Le Chili à l’assaut du détroit de Magellan

Revue N°269

Prise de possession du détroit de Magellan, huile sur toile d’Alberto Sepúlveda Riveros conservée au Club naval de Valparaiso. Le 21 septembre 1843, l’équipage de l’Ancud fait flotter les couleurs chiliennes sur la pointe Santa Ana. © Club naval de Valparaiso

Par Sandrine Pierrefeu – En mai 1843, une goélette de l’île de Chiloé appareille en toute urgence vers la Patagonie. Armée d’une seule boussole et de quelques mauvais croquis des côtes, elle fait route au Sud, en plein hiver austral. La mission de son équipage : planter le pavillon chilien sur les rives du détroit de Magellan, avant que les royaumes d’Europe n’y établissent leurs comptoirs.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Sans la perspicacité d’un ambassadeur chilien à la cour de France, la vivacité du président Bulnes, le savoir-faire des charpentiers de Chiloé et la ténacité d’un groupe de marins, de soldats et d’aventuriers, la Patagonie aurait probablement été… française ! » me lance José Ulloa Cortés, l’œil malicieux et le verbe facile. Il ressemble à un roman d’aventures, le récit qu’entame ce matin, devant un café noir, cet inconnu qui m’a donné rendez-vous dans un estaminet d’Ancud, à Chiloé. Historien de métier et Chilote de cœur, José a découvert l’importance de celle que l’on appelle ici la « Goleta Ancud » il y a une quinzaine d’années. L’homme au béret – signe de sa double origine, basque et patagone – s’est alors plongé, avec quelques amis, dans la quête d’indices et d’archives permettant de reconstituer l’histoire méconnue de ce caboteur ordinaire au destin plus grand que lui.

« L’indépendance du pays a été signée en 1818, mais l’île de Chiloé, dernier bastion espagnol de l’empire ibérique d’Amérique latine, n’a accepté ce nouveau statut qu’en 1826, explique notre guide passionné par cette épopée de cape et d’épée. En 1840, tandis que le Chili à peine unifié sort d’une guerre civile, le gouvernement a tout juste la main sur les terres courant jusqu’à l’archipel de Chiloé, alors que le territoire national est bien plus vaste… »

Amunattelli saute dans le premier bateau quittant l’Europe

« Tout a commencé à la cour du roi Louis-Philippe, poursuit José, dont le savoir encyclopédique sert un vrai talent de conteur. Dumont d’Urville, à son retour de campagne autour du monde, était convaincu de la nécessité d’établir des comptoirs français le long du détroit de Magellan, notamment pour asseoir la puissance du royaume en Océanie et faciliter les échanges entre l’Europe et les îles du Pacifique. Pour lui, l’échec de la première tentative d’éta­blissement dans cette région par les Espa­gnols, à Puerto Hambre [Port Famine], en 1584, ne devait pas décourager la France d’installer une base sur ces rives qu’il ne considérait pas comme moins hospitalières que celles de l’Europe du Nord. »

Dumont d’Urville tente de convaincre les ministères du royaume et prépare un rapport à ce sujet quand il décède accidentellement, au printemps 1842. Clément Adrien Vincendon-Dumoulin, ingénieur hydrographe ayant participé à l’expédition, prend le relais et achève le document en insistant sur la nécessité d’une conquête qu’il considère comme « utile et civilisatrice ». Selon Dumont d’Urville, « les navires passant par le détroit, qu’ils battent pavillon français ou portent les couleurs d’une autre nation européenne, auraient avantage à trouver aide, pilotage et assistance dans ces pa­rages ».

Les corvettes l’Astrolabe et la Zélée prises dans les glaces en février 1838 durant l’expédition Dumont d’Urville au pôle Sud (1837-1840). Lithographie d’après
un dessin de Louis Le Breton. © BNF

Les rues d’Ancud résonnent de klaxons. Les bateaux partent à la pêche tandis que des enfants en uniforme visitent le musée maritime. Sur la place principale, aux étals du marché, les vieux produits indiens
– épices, algues séchées, fruits de mer fumés ou frais – voisinent avec les denrées importées. José commande un second café. L’estaminet assez chic où nous causons est de plus en plus animé à mesure que la ma­tinée mûrit. Des élégantes boivent un chocolat. Un ami tiré à quatre épingles, à la galanterie appuyée, serre la main de l’historien avant de s’installer devant son journal. Nous sommes bien au bout du monde, au Chili.

