Le scandaleux naufrage de La Méduse

Revue N°263

Le Radeau de « La Méduse », huile sur toile de Théodore Géricault, 1819. L’artiste mettra deux ans à peindre ce tableau de 25 mètres carrés représentant le moment où les survivants aperçoivent à l’horizon le brick L’Argus parti à leur recherche. © misée du Louvre/dist. RMN-Grand Palais/ Angèle Dequier

Par Nathalie Couilloud – Rares sont les naufrages qui demeurent aussi présents dans la mémoire collective que celui de La Méduse. Les raisons de cette notoriété tiennent aux circonstances du drame et au scandale qu’il a suscité, mais aussi au chef-d’œuvre qu’il a inspiré au peintre Géricault.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le 2 juillet 1816 à 15 h 15, La Méduse, frégate de la Royale, s’échoue sur le banc d’Arguin, au large des cô-tes mauritaniennes. L’équipage venait de célébrer le passage du tropique du Cancer, une cérémonie présidée « avec une rare bonhomie » par M. de Chaumareys. Huit mois plus tard, le 3 mars 1817, la bonhomie n’est certainement plus de mise quand l’arrogant commandant Hugues Duroy de Chaumareys comparaît devant les juges du conseil de guerre maritime à Rochefort.

Natif de Saint-Benoist-de-Vars, en Corrèze, l’homme déclare qu’il est âgé de cinquante et un ans et qu’il habite Rochefort. De retour d’Angleterre, où il s’est réfugié avec sa famille pendant la tourmente révolutionnaire, il a obtenu du mi­nistre de la Marine, le vicomte du Bouchage, le commandement de cette frégate en 1815. Avec la Restauration, Louis XVIII a en effet rapidement distribué des charges à ses alliés naturels, en se montrant peu regardant sur leurs compétences : M. de Chaumareys n’a pas navigué depuis vingt-cinq ans, alors que nombre d’officiers bonapartistes ayant fait leurs preuves sont soumis à la demi-solde et restent inemployés.

Lors de son procès, il est déclaré coupable de l’échouement de son bâtiment « par trop de sécurité et faute d’avoir pris les précautions suffisantes pour éviter cet événement ». Au vu de circonstances aggravantes et des « suites fâcheuses » que sa conduite a entraînées, il est rayé de la liste des officiers de la Marine et déclaré incapable de servir. Pour ne pas avoir abandonné son vaisseau le dernier, il est aussi condamné à trois ans de prison militaire.

Également déchu de l’ordre de la Légion d’honneur et de celui de Saint-Louis, Hugues de Chaumareys a cependant sauvé l’essentiel : sa tête. Car, pour les rescapés, ce simulacre de procès ne vise qu’à donner le change à l’opinion publique scandalisée. Pour eux, il n’y a aucun doute : de Chaumareys a certes perdu son bâtiment, mais il a surtout abandonné plus d’une centaine d’hommes à la mort en les laissant dériver sur un radeau précaire. Et si ce chef d’accusation avait été retenu, c’est la guillotine qui aurait dû trancher l’affaire.

Quatre cents personnes sur quatre vaisseaux

Les événements qui entourent ce naufrage maritime, et politique, sont bien connus grâce au récit de plusieurs rescapés. On compte parmi eux Alexandre Corréard, ingénieur-géographe, et Jean-Baptiste Sa­vigny, chirurgien de marine, qui ont voulu, dès 1817, dénoncer l’esprit de corps des officiers de Marine, « où des gens sans ta­lent survivent à toutes les révolutions […] et se montrent d’autant plus âpres à enlever les faveurs et les honneurs qu’ils sont moins habiles à s’en rendre dignes ». Le commandement en prend pour son grade et le mi­nistre n’est pas épargné, mais d’après le récit des deux hommes, confirmé par d’autres témoignages, publiés ou non, les cir­cons­tances sont en effet accablantes.

Voyons les faits. Le 17 juin 1816, à 8 heures du matin, une escadre de la Royale quitte la rade de l’île d’Aix pour se rendre au Sénégal. À la suite de la signature des traités de Paris de 1814 et de 1815, par lesquels l’Angleterre restitue à la France Saint-Louis et Dakar, l’expédition va y rétablir la présence française en amenant sur place un gouverneur, M. Schmalz, des représentants civils et militaires de l’État, des employés et des soldats.

