Par Nathalie Couilloud. Une vie entière au service des courants d’air… Telle est la carrière de Jean Chevalier, voilier établi à la Frette-sur-Seine au temps où naissait la vogue des dériveurs sur les plans d’eau parisiens. Portrait d’un homme curieux de tout ce qui vole, sur l’eau comme au ciel.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

C’était un grand ami de Jean Chevalier qui, lui, vit à La Frette-sur-Seine, dans le Val d’Oise. Au fond d’un jardin tout en longueur, défendu par un portail vert, se dressent côte à côte une grande maison, une grange et un atelier, patinés par le temps. « Autrefois, le pas­seur habitait là », glisse Jean, en ouvrant la porte de la voilerie qui abrite les vestiges de cinquante ans d’ouvrage. La table de découpe, balafrée de milliers d’entailles, garde la mémoire des voiles qui y sont nées.

Chaque jour, Jean Chevalier rejoint son atelier. Il a quatre-vingt-onze ans. Et plus de souvenirs que s’il avait mille ans, comme disait Baudelaire. D’une anecdote l’autre, on tra­verse les siècles. On en saute même quel­ques-uns. « J’ai lu dans un traité de jardinage que sous Napoléon III, les bateaux allaient chercher de la glace au Groenland pour l’amener aux Antilles ; là, ils chargeaient les cales avec une couche d’ananas, une couche de glace, et ainsi de suite. Et quand ils arrivaient à Rouen, les pâtissiers venaient chercher la glace sur les bateaux parce qu’elle gardait le goût du fruit ! » De là à conclure que la marine marchande a inventé le sorbet… Le regard est farceur, mais sur les étagères, des piles de livres composent une bibliothèque éclectique, celle d’un amoureux de marine qui n’a pour tout bagage qu’un certificat d’études primaires et la curiosité sans frein des vrais autodidactes.

Jeune dessinateur chez Pierre Staempfli

« J’ai toujours été attiré par l’eau qui coule, les nuages légers de l’été ; je regardais les buses et les milans qui montent avec la colon­ne d’air chaud… » D’une enfance passée en Haute-Marne, Jean exhume le plaisir des baignades dans l’Armançon, un affluent de l’Yonne, et les plages du Nord où il est envoyé dans les préventoriums de la sncf, administrés par son père. Il a une dizaine d’années quand il construit un canoë avec deux perches et des cercles de tonneau, le tout recouvert d’une vieille bâche passée au goudron… un engin pas très stable qu’il met prudemment à l’eau dans le lavoir du village !

Il n’achève pas ses études à l’école Bréguet, qui prépare aux métiers de la mécanique, car son père le fait entrer aux che­mins de fer pour lui éviter le Service du travail obligatoire, dont les cheminots sont exemptés. Jean vérifie des passages à niveau et manque mourir d’ennui. Pour se changer les idées, il écrit un jour une lettre de candidature à l’architecte suisse Pierre Staempfli qui travaille alors à Paris. Le concepteur du Sharpie 9 m2 – lancé en 1938 à la demande du champion olympique Jean Peytel et de ses acolytes du Cercle de la voile de Paris (cvp) – l’embauche aussitôt comme dessinateur, au côté de François Sergent, son aîné de dix ans.

« Je faisais des plans de formes à l’époque. Il y avait beaucoup de boulot. “Refaites-moi ce bateau-là à la gîte, Chevalier !” me disait-il. » Pour assouvir sa curiosité, l’apprenti architecte s’inscrit aussi à la Sorbonne où il va suivre les cours de l’ethnologue Marcel Griaule – spécialiste des Dogons –, et apprend le « crawl australien » avec le vice-champion du monde de la discipline, Jean Taris. « Je me cherchais des professeurs », confie-t-il, laconique.

Quand l’armée le rattrape, il est déclaré « inapte au commandement » à l’école des sous-officiers et se retrouve moniteur de na­ta­tion dans une caserne des Pyrénées. Puis il est nommé à l’État-major général de la défense nationale (emgdn), basé à l’hôtel Intercontinental, à Paris. Affecté au ser­vice des transmissions et chiffres, il trie les télégrammes, seul homme au milieu d’un essaim de jeu­nes filles qui reçoivent et réexpédient des messages en morse…

Une fois rendu à la vie ci­vi­le, il lui faut trouver un mé­tier. Il rêve de devenir ar­chi­tecte naval et se cons­truit un Grondin, un plan Herbulot-Ser­gent de 1946, appelé Chi­nook, du nom d’un vent des montagnes Rocheuses. Le bois, venu de Haute-Marne, a été sélectionné sur pied dans le parc d’une comtesse, débardé à cheval, scié de long, puis séché. En 1948, Jean fait une descente épique de la Seine entre Paris et Le Havre à bord de son Chinook.

En cet immédiat après-guerre, le pays est à genoux et les pénuries touchent tous les domaines. « On manquait de bois, de tissu, de tous les matériaux. Les Allemands avaient même raflé le zinc des bistrots pour l’effort de guerre ! » Difficile de s’installer dans ces conditions, d’autant que la concur­rence est rude : Eugène Cornu, André Mauric, François Sergent, Jean-Jacques Herbulot sont à pied d’œuvre. Finalement, Jean Chevalier renonce à se lancer dans cette profession aux revenus aléatoires. En guise de pis-aller, il travaille quelque temps dans une usine de moulage du plastique. Pendant ses loisirs, il file à Deauville admirer les 12 m2 du Havre, ou sillonne la Seine en kayak.

