Jens Langert, libre gréeur

Revue N°305

Jens Langert Hermione, Jens Langert bosco, marin Hermione, Tall ship Götheborg
Jens Langert est bosco sur L’Hermione, responsable du gréement et de la manœuvre depuis 2009. Il s’est familiarisé avec les grands voiliers traditionnels à bord du quatre-mâts barque Sea Cloud et lors de la construction 
du Götheborg III, réplique d’un vaisseau 
de la Compagnie suédoise des Indes orientales. © coll. Jens Langert

par Sandrine Pierrefeu – Il faut probablement être, comme Jens Langert, artiste, marin et architecte pour comprendre, créer et exploiter des gréements aussi complexes que ceux de L’Hermione et du Götheborg III. Mais la compétence ne suffit pas à insuffler aux équipages l’audace, la joie d’apprendre et l’esprit de groupe que le bosco parvient à transmettre aux gabiers qu’il dirige. Rencontre avec un esprit libre.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Comme tous les matins à 8  heures, l’équipage se rassemble sur la dunette de L’Hermione. Après le mot de l’officier de quart, les maîtres prennent la parole tour à tour pour distribuer les tâches du jour. En dernier, un fort gaillard aux yeux très bleus s’avance. Tout le monde tend l’oreille car, malgré son excellent français et sa connaissance des termes de marine, Jens Langert a gardé l’accent suédois, quelques approximations grammaticales et il peine avec les nasales. Il a préparé sa liste avec minutie et s’en débarrasse aussi vite que possible.

Une fois les relèves effectuées, les gabiers disponibles le retrouvent dans la grand-rue, l’espace ouvert de la batterie, au milieu du navire, où le maître d’équipage prépare outils et matériel. Homme de peu de mots, empreint de la retenue et de l’humour scandinaves, il distribue bientôt les travaux aux volontaires. Une équipe file vers le beaupré pour terminer une pièce de cuir, d’autres achèvent sous le gaillard d’avant les estropes des grandes poulies de rechange.

« Qui se charge de refixer les enfléchures sous le plateau de hune du mât de misaine ? » Un garçon lève la main. « Tu l’as déjà fait ? » « Non. » « Pas grave, c’est simple, je vais te montrer. » Les yeux du jeune gabier s’arrondissent : il pensait être accompagné de quelqu’un d’expérimenté pour accomplir ce travail qui engage la sécurité des copains. Le Suédois ne lui laisse pas le temps de douter. Il attrape une chute de bois, une longueur de bitord et lui montre une liure élégante, en carrés concentriques. « Ce n’est pas la méthode habituelle que les autres connaissent, mais je l’aime bien. Elle est jolie, efficace et tient bien dans le temps. Tu essaies ? » Le garçon vérifie le nombre de brasses de bitord nécessaires et part s’équiper. Intimidé par la responsabilité que le bosco lui a confiée, il repasse en lançant : « Tu viendras vérifier, après ? » Jens sourit.

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Croquis de l’installation d’une grand-voile sur L’Hermione pour le Manuel du Gabier, dont Jens a dessiné les illustrations. © coll. Jens Langert

Le bosco pratique la confiance comme une religion

Bien sûr qu’il vérifiera : la confiance n’exclut pas le contrôle. Mais, pour Jens, elle le précède. Le bosco la pratique comme une religion, avec constance et détermination. C’est son Credo, sa foi, son fil rouge. « Quand tu laisses les gens prendre des initiatives, essayer des choses, petit à petit, ils apprennent et grandissent. Ce n’est pas parce que tu n’as jamais fait quelque chose que tu ne peux pas essayer. Il faut oser ! Quand on se retrouve face à une chose que l’on n’a jamais faite, on est obligé de se creuser la tête, d’être créatif et d’inventer des solutions. Ça peut prendre du temps et on peut avoir à recommencer le job, mais on finit toujours par se débrouiller. Il n’y a que comme ça que l’on apprend vraiment. »

Pendant que nous discutons, le garçon à la liure redescend. Il s’est trompé de mât, remonte plus loin, ne trouve pas les enfléchures problématiques. Demande.
Y retourne puis revient chercher l’aiguille de bosco qu’il a oubliée. « La prochaine fois, il comptera ses outils avant d’escalader les haubans et vérifiera l’endroit exact où on l’envoie avant de monter, commente Jens.