Au total, près de quatre cents personnes embarquent sur quatre vaisseaux : la corvette L’Écho, la flûte La Loire, le brick L’Argus et la frégate La Méduse, la plus importante, puisqu’elle emporte environ deux cent quarante passagers, soldats et membres­ d’équipage, ainsi que le gouverneur et le commandant de l’expédition. Cons-truite­ à Paimbœuf en 1810, La Méduse me-sure 47 mètres de long sur 12 mètres de large. Armée en flûte pour cette expédition, elle compte quatorze canons.

Cette gravure de Jean-Jérôme Baugean (1764-1830) est souvent présentée comme une représentation de La Méduse, mais son auteur, qui l’a incluse dans son
Recueil de petites marines, a légendé cette planche « Frégate française, brick et goélette courant diverses bordées au plus près du vent ».

Les navires ont pour consigne de naviguer à vue, ce qui n’est pas simple, car les bâtiments n’ont pas les mêmes capacités de marche. Le 21 juin, la frégate double en tête le cap Finisterre, puis, les vents fraîchissant, elle file 9 nœuds, laissant derrière elle La Loire et L’Argus. Contrevenant aux ordres, de Chaumareys ne fait rien pour ralentir la marche de sa frégate, mais se réjouit au contraire de distancer les autres.

Peu après, alors que certains s’amusent depuis le bastingage des « culbutes des marsouins », l’un des mousses tombe à la mer. Malgré la mise à l’eau d’un canot, les recherches restent vaines et l’infortuné ne sera pas retrouvé. D’aucuns y verront un funeste présage…

Deux officiers déroutent in extremis la frégate pour éviter un récif

Le 27 juin, l’île de Porto Santo est reconnue dans la soirée, alors qu’on cherchait Madère depuis le matin, ce qui induit une erreur de navigation non négligeable. Le lendemain, la frégate navigue en vue de Funchal, où de Chaumareys voulait envoyer un canot chercher des rafraîchissements, avant de changer d’avis. « L’indécision ordinaire du commandant de la frégate, jointe à un petit incident, le fit renoncer au projet de se présenter devant Funchal », tacle, perfidement, Corréard.

L’Écho rejoint La Méduse aux Canaries. Des officiers de la frégate prennent le canot pour aller chercher à Sainte-Croix de Ténériffe « des vins précieux, des oranges, des citrons, des figues, bananes et toutes sortes de légumes ». Bien qu’il n’ait pas débarqué, Corréard déplore les mœurs relâchées des autochtones : « Les femmes se placèrent sur leurs portes et invitèrent les voyageurs à entrer chez elles avec cet accent de volupté auquel le ciel brûlant de l’Afrique imprime une si vive énergie ».

Les deux vaisseaux quittent l’île avec des vents favorables de Nord-Nord-Est et ne doivent plus s’arrêter avant Saint-Louis. Le 1er juillet, la frégate navigue entre le cap Bojador et le cap Barbas. Au loin, on aperçoit le désert du « Saara ». Le passage du tropique du Cancer est célébré dans les pa­rages très mal cartographiés du golfe de Saint-Cyprien, où il est déconseillé, à l’époque, de s’aventurer. Pour éviter un récif, deux officiers déroutent in extremis la frégate du cap qui lui a été donné par l’un des passagers, M. Richefort. De Chaumareys se fie en effet aveuglément depuis quelques jours à cet officier auxi­liaire de marine, tout juste sorti des prisons anglaises, où il a été détenu dix ans.

Dans la soirée, le cap Blanc, que le mi­nistre a chargé le commandant de reconnaître, semble avoir été confondu avec… un nuage. « Après avoir fait cette prétendue reconnaissance, des hommes sages et prudents auraient dû gouverner dans la direction de l’Ouest, pendant quarante lieues environ [120 milles], pour gagner le large et doubler avec certitude et sûreté le banc d’Arguin dont la configuration sur les cartes est très imparfaite, et de là, on aurait repris la route du Sud, qui est celle du Sénégal. »

Les instructions du ministre de la Marine recommandent en effet de « courir vingt-deux lieues [66 milles] au large après avoir reconnu le cap Blanc et de ne venir sur la terre qu’en employant les plus grandes précautions et la sonde à la main ». Les autres bâtiments de l’escadre qui ont suivi cette route sont parvenus sans incident à Saint-Louis.

