par Nathalie Couilloud – Jean Peltier-Dudoyer (1734-1803), fils d’un négociant de l’île de Ré, bâtit navire après navire une longue carrière d’armateur. Entre traite des Noirs et livraison d’armes aux Insurgents américains, ce travailleur acharné sut toujours faire preuve d’un bel opportunisme pour traverser les guerres et autres troubles de son temps.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Né à l’île de Ré en 1734, Jean Peltier-Dudoyer est orphelin de père à l’âge de quatorze ans. Il est alors envoyé à Gonnord, en Anjou, chez un oncle, Étienne Peltier, receveur fiscal, qui va lui faire suivre des études de droit et lui donner la main de l’une de ses filles, à vingt-quatre ans. Les jeunes mariés s’installent en 1764 à Nantes, sur l’île Feydeau, un quartier où résident nombre d’armateurs. Dès l’année suivante, Jean Peltier intègre la loge Saint-Germain du Grand Orient de France.

Nantes est alors une ville en plein essor. En 1763, le traité de Paris a mis fin à la guerre de Sept Ans. La France perd ses colonies d’Amérique, ne conservant que Saint-Pierre-et-Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Domingue. Belle-Île, qui était occupée par les Anglais, revient aussi dans son giron. Depuis la fin de la guerre, les eaux sont libres devant Nantes et la traite des Noirs reprend de plus belle. Alors qu’en 1764, sur les huit cent trente-huit navires hauturiers ayant transité par le port, seuls vingt-neuf étaient envoyés sur les côtes de Guinée, ils seront cent huit en 1766. La ville s’agrandit, de nouveaux quartiers voient le jour ; les fabriques d’indiennes, les faïenceries, les distilleries et les raffineries de sucre sont florissantes.

Les navires partent aussi pour l’Espagne et le Portugal, d’où ils reviennent chargés de laine, de résine, d’huile, de goudron et d’épices. D’Angleterre, ils importent plomb, étain, salaisons, suif, hareng, saumon. De Hollande, ils ramènent épices, chanvre, bois du Nord, cuir de Russie… En 1765, Nantes exporte 17 000 tonneaux de blé vers l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, les pays du Nord. Une soixantaine de négociants-armateurs font vivre le commerce, aidés de nombreux commissionnaires.

C’est dans ce contexte favorable que Jean Peltier arme son premier navire, en 1765, en s’associant au constructeur J.-B. Fremont. Le Dudoyer, une barque de 48 tonneaux destinée au commerce avec l’Espagne, sera revendu un peu plus tard à un parent de son frère François, lui aussi installé à Nantes. Jean Peltier, qui n’a sans doute pas les reins assez solides pour continuer à investir dans cette activité, achète en 1769 « la commission rémunérée d’inspecteur de tous les ports et quais le long des rivières navigables […] depuis les ponts en amont de Nantes jusqu’à Ingrandes ».

Des armes de Saint-Étienne contre des esclaves

Sa carrière amorce un tournant décisif lorsqu’il rencontre un gros négociant, Jean-Joseph Carrier de Montieu, propriétaire d’une manufacture d’armes à Saint-Étienne et d’un entrepôt à Nantes, où des armes d’occasion sont réparées pour être remises sur le marché. Quand Montieu décide de s’intéresser aux expéditions maritimes, il propose à Peltier de transporter ses armes à partir du dépôt de Nantes. Montieu avancera les capitaux et Peltier armera les navires expédiés à la traite, car ces armes serviront de monnaie d’échange auprès des marchands d’esclaves africains.

