« Loch Monna » et « Dalh Mad », la gazelle et le percheron

Revue N°288

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest
Loch Monna et Dalh Mad en rade de Brest. Plus petit et deux fois moins lourd, mais presque aussi toilé, le sloup coquillier peut être manœuvré par son patron seul tandis que la gabare nécessite deux paires de bras. © Mélanie Joubert

par Sandrine Pierrefeu – Le premier est un coquillier Tertu de 1956 restauré et gréé comme avant le diesel. Le second, la réplique de la Sainte-Anne, sloup de bornage jadis familier de l’Aulne et de l’Élorn. Deux jeunes patrons ont relevé le défi d’armer à leur compte et de faire naviguer sept mois par an ces bateaux emblématiques de la rade de Brest.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Landévennec, 2 juillet, 14 h 30. Vent frais. Peu de monde dans les rues : les touristes sont ailleurs, côté plages et falaises. Une poignée de gosses en école de mer prépare des planches sur la grève, mais la rade est vide de toute voile. Yann Roger avait pourtant annoncé : « Rendez-vous à la cale Sainte-Marie à 15 heures pour un chargement de bière sur Loch Monna (Logonna-Daoulas, en breton). Alors ? À 14 h 35, une silhouette déboule à 8 nœuds de la pointe du Bindy. Trinquette et grand-voile en ciseaux, moustache à l’étrave, la coque noire se rapproche à toute allure. Dans ce désert de toile, le voilier porte beau le surnom breton des coquilliers d’autrefois : an askelli, « les ailes ».

Quand ces sloups ont commencé à sortir des chantiers après la Première Guerre mondiale, leur maniabilité, leur vélocité et leur élégance ont tout de suite conquis les marins de la rade. Puisque le charroi prenait le relais du transport maritime, les bateaux attachés aux fermes n’étaient plus voués à tous les usages. Il était possible, dé­sormais, de spécialiser les voiliers selon les métiers auxquels on les destinait. Pour la pêche locale, notamment la drague de la coquille, les anciennes chaloupes à voiles carrées ont été balayées par ces sloups à corne, capables de remonter au vent et de manœuvrer dans un mouchoir de poche. Tout le monde en voulait ! À voir Loch Monna, gazelle ailée, cingler ainsi, on le comprend. Même les gamins, tout à leur bonheur d’aller patauger, lâchent leur wishbone, bouche bée pour admirer le papillon de toile fonçant vers la cale.

Yann Roger, le patron que l’on voit amener la trinquette sous le vent de la grand-voile, et sur sa lancée, faire tête et tomber le pic, avait leur âge quand il a navigué pour la première fois sur la Bergère de Domrémy avec son père. Il se jure alors que « quand il sera grand », s’il possède un voilier pour naviguer en rade, ce sera un coquillier. Ou rien.

Le chapeau vissé sur la tête, seul à la manœuvre, Yann lance un croc sur l’anneau de la cale, assurant une garde qui lui permet de stopper et d’accoster la coque sur l’inertie. « Vingt ans que je ne suis pas venu ici, avoue-t-il. La dernière fois, c’était avec mon père, qui patronnait Notre-Dame de Rumengol. » Ce disant, il aide ses passagers embarqués tout à l’heure au port du Tinduff, en presqu’île de Plougastel-Daoulas, à descendre sur les pierres glissantes. « Rendez-vous ici à 16 heures », propose-t-il. Le temps que la marée s’inverse et l’aide à repartir, il chargera le fret du jour : une centaine de cartons de bière de Térénez qui seront livrés demain matin à l’association Toutes voiles kerhors, au Relecq-Kerhuon.

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest

A Landévennec, chargement de caisses de bière à bord de Loch Monna. © Sandrine Pierrefeu

« Enfant, confie Yann, je suis tombé fou amoureux de ces bateaux. Plus tard, je me suis rendu compte à quel point ils sont… parfaits ! Adaptés aux conditions si particulières de ce plan d’eau tout en recoins, surventes et déventes. Ils étaient destinés surtout à la pêche à la drague, qui requiert à la fois de la puissance, pour haler le train de pêche, et de la précision pour évoluer dans une flotte de deux cents bateaux travaillant dans le courant, sur des bancs exigus. Pour moi, ces sloups incarnent l’apogée de l’évolution des voiliers de pêche en rade de Brest. Ils sont performants et réactifs, un vrai régal ! En plus, ils disposent d’un pont large qui permet de travailler ou d’embarquer du monde. »

