La saga Petit Navire

Revue N°263

Une des premières boîtes de thon de la marque, ornée du dessin esquissé par Marguerite Paulet. En bas : une des enseignes de l’entreprise. © coll. Ets Paulet et port-musée, Douarnenez

Par Jacques Blanken* – Revendiquant le « bon goût du large », la conserverie Paulet-Petit Navire est ancrée à Douarnenez depuis plus de quatre-vingts ans. Cette entreprise appartient aujourd’hui à un géant de l’appertisé, le groupe thaïlandais Thai Union Frozen Food, mais l’emblème de la marque – la silhouette bleue d’une chaloupe sardinière – demeure inchangé depuis sa création en 1932 par Paul-Édouard Paulet.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Paul-Édouard Paulet est âgé de trente-deux ans lorsqu’il arrive à Douarnenez pour prendre la direction de l’agence locale du Crédit nantais, en 1929. Les quais du port grouillent à cette époque d’une foule colorée. Au bruit des sabots des marins qui descendent vers leurs chaloupes répond celui des socques des ouvrières, employées dans les usines à poisson. On compte alors une trentaine de conserveries dans la ville et celles-ci sont, pour la plupart, des filiales de grandes entreprises nantaises : Amieux, Chemin, Farmann, Bézier, Chancerelle ou Delécluze.

Le Crédit nantais est la banque des conser­veurs et Paul-Édouard Paulet analyse rapidement leur situation. Ces entreprises souffrent de problèmes de trésorerie chroniques car elles doivent produire pendant une courte saison de pêche puis écouler leur marchandise durant le reste de l’année. L’environnement économique dans lequel elles évoluent est très tendu après le grand krach boursier et le climat politique n’est guère plus réjouissant alors que l’Allemagne commence à se réarmer. Au niveau local, les esprits demeurent marqués par les grandes grèves de l’hiver 1924 qui ont porté à la mairie de Douarnenez le militant communiste Daniel Le Flanchec. Le contexte de ce début des années trente est donc plutôt difficile et les fermetures de conserveries de poisson sont monnaie courante.

Ingénieur chimiste de formation – un métier auquel il a dû renoncer pour raison de santé –, Paul-Édouard Paulet est également capable d’appréhender la conserverie sous l’angle technique et industriel. Et il observe que, contrairement à celles d’autres ports, les usines douarnenistes demeurent engourdies dans la tradition. Leur mode de gestion est archaïque. En fait, nombre d’entre­ elles sont dirigées de loin par des hommes qui passent plus de temps à jouer au bridge qu’à s’occuper de leurs entreprises – les Douarnenistes, que l’on sait moqueurs, ont surnommé cette caste d’entrepreneurs dilettantes la « noblesse à l’huile ». Au quotidien, l’exploitation des conserveries est déléguée à des techniciens et la direction du personnel féminin est confiée à des contre­maî­tresses, des « commises » auxquelles il est souvent accordé une confiance trop aveugle.

Rapidement, Paul-Édouard Paulet se forge une conviction : la gestion financière de ces entreprises doit être plus fine et clairement séparée de leur direction industrielle, qui doit privilégier la rapidité de traitement du poisson. Cela pourrait selon lui améliorer considérablement la rentabilité des usines.

Un banquier se lance dans l’aventure de l’appertisé

Il en est si convaincu qu’au printemps 1932, il décide de se lancer à son tour dans l’aventure de l’appertisé. Après avoir loué quelques mois des locaux à l’entrée du Port-Rhu, l’opportunité de reprendre la conser­ve­rie Parmentier, située à quelques pas de là, se présente. Cette entreprise, fondée en 1883, est en liquidation : il la rachète et fonde la société Paul Paulet.

Débarque de la sardine à la fin des années 1930 à Douarnenez. © archives Le Doaré

Une des raisons de sa réussite est sans doute d’avoir su s’appuyer sur l’ancien personnel de la maison Parmentier. Paul-Édouard Paulet reconnaîtra n’avoir eu à effectuer aucune mise au point concernant la qualité des produits à l’occasion de cette reprise et il ira même jusqu’à conserver l’ancien numéro de téléphone de l’entreprise. Il entend cependant lui donner un nouvel élan et commence par nommer comme directeur Pierre Marchadour, un technicien qui restera vingt-cinq ans dans l’entreprise.