Mais, de même qu’il a ignoré dans la nuit les nombreux signaux que L’Écho lui a envoyés pour tenter de le faire changer de cap, le commandant de La Méduse ne suit pas non plus les conseils de ses propres officiers, dont certains lui ont signalé le danger. S’il a bien couru une route Ouest dans la nuit, il reprend au matin du 2 juillet une route Sud-Sud-Est, qui le ramène vers la terre et les dangers du banc d’Arguin.

La frégate est grand-largue, les bonnettes sont amenées

La couleur de l’eau a changé. L’un des officiers, M. Maudet, prend sur lui de faire sonder. L’équipage, lui, ne pense qu’à pêcher et ramène d’abondantes prises, mêlées à des algues qui signalent elles aussi la présence d’un haut-fond. La mer est belle, il fait beau, une légère brise souffle du Nord. À 18 brasses de fond (32,90 mètres), le commandant est prévenu et ordonne de venir plus près du vent. La frégate est grand-largue, les bonnettes sont amenées. La sonde suivante donne 10,90 mètres. Le ca­pitaine ordonne à nouveau de serrer au plus près le vent, mais il est déjà trop tard : en lofant, la frégate talonne. Elle court encore quelques mètres, touche à nouveau, et s’immobilise dans un troisième choc par 5,60 mètres de fond.

Aquarelle d’Antoine Roux (1765-1835) représentant une frégate française de quarante canons au grand-largue, 1799. Armée en flûte pour son voyage au Sénégal, La Méduse ne portait que quatorze canons.© coll. Meissonnier

De Chaumareys doit maintenant regretter d’avoir fait la course seul en tête. Rien n’est encore perdu pourtant. Des mesures efficaces pourraient dégager le bâtiment. Mais une succession d’ordres et de contrordres­ va préparer la déroute finale, d’autant plus que « le défaut de confiance dans les chefs amena l’indiscipline ». Le commandant s’est en effet complètement discrédité dans cette opération…

Les mâts et les vergues sont déposés. On vire sur une ancre qu’un canot est allé porter à une encablure derrière la frégate. Trop légère, cette ancre cède. On tente alors de mouiller une ancre de bossoir, mais la mer est désormais assez grosse, le courant très fort, et jetée du canot mal équilibré, l’ancre se pose mal. Quand on vire dessus, elle chasse sur le fond de vase et de petits coquillages. Deux mâts de perroquet sont placés en guise de béquille, au cas où la mer baisserait beaucoup, car l’échouement s’est produit à marée haute. On se déleste bien de quelques barils d’eau et de poudre, mais on conserve les canons. Tout en se livrant à ces manœuvres, les officiers envisagent la perte du navire et constatent que les embarcations du bord ne suffiront pas à recueillir tous les hommes. Le 2 juillet, un conseil restreint se réunit. Le gouverneur crayonne le plan d’un radeau, « susceptible, disait-on, de porter deux cents hommes avec des vivres » et d’être pris en remorque par les autres ca­nots. « Nous devions tous gagner ensemble les côtes sablonneuses du désert, poursuit Corréard, et, là, […] former une caravane et nous rendre à l’île Saint-Louis. […] Par malheur, ces décisions furent tracées sur un sable léger que dissipa le souffle de l’égoïsme. » La métaphore est élégante, bien plus en tout cas que la conduite de certains protagonistes du drame qui va suivre.

Dans le ventre du navire, soldats et marins se livrent au pillage

Tandis que les uns construisent le radeau, d’autres tentent de renflouer la frégate. L’un des officiers de marine, M. Parisot, racontera plus tard : « Allégée comme elle l’était, on parvint facilement à la faire éviter le bout au vent et tout présageait qu’à la marée du lendemain on pourrait la haler au large, l’y mouiller sûrement par douze ou treize brasses d’eau, et là, travailler à la remettre en état de faire voile. Mais dans la nuit une très forte brise s’éleva, l’ancre à jet chassa, et la frégate, retombant en plein sur le banc, elle s’y défonça vers 3 heures du matin le 5, soixante heures après avoir touché la première fois. »

Cette nuit-là, l’amarre reliant le radeau à la frégate se rompt. Un canot est mis à la mer pour aller le récupérer, quand des soldats interprètent cette manœuvre comme une tentative de fuite et prennent les armes. Le gouverneur réussit à les calmer, mais l’ambiance est plus que délétère. Dans le ventre du navire, violemment secoué par la mer, soldats et marins se livrent au pillage.