En attendant la livraison, le skipper roux au visage pâli par un masque de crème solaire, se raconte. « En 2011, à trente et un ans, quand j’ai quitté l’équipage de La Recouvrance et décidé de créer mon affaire, je n’imaginais pas autre chose qu’un voilier de ce type. Après les bateaux de course et les équipages nombreux des grands voiliers, j’avais envie d’une petite unité, d’un projet à taille humaine. »

Concordance des temps

Finalement, Yann et son ami Maël Terry, un autre transfuge de l’aviso brestois, dé­cident d’armer deux bateaux de la rade et de les faire « travailler » avec des enfants, des adolescents, des groupes constitués ou des particuliers, dans un esprit d’artisanat soigné, gouailleur et sympathique, presque familial.

Miser sur la rade de Brest pour exploiter au charter de petits voiliers de travail sans l’aide d’aucun sponsor ? À l’époque, la plupart des interlocuteurs de Yann et Maël ne donnent pas cher de leur projet. « Notre idée, résument-ils, était de rendre ac­ces­sibles ces bateaux et ce plan d’eau magnifique au plus grand nombre, en proposant des sorties à tarifs abordables – nous sommes parmi les moins chers de Bretagne. Nous voulions raconter l’histoire de ces bateaux, évoquer les métiers des paysans-pêcheurs locaux, à bord de leurs anciens outils de travail. Nous y croyions dur comme fer. Nous avions envie de naviguer ici, le plus souvent et le mieux possible, sur ces coques traditionnelles dont nous sommes tous deux épris. »

Les deux amis en sont convaincus, s’ils veulent tenter leur chance, c’est en 2012 qu’il faut le faire. « Plusieurs voyants étaient au vert, expliquent-ils. Vingt ans après le concours Bateaux des côtes de France, la Région se disait prête à aider à la restauration de bateaux d’intérêt patrimonial, à condi­tion qu’ils fassent l’objet de projets collectifs et proposent des virées labellisées « Balade nautique » par Nautisme en Bretagne (NEB). Les associations où l’on navigue entre soi n’auraient pas accès aux subventions. En revanche, les bateaux ouverts au public et dotés d’un programme solide pouvaient se voir allouer jusqu’à 30 pour cent des fonds engagés pour la rénovation. Notre projet pouvait donc s’inscrire dans ce dispositif.

« Le deuxième voyant, c’étaient les fêtes de Brest et Douarnenez 2012 dont on pouvait espérer qu’elles allaient assurer un volume d’embarquements important susceptible de nous mettre le pied à l’étrier et de nous faire connaître. Enfin, un audit sur le tourisme en Bretagne venait de faire apparaître que 60 pour cent des visiteurs de la région rêvaient de patrimoine maritime, mais que seuls 11 pour cent embarquaient réellement. La demande existait donc. Il se trouvait des clients dont les envies correspondaient à ce que nous avions à cœur de proposer. Nous n’avions plus qu’à trouver des bateaux et nous lancer. »

Loch Monna aux fêtes de Douarnenez en 2014. © Mélanie Joubert

Six ans et un joli coup de pouce logistique de neb plus tard – l’expérience est nouvelle, elle sert de test –, les deux marins sont devenus chefs d’entreprises individuelles, patrons et armateurs. Ils embarquent dé­sormais deux mille cinq cents passagers par an sur leurs deux sloups, tirent trois salaires saisonniers de leur affaire et vont lancer cette année un troisième bateau, une barge accessible aux handicapés. « Rien n’est gagné, mais ça se construit », conclut Yann, qui, à l’instar de Maël, travaille comme instructeur de bateau-école en hiver pour compléter ses revenus.

Pas de demi-clé sur les fileux

La cale est large, le franc-bord facile à enjamber – il fallait bien que la drague puisse être remontée aisément. Les cent cartons de la brasserie de Térénez passent de main en main et s’entassent dans la cale, qui peut accueillir jusqu’à 5 tonnes de marchandises. Bientôt la coque est déhalée, la trinquette et la grand-voile établies avec l’aide des passagers volontaires. Même pour quelques heures seulement, les équipiers du coquillier, comme ceux de Dalh Mad, sont instruits pour comprendre les trois ordres essentiels à la conduite du sloup : « Hisse ! », « Tiens bon ! » et « Lâche ! ». La méthode semble bonne, car quelques passagers accompagnent efficacement le patron, qui garde la main sur les manœuvres délicates mais coordonne ses troupes et laisse volontiers la barre à l’un de ses clients dès la cale débordée.