En 1771, Peltier achète la Geneviève, un bâtiment de 120 tonneaux qu’il renomme la Diligente. Il se présente à l’amirauté comme « faisant et agissant pour M. de Montieu de Paris ». Après avoir été aménagée pour sa nouvelle activité – pose de faux-ponts, de rambardes, de postes de défense et de deux canons –, la Diligente charge vivres et marchandises pour la traite. Elle met à la voile le 10 novembre 1771 et parvient au Bénin deux mois plus tard. Le capitaine Blondeau y achète soixante et onze esclaves, qu’il débarquera à la Guadeloupe le 17 novembre 1772. Il repart de cette île le 4 mars suivant et touche Marseille le 12 juin 1773 après dix-neuf mois de voyage. L’opération, qui représente un tiers des esclaves débarqués en Guadeloupe en 1772, est rentable : elle rapporte 84 760 livres. Une somme à laquelle s’ajoute le fruit de la vente de sucre et de café de Guadeloupe à Marseille, où ces denrées sont plus rares qu’à Nantes.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.
Au cours de son troisième voyage (1772-1773), La Marie Séraphique a transporté trois cent quarante esclaves des côtes d’Afrique à Cap-Français, chef-lieu de Saint-Domingue. Ce brick nantais est un seneau de 150 tonneaux armé par trente-neuf marins. Une cloison centrale sépare l’avant de l’arrière, qui permet à l’équipage de prévenir une éventuelle révolte des esclaves. © Château des ducs de Bretagne / musée d’Histoire de Nantes/Alain Guillard

Sans attendre le retour de la Diligente, Peltier arme un second navire – l’Aimable Thérèse – au commerce triangulaire, dont le voyage sera également fructueux. Il fait ensuite construire le Terray, un bâtiment de 275 tonneaux qu’il confie à François Bonvallet, un capitaine franc-maçon de ses relations à qui il recommande un de ses neveux comme pilotin. Le bateau appareille de Nantes le 8 juin 1773 pour la « côte d’Angole », à l’embouchure du fleuve Congo, fait escale à Sao Tomé, puis séjourne dans le royaume de Loango (entre Angola, Congo et Gabon actuels). Quatre cent vingt-trois esclaves y sont achetés et transportés à Saint-Domingue, où ils arrivent le 13 juin 1774 ; vingt-neuf d’entre eux sont morts pendant le voyage. Le Terray est alors réaménagé pour embarquer 239 futailles, 13 boucauds et 73 barriques de sucre brut ainsi que du café. Il est de retour à Nantes en novembre 1774 après dix-sept mois de voyage.

Entre-temps, un scandale a éclaté. En 1773, Montieu et son beau-frère, Bellegarde, sont suspectés d’avoir vendu des armes défectueuses au roi Louis XV. Un procès a lieu : les deux hommes, accusés d’abus et de prévarication, sont emprisonnés. Cela n’empêche pourtant pas les affaires de continuer : Peltier arme quatre navires qui appareillent de Nantes en août 1773, alors que Montieu est incarcéré depuis un mois. Le Boynes, un navire de 250 tonneaux armé de dix canons, est accompagné de trois corvettes : l’Orage, la Tempête et le Tonnerre. L’investissement, d’environ 400 000 livres, comprend deux mois d’avance pour les soixante-trois hommes d’équipage, les versements à la caisse des Invalides, les vivres et la pacotille : fusils, cotonnades, cauris (coquillages), verroterie, barres de fer, eau-de-vie, etc. Un cousin de Peltier embarque comme chirurgien sur la Tempête, tandis que Louis, son jeune frère alors âgé de trente ans, est second sur le Boynes.

Les corvettes devant être vendues en Afrique, il faut trouver des capitaines qui acceptent de revenir en France comme lieutenants sur le Boynes. Peltier en recrute trois, assez âgés, mais récemment promus capitaines. Fin novembre 1773, après une longue escale à La Rochelle, les quatre navires lèvent l’ancre. Ils arrivent le 18 décembre à l’île de Gorée. La rade est sûre, on s’y ravitaille et on prend des contacts pour la traite.

Neuf voyages en Guinée pour les deux associés

Le 26 décembre, les négriers rallient une « escale » – une zone où les chefs indigènes autorisent les Français à commercer. Ils arrivent en Gambie le 1er janvier 1774, mais doivent poursuivre plus au Sud, cette partie du pays étant aux mains des Portugais. Les achats se terminent en Sierra Leone le 24 juin, les Nantais ayant traité pour « deux cent quatorze noirs de tout sexe et âge ». Les trois corvettes sont vendues sur place avant le départ vers Port-au-Prince le 6 mars 1775 : cela fait alors quatre cent trente-sept jours que ces marins longent la côte d’Afrique, cinq cent trente qu’ils sont partis !