Ce dessin du radeau de La Méduse réalisé d’après les indications de l’ingénieur-géographe Alexandre Corréard, l’un des rescapés, est publié dans la relation du naufrage par Corréard et Savigny. © Magazine pittoresque

À l’aube du 5 juillet, la mer est grosse et il y a 2,70 mètres d’eau dans la cale. Cette nouvelle, ajoutée au mauvais temps qui sévit, provoque une véritable panique. La décision d’abandonner le navire est prise. Des vivres, du vin et de l’eau douce sont préparés pour être emportés… Dans le dé­sordre général, ils seront oubliés. « On porta l’étourderie et la confusion au point que quelques canots ne sauvèrent même pas plus de dix livres de biscuit, une petite pièce à eau et fort peu de vin. […] Le radeau seul eut du vin en assez grande quantité, mais pas une seule barrique de biscuit », écrit Corréard.

Si une liste d’embarquement attribue à chaque homme une place dans les embarcations, l’évacuation tient plus du sauve-qui-peut et les ordres ne sont pas respectés. Le gouverneur et Richefort prennent place dans le grand canot avec trente-cinq personnes. Le canot major, le canot du Sénégal, le canot du commandant, la yole et la chaloupe de 11 mètres, sont ou trop chargés ou pas assez.

Le radeau, lui, reçoit environ cent cinquante soldats, marins et passagers, dont une femme. Si les chiffres sont un peu approximatifs, tous les témoins ont vu en revanche la terrible scène que décrit Corréard : « À peine fûmes-nous au nombre de cinquante sur le radeau que ce poids le mit au-dessous de l’eau au moins à 70 centimètres et que, pour faciliter l’embarquement des autres militaires, on fut obligé de jeter à la mer tous les quarts de farine qui, soulevés par la vague, commençaient à flotter et étaient poussés avec violence contre les hommes qui se trouvaient à leur poste ». Les hommes sont si serrés qu’ils peuvent à peine bouger.

À 11 heures, le radeau se retrouve livré à lui-même

Corréard, une fois à bord, demande à Reynaud, l’officier qui doit les commander et qui est encore sur la frégate, si le radeau est pourvu d’instruments et de cartes, au cas où le mauvais temps les séparerait. L’officier répond par l’affirmative… et, au lieu de les rejoindre, embarque dans un autre canot. C’est un aspirant de première classe de vingt-deux ans, Coudein, qui le remplace ; blessé à la jambe depuis le départ, il est très diminué.

Le radeau est pris en remorque par le grand canot, lui-même relié au canot major et au canot du Sénégal. Pendant ce temps, de Chaumareys embarque sur le sien, amarré à l’avant de la frégate. Les hommes encore à bord de La Méduse se croient abandonnés et l’un d’eux menace de son arme le commandant. On l’empêche de faire feu.

Pendant que le canot de de Chaumareys se dirige vers l’avant du convoi pour prendre­ la remorque au canot du Sénégal, la chaloupe, manœuvrée par le lieutenant de vaisseau Espiaux, retourne chercher les hommes restés sur la frégate. Dix-sept d’entre­ eux refusent de la quitter. La chaloupe, surchargée et en mauvais état, repart ensuite vers le convoi et tente de donner quelques hommes au grand canot, puis au canot major, qui refusent tous les deux.

Toujours chargée à couler, elle tente de s’approcher du canot du Sénégal qui, par peur d’être abordé, rompt sa remorque. Le convoi est alors coupé en deux. Puis, c’est le grand canot, celui du gouverneur, qui se sépare du radeau.