Favorisé par le jusant, le coquillier remonte à 45 degrés du vent. La dernière fois que nous avions navigué ensemble, par force 3 d’Ouest et sans l’aide du courant, il remontait déjà entre 45 et 50 degrés sans peine. Chemin faisant Yann, pur produit du cru, conte à son auditoire la rade, la pêche et la vie dans les fermes.

« Vous savez comment on teignait les voiles autrefois ? On les trempait dans un mélange de résine d’acacia, d’eau de mer et de pigments. Chaque port avait sa propre recette. Les bateaux de la presqu’île de Crozon, comme Loch Monna, construit au chantier Tertu, étaient surnommés « les du » – « les noirs », en breton –, car leur toile était très sombre. »

Trop de vent pour le flèche

Drôle et bavard, ce natif du Relecq-Kerhuon se plaît à évoquer, tout en louvoyant, le passé et le présent de son pays. À chaque virement, les récits s’interrompent et les ordres fusent, précis. « Pour l’écoute de trinquette, sur le fileux [ou oreilles d’âne, sorte de taquet horizontal], tu fais deux tours morts, puis tu croises. Pas de demi-clé, que ça puisse “filer”, justement, si besoin. »

Quant aux gueules-de-loup [taquets verticaux] où se tournent les drisses, la règle du bord est stricte : un huit, un tour mort en haut, on finit le huit et une demi-clé. Yann a appris ce tour de main de Pierre Kervern, alias « Casquette blanche », longtemps patron de la Bergère de Domrémy, qui l’avait lui-même acquis à la pêche à la coquille à la voile.

« À chaque type de bateaux sa “religion” : sur les voiliers de la Marine nationale, on compte trois huit, les demi-clés sont bannies. À bord de La Recouvrance, on enchaînait deux huit puis une demi-clé. »

Pas question d’établir la troisième voile du sloup, le flèche, aujourd’hui. « Dommage, regrette le patron, c’est notre turbo, il nous fait instantanément gagner un nœud. Mais nous devons l’amener dès force 4. Le Général Leclerc, lui, garde tout dessus jusqu’à force 6. Il est plus grand et plus large que nous, mais surtout, Loch Monna a été lancé en 1956, c’est-à-dire après cet hiver sans vent de 1952-1953 quand tous les coquilliers ont été motorisés. Il n’a jamais pêché à la voile. »

Sa coque n’était donc pas conçue pour tenir la toile. Sa quille longue, de faible tirant d’eau, convenait à la propulsion mécanique. Pour pouvoir gréer le coquillier, Yann a dû augmenter la hauteur de la quille de 30 centimètres sur une partie de sa longueur. Il l’a dotée de la bande molle du goémonier Saint-Pabu, ainsi que d’un saumon « maison », avant de déposer les 900 kilos de lest intérieur d’origine pour les remplacer par 3 tonnes de plomb réparties de manière à assurer la stabilité du bateau sous voiles : une tonne sous la quille, deux dans les fonds. Il a forgé lui-même les boulons de quille, la nuit dans un atelier déserté par les pros : « J’en ai encore des tendinites rien que d’y penser », grimace-t-il.

Résultat : la quille longue assure une stabilité de route remarquable au voilier, mais Loch Monna perd de la vitesse aux virements et ne tient pas autant la toile que les unités construites sans moteur. « Les coquilliers à voiles ont une quille en forte différence, profonde et pointue… Ils tournent comme des toupies, sans perdre de vitesse, une merveille ! »

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest

Loch Monna (au premier plan) à Pors-Beac’h dans les années quatre-vingt. © coll. Henry Kérisit

Un brin jaloux, Yann a travaillé dur et beaucoup réfléchi pour adap­ter l’épave achetée en 2011. En sept mois de travaux à la Scop de Cornouaille de Douar­ne­nez, plus de 300 mètres de bor­dages ont été changés, 50 mè­tres de lames d’iroko ont remplacé les parties abîmées du pont, le rouf a été refait, l’étambrai déplacé d’une maille pour avancer le mât de 30 centimètres. Le safran a été allongé et compensé pour gagner en maniabilité à faible vitesse.