Celui-ci s’attache à réduire les prix de revient et les temps de fabrication des conserves­. Les anciennes bassines à frire la sardine sont remplacées par des chaînes sans fin entraînant des grils dans un bain d’huile, ce qui économise du temps et de la main-d’œuvre. « Nous sommes partis du principe, considéré à l’époque comme révolutionnaire, que diminuer le temps de fa­brication améliorait aussi ipso facto la qualité », écrira à ce sujet Paul-Édouard Paulet.

Rapidement, l’entreprise tourne à plein régime et une politique commerciale est parallèlement mise en œuvre. La société est propriétaire de plusieurs marques, comme Abeilles de France, dont certaines ne sont plus exploitées. Paul-Édouard Paulet en dépose une nouvelle : Petit Navire, un nom qui fait référence à une ancienne complainte de la marine à voile devenue comptine populaire.

Il cherche aussi un logotype original pour inscrire ses produits dans l’imaginaire du consommateur. Son épouse, Marguerite Paulet, est artiste peintre : elle met au point un dessin étonnamment moderne et légèrement stylisé, représentant une chaloupe sardinière sous voiles. Ce bateau est déjà l’emblème de la ville, car à cette époque les embarcations de ce type se comptent encore par centaines dans la baie. Il va devenir celui de la marque Petit Navire, ornant désormais toute la gamme de conserves de la maison : les boîtes rondes de thon, les boîtes longues de maquereaux et les boîtes rectangulaires de sardines.

En 1938, l’entreprise Paulet en produit huit millions et s’est déjà agrandie : elle a essaimé à l’île d’Yeu (1936) et à Saint-Jean-de-Luz (1937), ce qui la place, d’emblée, parmi les « grosses maisons ». Cette progression est le fruit de la nouvelle politique menée par Paul-Édouard Paulet, qui associe bon sens et innovation. Il veut proposer à ses clients des produits « de qualité soignée » au prix « le plus raisonnable » et identifie trois conditions pour y parvenir : produire beaucoup de façon à bien absorber les frais généraux ; se spécialiser sans multiplier les formats ou les marques afin de faciliter la gestion et d’abaisser les coûts ; et viser une clientèle de toute première sol­vabilité. L’ancien banquier a vu trop de naufrages dus à des clients faillis pour ne pas être prudent.

Paul-Édouard Paulet et ses quatre fils, vers 1933. De gauche à droite : Yves, François, Dominique et Jean. © coll. Dominique Paulet

Ce réalisme s’accompagne cependant d’un certain sens moral. « Il ne s’agit pas là d’une manie… Mais nous estimons, en vertu du principe d’équité, qu’il est immoral de faire payer à la clientèle, sous forme de majoration du prix de vente, les mauvaises créances laissées par quelques clients indésirables », écrit-il.

Issu d’un milieu catholique, ce chef d’entreprise est attaché aux valeurs de l’Évangile. En bon « chrétien so­cial », il est un disciple du père dominicain Louis Lebret, avec qui il échange une abondante et discrète corres­pondance. Aidé de son jeune chef comptable René Leclercq, il va ainsi instaurer pour ses salariés – c’est une première à Douarnenez – un système de participation aux résultats et une assurance volontaire couvrant les dépenses médicales et garantissant un revenu minimum pour les jours de maladie. Conjuguées à d’excellents résultats commerciaux, de telles innovations ne sont guère appréciées des autres conserveurs et de la bourgeoisie locale…

La guerre, l’invasion allemande et la débâcle vont cependant bouleverser le destin de Paul-Édouard Paulet. Patriote convaincu, il répond à l’appel du général de Gaulle. Le 19 juin 1940, à quarante-trois ans, il em­barque pour l’Angleterre à bord du ma­la­mock Ma Gondole. « Je serai de retour dans trois semaines », lance-t-il à sa femme, qui reste à Douarnenez avec leurs sept enfants…

Il ne reviendra pas. Ayant rejoint les Forces françaises libres, il combat en Afrique, au Moyen-Orient et en Libye au sein de la 1re brigade de Français libres, avant de disparaître, le 17 août 1942, à bord du Nino Bixio, navire de la Croix rouge torpillé par erreur par un sous-marin britannique, en mer Méditerranée.