Le Boynes arrive enfin à Port-au-Prince, (Saint-Domingue), le 3 mai 1775, « introduisant le nombre de cent quatre-vingts esclaves, déduction faire de dix-huit qui sont morts pendant l’avitaille, la traversée et la vente ». Son capitaine, Louis Doutreau, décède le 21 juin 1775. Il laisse un équipage fatigué, indiscipliné et amoindri. Le premier lieutenant était déjà mort en Sierra Leone ; Louis Peltier, le frère de l’armateur, a été laissé en Afrique pour préparer de nouvelles transactions ; Thomas Dosset, l’ancien capitaine de l’Orage, est mort lui aussi aux Antilles… François Le Comte, ex-capitaine du Tonnerre, est le seul officier major.

Le Boynes repart le 12 août 1775 pour Nantes. Il essuie continuellement du mauvais temps, les pompes marchent en permanence. Il arrive cependant à Paimbœuf le 14 octobre, où il décharge 192 futailles de sucre et 170 de café, le tout estimé à 247 202 livres. Les marchandises remontent par gabares jusqu’aux entrepôts de Nantes. Le Boynes est désarmé le 3 novembre 1775 ; dix-neuf de ses marins sont décédés au cours de ce voyage de vingt-quatre mois et trois semaines.

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Rôle d’armement du Boynes, navire de 250 tonneaux armé par Peltier en 1773. © Archives départementales

Peltier et Montieu organiseront ainsi neuf voyages en Guinée entre 1771 et 1775. Ces opérations, aussi risquées soient-elles en matière d’investissement, permettent toutefois à Jean Peltier de s’enrichir. Ce dernier habite désormais quai de l’Hôpital et son nom figure sur la liste des principaux armateurs nantais. Quant à Montieu, il sort de prison en octobre 1775, moyennant le paiement d’une caution et sera finalement blanchi, avec Bellegarde, en 1778.

Avec Beaumarchais au secours des Insurgents

Cette même année 1778, Diderot et d’Alembert écrivent dans la nouvelle édition de leur Encyclopédie : « L’achat de Nègres, pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois na­turelles et tous les droits de la nature humaine». L’armateur nantais va devoir changer son fusil d’épaule. Justement, un nou­veau théâtre d’opération s’offre à lui. Le 4 juillet 1776, treize colonies d’Amérique ont, en effet, déclaré leur indépendance à la face du monde, et surtout de l’Angleterre. En France, certains s’activent en secret pour venir en aide à ce lointain Nouveau Monde, peut-être un peu par idéal, mais surtout dans l’espoir d’affaiblir l’ennemi héréditaire, la perfide Albion.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799) est l’un de ces activistes. Appartenant déjà au Secret du roi – le service d’espionnage – sous Louis XV, il se fait auprès de Louis XVI le champion d’une intervention française outre-Atlantique. Depuis 1775, il joue déjà un rôle d’intermédiaire entre la France et les Insurgents, rencontrant fréquemment Arthur Lee, leur député secret.

Quand Louis XVI se range à leur avis, le projet est tenu secret, car la flotte de guerre française doit d’abord être reconstituée. En attendant, le roi confie à Beaumarchais un million de livres pour armer les Américains. L’homme de lettres crée alors la société Roderigue Hortalez & Cie – un nom espagnol destiné peut-être à brouiller les pistes – pour couvrir ses ventes de poudre et de munitions.

En septembre 1776, Beaumarchais rencontre Montieu, le marchand d’armes dont il a besoin. Peu après, Silas Deane, le commissaire américain à Paris, s’entend avec Montieu pour l’expédition de 1 600 tonnes d’armes et de marchandises et le transport d’officiers, de soldats et de marins. Après l’échec d’un premier envoi à partir du Havre, Peltier est coopté par Montieu pour acheter ou faire construire les navires destinés à cette opération. Comme pour la traite, Montieu avancera les capitaux tandis que l’armateur nantais percevra une commission pour ses interventions et chargera un peu de pacotille pour son compte.