Au préalable, l’ancien équipier de Kersauson – Yann avait participé à la préparation du trimaran Géronimo et à l’étape Brest-Qatar de l’Oryx Quest, course autour du monde disputée en 2005 – avait, mètre ruban et calepin en poche, fait le tour des coquilliers encore visibles. « J’ai comparé tous ces chiffres et tenté de choisir les meilleures options. Je voulais pouvoir manœuvrer Loch Monna seul alors que les sloups coquilliers étaient autrefois armés par trois ou quatre marins. Il fallait en outre que mon voilier soit facile à mener par des passa­gers. En même temps, j’avais envie de le faire marcher au mieux, de me faire plaisir. »

Souhaitant disposer d’un bateau moins « laborieux », Yann décide de ne pas doter son ancien coquillier d’un bout-dehors. Il espère ainsi limiter les efforts sur le gréement et rendre le voilier plus aisé à mener en équipage réduit. Les pêcheurs d’autrefois gréaient parfois un espar à la proue pour gagner en vitesse quand ils se rendaient sur les bancs ou pour en revenir. Il s’agissait cette fois de concevoir un bateau de travail contemporain en intégrant les contraintes financières – un seul marin embarqué, donc un seul salaire à « tirer » de l’activité – et techniques propres au projet.

Pour les voiles, pas question d’en commander de neuves. Le budget ne le permet pas. Yann préfère mettre à contribution son réseau de copains. Le coquillier s’habille d’occasion : une grand-voile du Bel Espoir, une trinquette du Mutin, une autre sortie d’un sac estampillé Paul Ricard 88, ayant probablement servi sur Kriter, etc. La toile est retaillée par le skipper lui-même, avec la complicité de Nicolas Guillon, l’ami voilier, du gréeur Thierry Gachichans et de l’équipe de l’Association des jeudi-dimanche, de l’Aber-Wrac’h.

Malgré les subventions obtenues un peu plus tard de la Région et du Département, le projet engloutit toutes les économies du marin entrepreneur – 120 000 euros – et mobilise toute son énergie pendant la très grosse année de travaux et de lancement du projet. Tout en compulsant plans et croquis, en interrogeant les anciens et en montant le « plan marketing » de son affaire, le futur patron passe quinze heures par jour au chantier. Les questions techniques s’a­joutent aux énigmes administratives : une école de patience, de débrouillardise et de précision.

Comme auraient fait les anciens

Début juillet 2012, quelques heures avant l’arrivée des premiers clients et le début des fêtes maritimes, le bateau est à peine achevé quand le feu vert des Affaires maritimes est enfin obtenu. Les premiers essais confirment­ les choix du skipper : il a réussi à adapter la coque à moteur de Tertu pour la pratique de la voile, en rade, en équipage réduit et en sécurité.

Dès la première saison, Yann, qui a étudié la chaudronnerie et les matériaux composites, décide de remodeler le safran, ce dernier s’étant révélé insuffisamment compensé. Ajustant la surface de la pelle, il augmente sa corde et sa profondeur afin de pouvoir virer de bord plus aisément par petit temps. La longueur du pic est également réduite de 20 centimètres et la grand-voile amputée de sa dernière laize pour que le bateau soit moins ardent et moins toilé dans les hauts. Yann – tout comme le fera Maël de son côté sur le sloup de bornage – modifie aussi le gréement courant. Le palan d’écoute de grand-voile passe de quatre à cinq brins afin qu’un homme seul puisse border dans la brise, quand deux paires de bras étaient requises auparavant. Le palan de la drisse de grand-voile passe aussi à quatre brins. La drisse de trinquette, traditionnellement simple­, est doublée. Pour contenir les battements de la grand-voile, des « lazy jacks » et une paire de balancines sont gréés. « Ainsi revu, conclut Yann, Loch Monna est moins rapide que les autres coquilliers à voiles aux allures débridées, mais il tient son rang au près serré et par vent arrière. »