L’entreprise se retrouve donc privée de patron, ce qui conduit Mme Paulet à en confier­ provisoirement la direction à son neveu Jacques Chauvin. À la fin du conflit, Jean puis Yves Paulet, les fils de Paul-Édouard, font ensuite leur entrée dans l’entreprise. Ils sont formés à Saint-Jean-de-Luz par Auguste Quintric, qui avait travaillé avec leur père comme mécanicien sertisseur. « Le premier mois, il me mit tour à tour à beaucoup de postes, rapportera plus tard Yves Paulet. Je travaillais à la bassine à frire, à la coupe du thon, à l’autoclave, à l’encaissage, aux expéditions… J’appris à régler les sertisseuses et connus à peu près toutes les machines. En même temps, je remplissais un gros cahier de détails techniques de fa­brication, qui devait me servir des années. »

Les deux frères ne prendront la succession de leur père qu’au départ de Jacques Chauvin, en 1955. Jean supervisera les achats de matières premières, l’administration et la direction commerciale ; Yves, bricoleur achevé et astucieux prendra en charge la direction technique, les usines, le personnel et l’achat du matériel de production.

L’après-guerre est pourtant difficile. Les centrales d’achat des maisons à succursales multiples se développent tandis que s’amorce la concentration du commerce. Malgré tout, l’usine de Douarnenez produit chaque année entre 400 et 700 tonnes de conserves, selon le résultat des pêches. Et ces tonnages vont augmenter au fil des ans, atteignant 1 000 tonnes en 1956 et le double­ en 1961.

L’usine douarneniste se retrouve à l’étroit dans ses murs. Paulet est certes devenu la première conserverie de la ville par le tonnage fabriqué et par le nombre de femmes employées. Mais les résultats financiers de l’entreprise ne sont, hélas ! pas aussi flatteurs, car dans ces locaux désormais inadaptés, la producti­vité est loin d’être optimale. En outre, les accidents se multiplient. Les frères Paulet décident donc, en 1962, de construire une nouvelle usine sur la zone industrielle de Pouldavid, au fond du Port-Rhu. L’usine de Saint-Jean-de-Luz a été revendue, peu avant, à un concurrent, et celle de l’île d’Yeu a été tranférée à Pornic depuis plusieurs années déjà. Un nouveau site a aussi été établi à Ploemel (Morbihan).

Poste d’encaissage des boîtes à l’usine du Port-Rhu, vers 1960. © Jean Paulet

Le 28 décembre 1963 – « Le jour des Saints-Innocents ! » s’offusquent les ouvrières –, le nouveau bâtiment douarneniste, qui s’étale sur plus de 7 000 mètres carrés, est baptisé par le curé de Pouldavid. Il va permettre de doubler la production en quelques années, tout en augmentant sa qualité. Cet investissement amène enfin une amélioration des résultats de l’entreprise et lui offre un minimum de sécurité financière.

À cette époque, la plupart des conser­veries de poisson de Bretagne sont encore confrontées à de grosses difficultés de trésorerie. Elles se heurtent à une diminution inquiétante de la ressource locale et à l’émergence de la grande distribution. Victimes d’une concurrence effrénée, les entreprises familiales isolées s’inquiètent notamment de la voracité du groupe cinal-Saupiquet, qui avale les uns après les autres les conserveurs en difficulté. C’est dans ce contexte que Jean Paulet et Robert Chancerelle (marque Connétable) fondent le Groupement d’intérêt économique de la conserve (GIEC), auquel vont également adhérer les établissements Chacun et Le Bayon.

Le GIEC permet d’améliorer les conditions d’achat pour l’ensemble de ses membres, qui vont ensuite renforcer leur cohésion en adhérant à l’Association des conserveurs vendéens et bretons (ACVB) où ils vont se constituer en société de caution mutuelle.

La fin des années soixante n’est pas, pour autant, un long fleuve tranquille. En mai 1968, les grèves des PTT perturbent le rythme des commandes et des livraisons, tandis que celles d’ÉDF font cesser le travail quelques jours dans les usines douarnenistes – par chance les frigos de Paulet sont vides à ce moment-là. L’activité ne reprend qu’après les accords de Grenelle, qui se traduisent par une hausse générale des salaires de 14 pour cent et par une semaine supplémentaire de congé.

Cette période est aussi marquée par le décès, en avril 1969, de Jean Paulet, alors âgé de quarante-quatre ans. Grand fumeur et travailleur acharné, il est emporté par un cancer. « C’était un homme très doux, se souvient Marie-Thérèse Le Bars, ancienne responsable des programmes de fabrication. Il ne donnait jamais d’ordre, se contentant de dire : “Il faudrait faire ça”. Mais il était très ferme avec les gens de l’extérieur. Une fois, il avait acheté des chaises neuves que je trouvais très dures et je lui en fis la remarque. “Si vous mettez des sièges trop souples, vous ne pouvez plus vous débarrasser des représentants”, m’avait-il répondu. Ceux-ci l’appelaient pourtant “le gentleman de la conserve”. »

Se retrouvant seul à la barre de l’entreprise, Yves fait appel à son jeune frère François, jusqu’alors ingénieur des mé­thodes chez Citroën, ainsi qu’à un directeur commercial.