C’est ainsi que Jean Peltier sera, pendant treize ans, le correspondant de Beaumarchais à Nantes. En janvier 1777, Jonathan Williams, le représentant de Silas Deane à Nantes, écrira aux commissaires américains : « La justice oblige à dire que la conduite de M. Peltier a été tellement satisfaisante que je le pense capable. » Une opinion partagée par Beaumarchais, qui écrit en 1782 à son secrétaire, Francy : « Saluez M. Peltier de ma part et dites-lui que ma confiance en sa probité me tranquillise beaucoup. »

Dès le 4 novembre 1776, l’armateur achète le Mercure, « destiné à faire le voyage de la coste d’Amérique ». Jonathan Williams l’inspecte avec Peltier en janvier 1777, alors que le navire est en cours de chargement à Paimbœuf : il y a à bord 1 000 tonneaux de poudre, des caisses d’armes et des ballots de couvertures, de casquettes, de vêtements… Toujours en 1777 et dans le même but, Peltier acquiert le Marquis de la Chalotais, puis la Thérèse et, enfin, au Havre, l’Anonime. Le plus difficile est de trouver des marins, car la concurrence de la Royale est rude. Néanmoins, trois des quatre navires appareillent de Nantes entre le 3 février et le 4 avril 1777, l’Anonime ne partant que le 25 juillet.

Des tricots de grosse laine, des planches et des clous

L’aide aux Insurgents n’étant pas encore officielle, on déclare à l’amirauté que ces navires sont destinés aux Antilles ; seuls des événements « imprévus » pourraient les faire changer de route et les escales ne seraient que « forcées ». Au retour, on signalera donc que le vent a poussé le Mercure vers Terre-Neuve ; qu’ayant ensuite subi des avaries, il a dû réparer dans le New Hampshire, où les habitants lui ont pris « de force » sa marchandise et que le capitaine a dû la remplacer par des madriers ! L’Anonime, lui, a dû se résoudre à faire escale à Charleston pour se ravitailler en biscuits et en eau ; sa cargaison lui a été confisquée par les autorités locales, qui l’ont échangée contre du riz et du tabac !

Les quatre navires reviendront cependant à bon port. La Thérèse… cinq cents jours après son départ, car elle a chargé du fret pour Roderigue Hortalez & Cie à Charleston, contrairement aux ordres de Peltier. C’est que Beaumarchais a toutes les peines du monde à se faire payer par le Congrès américain, qui manque cruellement d’argent. Pour récupérer sa mise, l’écrivain envoie son secrétaire, M. Francy, en Amérique, ce qui l’oblige à traiter directement avec Peltier. Leurs relations sont d’ailleurs au beau fixe. Le 4 octobre 1777, Beaumarchais lui écrit : « Il est parti, ce cher Francy, en me recommandant de ne pas perdre de vue que M. Peltier était le meilleur de tous mes correspondants maritimes. C’est ce dont je me souviendrai toujours avec le plus grand plaisir. »

En 1777, tandis que Montieu signe avec Deane un nouvel accord portant sur des fournitures diverses – six mille habits de bon drap, six mille vestes en tricot de laine, et autant de culottes en laine blanche, douze mille paires de bas de grosse laine, du cuivre pour la fonte de canons, des planches et des clous pour doubler les navires, des pierres à fusils… –, Peltier arme pour son propre compte Les Deux Amis. Las ! ce navire, chargé d’uniformes, est capturé par les Anglais le 27 avril 1778 : une perte sèche pour l’armateur qui tentait de faire cavalier seul.

Il s’en remettra vite, car fin 1777, les Américains lui ont commandé un navire de 400 tonneaux. Avec ses vingt-quatre canons – c’est beaucoup pour un bateau de commerce –, le Lion attire l’attention des autorités du port de Nantes. Si bien que Peltier doit se fendre d’une visite au ministre de la Marine, Sartine, pour lui demander d’aplanir d’éventuelles difficultés.

Le Lion charge 80 barriques d’uniformes. Cinquante-sept hommes, pour la plupart français, forment son équipage et il est censé embarquer cent deux « passagers » américains. Le 12 février 1778, le Lion rejoint Saint-Nazaire, où les pseudo-passagers prennent possession du bateau qu’ils transforment en corsaire et rebaptisent Deane. Ce dernier appareille avec deux autres navires, le Duc de Choiseul et la Brune, pour rejoindre en baie de Quiberon cinq vaisseaux de la Royale, dont le Robuste qui accueille le chef d’escadre, La Motte-Picquet. Le 14 février, celui-ci répond aux treize coups de canon tirés par le Ranger de John Paul Jones : c’est le premier salut officiel échangé entre la France et la jeune Amérique. Le Duc de Choiseul sera pris par les Anglais, mais le Deane vivra son destin de corsaire américain jusqu’à son désarmement en 1782 à Boston.

