un vieux vapeur de 15 tonneaux à bord duquel il remonta le Congo pour aller chercher un colon malade. En trente ans de carrière, l’écrivain publie dix-huit romans, sept recueils de nouvelles, trois essais et deux tomes de mémoires, signant une œuvre majeure du xxe siècle admirée notamment par André Gide. (CM 233)

Joseph Conrad, Le Cœur des ténèbres, traduction, préface et notes de Catherine Pappo-Musard, Le Livre de poche, 2012.

Maëlle Le Toquin est née à Rennes en 1988 et réside à Landévennec (Finistère). Après des études d’arts appliqués à Brest et de graphisme à Montaigu, elle s’est spécialisée dans l’édition pour la jeunesse. Elle a ainsi publié en 2013 Reflets de Chine aux éditions Nomades, un ouvrage sur le thème du voyage dont les gravures polychromes sont actuellement exposées à la librairie Le phénix, à Paris.