Par Denis-Michel Boëll- Ni œuvre d’artiste, ni objet artisanal, l’extraordinaire maquette de la chapelle de Trémorvezen n’est pas non plus un ex-voto à l’intention religieuse évidente. Cette œuvre de matelot trouve son inspiration dans l’imagination de son auteur plus que dans sa vie quotidienne. A la fois surréaliste et baroque, elle semble bien intégrée par la communauté des marins, qui la porte en procession lors de chaque pardon. Pour la première fois, Le Chasse-Marée présente un objet d’art populaire aux lisières de l’art brut. D’autres travaux de marins, décoratifs, votifs ou simplement fonctionnels seront prochainement étudiés dans notre revue.

Entre Concarneau et l’embouchure de l’Aven, tout près de Port-Manech, le village de Kerliou se compose de coquettes maisons blanches aux jardinets bien tenus, havres de retraite pour des marins de la pêche et du commerce, et de quelques fermes rappelant que l’économie locale a longtemps été mixte. Un peu d’agriculture permettait de pallier les incertitudes de la pêche, et meublait la longue absence d’un mari ou d’un fils embarqué au cabotage.

Yves Costiou est l’un deux; né à Névez en 1858 il est embarqué pendant son ser­vice militaire, sur l’aviso à hélice L’Hiron­delle, jusqu’en 1881. Il pratique ensuite pendant trente ans la pêche sur des cha­loupes sardinières de Concarneau et Port­ Manech. A l’âge de 53 ans, il met encore son sac à bord du 1003, un thonier cons­truit chez Le Roy, à Concarneau, en 1911, pour 1800 francs. Il navigue au moins jusqu’à la guerre sur ce bateau dont il est actionnaire et que commande son petit­ neveu et voisin Jean-Marie Costiou.

Un marin parmi les marins… pourtant Yves Costiou va laisser une œuvre, une seule, qui la distingue de ses compagnons.

Madame Canévet, aujourd’hui âgée de 76 ans, se souvient de l’étonnante rencontre qu’elle fit au au lendemain de la grande guerre, alors qu’elle revenait du bourg de Névez, distant de trois kilomètres.

« Je rentrais de l’école. Tout à coup, au virage de la route de Port-Manech, je vois arriver en face un joli bateau qu’ils étaient six hommes à porter. Mon Dieu qu’ils étaient gais, les bonshommes, ils avaient dû fêter ça ! Il y avait là Joseph Picollec, Yves Ollivier, et un Lollichon, de Trémor­vezen, François Jaouen, de Kercanic, et deux autres encore. Le bateau était net, propre, tout frais, comme un bateau qui sort du chantier. On n’avait jamais rien vu d’aussi beau ! »

Celui qui l’avait construit, Yves Costiou, marchait devant. « Il était comme le capitaine du bateau ». Ils allaient tous ensemble l’accompagner jusqu’à l’église du bourg. « C’était la première sortie du bateau », à la construction duquel son auteur avait consacré beaucoup de temps. « Il avait été plusieurs années dessus; il avait fait tout au couteau »

Déposée à l’origine dans l’église de Névez, la maquette fut ultérieurement transférée dans la chapelle de Trémorvezen dédiée à Notre-Dame de la Clarté, où l’on peut aujourd’hui l’admirer.

L’œuvre impressionne immédiatement par sa taille, et trouble par l’accumulation de détails se situant à des niveaux d’intention différents, mêlant réalisme et fantaisie, souci de décoration et animation. Parée de dentelles et de pavillons, peuplée de petits personnages, escortée de requins, armée d’hydravions et d’artillerie, elle associe dans un assemblage aux limites de la cohérence mais parfaitement homogène esthétiquement guerre et fête, religion et voyage.

Le lundi de la Pentecôte, la procession du petit pardon de Notre-Dame de Trémor (Riec-sur-Belon) suit la rive gauche de l’Aven.

L’originalité évidente de cette œuvre, qui exprime la riche personnalité de son créateur lui font une place dans le domaine de l’art, de l’«art brut» dirait-on aujourd’hui.

On est sans doute assez loin des motivations de l’ex-voto, correspondant à un vœu fait en grand péril et dont la fonction est de remercier le divin de sa clémence. Le don fait à la chapelle et son utilisation en maquette de procession correspondent peut-être à une réflexion seconde de la part de l’auteur : l’œuvre terminée, quel meilleur usage en faire que de l’offrir à Sainte Anne ? Don d’une très haute valeur pour ce marin, qui a mis dans cette œuvre tout ce qu’il possédait en lui de profondément original. Du coup l’œuvre individuelle devient, dans cette société qui n’imagine pas le gratuit, un objet à fonction sociale et religieuse, symbole porté par le groupe pour exprimer le groupe.

Les marins du quartier, vêtus du « bleu », présentent la maquette d’Yves Costiou.

Seule, mais discrète touche religieuse, une figure de proue angélique est fixée sous le mât de beaupré par un fil de fer traversant la coque. Le buste de ce petit personnage, dont la poitrine s’orne d’une croix bleue, est agrémenté de longues ailes bleu ciel, fines comme des ailes d’hirondelle.