Le Fier Roderigue réquisitionné par la Royale

L’échange de salut entre La Motte-Picquet et John Paul Jones marque le déclenchement de la guerre avec l’Angleterre. Le 6 février 1778, un traité de commerce et d’amitié est signé entre les États-Unis et la France, qui reconnaît de fait la nouvelle nation. Les Anglais rappellent leurs ambassadeurs. Jean Peltier, lui, se réjouit de ces nouvelles. Il écrit à Francy que « le commerce ne doit plus avoir d’obs­tacles ». Désormais, ses expéditions seront légales, comme l’assistance aux corsaires américains et la vente de leurs prises. Toujours aidé par les capitaux de Montieu, Peltier achète plusieurs navires qui seront armés en « guerre et marchandises ». À partir du 31 août, les navires marchands expédiés en Amérique devront naviguer en convoi avec une escorte de la Royale.

Le Fier Roderigue, pourvu de soixante canons, prend ainsi la tête d’un convoi armé par Peltier. Composé de la Belette, du Duc du Châtelet, de la Thérèse et du Zéphir, il quitte Nantes le 6 janvier 1779. Le voyage tourne court pour le Duc du Chatelet : un feu se déclare à bord alors qu’il mouille au Grand-Charpentier, il explose et coule bas. Bilan : cent six morts, bateau et marchandises perdus. À Rochefort, c’est la Belette qui est déclarée « périe d’usure » par l’amirauté ; il faut la vendre sur place. Un mois plus tard, Peltier arme le Bonhomme Richard, un senau de 90 tonneaux, qui appareille de Nantes le 13 février 1779 pour rejoindre à l’île d’Aix le convoi en attente de l’escadre qui doit le protéger.

Les marins s’impatientent, des dizaines d’entre eux désertent. Le fils cadet de Peltier, Marie-Étienne, dix-sept ans, embarque sur la Thérèse comme pilotin. Le 30 mars, la flottille reçoit l’ordre de rallier Brest, d’où elle ne repartira que le 3 mai, avec l’escadre de La Motte-Picquet et d’autres navires marchands : Aimable Suzanne, Deux Hélènes et Pérou, armés par Montieu et Baumarchais. Le convoi arrive à Fort-Royal (Fort-de-France) le 28 juin 1779. L’amiral d’Estaing, basé aux Antilles, remarque les capacités du Fier Roderigue et le réquisitionne ; sa marchandise doit être débarquée et répartie sur d’autres navires. Il va participer à la bataille de la Grenade le 6 juillet, où il reçoit cinquante boulets qui le rendent inopérant comme navire de guerre. Mauvaise affaire pour Beaumarchais qui était son propre assureur dans cette entreprise.

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Dans le cadre de la guerre d’Indépendance américaine, la bataille navale de la Grenade – une île des Antilles – oppose, le 6 juillet 1779, l’escadre britannique de John Byron à la flotte française conduite par Charles Henri d’Estaing. Ce dernier l’emportera, mais le Fier Roderigue affrété par Beaumarchais, réquisitionné pour ce combat, y est très endommagé. © coll. part./ The Stapleton Collection/Bridgeman Images

Le 23 juillet, les navires quittent les Antilles pour l’Amérique, sous escorte de d’Estaing. Le Fier Roderigue est utilisé comme navire-hôpital ; le Zéphir, sommé de ravitailler l’escadre en eau, doit se débarrasser du tafia que Peltier comptait vendre. Le Bonhomme Richard arrive à Yorktown avec seulement 20 boucauds de rhum. Après avoir chargé du riz, la Thérèse est capturée par le Pereus en baie de Chesapeake ; Marie-Étienne Peltier l’avait quitté pour rejoindre la France sur un autre bateau. Le Fier Roderigue arrive en Virginie en novembre et doit panser ses blessures de guerre. Il ne repartira que début juin 1780, avec un chargement de tabac, en compagnie de trente-quatre navires marchands, dont trois armés par Peltier et Montieu. Tous arrivent sans encombre en France en juillet et août suivants. Le Fier Roderigue sera réparé aux frais du roi à Rochefort, maigre­ consolation pour Beaumarchais.