Aux puristes qui leur reprochent ces ajustements, Yann Roger et Maël Terry ré­pon­dent qu’ils ont adapté les bateaux à leur usage. Comme les marins l’ont toujours fait. « Nous ne naviguons pas exactement comme les anciens, c’est vrai, mais nous naviguons comme ils l’auraient fait s’ils avaient continué à utiliser ces bateaux. En gardant les tours de main, le savoir et le savoir-faire, mais en utilisant des matériaux actuels et des astuces pour optimiser la marche du bateau et économiser l’équipage. Les marins au travail se sont toujours ainsi adaptés au fil des âges. Comme eux, nous travaillons quotidiennement avec ces bateaux et les faisons évoluer au gré de nos besoins. Nous n’avons pas voulu figer leur développement comme l’auraient fait des conservateurs de musée. » Le nouveau mât de Dalh Mad est un espar en lamellé-collé de pin d’Oregon pesant 800 kilos avec un diamètre de 27 centimètres, et le pont est calfaté au mastic synthétique, mais le bateau navigue cent vingt jours par an et il a fière allure.

En route pour le sable

Quelques jours avant notre transport de bière, Loch Monna et Dalh Mad, son frère d’aventure, profitaient de la renverse pour appareiller de Châteaulin et surfer le jusant dans l’Aulne remplie jusqu’aux roseaux. Le sloup de bornage landernéen était le plus grand bateau de la flottille participant à la Route du sable. Le sable, c’est toute son histoire. Ou plutôt celle de la Sainte-Anne, dont il est la réplique.

Après la Seconde Guerre mondiale, les borneurs à voiles de la rade de Brest connaissent à la fois leur renaissance et leur chant du cygne. Il est à nouveau rentable, et pour quelques années encore, de transporter par voie fluviale ces pondéreux marins pêchés à la côte plutôt que de les décharger au plus près et de les acheminer aux champs ou aux chantiers par la route. Quelques propriétaires arment alors les derniers sloups de bornage. Modèles très aboutis et spécialisés d’une longue lignée maritime, ils sont conçus pour transporter une charge maximale avec un tirant d’eau réduit leur permettant de louvoyer dans les rivières à marée de la rade, jusqu’à Châteaulin ou Landerneau.

La Sainte-Anne, une unité de 13,10 mè­­tres de long pour 4,65 mètres de large, est commandée par François-Marie Le Foll au chantier Jacq de l’Hôpital-Camfrout. Ce bateau, achevé début juillet 1945, déplace 25 tonnes pour une capacité de charge de 30 tonnes. Il embarque ainsi plus que son propre poids, remonte le vent et peut être échoué sans tomber ni rester « collé » à l’estran.

Ventrus, puissants et robustes, ces sloups étaient parfois surnommés les « bateaux boule » du fait de leurs rondeurs. Ils rap­pellent à certains ces percherons travaillant encore aux champs à l’époque. « On les compare aussi à des tracteurs, ajoute Maël. Et cela correspond particulièrement bien à la Sainte-Anne, qui fut l’une des premières unités de ce type et de cette taille à avoir été conçue pour être motorisée. » Son moteur d’origine ne développait que 15 chevaux, une bien faible puissance au regard des évo­lu­tions ultérieures, mais à l’heure de la voile au travail, cette ma­chine passait pour un luxe.

De la Sainte-Anne à Dalh Mad

Une lueur de joie dans les yeux, Maël met à la voile et prend la barre franche, qu’il manœuvre à l’aide de palans, tout en donnant de la voix pour faire envoyer la trinquette. « Par vents contraires, raconte-t-il, il arrivait que les borneurs sans moteur mettent­ jusqu’à une semaine pour faire la route entre Châteaulin et Brest, soit une trentaine de milles. »

Ce patron de trente-trois ans, mi-breton mi-calaisien, est venu adolescent à la voile. Il a hésité entre les métiers de la mer et ceux de culture et des langues vivantes, avant de se faire happer par son plaisir de naviguer et son goût des voiliers traditionnels. Voix posée, précision des gestes et des mots, ardeur du regard.