« J’ai été élevé dans une famille et dans un quartier d’artistes, avec la méthode Steiner. » Cet enseignement est basé sur l’anthroposophie, doctrine du philosophe autrichien Rudolf Steiner : une vision du monde humaniste, qui entend prendre en compte les dimensions matérielle et spirituelle de l’individu. « On m’y a appris très tôt que, si tu as envie de faire quelque chose, vraiment envie, alors il ne faut pas douter de soi, il faut foncer. Bien sûr que tu en es capable… Pourquoi pas ? L’école traditionnelle passe son temps à mettre des barrières et inventer des interdits. Ce formatage fige les gens, donne des adultes frileux et une société que je ne supporte pas ! J’ai la chance d’avoir été élevé autrement ; j’essaie, depuis, de faire passer le message d’audace et de liberté que l’on m’a transmis.

« Quand nous étions gamins, un été, nous sommes partis tous les sept, avec mes quatre frères et sœurs et mes parents, dans la petite Volkswagen familiale. Sur le toit, nous avions emporté tout un bric-à-brac de bois et d’outils. Mes parents avaient décidé d’aller construire une cabane sur une île danoise et d’y vivre toutes les vacances. C’était génial ! » Jens, ravi de cette folie, éclate de rire. « Pour eux, rien n’était impossible. Plus les idées étaient enthousiasmantes et loufoques, plus ils les encourageaient. À mon tour, j’essaye de transmettre cet esprit à mes deux enfants ainsi qu’à tous les jeunes que je côtoie. »

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Jens dirige les gabiers à la manœuvre, et c’est à lui que revient leur formation lorsqu’ils arrivent à bord de L’Hermione. © Loïc Baillard

Une jeune fille l’interrompt pour lui poser une question. Lui battant la cuisse, elle porte les outils de gabier qu’elle a forgés et aiguisés elle-même. Elle revient de deux ans d’embarquement sur une goélette anglaise où elle a gravi les échelons jusqu’au poste de bosco, et elle sert aujourd’hui pour la première fois sur la frégate comme adjointe chef de tiers. Il y a cinq ans pourtant, elle n’était jamais montée sur un bateau, avait peur de la hauteur, n’était pas très « physique » et plutôt spécialisée en… chimie. Mais elle crevait d’envie d’embarquer et s’est accrochée comme une damnée. Toutes ses vacances d’étudiante se sont déroulées au chantier. Elle a réussi les tests de grimpe dans les mâts. Jens lui a d’emblée donné la même confiance qu’aux cordistes chevronnés avec qui elle faisait équipe. Il lui a même spécialement confié, comme au garçon qui se bat, dans le mât de misaine, avec ses liures, des travaux à effectuer seule. En quelques mois, elle a fleuri comme un soleil. Barbouillée de goudron du matin au soir, elle était de plus en plus efficace dans les hauts. Plus tard, elle a passé son certificat de matelot et accompagne désormais les nouveaux arrivés avec la patience et la gentillesse nourries par son propre parcours. Désormais, ce « rien n’est impossible » de Jens, c’est aux débutants qu’elle l’insuffle.