Les embarcations de La Méduse abandonnent les naufragés entassés sur le radeau à leur triste sort. Gravure de Morel-Fatio publiée en 1853 dans La France maritime. © La France Maritime

Remorque cassée ou remorque larguée ? Le gouverneur prétendra qu’elle a cassé, bien sûr. Ceux du radeau qu’on l’a sciemment larguée. Mais même si le convoi s’était reformé, les embarcations n’auraient sans doute pas eu la puissance nécessaire pour remorquer le radeau qui les fait fortement dériver avec des courants portant au large. Le fait de larguer la remorque semblait inéluctable…

À 11 heures, le radeau se retrouve donc livré à lui-même. Il est à environ 6 milles de la frégate et à 36 milles de la terre. « La brise venait du large, la mer était aussi belle qu’on pouvait le désirer. » La chaloupe demeure un moment en vue. Espiaux veut passer une remorque au radeau, mais voyant­ les autres canots s’éloigner, il finit par les suivre, la mort dans l’âme.

Certains, épuisés par la tempête, perdent littéralement la tête

Une tragique odyssée commence pour les cent cinquante naufragés. Leur radeau a été fabriqué avec des espars de la frégate, liés entre eux par de fortes amarres. Deux mâts de hune encadrent l’ensemble, quatre espars sont placés au centre, unis deux par deux, et des planches sont clouées sur cette ossature. De longues pièces de bois, placées en travers, dépassent de chaque côté. Une petite drome de 40 centimètres sert de garde-fou. L’ensemble mesure 20 mètres de long sur 7 de large. Au dernier moment, on a jeté deux voiles aux naufragés, mais sans cordage pour les gréer.

Bien qu’allégé au maximum, le radeau s’enfonce d’un mètre sous l’eau. Les pièces d’eau et de vin sont fixées sur les traverses. Le sac de 25 livres de biscuit reçu au moment de déborder la frégate est tombé à la mer et il n’en reste qu’une pâte infâme. Mélangé à du vin, il constituera le premier repas des naufragés. « Nous ne parlerons plus du biscuit ; la première distribution l’enleva entièrement. »

La mutinerie d’une partie des naufragés. Lithographie de Charles de Lasteyrie. © Roger-Viollet

Les cartes, le compas et l’ancre ne sont pas retrouvés. Savigny fait gréer un mât de flèche coupé en deux, avec la voile de cacatois ; l’ancienne remorque sert d’étai et de haubans. La voile porte bien au vent arrière, mais « pour que le radeau conservât cette allure, il fallait qu’elle fût orientée comme si le vent était venu de travers ».

La première nuit est affreuse. Le mauvais temps s’est levé et, au matin, vingt hommes manquent. La plupart ont été emportés par la mer ; les autres, dont les jambes sont restées coincées entre les planches disjointes du fond, sont morts de n’avoir pu se dégager. Les officiers, regroupés au centre du radeau, sont plus à l’abri des coups de mer.

Dans la journée, deux jeunes mousses et un boulanger se suicident en se jetant à l’eau. Le décompte funèbre ne fait que commencer. Certains hommes, épuisés par la tempête qui accentue leurs souffrances, perdent­ littéralement la tête la nuit sui­vante : « Croyant fermement qu’ils allaient être engloutis, ils résolurent d’adoucir leurs derniers moments en buvant jusqu’à perdre­ la raison. » Une fois saouls, ils veulent couler le radeau pour abréger leur calvaire. Les officiers sont obligés de défendre l’arche à coups de sabre, mais ne peuvent éviter la chute du mât, dont les révoltés ont coupé drisse et haubans. Plusieurs hommes périssent dans ce combat d’autant plus violent qu’il est désespéré.

La faim se fait réellement sentir à partir du troisième jour

La nuit suivante, la révolte reprend à nouveau. Ils ne sont qu’une vingtaine à pouvoir défendre le radeau contre les assauts des désespérés. Pendant les phases plus calmes, certains délirent, atteints sans doute de calenture, une fièvre propre à ces climats très chauds, comme le notera en 1818 Savi­gny dans sa thèse de médecine, directement inspirée du drame, Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du roi « La Méduse» en 1816.

Le jour ramène un peu de calme dans les esprits affaiblis, malgré le constat des nouvelles pertes de la nuit. Les naufragés, qui ne sont plus que soixante, s’aperçoivent que deux barriques de vin et les deux pièces d’eau ont été jetées à la mer par les révoltés. Il ne reste plus qu’une barrique de vin et il faut rationner la boisson. Les hommes tentent­ de pêcher, mais les courants en­traînent les hameçons qu’ils ont fabriqués sous le radeau.