José poursuit : « Amunattelli, ambassadeur chilien, se trouve à une réception diplomatique à la cour de Paris quand il entend parler des projets français. Il comprend qu’à l’été 1843, un navire quittera la France à destination de l’Océanie, avec pour mission, en plus de renforcer la présence française en Polynésie, de reconnaître la meilleure « place » pour un comptoir sur les rives du détroit de Magellan, voire d’y établir les premiers résidents. Entendant cela, Amunattelli ne demande pas son reste et saute dans le premier bateau quittant l’Europe pour rallier le Chili aussi vite que possible afin de rendre compte des projets européens au président chilien. »

Le président Manuel Bulnes (1799-1866) se doutait déjà des vues européennes sur le détroit de Magellan, de plus en plus emprunté depuis l’avènement de la vapeur. À la tête des grandes puissances, personne ne semble alors tenir pour « occupées » les terres situées au Sud de Chiloé, bien que, selon l’article 1 de sa constitution, le Chili se les soit attribuées. Il est donc urgent d’établir cette souveraineté avant que d’au­tres ne plantent leur drapeau sur les rives du détroit et ne dérobent ainsi au Chili une moitié de son territoire…

Un domaine qui double la surface du pays

Pour brûler la politesse aux Français, il faut faire vite. Manuel Bulnes ayant décidé de poser les bases de l’occupation chilienne en Magellanie avant septembre, il faut lancer une expédition dans les canaux dès le premier trimestre 1843, soit en plein hiver austral. « Pour ne pas éveiller les soupçons des Français et être certain de les prendre de vitesse, poursuit José, il fallait aussi demeurer discret. C’est pourquoi Bulnes a décidé de se tourner vers Chiloé, une région éloignée de Santiago et connue pour l’excellence de ses navires et de ses marins. Bulnes est par ailleurs convaincu que les Chilotes, familiers de la faune et de la flore du Sud et habitués à survivre dans ces contrées difficiles, sont les mieux armés pour effectuer ce périple et “tenir” sur les rives du détroit. »

Portrait de Manuel Bulnes, président du Chili de 1841 à 1851. Huile sur toile de Raymond Monvoisin, 1843. © droits réservés

En 1842, Domingo Espiñeira Riesco, le nouvel intendant de Chiloé, reçoit ainsi l’ordre de construire le plus discrètement possible une goélette pour conquérir le Sud. Ce navire sera chargé d’une mission quasi impossible : rallier le détroit de Magellan à la plus mauvaise saison et sans cartes, puis y établir une colonie permanente afin d’asseoir la souveraineté chilienne sur ce passage maritime et sur les terres allant de Chiloé au cap Horn. Soit un territoire de 25 millions de kilomètres carrés qui double la surface du pays. L’intendant charge John Williams Wilson, le gouverneur maritime de l’île – un officier de marine anglais passé sous pavillon chilien –, de superviser les travaux. Ce capitaine de frégate, qui se fait appeler Juan Guillermos, a toute la confiance du gouvernement ; il sera d’ailleurs choisi pour prendre le commandement de la goélette et de l’expédition.

Sur la grève, au pied de la forteresse d’Ancud, deux premières coques sont construites­, dont les formes sont empruntées à celles des voiliers chilotes ordinaires. Mais elles vont se révéler trop petites pour le chargement prévu, qui inclut les canons du futur fort et des munitions pour le défendre. Williams ordonne donc de mettre en œuvre une goélette plus grande, d’environ 12 mètres de longueur à la flottaison. En réalité, la goélette va mesurer 15,84 mètres de longueur au pont, pour 3,80 mètres de largeur et 2,22 mètres de tirant d’eau, son déplacement étant de 30 tonneaux.