Durant les années soixante-dix, l’entreprise connaît une forte croissance. L’acquisition d’une « machine facturière » Burrough’s, ancêtre de l’ordinateur, permet de connaître, à la fin de chaque mois et pour chacun des cent vingt articles de la gamme, la quantité exacte de boîtes vendues, ainsi que leur prix moyen de vente. C’est un formidable progrès car il devient possible de suivre avec précision la marge brute réalisée par l’entreprise.

Autre innovation importante : la création d’une ligne aérienne entre Quimper et Paris permet de rallier la capitale en une heure et demie, ce qui est pour les relations commerciales un progrès considérable. L’implantation de Paulet progresse ainsi rapidement dans les grandes surfaces, qui de­viennent ses principaux clients.

Résister à la toute-puissance de la grande distribution

Le GIEC, lieu de discussion et d’échange, continue à soutenir les conserveurs bretons et à générer des avancées technologiques. Entre 1972 et 1975, il investit dans l’armement thonier pour garantir l’approvisionnement des usines. Il organise aussi des voyages d’études à l’étranger, au cours desquels les chefs d’entreprise découvrent les emboîteuses rapides ou les autoclaves horizontaux, équipements qu’ils s’empressent d’adopter.

Déversée directement sur le pont, la fragile sardine doit être rapidement livrée aux conserveurs. © coll. Chasse-Marée

C’est aussi à cette époque que se produit un rapprochement entre Paulet, la conserverie Le Bayon d’Étel et le groupe Pêche & Froid de Boulogne, alors propriétaire d’une flotte de cinq thoniers senneurs congélateurs de 62 mètres de long. Ces entreprises décident d’investir ensemble dans une usine de transformation du thon à Abidjan. La société Paulet n’est qu’actionnaire minoritaire de cette affaire, mais elle met ainsi un pied dans le marché du thon albacore et se positionne face à des concurrents déjà implantés en Afrique de l’Ouest.

Organisée pour résister à la toute-puissance de la grande distribution et à celle de ses principaux concurrents, elle devient ainsi l’un des acteurs incontournables de la conserve. Elle renouvelle et élargit sa gamme de conserves­ de maquereau et lance de nouveaux produits. Le thon tropical fait ainsi un tabac. Alors que beaucoup de conserveurs produisent leurs miettes de thon à l’huile avec des résidus de fabrication vendus à vil prix, Paulet lance l’idée de les fabriquer à partir des meilleurs morceaux, offrant aux consommateurs une conserve de qualité inégalée. Le succès est immédiat. Le thon au citron, créé sur une idée d’Yves Paulet, remporte lui aussi tous les suffrages.

Parallèlement, l’entreprise développe une politique de communication élaborée afin de rajeunir l’image de la marque. Un graphisme unifié et un logo sont adoptés pour l’ensemble de la gamme. Le spot pu­blicitaire réalisé à cette occasion présente les conserves maison devant un sinago – à défaut de chaloupe sardinière – sur fond de soleil couchant. La musique est signée Dan Ar Braz et une voix « off » délivre un message simple mais efficace : « Petit Navire, le meilleur de la mer ».

«Plutôt cheminer avec ce colosse que de lutter contre lui»

Le meilleur de la mer ? Cette époque est effectivement le temps de l’insouciance et « les Paulet » – comme on disait « les Lip » dans l’horlogerie – connaissent une période d’euphorie. Entre 1978 et 1985, le tonnage de poisson transformé chez Paulet à Douarnenez passe de 6 500 tonnes à 13 000 tonnes. Celui de Ploemel, usine spécialisée dans la conserve de sardine et de maquereau, grimpe à 4 400 tonnes et celui de Pornic, qui travaille surtout la sardine, à 2 900 tonnes. Grâce à d’énormes chambres froides, ces usines ont désormais une activité régulière qui favorise leur croissance. Parallèlement, les modes de production évoluent eux aussi. Des fours américains à cuisson vapeur en continu permettent maintenant de cuire les sardines directement dans leurs boîtes, lesquelles sont enfilées sur des plaques accrochées sur une chaîne à l’entrée du four.