« Forger sa propre opinion et se tailler une vie sur mesure »

Cet exemple enchante le Suédois qui exulte chaque fois que quelqu’un sort de son carcan et s’élance sur un chemin de vie qu’il a choisi. Il y a quelques années, après quelques mois passés à bord, un volontaire, banquier de métier, a lâché les chiffres qui lui plaisaient si peu pour devenir artisan. « Un de gagné ! » se réjouit Jens, féroce. La société ultraconsommatrice et dispendieuse de ressources naturelles l’inquiète et l’exaspère. « Observer d’un œil critique le monde dans lequel nous vivions était encouragé chez nous comme une hygiène élémentaire. Mon père allait à Cuba apprendre le travail de la soie, il était tout ce qu’il y a de plus marxiste. Mon imprégnation était telle qu’à trois ans, la première fois que j’ai vu une image de Jésus, j’ai cru que c’était Che Guevara ! »

Par-delà l’idéologie, la diversité a servi de creuset à Jens dans sa jeunesse. « Je ne vivais pas seulement dans ce cercle des parents et de leurs copains qui remettaient tout en question. À l’école Steiner, très libertaire, on nous insufflait les valeurs du libre arbitre et de l’autogestion, même si les profs se montraient très dogmatiques. Ils nous interdisaient de jouer au foot, d’écouter du rock’n’roll et de regarder la télé. Nous devions nous cacher pour ça ! Nous avons donc appris à ruser et à nous méfier des gens pleins de “bonne volonté” qui tentent de vous enfermer, “pour d’excellentes raisons”…

« Dans le même temps, je naviguais en Optimist, avec un copain, au Club de voile royal suédois. Dans ce cercle-là, les idéaux étaient encore différents. J’ai compris très tôt que dans chacun de ces milieux, les adultes se comportaient comme s’ils détenaient la vérité unique et incontestable. Ils défendaient chacun leur solution avec la même certitude, voire le même aveuglement. J’en ai déduit que personne ne pouvait avoir tout à fait raison. Qu’il fallait écouter, observer, s’adapter partout et surtout, forger sa propre opinion, se tailler une vie sur mesure. »

À 7 ans, à la veille de sa première rentrée des classes, Jens demande à son frère de lui faire réciter le nom de toutes les capitales d’Amérique du Sud. Pourquoi ce continent ? « Parce que l’Amérique du Sud représentait pour moi l’évasion absolue, l’aventure… Connaître sa géographie me paraissait être le “bagage minimum” pour prétendre entrer à l’école. » Les voyages, pour le petit garçon, incarnent la liberté. Et il ne les imagine pas autrement qu’à la voile.

Dès que son père, artiste peintre, lui met un pinceau entre les doigts, il dessine des bateaux. « J’étais encore tout gosse… j’accumulais les croquis afin de trouver le voilier idéal pour partir loin, avec mes copains. » Très tôt aussi, après les séances d’Optimist au Club royal, un ami de la famille l’embarque dans l’association de voile et d’insertion Svenska Kryssarklubbens Seglarskola (SXK), une communauté qui rappelle l’AJD du père Jaouen, où des bénévoles de tous horizons entretiennent et font naviguer des voiliers du début du siècle. « Il y avait toujours quelque chose à réparer ou à construire là-bas : des voiles à reprendre, à la main ou à la machine, des parties des coques en bois à refaire, et aussi des WC à réparer ou des soucis mécaniques à régler. Des choses que nous n’avions jamais faites avant, bien sûr, mais pour que l’association tourne, il fallait s’y coller ! » Kjell Wollter, l’un des fondateurs, devient le mentor de l’adolescent.

Après les avoir bichonnés, l’hiver, et armés, au printemps, Jens suit les bateaux sur l’eau, l’été, et apprend à naviguer. Assez vite, il deviendra second, puis patron. Cette vie l’enchante et, comme il s’ennuie au lycée, il quitte l’école à seize ans, en 1981. Embarqué quelques semaines à la pêche, il intègre ensuite la fondation maritime danoise Georg Stage, puis pose pour six mois son sac sur le trois-mâts école du même nom. Il y passe ses brevets maritimes de base et côtoie celui qui deviendra son second modèle de pédagogie et de navigation, le capitaine Børge Barner Jespersen.