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest

La Sainte-Anne – gabare dont Dalh Mad est la réplique – devant Le Faou, au temps où elle pêchait le sable. © coll. Henry Kérisit

« Quand la Sainte-Anne rejoignait les bancs pour une marée à la coquille, les Affaires maritimes plombaient son diesel, par souci d’équité. Sauf que le plomb des scellés sautait souvent quand il devait porter assistance à un bateau ou remorquer les voiliers en panne de vent ! » Un navire de charge, tout en force, mais diablement leste dans sa version d’aujourd’hui, avec ses 130 mètres carrés de toile et ses quatre voiles, dont la trinquette fidèlement autovireuse grâce à son casse-jambes textile.

La Sainte-Anne n’a pas pu être sauvée, mais ceux qui se souvenaient de sa silhouette l’ont vue réapparaître sous le nom de Dalh Mad, « Tiens bon ! » en breton, la devise de Landerneau. En effet, en 1991, cette cité riveraine de l’Élorn émettait le vœu de participer au concours Bateaux des côtes de France et soutenait un groupe de marins et d’amoureux du patrimoine désireux de reconstruire ce borneur.

« Je me souviens très bien de la réunion de lancement du projet, au printemps 91, raconte Claude Vigneron, maquettiste et ex-marin de la Royale, toujours impliqué dans la gestion du bateau. On hésitait entre reconstruire l’Ange Conducteur, un coquillier à cul pointu, ou la Sainte-Anne, que défendait Henry Kérisit. Redonner vie au borneur dont beaucoup de riverains se rappelaient et qui avait failli être sauvé à Douar­nenez avait du sens. » En effet, en 1986, l’association Treizour avait fait gruter l’épave de la Sainte-Anne, qui gisait à l’anse du Roz, à Logonna-Daoulas. Elle l’avait ensuite fait convoyer jusqu’au musée du Bateau de Douar­nenez, le but étant de la restaurer sommairement et de l’exposer sur le quai du Port-Rhu. Au lieu de quoi la Sainte-Anne rejoindra le cimetière de la ria et sera détruite en 2005. Mais alors, Dalh Mad avait pris la relève.

« Nous avons monté une pe­tite boutique sur le quai de Landerneau pour lever des fonds, reprend Claude Vigneron, et la course contre la mon­tre a commencé. Il ne restait que quelques mois pour être prêts avant Brest 92. » De subventions en soirées crêpes et vente d’épinglettes, cartes postales, vareu­ses et au­tres produits dérivés – qui assu­rent 25 pour cent du budget de 230 000 euros –, le bateau est rapidement com­­man­dé au chantier Canévet, de Saint-Guénolé, qui cons­truit alors le lougre quimpérois Corentin.

Coque de chêne et pont de pin. Le gros œuvre est confié aux professionnels, qui relèvent les formes du bateau d’origine, alors échoué dans la ria du Port-Rhu, et é­lèvent le squelette de bois sur une rive de l’Élorn. « Paul Quillivic nous a proposé d’améliorer un peu la carène de la Sainte-Anne, qui était très carrée, détaille Claude Vigneron. Elle était faite pour transporter du sable… Elle tournait sur un bouchain. Paul a arrondi un tantinet ses formes pour qu’elle puisse mieux marcher à la voile. Le nouveau sloup diffère donc légèrement de son modèle, mais il est magnifiquement et robustement bâti. C’est l’une des seules répliques de l’époque à n’avoir pas encore nécessité un grand carénage. » « Les gars de Canévet ont réussi à lancer à temps le bateau pour que les bénévoles de l’association puissent en réaliser les emménagements, raconte Maël. Et malgré l’urgence, ils ont meublé cette coque comme une maison rurale traditionnelle bretonne ! » Depuis lors, le patron de Dalh Mad a repeint ces emménagements en blanc pour donner au carré muni de bannettes superposées l’allure d’un poste d’équipage.

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest

La table à cartes et le carré sont sobres et lumineux, Maël Terry ayant repeint en blanc les emménagements initialement sombres. © Sandrine Pierrefeu

La revanche de la toile

Nous sortons du dernier méandre de l’Aulne quand le foc est établi. Le bout-dehors ploie sous les risées et le sloup prend de la vitesse. Nous marchons à 6 nœuds vers la Cormorandière, un rocher balisé à l’approche du goulet au pied de la pointe des Espagnols. La barre requiert de l’attention, mais quelle puissance !