La faim se fait réellement sentir à partir du troisième jour, note le futur médecin, au point que « quelques infortunés tourmentés par une faim extrême, et exaltés par l’affreuse position dans laquelle ils se trouvaient, osèrent arracher quelques lambeaux aux cadavres dont était couvert le radeau, et les dévorèrent à l’instant même. Les officiers, quelques passagers, auxquels je me réunis, ne purent vaincre la répu­gnance qu’inspirait une nourriture aussi horrible. » Ceux qui s’en abstiennent – provisoirement – tentent de manger les baudriers de sabres et de gibernes, du linge ou le cuir des chapeaux.

Une manne de poissons volants s’abat plus tard sur le radeau. Un peu de poudre à canon séchée au soleil, un briquet, des pierres à fusil et de l’amadou, miraculeusement retrouvés, permettent de les faire cuire. « Mais notre faim était telle, et notre portion de poisson si petite, que nous y joignîmes de ces viandes sacrilèges, que la cuisson rendit moins révoltantes ; ce sont celles auxquelles les officiers touchèrent pour la première fois. »

Le cinquième jour, les naufragés ne sont plus que trente. Deux militaires, qui ont réussi à atteindre la barrique de vin, amarrée au centre du radeau, et qui l’ont percée pour boire, sont jetés à la mer sans pitié. Un enfant de douze ans, Léon, meurt aussi de faim et d’épuisement. Savigny note dans sa thèse que « les enfants, les jeunes gens et les vieillards succombèrent les premiers ».

Le septième jour, on dénombre vingt-sept rescapés. Endurcis par l’épreuve, obsédés par leur survie, ils décident d’éliminer les blessés : « Ce moyen, quelque répugnant qu’il nous parût à nous-mêmes, procurait aux survivants six jours de vivres et trois quarts de vin par jour. » La seule femme du radeau, cantinière de son état, fait partie avec son mari, le sergent Prasty, des condam­nés que quatre hommes sont chargés, sous la menace, d’exécuter…

Au dixième jour, les survivants fabriquent avec du bois prélevé à l’avant du radeau une sorte de plancher surélevé qui leur permet de se maintenir hors de l’eau. Ils boivent de l’urine, refroidie dans des gobelets en fer-blanc. Un citron, puis une trentaine de gousses d’ail sont retrouvés et partagés. Deux petites fioles contenant « une liqueur alcoolique pour nettoyer les dents » leur procurent « une impression délectable ». Certains sucent des morceaux d’étain qui dispensent un peu de fraîcheur. Tous se mouillent le visage et le corps, quand ils ne se baignent pas au milieu des requins qui viennent tourner autour du radeau.

Le 17 juillet au matin, après la distribution de vin, le capitaine Gervais Dupont aperçoit un navire que l’on reconnaît bientôt comme étant le brick L’Argus, qui faisait partie de l’escadre. « La vue de ce bâtiment répandit parmi nous une allégresse difficile à dépeindre. » On s’en doute. Mais le bateau, mortelle déception, au lieu de se rapprocher, s’éloigne. Les hommes, désespérés, s’allongent sous la voile dressée comme une tente pour attendre ensemble la mort. Deux heures plus tard, le maître canonnier se relève et aperçoit L’Argus qui fait force de voiles pour se rapprocher. Ils sont sauvés !

Parti à la recherche du radeau depuis le 9 juillet, M. Parnajon, le commandant de L’Argus, était sur le chemin du retour vers le Sénégal quand il a retrouvé enfin les survivants. « Ils étaient presque nus, écrit Savi­gny, le corps et le visage flétris de coups de soleil. Dix de ces quinze pouvaient à peine se mouvoir. L’épiderme de tous leurs membres­ était enlevé. » Le 19 juillet, ils sont à Saint-Louis, où tout le monde les croyait perdus. Cinq d’entre eux mourront encore des suites de leur calvaire, qui a duré treize jours.