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À 17 ans, Jens et un ami s’embarquent pour la Barbade et empruntent à un dentiste de l’île ce petit sloup bermudien baptisé Grebe. Après quelques réparations, le yacht est remis à flot, pour trois mois de navigation… © coll. Jens Langert

La construction du Götheborg III, une aventure technique inouïe

Il a dix-sept ans quand il s’offre son premier billet d’avion pour les Antilles. Avec un copain, il espère trouver du travail sur des bateaux. Enterrant leurs sacs à dos sous le sable de la plage où ils bivouaquent, les deux amis nagent entre les voiliers au mouillage pour proposer leurs services. « Personne ne nous faisait confiance, tu penses ! » Mais près de la plage de la Barbade où ils dorment, ils repèrent un bateau en bois abandonné. Ils finissent par en trouver le propriétaire, qui accepte de leur prêter le voilier pourvu qu’ils le remettent en état. « Nos années de bricolage à la SXK nous avaient appris à bosser : nous avons échoué et réparé la coque et, une fois le bateau remis à flot, à nous la belle vie ! » Ils vont ainsi passer trois mois à se balader aux Antilles, les plaisanciers leur confiant désormais des petits boulots… car arriver à la voile plutôt qu’à la nage les rend nettement plus crédibles ! Ils gagnent ainsi de quoi s’offrir quelques sacs de riz et quelques suppléments à leur régime de fruits et de poissons qu’ils pêchent.

À dix-neuf ans, le garçon a déjà enchaîné assez d’embarquements pour être engagé comme gréeur sur le quatre-mâts barque Sea Cloud. « J’ai été pris grâce à mon CV et mes références. Cela dit, quand l’équipage m’a vu arriver, il ne m’a pas trouvé crédible : j’avais beau avoir de vraies compétences, je ressemblais à un gamin ! » L’expérience sert de leçon au jeune homme : il reprend ses études pour passer les brevets maritimes qui lui assureront de la crédibilité auprès des équipages. Et, quitte à retourner sur les bancs de l’école dans sa ville natale, il s’inscrit à l’université et passe son diplôme d’architecte en plus de celui de Capitaine 500.

« Après des années de voyage, je me suis posé en Suède. Désormais, je travaillais aussi bien dans des compagnies de théâtre pour lesquelles je créais des structures de spectacles, des décors et des scénographies, que dans des cabinets d’architecture et sur des bateaux, ou dans des chantiers de construction navale et des fabriques de gréement. En parallèle, je passais beaucoup de temps à la SXK, à encadrer des jeunes et à refaire les bateaux. » À la croisée de ses divers métiers et centres d’intérêt, en 1999, il est happé par le projet de construction de Götheborg III, réplique d’un vaisseau de la Compagnie suéduoise des Indes orientales (CM 192).

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Pour gréer le Götheborg III, réplique d’un vaisseau de la Compagnie suédoise des Indes orientales de 1738, Jens a dû compulser les manuels du XVIIIe siècle : « une aventure technique extraordinaire ». © Åke Fredriksson

« J’ai rejoint le chantier au moment où la coque était déjà entamée, quand l’équipe attaquait le gréement. C’était une aventure technique extraordinaire : nous ne savions rien des gréements en matériaux naturels, il a fallu retrouver des matières premières de qualité, apprendre à les mettre en œuvre – nous avons fabriqué les mâts, les cordages, tout ! – et retrouver, dans les anciens manuels du XVIII siècle, les proportions, les angles, les trajets de toutes les manœuvres, en plus du matelotage très précis nécessaire à ces gréements dont le métal est à peu près absent.