Ce bâtiment doit réunir les qualités d’un bateau de charge et d’un navire de guerre, tout en étant capable d’hiverner parmi les glaces. Des plaques de cuivre destinées à doubler la carène sont ainsi acheminées depuis l’arsenal de Valparaiso, où l’on commande également ancres, chaînes, clous, ferrures et autres pièces métalliques. La goélette est lancée en mai 1843. Vingt-trois personnes plus quelques chèvres, poules et chiens destinés à la colonie montent à bord. On charge aussi des munitions, des haches, des toiles, des chaînes, des cordages et des vivres pour sept mois…

Vingt-trois hommes sur un bateau de 15 mètres

Le 21 mai 1843, la goleta est mouillée sur rade devant le port d’Ancud, parée à appareiller. Le vent violent de Noroît empêchant de terminer le chargement des armes et du matériel, les voiles ne sont établies que le 22 mai. Dès le lendemain, le voilier vert et blanc embouque le canal de Chacao. Le 24, une escale est organisée à Dalcahue. On y complète les vivres, les tonneaux sont remplis d’eau douce et l’armement est achevé. Williams, sachant que ses annexes ne sont pas en bon état, décide d’acheter une chaloupe plutôt que de retarder le départ pour en fabriquer une nouvelle. Le 25, enfin, l’Ancud – ainsi baptisée par Manuel Bulnes en hommage au courage des navigateurs chilotes – part pour de bon en direction du Sud.

À bord on compte cinq soldats de la garnison d’Ancud, un capitaine d’armes, un sergent et un lieutenant. Ces « terriens » – dont deux ont été autorisés à emmener leur épouse – serviront le fort et resteront sur les rives du détroit. À leurs côtés, neuf marins d’État employés au port d’Ancud ont été choisis pour mener l’expédition. Ils sont dirigés par John Williams, son second, le piloto américain Jorge Mabon et le na­tu­ra­liste d’origine allemande Bernardo Philippi. Horacio, le fils de Williams, âgé de quinze ans est également à bord.

« Les uns et les autres s’installent comme ils peuvent, commente José, qui feuillette à présent l’ouvrage de Nicolas Anrique Reyes qui fait la synthèse de la bitacora – le journal de bord – du capitaine et des notes de Philippi. Les soldats sont dans la cale encombrée d’armes et de matériel. Les marins occupent le gaillard d’avant où sont stockés les rouleaux de toile, les ancres, les filins de rechange… L’état-major est à l’arrière. »

Dessin récent de la goélette par Eduardo Rivera. © courtesy of Edouardo Rivera S., Valparaiso

Les eaux du golfe de Corcovado défilent sur fond de Cordillère. Ce sont les derniers parages familiers avant des mois d’inconnu… Les moins amarinés profitent de ces premiers jours pour se roder à la vie en mer tandis que les marins achèvent d’assurer le chargement. Alors que tous s’orga­nisent tant bien que mal dans cet espace exigu et non chauffé partagé avec les animaux, une lanche débouche d’une caleta – une petite crique – pour venir se ranger au flanc de la goélette. Carlos Miller, son patron, un Anglais d’origine, demande à parler à John Williams. Chasseur de phoques depuis des années dans les canaux de patagonie, il a coutume de proposer un service de pilotage aux navires étrangers de passage. Assurant connaître le chemin du détroit et faisant montre « d’une détermination inébranlable », il demande à se joindre à l’équipage. Williams l’embarque en qualité d’officier, sachant combien il lui sera difficile de trouver sa route dans le dédale de fjords et de baies qui se déploie devant son étrave. Ce pilote lui sera d’autant plus utile que le temps est compté, que le froid arrive, que les courants sont violents, tout comme les vents qui dévalent les pentes de ces lacis montagneux…

Aucun navire chilien n’est encore parvenu à atteindre le détroit

Quelques jours avant l’appareillage de l’Ancud, une boîte menue et légère est arrivée de la capitale à l’intention du capitaine : une boussole. Le président du Chili a décidé de la prêter à l’équipage pour l’aider à « trouver le Sud ». Avant la goélette, aucun navire chilien n’est parvenu à atteindre le détroit… En 1777, une expédition avait été lancée depuis Chiloé, mais, huit mois durant, la Nuestra Señora de Montserrat avait louvoyé en vain dans le labyrinthe des canaux à la recherche d’un passage entre les voies intérieures et le détroit de Magellan… Sans même avoir atteint l’archipel Guayeco, la goélette avait été abandonnée par son équipage dans la lagune de San Rafael…