Arrivée d’un nouveau four à l’usine de Ploemel, peu avant sa fermeture, en 1987. © coll. Ets Paulet

Cette période de vents portants se traduit par une augmentation de la valeur de l’entreprise, ce qui n’est pas sans danger. En effet, le capital est toujours réparti entre les héritiers du fondateur et il peut arriver que l’un d’entre eux se laisse séduire par une offre alléchante. Au début des années quatre-vingt­, la famille commence donc à s’interroger sur le devenir de ce patrimoine. Or à la même époque, les dirigeants de la Star­Kist, premier conserveur mondial de thon et filiale du groupe américain Heinz, recherchent une entreprise capable de livrer du thon à leurs clients d’Europe du Nord. C’est ainsi que, le 15 octobre 1981, après de discrètes négociations, la vente de l’entreprise est signée. « Plutôt cheminer avec ce colosse que de lutter contre lui, il nous aurait sans doute écrasés », expliqueront par la suite les dirigeants de Paulet pour justifier leur décision. Curieusement, ce choix est plutôt bien accueilli par le personnel, les Américains ayant promis une hausse de l’activité et des embauches.

L’anglais chasse le breton, la charlotte remplace la coiffe

Sans tout à fait le réaliser, la SARL Paul Paulet devient donc Paul Paulet SA. Cette nouvelle page de l’histoire de la conserverie commence par un choc de cultures et de pratiques. Dans les couloirs, l’anglais remplace le breton, et sur les chaînes, on ne chante plus de cantiques. La « charlotte », bonnet emblématique de l’industrie agroalimentaire, se substitue aux dernières coiffes. Dans les bureaux, les principaux services sont informatisés. Le personnel rajeunit à la faveur des départs en préretraite, alors encouragés par le gouvernement. Les salariés font aussi connaissance avec de nouvelles méthodes, comme le quality control (contrôle qualité). L’accueil d’André Caprais, chargé de le mettre en place est plutôt froid : « Qui est ce blanc-bec qui vient nous apprendre notre travail ? » lance en breton une ouvrière, lorsqu’il arrive sur les chaînes. « Il y a quelques mauvaises habitudes qu’il va falloir perdre », lui répond aussi sec le nouveau venu, qui avait été élevé par une grand-mère bretonnante.

Cette période réserve aussi quelques déconvenues aux dirigeants historiques de l’entreprise. Alors qu’ils s’attendaient à travailler avec des professionnels parlant le même langage qu’eux, ils découvrent des actionnaires formés aux méthodes Heinz, soucieux de profits à court terme et foca­lisés sur le thon, au détriment des autres produits.

Cela ne manque pas de provoquer quelques couacs. Faute d’avoir compris que le coût de la main-d’œuvre ne peut être le même à Douarnenez et au Ghana, dans les autres usines du groupe, ce dernier échoue dans sa stratégie d’exportation de conserves de thon produites en Bretagne pour l’Europe du Nord. Les ventes de conserves de maquereau vont de même pâtir de la méconnaissance de ce produit par les Américains : leur phobie des microbes les conduit à trop augmenter les temps de stérilisation des conserves, entraînant une perte significative de leur goût.

Le fait que les principales décisions soient désormais prises par une équipe américaine basée à Bruxelles ne facilite évidemment pas les choses. Heureusement, Buck Buchanan, son représentant, se déplace souvent à Douarnenez et s’implique dans le devenir de la société. Grâce à lui, après cette période de transition délicate, l’entreprise repart sur de bonnes bases.

La nouvelle équipe dirigeante confie à l’antenne parisienne d’une agence de pu­blicité américaine le soin de promouvoir les produits à base de thon. L’objectif est de devenir leader sur ce marché. Les gens de Paulet découvrent ainsi, dans de luxueux bâtiments à Neuilly, des styles et des mé­thodes de marketing très éloignés des standards douarnenistes. Ils n’en sont pas moins efficaces : cette campagne sera l’une des meilleures jamais réalisées dans la profession.

Les publicitaires inventent « le thon au bon goût du large » censé en vanter le côté sain et énergétique. Devant des marins pêcheurs ébahis, la chaloupe sardinière de Douarnenez Telenn Mor est entièrement peinte en bleu – voiles comprises – afin de rappeler le logo de la marque. Puis elle est filmée rentrant au port et chargée de thon Petit Navire tandis qu’une foule rassemblée sur un môle scande : « Le voilà ! Le voilà ! » Le message fait mouche et la marque acquiert une incroyable notoriété. « Petit Navire se hisse au premier rang des marques de thon connues des consommateurs », constate un institut de sondage.