On imagine l’émotion de l’ancien patron de la Sainte-Anne, Jean Kermarrec, quand il a vu renaître son sloup de bornage sur le quai de Landerneau : « Si ma Sainte-Anne avait été construite comme celui-ci, elle serait toujours vivante », a-t-il complimenté les charpentiers quand ils achevaient la coque. À la barre de Dalh Mad, dès les premiers bords, il a reconnu que les gars du chantier Canévet et Quillivic avaient réussi un bateau qui « allait bien mieux » que le sien. Jean quittera le bord – et le monde – peu après, mais son fils François, ancien matelot du sloup au temps du sable, servira la première année sur Dalh Mad.

« Au début, précise Claude Vigneron, nous pensions pouvoir gérer nous-mêmes le bateau et naviguer ici, avec le club de canoë-kayak de la Maison pour tous. Mais très vite, les Affaires maritimes vont nous imposer de l’armer en nuc [navire à utilisation collective]. Le sloup a alors dû quitter la rade pour naviguer dans le Sud Finistère. Nous ne le voyions presque plus, sauf les hivers, quand il venait désarmer “à la maison”. Car la compagnie maritime associative Gouelia, à laquelle nous avions confié la gestion de notre sloup, l’exploitait au départ de Concarneau. Ce fonctionnement a duré une décennie et puis, la compagnie Gouelia s’étant étiolée, en 2009 nous avons rapatrié Dalh Mad à Landerneau. Notre borneur avait besoin d’un bon coup d’entretien et surtout, d’un projet. Il est resté deux ans à quai… »

« C’est à ce moment-là que nous nous sommes rencontrés », explique Maël. Ce dernier avait participé aux fêtes maritimes de 2003 et 2004 en Europe du Nord avec les yoles de Ness construites à Boulogne-sur-Mer. Il avait ensuite embarqué comme gabier sur le brick-goélette Spirit of Chemainus, la frégate Grand Turk et la goélette-aviso La Recouvrance. Il venait d’obtenir son brevet de capitaine 200 et recherchait un bateau à armer en rade de Brest avec son ami Yann. N’ayant pas les moyens d’en acheter un, il était en quête d’un affrètement. C’est alors qu’il s’est présenté à bord du sloup de Landerneau, au moment même où l’association recevait un journaliste pour faire savoir que Dalh Mad était disponible. La coïncidence est parfaite.

« Nous nous sommes très vite entendus pour que je travaille avec le sloup », reconnaît Maël. L’association bénéficie des aides de la Région et de la Ville pour une remise en état. Les œuvres-vives sont intactes, mais dans les hauts, les pièces exposées à l’eau douce ont souffert du manque d’entretien. Il faut reprendre une partie des lisses, les râteliers de cabillots, quelques romaillets de mât, remettre à neuf le gréement courant et refaire les joints de pont. « Depuis lors, nous confie le skipper en abattant en grand vers l’anse du Fret, je l’arme et l’affrète chaque saison, d’avril à octobre. »

Loch Monna Dalh Mad bateau traditionnel rade de brest

Dalh Mad (à gauche) et Loch Monna en rade de Brest en juin dernier, lors du Challenge des coquilliers. © Mélanie Joubert

« La voile d’avant, c’est un spi ? » questionne un passager. « Pas tout à fait, répond Maël, c’est un foc. Il est moins volumineux qu’un spi de voilier moderne, mais nous le manœuvrons un peu de la même manière : on l’établit et on l’amène sous la grand-voile pour épargner les espars, surtout le bout-dehors. » Même esprit pédagogique et même gentillesse à bord de Dalh Mad que de Loch Monna. Mais sur ce voilier plus grand que le coquillier de 3 mètres et deux fois plus lourd, capable d’accueillir jusqu’à dix-huit passagers, deux marins sont requis à la manœuvre. Ils sont donc deux pour encadrer les clients et les initier aux secrets du voilier qui court entre les baies boisées de la rade de Brest.

Les Cassandre leur avaient prédit la faillite à court terme, ou au pire, l’ennui… Yann et Maël travaillent dur. Chaque saison ressemble à un défi, mais les deux patrons partagent leur plaisir de naviguer sur ces bateaux ressuscités et affirment « s’amuser comme des fous ». À ceux qui leur cherchent noise pour des détails, ils ré­pondent que ni la Sainte-Anne, ni Loch Monna n’avaient autant navigué à la voile que ces six dernières années. Une jolie revanche, non ? 

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