Le capitaine Williams dispose pour tous documents de croquis grossiers réalisés par des chasseurs de phoques et d’un morceau de carte marine dessinée à main levée d’après un relevé réalisé quelques années plus tôt par le cartographe anglais Robert FitzRoy. Pour l’aider à trouver un passage suffisamment abrité entre les îles afin d’exposer le moins possible la goélette à la houle du Pacifique, Williams compte sur ses deux pilotes, Carlos Miller et Jorge Mabon qui ont déjà arpenté certaines portions du trajet lors d’expéditions de chasse. Le natura­liste Philippi, qui a lui aussi navigué au Sud du Corcovado, a pour mission d’effectuer des relevés hydrographiques, de tracer des cartes et d’établir une liste des meilleurs mouillages.

Baleiniers et phoquiers dans un havre du détroit de Magellan, par Louis Le Breton. © coll. Chasse-Marée

À force de parcourir les archives, José connaît ce périple comme s’il avait fait partie de l’expédition. Dans le brouhaha du café à l’heure de midi, il ne regarde plus le livre de bord et raconte de mémoire les mésaventures de la goleta. « Ils n’ont pas encore quitté le Corcovado pour s’engouffrer dans les canaux qu’un premier coup de vent les met à mal. Le 1er juillet, après une nuit passée à la cape dans le clapot levé par le vent d’Est, l’Ancud perd la plus grande de ses deux chaloupes. Cette embarcation à voiles et avirons étant indispensable à la poursuite de l’expédition – en cas de calme, dans le brouillard, ou lors de manœuvres d’approche, elle permet de remorquer la goélette –, Williams, malgré le mauvais temps, envoie Mabon et quelques hommes à sa recherche avec l’autre embarcation. Ils reviendront bredouilles trois jours plus tard. »

Une navigation hasardeuse s’engage alors dans les passages intérieurs. Les « cartes » se révèlent approximatives, voire fausses. Williams et ses hommes doivent se fier à la seule mémoire de ceux qui ont déjà na­vigué dans les parages. Pourtant, entre les marées, les coups de vent et le brouillard qui dérobe sans cesse la côte au regard, même ceux qui ont fréquenté ces archipels peinent à retrouver leurs marques. Par moments, la goélette s’échoue. D’autres fois, elle doit rebrousser chemin. Elle progresse pourtant, mille par mille, jusqu’à déboucher sur la ria de Puerto Americano où elle mouille le 11 juin.

Dans ce havre bien connu des chasseurs de phoques se trouvent déjà deux voiliers de pêche américains, l’Enterprise et la Betzei. Des contacts cordiaux s’établissent. Williams propose, en vain, de leur acheter l’une de leurs chaloupes. En revanche, le patron de l’Enterprise accepte de lui prêter tout un jeu de cartes de FitzRoy couvrant les canaux jusqu’au détroit. Le temps de copier ces documents et de construire une nouvelle annexe, le capitaine de l’Ancud décide de relâcher dans cet abri sûr où abondent le bois, les nourritures marines et l’eau douce.

La goélette fait de l’eau et dérive vers les falaises

Le 3 juillet, le jeu de cartes est achevé, les vivres ont été complétés avec du poisson et des fruits de mer et une nouvelle chaloupe est en remorque de la goélette. Pour quelques jours, l’équipage compte un nouveau pilote, Juan Yaten qui connaît le prochain tronçon du trajet pour l’avoir pratiqué plusieurs fois. Il guidera les timoniers jusqu’à l’Isla de las Cabras où il débarquera. « L’expédition se poursuit au cœur de l’hiver, raconte José. Le gel raidit les cordages pendant la nuit et les conditions de vie se durcissent. Les tempêtes succèdent aux calmes où les hommes se relaient aux avirons pour remorquer la lourde goélette. Vaille que vaille, ils arrivent à traverser les canaux et débouchent le 26 juillet, contre le vent de Sud, en pleine mer. En franchissant le cap Taitao et en mettant le cap sur le golfe des Peines, la goélette et son équipage ont déjà fait mieux que leurs prédécesseurs de la Nuestra Señora de Montserrat, restés prisonniers des dédales patagons.