L’Amazone capturée par des corsaires anglais

Entre-temps, après l’échec de la tentative de débarquement en Angleterre en août 1779, la France et l’Espagne ont décidé de défendre leurs colonies et de soutenir les Insurgents par l’envoi de troupes régulières. Sartine, puis son successeur Castries, organisent de grands convois atlantiques. Peltier et Montieu achètent neuf navires en 1779 pour les mettre à disposition du ministre de la Marine, qui en a cruellement besoin. Regroupés à Brest, tous ces bâtiments, avec d’autres, partent en escadre, soit, sous les ordres du comte de Guichen, à destination des Antilles, soit, sous ceux de Ternay, en Amérique où ils doivent débarquer les cinq mille hommes du corps expéditionnaire de Rochambeau. Une bonne nouvelle qu’un certain La Fayette part en éclaireur annoncer à ses amis américains à bord de la frégate L’Hermione

L’escadre de Ternay arrivera en baie de Newport le 11 juillet 1780, trois semaines après La Fayette. Le 28 décembre, six bâtiments marchands appartenant à Montieu reprennent la route de la France. Si l’Amazone est capturée par des corsaires anglais, les trois autres reviennent décharger à Brest, car les cours sont en baisse à Nantes.

Quant aux navires du convoi de Guichen, ils sont arrivés sans problème à la Martinique, avant de rallier Saint-Domingue. Ils en repartiront ensemble, ralentis par de lourdes cargaisons, et feront escale à Cadix pour réparer et soigner les hommes malades du scorbut. Les bateaux de Peltier rejoindront Nantes début janvier 1781 après une campagne de seize mois.

L’armateur les désarme alors et vend leur cargaison : indigo, coton, sucre, café, tabac, confitures et sirops, bois des îles. À eux seuls, ces quatre navires débarquent entre 24 à 35 pour cent du sucre importé en 1781 à Nantes et 50 pour cent du café. C’est ce fret de retour d’Amérique qui assure la rentabilité des expéditions. À l’aller, à côté des produits chargés pour le roi, seuls 10 pour cent de la cargaison destinée aux Antilles – tuiles, carreaux, cotonnades et vins – sont réservés aux négociants.

Entre 1778 et 1780, Peltier aura armé trente bateaux : deux feront naufrage et huit seront capturés. Enfin, le 19 octobre 1781, les Anglais capitulent à Yorktown, après vingt et un jours de combat. La présence de Rochambeau et de ses hommes a sans doute été décisive…

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Vue générale de la capitulation de Yorktown, le 19 octobre 1781. Cette bataille opposant les Américains et leurs alliés français dirigés par Washington et Rochambeau aux Britanniques commandés par Cornwallis, qui va durer vingt et un jours, est le dernier combat de la guerre d’Indépendance américaine. © Niday Picture Library / Alamy Stock Photo

L’entreprenant Montieu va maintenant expédier des navires armés par Peltier en Afrique du Sud. Il a en effet signé une convention avec le directeur de la Compagnie des Indes orientales hollandaise (VOC) pour livrer au Cap des matériaux, des munitions et des soldats afin de défendre cette ville menacée depuis que l’Angleterre a déclaré la guerre aux Pays-Bas, en 1780.

Six navires de Peltier, et vingt et un autres bâtiments marchands, feront ce long voyage, escortés par des unités de la Royale, en 1782 et 1783. Une fois leur mission accomplie, quatre des bateaux de Peltier seront rachetés sur place par le représentant de la Marine.

La signature du traité de Versailles, le 3 septembre 1783 met fin à la guerre avec l’Angleterre, ce qui fait chuter le prix des denrées coloniales à Nantes. Nombre d’armateurs font faillite, mais Jean Peltier, lui, résiste.

En 1734, il marie sa fille, Marie Anne Françoise, à Jean-François Michaud, et la dote de 30 000 livres… qui devront être prêtées à la société qu’il veut créer avec son gendre et le sieur Étienne Carrier. Jean-François Michaud est le fils d’un armateur de Calais qui a incité ses fils à s’installer dans d’autres ports afin d’y avoir des correspondants de confiance. C’est donc un bon mariage… pour Jean Peltier. L’armateur revient alors à sa première activité : il organise avec son gendre un voyage à la traite. Son Chérubin quitte Nantes le 1er octobre 1785 pour la côte d’Angola, où il achète deux cent treize Noirs destinés à Saint-Domingue.