Ils apprennent les nouvelles : les 6, 7 et 11 juillet, L’Écho, L’Argus et La Loire, les autres bâtiments de l’escadre, ont successivement rallié Saint-Louis. Les canots de La Méduse, qui portaient notamment le gouverneur et le commandant, y sont arrivés le 8 juillet au soir. Les autres, trop chargés ou à court de vivres, ont dû déposer des hommes à terre : ceux-là ont rejoint Saint-Louis à pied, en longeant la côte, et connu aussi bien des souffrances.

Le 26 août, soit cinquante-deux jours après l’échouement, une goélette partie de Saint-Louis retrouve La Méduse. Trois hommes restés à bord sont encore vivants. Les autres, partis sur un autre radeau de fortune, n’ont jamais été retrouvés. Comme il restait des vivres à bord, la décision d’abandonner la frégate semble bien avoir été une fatale erreur.

Alexandre Corréard, très malade, est soigné à l’hôpital de Saint-Louis. Il rentre en France le 27 décembre à bord de La Loire… avec de Chaumareys qui vient rendre compte de sa mission.

La publication du rapport de Savigny fait l’effet d’une bombe

Savigny, lui, est rentré à Brest dès le 2 septembre à bord de L’Écho. Pendant ce vo­yage, il a rédigé un rapport qu’on lui a conseillé, à Brest, de porter au ministre de la Marine, ce qu’il fait le 11 septembre. Sa surprise est grande de découvrir le surlendemain dans le Journal des débats un extrait de sa relation. En fait, une copie de son rapport est tombée dans les mains d’un farouche adversaire du ministre, Élie Decazes, préfet de police, qui l’a communiquée au journal pour nuire à du Bouchage. Savigny, qui n’est pourtant pour rien dans cette fuite, s’attire les foudres du ministre ; prévenu qu’il sera privé de tout avancement dans la Marine, il démissionnera quelques mois plus tard.

Des officiers anglais rendent visite à Alexandre Corréard à l’hôpital de Saint-Louis du Sénégal. Gravure de Pauquet d’après Géricault. © Roger-Viollet

La publication de ce rapport fait l’effet d’une bombe. Toute la presse s’en fait l’écho, jusqu’à Londres où le Times en publie une traduction. L’affaire provoque un scandale politique, les adversaires de la monarchie en profitant pour dénoncer l’incompétence du pouvoir en place. Et la riposte s’organise sous les directives du gouverneur Schmaltz. Un contre-rapport, signé sous la pression par certains survivants – qui se rétracteront plus tard –, vise à faire de Savigny le principal responsable des atro­cités commises sur le radeau pour discréditer l’ensemble de son récit.

En novembre 1817, Savigny et Corréard publient leur version des faits, qui sera bientôt augmentée. Entre-temps, Corréard a multiplié les sollicitations auprès du mi­nistère de la Marine et des Colonies pour obtenir un nouvel emploi. Toutes ses démarches restent vaines et il doit se résoudre à changer de métier. En juillet 1818, il ouvre une librairie à Paris, qu’il baptise Au naufragé de «La Méduse», et qui devient un repaire d’opposants au régime.

Pendant que Corréard et Savigny se démènent pour obtenir justice, un peintre de vingt-sept ans, encore inconnu, achète, le 24 février 1818, une toile de 4,91 mètres sur 7,16 mètres. Pour exécuter le tableau qu’il a dans la tête, Théodore Géricault a loué un grand atelier dans le faubourg du Roule. Les études préparatoires montrent qu’il a longuement hésité sur l’épisode à représenter – scène de cannibalisme ? révolte ? sauvetage ? – avant de se fixer sur le moment où les naufragés aperçoivent L’Argus. L’artiste rencontre les rescapés, se fait construire une maquette du radeau par Touche-Lavillette, le charpentier de la frégate, rassemble de la documentation sur le sujet. Il peint des têtes sectionnées à l’hôpital Beaujon et ramène dans son atelier – au grand malaise de ses amis – des membres de cadavres pour étudier la couleur et la raideur de la mort…

À l’automne 1818, il commence à reporter sa composition sur la grande toile. « Bien décidé à ne pas se laisser tenter de rompre sa claustration, écrit Lorenz Eitner, le biographe de Géricault, il se fait raser le crâne […]. Il travaille seul, sort rarement, prend dans l’atelier les repas préparés par la vieille concierge et dort dans une chambre­ attenante, qu’il partage avec son élève et assistant, Louis Alexis Jamar. Seuls quelques amis et de rares jeunes peintres de son entourage sont autorisés à franchir sa porte, pour travailler auprès de lui en silence, ou, de temps à autre, lui servir de modèles. » Le biographe précise que « Corréard, Savigny et le charpentier de La Méduse viennent poser pour leurs portraits dans le tableau ». En travaillant du matin au soir, Géricault termine sa toile, épuisé, dans le courant de juillet 1819. Il a consacré à ce tableau dix-huit mois de sa courte vie.