Pour relier Chiloé à Port Famine, l’Ancud aura dû parcourir environ 1000 milles.

 

« Désormais extraits des canaux, ils doivent à présent courir en pleine mer jusqu’à la prochaine entrée des passages protégés qui doivent les conduire au détroit. Malgré l’inconfort de la houle et la crainte qu’inspire à tous la côte abrupte et son ressac, l’équipage est conscient d’avoir franchi une étape déterminante pour le succès de l’expédition. » Le 27, toute la journée, le vent d’Ouest n’a de cesse de forcir, obli­geant l’équipage à ariser en grand. Les unes après les autres, les voiles sont réduites, puis serrées. Quand la nuit tombe, la grand-voile et la trinquette peinent à tenir le navire que la houle malmène. « C’est comme si la mer s’acharnait à détruire le bateau, vague après vague, écrit Williams dans son journal de bord. Pourtant, la coque ne fait pas d’eau. »

« Le 28 juillet à 9 heures du matin, enchaîne José, une vague plus forte que les autres frappe violemment la hanche droite de la goélette. À bord, chacun pense que c’est la fin. Si la coque de chêne et de coigüe [Nothofagus] est robuste, un bordage est pourtant enfoncé et les hommes peinent à étaler la voie d’eau en se relayant aux seaux et à la pompe. Plus grave : la mèche métallique du gouvernail se casse. La goélette, devenue presque impossible à gouverner, dérive vers les falaises. » Les mains de José miment la coque dépalée en donnant de la bande.

« À Chiloe, poursuit-il, on connaît bien ces furies de temps qui rincent la côte sauvage, l’hiver. L’équipage parvient à virer de bord et à mettre la goélette en fuite en pointant l’étrave vers le Nord. Le cap Taitao comme l’Isla de las Cabras sont laissés dans le Sud-Est et, quelques heures plus tard, l’ancre est mouillée dans une baie abritée du large. Les hommes et le navire sont saufs. Quant à la mission… Si le menuisier peut réparer la coque, il est impossible de forger ici une nouvelle mèche de gouvernail. Or l’expédition ne peut se poursuivre sans elle… » alors Williams décide de tenter de revenir à Puerto Americano sous gouvernail de fortune. Là, il espère expédier une délégation vers Chiloé, premier port habité disposant d’ateliers susceptibles de réparer l’avarie.

Au matin du 2 août, l’Ancud mouille devant Puerto Americano. Aussitôt, une partie de l’équipage s’attelle à l’inspection de la coque tandis qu’une autre arme la grande chaloupe. Dès le lendemain, sept hommes – dont le pilote Mabon et Bernardo Philippi – prennent place à bord avec douze jours de vivres, la pièce cassée et une demande d’assistance destinée au gouverneur de Chiloé. À leur programme, 200 milles pour rejoindre Dalcahue puis quelques jours de marche jusqu’à Ancud. « Vous me croirez si vous voulez, s’enthousiasme José, mais ils ont réussi ! Tandis que la goélette peinait à se maintenir au mouillage tant les tempêtes se succédaient, les sept marins de la chaloupe sont parvenus à remonter les canaux et à traverser le golfe de Corcovado dans un bateau ouvert. »

La partie est presque gagnée quand le vent bascule à l’Est

Le 26 août, à 10 heures du soir, des cris alertent l’homme de veille : la grande chaloupe se range au flanc de la goélette. Non seulement Mabon, Philippi et les autres sont de retour, mais, outre la pièce réparée, ils ramènent avec eux une lanche chargée de vivres. La mission va pouvoir reprendre.