Trois mois auparavant, il avait ouvert une banque à Paris pour son fils Jean-Gabriel, jeune homme de vingt-cinq ans déjà associé à Étienne Carrier. Le père cautionne la banque par « une hypothèque gé­nérale de ses biens » et garantit un prêt de 300 000 livres à son fils.

Cette même année 1785, l’armateur se saisit d’une nouvelle opportunité : le transport vers la Louisiane des Acadiens. Trente ans auparavant, ceux-ci avaient été massivement expulsés, par les Anglais, de leur colonie nord-américaine (Nouvelle-Écosse, île Saint-Jean, île Royale). Beaucoup seront déportés en Angleterre, avant d’être libérés et rapatriés en France par Louis XV. Nantes devient alors un lieu de transit pour des centaines de réfugiés qui attendent de retraverser l’Atlantique pour s’installer en Louisiane, une colonie alors aux mains des Espagnols. Sept navires vont être affrétés pour ce transport, dont deux appartiennent à Peltier : le Bon Papa et le Saint-Rémy. Les armateurs doivent­ toucher 150 livres tournois par personne transportée, « sans comprendre les enfants à la mamelle ».

Le premier à partir est le Bon Papa, dont le capitaine est secondé par l’autre fils de Jean Peltier, Marie-Étienne, vingt-trois ans. Il appareille de Paimbœuf le 10 mai 1785 avec cent cinquante-six passagers et arrive à La Nouvelle-Orléans après quatre-vingt-un jours de mer. Le navire est revendu en Louisiane tandis que son second semble s’être installé quelques années à Saint-Domingue. Le Saint-Rémy, commandé par Alexandre Baudin, quitte Nantes le 27 juin 1785 avec quarante-cinq familles, soit trois cent vingt-cinq passagers. On compte aussi seize clandestins, des amis des demoiselles acadiennes. La variole se déclare à bord, douze enfants en meurent, auxquels s’a­joutent trois victimes du scorbut. Une escale s’impose à La Havane, dont profitent deux matelots pour déserter. Le Saint-Rémy arrive à La Nouvelle-Orléans le 9 septembre. Cinq mariages seront célébrés à l’issue du voyage. Au total, mille cinq cent quatre-vingt-seize Acadiens seront ainsi transportés aux frais de l’Espagne, dont quatre cent quatre-vingts par les navires de Peltier. Arrivés en terre espagnole, ces Acadiens passeront sous la coupe française suite au traité secret d’Ildefonso signé par Bonaparte en 1800, avant que leur territoire ne soit vendu aux Américains trois ans plus tard. Mais ceci est une autre histoire.

Vers l’Isle de France sur l’Aimable Manon

Pour l’heure, le Saint-Rémy repart de Louisiane et fait escale à Saint-Domingue, où il charge sucre, indigo, coton et café. Il est de retour à Nantes le 27 juin 1786. L’opération a rapporté plus de 72 000 livres à l’armateur.

Après s’être appuyé pendant quinze ans sur l’argent de Montieu, l’armateur nantais manque être entraîné dans sa chute. L’entreprenant marchand d’armes s’est ruiné, notamment en achetant le domaine viticole de Château Lafitte. La banque Peltier-Carrier, qui le cautionnait, coule en 1787. Montieu, lui, émigre en Italie et ne donnera plus signe de vie.

En 1786 et 1788, l’armement Peltier-Michaud réalise deux voyages à la traite. Le Comte d’Angevillier, 1 000 tonneaux, part de Nantes le 30 mars 1786 pour la côte du Mozambique. Il y embarque huit cent soixante-trois Noirs, dont deux cent vingt-six sont déjà morts quand il escale au Cap et il en perdra encore quarante-huit avant d’arri­ver à Saint-Domingue. Le Breton, 1 100 tonneaux, est armé à Lorient et ap­pareille le 22 décembre 1786 ; il reviendra à Nan­tes moins d’un an plus tard, après avoir vendu quatre-vingt-sept esclaves au Cap et cinq cent quatre-vingts à Saint-Domin­gue. La Société des amis des Noirs vient alors d’être créée par Jacques-Pierre Brissot… En attendant, les associés se partagent 700 000 livres.