Le peintre Eugène Delacroix, qui sert de modèle pour l’un des personnages, écrit en 1855 à propos du tableau achevé : « L’impression que j’en reçus fut si vive qu’en sortant de chez lui je revins toujours courant et comme un fou jusque dans la rue de la Planche, où je demeurais ». L’intensité dramatique est rendue par les corps représentés en grandeur nature au premier plan, un procédé novateur à l’époque, qui fait entrer le spectateur dans la scène. Les hommes sont à portée de main, alors que le ciel et la mer occupent un espace réduit et que L’Argus n’est qu’une petite touche grise sur l’horizon.

« Quel spectacle hideux, mais quel beau tableau ! »

« Regardez comme nous appelons sans espoir, comme le ciel est sombre, comme les vagues sont hautes. Nous sommes perdus en mer, tous autant que nous sommes, oscillant entre espoir et désespoir, appelant ce qui peut fort bien ne jamais venir nous secourir. La catastrophe est devenue œuvre d’art », décrypte l’écrivain Julian Barnes. Car le fait divers et les querelles partisanes, qui assurent à l’époque une grande publicité au tableau, s’effacent devant l’invention artistique. Les entorses à la vérité sont nombreuses : on compte, par exemple, vingt personnages, au lieu de quinze, dont les corps athlétiques n’ont pas grand-chose à voir avec ceux des moribonds du radeau. C’est que Géricault a surtout voulu dire la fragilité des destins humains, balancés au gré des épreuves de la vie ; et c’est en cela que son œuvre atteint à l’universel.

Études préparatoires des visages de Savigny et Corréard réalisées par Géricault.
Avant d’exécuter l’immense toile qui le rendra célèbre, le peintre a rencontré et croqué les rescapés et a fait construire une maquette du radeau par le charpentier de la frégate. © The Metropolitan Museum of Art/dist. RMN Grand Palais

Le tableau, sobrement intitulé Scène de naufrage – sans doute pour éviter la censure – est présenté au Salon de 1819. Louis XVIII visite l’exposition le 28 août. Le Moniteur universel rapporte qu’il se serait adressé au peintre en ces termes : « Monsieur Géricault, vous venez de faire un naufrage qui n’en sera pas un pour vous ». Ce mot an-nonce la postérité que l’œuvre va connaître même si, à l’époque, elle recueille autant d’éloges que de critiques. « Quel spectacle hideux, mais quel beau tableau ! » s’exclame ainsi le journaliste du Conservateur. La toile reçoit une médaille d’or au Salon, mais ne sera achetée par le musée du Louvre qu’en 1824, alors que son auteur vient de mourir. Il avait trente-trois ans.

Rapidement, le tableau s’abîme et le Louvre­ en fait réaliser une copie dès 1859. Car pour rendre les ténèbres dans lesquelles sont plongés les naufragés, Géricault a abondamment utilisé le bitume de Judée, dont on ne connaît pas à l’époque toutes les propriétés. Or ce produit entraîne un lent processus de détérioration de l’œuvre qui s’assombrit inexorablement. Ainsi, ce tableau qui a fait la gloire de Géricault et immortalisé les naufragés de La Méduse, est-il à son tour en train de sombrer, sans espoir d’être jamais sauvé…

Bibliographie : Michel Hanniet, La Véridique Histoire des naufragés de «La Méduse», Actes Sud, 1991. A. Corréard, J.-B. Savigny, Relation du naufrage de la frégate «La Méduse» (éd. de 1821, bnf, site Gallica). J.-B. Savigny, Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du roi «La Méduse» en 1816 (site [email protected] de la Bibliothèque interuniversitaire de médecine de Paris).

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