« Le 6 septembre au matin, reprend José, la goélette, escortée de la lanche chilote, appareille de nouveau. Le trajet, cette fois, est connu. Les hommes se sont familiarisés avec les sautes de courants et les pièges du vent. Les échouements continuent, mais la goélette rejoint à nouveau l’Océan et parvient à doubler la péninsule de Taitao. Le cap Raper, qui borde le nord du golfe des Peines, est passé le 11 et, le 12, le navire s’engage dans le canal Messier. La goélette a passé l’épreuve de la haute mer. Désormais, à condition de déjouer les pièges que réserve la navigation dans cette partie de la Patagonie, elle devrait atteindre le détroit par les canaux. »

L’observatoire de Port Famine lors de l’expédition Dumont d’Urville, dessiné par Louis Le Breton. ©Morel-Fatio/ La Marine d’Eugène Pacini

José a parcouru plusieurs fois ces plans d’eau en tant que conférencier sur les navires de croisière ; il explique : « À mesure que les latitudes montent, la température descend, et les grands glaciers sont de plus en plus nombreux. Souvent, des glaçons compliquent la marche du navire et les angosturas – des goulets très étroits et périlleux – jalonnent la route maritime. »

Les « argonautes » chilotes tracent leur route à marche forcée. Ils savent que pour prendre les Européens de vitesse, il leur faut atteindre le détroit avant le printemps. Pour rattraper leur retard, ils relâchent le moins possible. Le 19 septembre en fin d’après-midi, l’Ancud atteint la pointe méridionale du continent américain : le cap Froward. Le détroit n’est plus qu’à quelques milles. La terre, à l’Est, change d’aspect et s’abaisse en une plaine de bon augure, qui laisse, enfin, place au ciel. L’île de la Terre de Feu brille au Sud. La partie est quasiment gagnée. La liesse commence à s’emparer de l’équipage quand le vent bascule… à l’Est. Les williwaws – en anglais dans le livre de bord – déferlent sur la goélette. Avec la renverse de la marée qui force le jusant contre l’étrave, le voilier doit louvoyer jusqu’à 2 heures du matin avant de parvenir à s’engager dans le détroit.

« Le surlendemain 21 septembre 1843, reprend José, après avoir parcouru plus de 1 000 milles et bataillé quatre mois durant, les Chilotes mouillent le long de la pointe Santa Ana, sur le site même de Port Famine où les Espagnols tentèrent d’installer une colonie deux siècles et demi plus tôt. Ce même jour, à 2 heures de l’après-midi, John Williams, en présence de l’équipage et en grande cérémonie, déclare prendre possession du détroit de Magellan et des terres alentours, au nom de la république du Chili. » José, ému chaque fois qu’il prononce ces mots, pose sur la table une copie de l’acte de prise de possession.

« Le lendemain, le panache de fumée d’un navire apparaît à l’horizon. Un vapeur prend la passe et se dirige vers Port Famine. À sa poupe, les Chilotes reconnaissent les couleurs françaises. Le Phaeton, guidé par les indications de Dumont d’Urville – qui signalait l’endroit comme un site idéal pour l’installation d’un comptoir –, mouille le long de la pointe Santa Ana. Le commandant Maissin salue les Chiliens avant d’aller célébrer une messe sur la rive, où il plante un drapeau français. Aussitôt, Williams fait état de son mandat officiel et de la natio­nalité chilienne des lieux.

Officiellement, le commandant Maissin ne dispose ni des ordres ni des pouvoirs pour établir une colonie lors de ce voyage destiné à asseoir la puissance française en Polynésie. Il reconnaît donc la souveraineté chilienne sur ce territoire, comme les navires suivants, auxquels l’équipage de l’Ancud rendra systématiquement et très officiellement visite. Quelques semaines plus tard, les Chilotes inaugureront Fort Bulnes, premier établissement permanent sur le détroit, qui sera déplacé quelques années plus tard vers une lagune plus accueillante, à quelques milles dans l’Est, une pointe de sable qu’ils nommeront… Punta Arenas. La suite de l’aventure, plus connue, appartient à l’Histoire.

Sources : Nicolas Anrique Reyes, La goleta de guerra «Ancud» toma posesión del estrecho de Magallánes, annales de l’université du Chili. José Ulloa Cortés, La Goleta «Ancud» y Chiloe «Clavis Australis», las llaves de la mar del Sur, mai 2013. Journal de voyage du capitaine de corvette Maissin, commandant du navire «Phaeton» aux îles Marquises et à Tahiti par le détroit de Magellan, Annales maritimes et coloniales, 1844. Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1843 et 1844. Le journal de bord de l’Ancud peut être consulté sur Internet : <www.memoriachilena.cl/602/w3-article-7797.html>.

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