Jean Peltier perd son épouse le 25 mai 1788 et, le même mois, ses deux petits-fils. Son fils, Jean-Gabriel, qui a vingt-neuf ans en 1789 et vit à Paris, s’enflamme pour les idées nouvelles ; il est ami de Camille Desmoulins et devient journaliste.

C’est dans ce contexte politiquement agité que Jean Peltier va tourner la page nantaise. Il achète, via un négociant de Saint-Malo, un bateau de 200 tonneaux, autorisé à « faire voile pour aller à l’Isle de France [Maurice] chargé de comestibles et autres marchandises ». Jacob Duguen prend possession du navire le 25 mai 1789 pour le compte de Peltier et déclare à l’amirauté qu’il le nomme Aimable Manon. Manon est le surnom de la veuve de Robert Pitot, ancien correspondant et ami de l’armateur à l’Isle de France. Il est mort en 1786 et Jean Peltier s’est rapproché de sa veuve, au point d’aller la rejoindre à Maurice.

L’Aimable Manon quitte Paimbœuf le 28 juillet 1790 et arrive en vue de Port-Louis cent dix jours plus tard, après un voyage sans souci. Peltier retrouve Manon Pitot, ainsi que son frère Louis, qui vit sur l’île depuis douze ans. Le 1er février 1791, le mariage de Jean, cinquante-sept ans, et de Manon, trente-six ans, est célébré en l’église Saint-François d’Assise de Pamplemousses.

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La Cale de la machine, près des salorges, à Nantes (1815-1817), huile sur toile de Jean-François Sablet. © musée des Beaux Arts de Nantes

Le dernier voyage de l’armateur

Jean Peltier retourne en France en 1792 pour régler des affaires. Son gendre et associé, François Michaud, a acheté l’Aimable Suzanne pour la vendre à l’Isle de France. C’est à son bord que l’armateur repart, le 6 septembre 1792 ; il ignore alors que son fils Jean-Gabriel a dû émigrer en Angleterre après l’arrestation de la famille royale. Le 29 janvier 1793, quand l’armateur arrive à destination, la République a été proclamée et le roi exécuté… La France est à nouveau en guerre contre l’Angleterre. Beaumarchais, rallié à la Révolution française, engloutit sa fortune dans l’armement des troupes de la République. Il sera emprisonné pendant la Terreur, devra s’exiler avant de revenir en France, en 1796, où il s’éteindra trois ans plus tard.

À l’Isle de France, Jean Peltier vieillit tranquillement en jouissant de son capital. Il y assiste à un épisode rocambolesque : deux députés débarquent sur l’île en 1796 pour faire appliquer le décret du 16 pluviôse an II abolissant l’esclavage. La population et l’assemblée coloniale font front et les émissaires de la République sont rembarqués de force sur la corvette le Moineau.

De 1798 à 1802, Jean Peltier réside à nouveau à Nantes, seul. Il ne reverra pas ses deux fils. Jean-Gabriel vit toujours en Angleterre, où ses écrits déplaisent à Bonaparte, qui lui intentera un procès. Marie-Étienne, après avoir vécu à Saint-Domingue, est devenu corsaire ; pris par les Anglais, il sera incarcéré à Londres, puis naviguera entre l’Amérique du Sud et les îles, jusqu’à son décès à Madagascar à une date incertaine.

Après un ultime voyage à l’Isle de France, Jean Peltier revient à Nantes, où il meurt le 25 février 1803, à soixante-neuf ans. Au cours de sa longue carrière, il aura armé soixante-dix navires… Un parcours exceptionnel que le jeune orphelin de l’île de Ré n’avait sans doute pas osé imaginer.

Bibliographie : les informations qui ont servi à la rédaction de cet article sont tirées de l’ouvrage de Tugdual de Langlais, L’Armateur préféré de Beaumarchais, Jean Peltier-Dudoyer – De Nantes à l’Isle de France, éd. librairie Coiffard, Nantes, 2015. Ce descendant de l’armateur nantais a consacré dix années de recherches et de voyages pour reconstituer la carrière de son ancêtre.