Entre 1981 et 1984, les tonnages tra­vaillés par Paulet dans ses trois usines grimpent encore. Les nouveaux actionnaires de l’entreprise sont d’autant plus satisfaits que leur investissement, en francs, est amorti bien plus vite que prévu grâce à une hausse continue­ du dollar.

En dépit de ces bons résultats, Yves Paulet ne se sent plus vraiment à son aise au sein de l’entreprise et il négocie son départ anticipé, en juin 1985. François Paulet ayant refusé son poste, c’est Claude Cornu Thénard qui prend la suite. Ce dernier trouve à son arrivée une société performante comportant trois usines couvrant 20 000 mètres carrés couverts, employant sept cent qua­rante-neuf personnes et produisant 20 000 tonnes de produits finis par an. À cela s’ajoutent des parts dans une conser­ve­rie africaine et dans l’armement de trois thoniers congélateurs.

Détail d’une fresque peinte par Fañch Moal dans le hall d’entrée de l’usine de Pouldavid. © coll. Oliver Paulet

Bien que l’entreprise ait déjà multiplié par onze sa production depuis les années cinquante, l’une des missions confiées à Claude Cornu Thénard est de la préparer à une nouvelle période de forte croissance. Car les actionnaires entendent maintenant absorber leurs concurrents. C’est ainsi qu’en 1987, deux usines de la conserverie portugaise Marie-Élisabeth sont rachetées.

Cette opération ayant été entièrement financée par les capitaux de la société Paulet, celle-ci se retrouve subitement très endettée. Et c’est à ce moment-là, en janvier 1988, que son principal client lui annonce par un Télex laconique qu’il change de fournisseur. Trente pour cent du chiffre d’affaires de l’entreprise dis­pa­raissent d’un coup ! L’occasion ou jamais pour l’actionnaire américain d’annoncer une décision qu’il avait probablement déjà prise : la fermeture d’une des usines françaises.

C’est celle de Ploemel, dont l’ancien directeur, Yves Sévellec, avait pourtant fait un très bel outil industriel, qui va être sa­crifiée. Sur place, cette annonce provoque stupeur et incompréhension. Moins d’un an plus tard, l’usine de Pornic fermera également ses portes. À Douarnenez, les salariés conservent leur emploi et s’inquiètent désormais de voir une partie de la production de leur usine délocalisée au Portugal.

Dans la tourmente de la mondialisation

Ces décisions préfigurent une période mouvementée qui verra encore quelques changements radicaux à la tête de la conser­ve­rie. L’entreprise douarneniste va, malgré tout, continuer à se développer. Au début des années quatre-vingt-dix, l’Écossais Nick Harding, P.-D.G. de la conserverie bretonne, entreprend ainsi sa mise aux normes européennes tandis que Paulet devient majoritaire au sein de la Compa­gnie bretonne des cargos frigorifiques (Cobrecaf), un armement gérant dix-sept thoniers congélateurs et quatre cargos frigorifiques.

Nick Harding quitte le groupe en 1998 et est remplacé par Adolfo Valsecchi, cofondateur de la société Palmera, un grand conser­veur italien. Avec les dirigeants douarnenistes, celui-ci évitera encore, de justesse, une fermeture de l’usine dans le cadre d’une restructuration du groupe Heinz. Mais ce dernier va néanmoins finir par se recentrer sur son cœur de métier, au début des années 2000.

Paulet est finalement vendu à un fonds d’investissement, MW Brands, filiale de la banque Lehman Brothers qui va elle-même connaître des difficultés lors de la crise boursière de 2008. MW Brands passe alors dans le giron d’un autre fonds d’investissement, Trilanic, avant d’être une nouvelle fois cédé, le 28 juillet 2010, à la Thai Union Frozen Food. Cette société thaïlandaise est aujourd’hui le premier producteur de thon en conserve­ au monde, avec une capacité de production annuelle de 500 000 tonnes. Rattachée à ce mastodonte, l’entreprise de Paul-Édouard Paulet continue de fonctionner plus de quatre-vingts ans après sa création. Petit Navire, qui emploie aujourd’hui trois cent cinq personnes, navigue désormais sur les eaux de la mondialisation.

 

* Jacques Blanken a été directeur général de Paulet et président de la Cobrecaf. Cet article est extrait de son livre Petit Navire, de Paulet aux Amériques, 173 pages,
éd. Locus Solus.

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