« Il m’a fallu des années avant d’être capable de comprendre les vieux textes techniques. Les mesures y sont souvent indiquées par des règles empiriques et des proportions relatives. Pour la quête d’un mât par exemple, on ne trouve pas d’angle en degrés par rapport au pont. Un manuel proposait de planter deux clous à une hauteur précise du mât – correspondant à une portion de la longueur de la coque, donc reportable sans règle graduée –, puis de tendre un cordage du haut du mât jusqu’au premier des deux clous, de l’entourer treize fois avant de passer au clou suivant, avant deux autres manipulations permettant d’obtenir l’angle voulu. En suivant cette règle, n’importe quel apprenti analphabète pouvait mesurer un angle sans instrument. Parfait ! »

Quatre années de labeur pour le gréement de L’Hermione

Parfait… pourvu de respecter les vieux tours de main sans chercher à les interpréter à la lumière de nos savoirs tout neufs : « Nos ordinateurs nous permettent, par exemple, de voir que le mât de perroquet d’un trois-mâts comme L’Hermione, dimensionné selon les anciennes mesures, cassera au-delà de 30 nœuds de vent. Dès lors, on peut être tenté de renforcer ce mât, de redimensionner les haubans et les vergues pour les rendre plus solides. Sauf que… il est prudent de réduire la toile et d’avoir cargué cette voile avant que le vent n’atteigne 30 nœuds. Si une rafale plus forte touche le navire alors que le perroquet est en place, le mât cassera à la manière d’un fusible, sauvant peut-être le reste du gréement. Si on le renforçait, on ajouterait du poids et du fardage dans les hauts et on se priverait de cette “sécurité” supplémentaire, offerte par sa faiblesse intentionnelle. Trop de sécurité tue parfois la sécurité ! » poursuit le marin architecte qui, s’il n’ignore rien des calculs de stabilité et de résistance des matériaux, n’hésite pas à doubler cette érudition d’une dose de bon sens marin quand il s’agit de navires historiques. « Avant de mettre en doute les règles qu’ils nous ont léguées, appliquons-les à la lettre, avec humilité ! À l’usage et seulement après un temps d’essai suffisamment long, voyons si les Anciens avaient vu juste. Rappelons-nous de quoi ils ont été capables : ils ont bâti des navires qui ont fait le tour du monde. »

Pas facile non plus d’avoir confiance en ces matériaux que nous ne pratiquons plus depuis plusieurs décennies… Et pourtant. « Il faut réapprendre à choisir et travailler les matières premières, puis à les traiter correctement. Quand le boulot est fait dans les règles, le chanvre, le cuir et le bois se révèlent performants et solides. Les fibres naturelles donnent même parfois de meilleurs résultats que les matériaux modernes. Les cordages ou les voiles à base de plastique sont par exemple très sensibles aux rayons ultraviolets. Ils ne pourrissent pas comme les fibres naturelles, mais le soleil et la lumière les détériorent et les rendent cassants. »

Sur la route de la Chine, en 2005, le Götheborg, à bord duquel Jens est embarqué comme gréeur et bosco, fait escale à La Rochelle. L’Hermione est en chantier depuis 1997 à Rochefort ; les équipes des deux répliques prennent contact. « J’ai visité le chantier de Rochefort. Puis, en 2009, des gens travaillant pour L’Hermione sont venus à Göteborg voir comment nous avions procédé. » Jens est bientôt embauché pour concevoir et mettre en œuvre la construction du gréement. Il va s’installer à Rochefort pour quatre ans.

« Le défi technique, je le connaissais. Nous étions déjà passés par là, il suffisait de dérouler à peu près les mêmes procédés. Ce qui était vraiment nouveau pour moi, c’était l’aventure culturelle. Je ne parlais pas un mot de français quand je suis arrivé ! » Si, à Göteborg, le gréeur est « un gars comme les autres », qui rentre chez lui tous les soirs, en France, où on l’attend avec impatience et où on l’accueille en expert et en ami, avec chaleur, il vit avec les volontaires, sur le chantier. Surpris par les méthodes de travail différentes, il est immédiatement charmé par la gentillesse, l’humanité et le style « latin » qui règnent autour du navire en construction. « Votre culture est très différente de la nôtre. Très vite, l’affectif entre en jeu, l’émotion. Ça a été pour moi, tout de suite, une expérience personnelle formidable. »

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Jens Langert s’installe en 2009 à Rochefort pour superviser la construction du gréement de L’Hermione. Ici, la corne de la voile d’artimon. © coll. Jens Langert

Un nœud bien fait, c’est efficace… et c’est beau !