A la partie inférieure de la coque sont suspendues par du fil de fer deux séries de huit squales au dos noir et au ventre blanc, aux nageoires largement déployées, qui accompagnent le bateau dans ses déplacements symboliques.

Ponts et passerelles, hunes et canots suspendus à des bossoirs en fil de fer sont peuplés de personnages en uniforme, cinq officiers et quatorze matelots de taille disproportionnée. Sculptés dans le bois, peints avec minutie jusqu’au galon de casquette, aux gants blancs ou aux traits du visage, ils sont tournés, dans des attitudes stéréotypées, dans tous les azimuts : ils scrutent l’horizon, jouent du clairon, surveillent la barre ou ordonnent le fou, sabre au clair ! L’armement du navire est lui aussi orienté dans toutes les directions : outre la double batterie de 17 canons déjà mentionnée, une dizaine de pièces d’artillerie plus modernes et diverses sont distribuées sur les ponts : trois énormes canons gris (deux à la poupe, un à la proue) orientables de haut en bas reposent sur de lourds affûts de bois; sept armes plus petites, sortes de canons mitrailleurs, reposent sur des trépieds ou des colonnes uniques. L’équipement le plus spectaculaire est constitué par deux hydravions fièrement dressés, à l’avant et à l’arrière du bateau sur des tiges obliques engagées à travers les ponts supérieurs. Ces deux biplans monomoteurs présentent un fuselage fortement incurvé et prolongé par un empennage tricolore sur lequel est fixé le haubannage (en fil de fer) des ailes. A l’avant de celles-ci se dressent un axe vertical portant l’hélice, et le buste d’un pilote émergeant du cockpit. Nous voici avec deux passagers supplémentaires ! Cet hommage rendu à une invention récente, qui ne trouve ses diverses applications qu’à la veille de la première guerre mondiale, permet de dater l’oeuvre d’Yves Costiou au plus tôt du début de ce conflit.

La chapelle de Trémorvezen, toute proche du domicile d’Yves Costiou, est dédiée. à Notre-Dame de la Clarté. La fête patronale annuelle le pardon était naguère fixée au 8 septembre ou au premier dimanche suivant cette date. Une messe était dite à la chapelle, mais on se rendait au préalable à l’église du bourg, d’où l’on rapportait processionnellement la maquette, les statues et les bannières de la paroisse. L’après-midi, les vêpres étaient célébrées à Trémorvezen, et l’on processionnait ensuite jusqu’à la fontaine de Rouz-Trémorvezen, réputée pour ses vertus curatives en matière ophtalmologique. Après avoir écouté le sermon et s’être « lavé » les yeux, on s’en retournait au bourg, toujours accompagnés par la musique et en chantant des cantiques, en particulier le « Kantik Intron Varia Dremoren », qui comporte dix-huit couplets.

La maquette d’Yves Costiou était traditionnellement portée par des marins du quartier, vêtus du « bleu », la vareuse et le pantalon qui constituaient la tenue ordinaire.

Depuis une petite dizaine d’années, le pardon a été avancé au dernier dimanche d’août; les estivants y sont plus nombreux. La maquette participe toujours à la procession, mais « on ne met plus le costume »; on ne le revêt que pour la fête profane de juillet, organisée depuis quelques années au village des « chaumières » de Kerascoët.

Cette utilisation fréquente donne indéniablement à cet objet d’art une portée collective, un second sens, mais ces sorties au milieu de la foule, parfois aux intempéries, ne sont pas sans risque : des personnages ont été mutilés, des 21 requins dénombrés en 1971 il ne reste qu’une quinzaine, quelques pavillons se déchirent.

Pourtant l’assemblage de tous les éléments a jusqu’à présent assez bien résisté aux assauts du temps : requins et angelots, aviateurs et marins, canots et canons, gréements et balustres sculptés au couteau dans des morceaux de bois et bien d’autres matériaux nécessaires à la fabrication de ce chef-d’œuvre : carton, papier (fenêtres), fil de fer, fer blanc (cheminée et volets des sabords), ficelle fine (haubans, écoutes et drisses), verre à vitre, tissus pour les flammes et pavillons tricolores, et jusqu’à six douzaines de boutons de chemise qui servent à figurer les poulies des palans d’itague de haubans sont fidèles au poste.

Depuis un demi-siècle personne n’a osé lui faire subir un carénage : elle a certes évité ainsi des coups de pinceaux intempestifs, mais un soigneux dépoussiérage, et quelques réparations minimes aideraient à la protéger, pour longtemps encore, d’une dégradation plus rapide. Elle pourrait ainsi poursuivre sans trop de risques une des missions que lui avait confiées son auteur : prendre place chaque été dans la procession du pardon, et participer ainsi à la fête dont il est l’un des plus remarquables ornements.

Bibliographie : Tradition orale recueillie en juin 1971 par Daniel Samson in Ex-voto marins du Ponant par Jean Lepage, Eric Rieth, Daniel Samson. Catalogue de l’exposition réalisée par l’Association pour la sauvegarde et l’étude des ex-voto marins et fluviaux et le Musée de la marine. Palais de Chaillot – Paris 1975.