Le gréeur suédois trouve aussi à Rochefort matière à exercer cet art qu’il apparente au théâtre : l’animation d’un groupe autour d’un projet « impossible ». L’audace de cette construction lui plaît. Elle draine des rêveurs de tous horizons décidés à réussir, ensemble, une folie. « J’aime quand tous les ingrédients prennent d’un coup et fabriquent de la magie. Ensemble, soudain, nous étions plus qu’une addition de personnes : nous formions une équipe, puis, aujourd’hui, un équipage capable de se dépasser et d’aller bien plus loin que ce que chacun pensait possible. Je trouve ça beau, émouvant et… rassurant. » Rassurantes, la déraison, l’émulation et la puissance du groupe au service de causes poétiques.

Ou politiques. Si Jens met son énergie, son sens pédagogique et sa tendresse à tenter d’insuffler l’irrévérence et la liberté à ceux qu’il encadre, entre deux défis loufoques – lire les aventures d’Astrakan, le clipper des sables (CM 274) – il s’engage aussi dans des causes plus larges. Il embarque ainsi comme bosco, en 1990 et 1991, sur le Moby Dick, de Greenpeace, ce qui lui vaut quelques heures de garde à vue à l’arsenal de Cherbourg. En 2015, il patronne un ancien navire de sauvetage suédois qui recueille des migrants en Méditerranée.  Il commande, plusieurs semaines par an, l’Astrid Finne, un voilier suédois qui effectue sur les côtes scandinaves des campagnes de ramassage de déchets plastiques et des tournées de sensibilisation à la nécessité de réduire l’usage des produits non biodégradables. « Il est temps de passer à d’autres matériaux. Nous devons nous débrouiller pour naviguer sans polluer. Nous savons par exemple que les cordages plastiques libèrent des microfibres dans la mer. Revenons donc aux matériaux naturels ! », encourage-t-il. S’il embarque toujours sur L’Hermione, dont il demeure l’un des boscos en titre, il intervient à présent comme gréeur sur le chantier du baleinier San Juan, à Pasaia (CM 286 et 295).

Pendant que nous discutons, l’heure tourne. Le gabier du mât de misaine est redescendu. Il a terminé les huit premières liures et pris l’initiative de déplacer une enfléchure qu’une manœuvre usait. Il aimerait que Jens valide son travail avant de poursuive. La première liure devant être resserrée, Jens montre comment utiliser le maillet à fourrer pour tendre le bitord jusqu’à ce qu’il « transpire » son goudron. Il dessine sur un calepin le dessin exact que doivent former les brins. « Si le nœud est parfaitement réalisé, en général, il est beau. Et s’il est beau, il est souvent efficace. »

En redescendant, Jens continue : « Avec des outils simples et des tours de main faciles à transmettre, même à des débutants, il est possible de faire naviguer et d’entretenir des voiliers gréés avec des fibres naturelles. Un maillet, un épissoir fait maison et une aiguille de bosco fabriquée avec un rayon de bicyclette permettent d’entretenir un gréement en suivant des instructions simples. C’est écolo non ? Et en plus, c’est beau ! »

Surpris d’avoir autant parlé, Jens s’arrête net. Et éclate de rire. « Je ne donne pas de leçon, hein ? Il n’y a pas une seule vérité ! »

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Jens Langert et des amis suédois ont construit l’Astrakan, en 2012, pour se rendre au festival du Burning Man dans le désert de Black Rock, dans le Nevada. Ce « clipper des sables » est conçu sur le modèle de chariots à voile imaginés à l’époque de la Conquête de l’Ouest. © coll. Jens Langert

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