Jean Chevalier, construction navale
Jean Chevalier aujourd’hui. © Nathalie Couilloud

«Je me suis trouvé au bon moment au bon endroit»

« Un jour, j’ai dit à Sergent que je voulais faire des voiles et il m’a conseillé­ d’aller voir Jean-Jacques Herbulot. » Il s’installe alors dans un petit atelier entre les portes de Pantin et de la Villette, avec le soutien de ses amis architectes. Ce n’est qu’en 1960 qu’il rejoint La Frette-sur-Seine. Entre-temps, il s’est marié avec Solange et un fils est né, Jean-Christophe, dont François Sergent sera un peu le parrain.

En ce temps-là, le cordage en chanvre vient de Paimbœuf et on le trempe dans du goudron de Norvège pour qu’il ne pourrisse pas. Le coton, lui, provient d’Égypte et est commercialisé par les Anglais. « C’était du bon tissu à voile. On disposait des laizes tous les 15 centimètres, horizontalement ou verticalement, et on cousait les ralingues à la main. »

Au milieu des années cinquante, un Caneton en bois coûte dans les 2 000 francs, soit 4 300 euros d’aujourd’hui. « Quand les Glénans ont fait dessiner le Vaurien par Herbulot, le prix du bateau est tombé à 500 francs [1 000 euros actuels], ça devenait plus abordable. Je me suis trouvé au bon moment au bon endroit, quand la plaisance se démocratisait. » Jean Chevalier va ainsi se faire une réputation dans le milieu de la voile légère de compétition. Il équipe notamment le 5O5, la Yole-ok, le Moth – un « papillon » né aux États-Unis en 1929, qui vole sur les plans d’eau français dès 1936 – et son cousin le Moth Europe créé par le Belge Aloïs Roland en 1963.

Jean-Claude Staefler, vice-champion du monde de cette série en 1969, adopte les voi­les de Jean Chevalier, tout com­me Pierre Saint-Jean, dit « Pépé », champion du mon­de en 1975. « Lui, c’était le client idéal. Il me disait de lui faire un sac à patate avec du creux et qu’il se débrouillerait pour adapter le mât en spruce à la voile, en le rabotant et le recollant ! »

Avec l’humidité, le coton neuf se rétracte et, pour pallier ce problème, Jean a l’idée de tailler de nouvelles voiles dans de la toile qui a déjà servi. Elles font la différence sur les plans d’eau et lui attirent de plus en plus de clients. Après le coton vient le Nylon, qui se révèle vite trop élastique et laisse bientôt la place au polyester et à son dérivé, le Dacron, appelé Tergal en France et commercialisé à partir de 1954. Règle Graphoplex en main, Jean mon­tre ses calculs de résistance, notés sur de longues bandes de tissu. Il évoque aussi le Vectis, un très beau tissu anglais, sans résine, « mais pas commode à travailler, car il fronçait comme de la tôle ondulée quand on cousait les laizes ».

Entre les voiles de compétition qui exi­gent­ quatre tracés différents « à cause du creux qui se balade partout », Jean se délasse avec les voiles de croisière, moins exigeantes. Il a connu l’époque où le client avait une culture nautique et savait ce qu’il voulait : fruit d’une réflexion commune, la voile était adaptée au programme du bateau ou à la personnalité du barreur.

Au plus fort de son activité, il confectionne chaque jour une voile de Moth ou de Yole-ok et choisit les jeunes régatiers dont il va suivre la carrière : « Le travail devient passionnant quand on a un gars ou deux qui marchent bien, confiait-il à un journaliste de l’époque. On cherche en­semble et parfois on trouve, ou on croit trouver. On déplace le creux, on fait ouvrir la voile à la demande, à force 3 ou 4. Désormais, les courses importantes se disputent en mer et le problème, c’est d’éviter de casser l’erre du bateau dans le clapot ; dans la brise, c’est la voile qui doit accuser le coup, elle doit travailler un peu comme un fouet et au bon moment. C’est en tâtonnant, en comparant ce qui a été fait que petit à petit on améliore.

« En Suisse, il y avait André Fragnière, archi­tecte, mais aussi très bon voilier pour les Moth. Moi, j’étais moins cher, à cause de la parité du franc. Je faisais donc beaucoup de voiles pour les Suisses, notamment pour des Surprise [quillard Joubert-Nivelt né en 1976]. » Et il dessine aussi celles de son fils, qui régate sur Optimist et Moth Europe : « Je me souviens d’une magnifique voile où il avait peint la tête d’un dieu inca », précise Jean-Christophe.

Le rendez-vous des constructeurs amateurs

« Un jour, un client s’amène et me dit : “Votre voile est extraordinaire, elle s’ouvre et se ferme quand il faut”. En discutant avec lui, j’ai compris qu’il l’avait gréée à l’envers sur le mât ! » Toujours modeste, l’artisan ne sait pas vanter son travail, sinon en creux – façon de parler –, quand, par exemple, il parle de semaines de soixante heures. Au printemps, quand tous les clients veulent leurs voiles pour la saison, sa fem­me lui donne un coup de main et les voisins aident aux pliages.

Le samedi après-midi, la voilerie est le rendez-vous des amis. Les membres de l’Union­ des constructeurs amateurs (uca), repaire de « tourdumondistes », sont ici chez eux : « C’était une clientèle sympathique, même si certains ne sont pas allés bien loin. J’en ai connu qui ont revendu leur bateau au premier clapot ! » Ce n’est pas le cas d’Annie Micheau, qui fabrique chez Jean les voiles de La Belle Lurette, réplique en ferrociment d’une goélette de 1927 dessinée par John Alden, construite par son mari Alain. Pas plus que celui de Joan de Kat, premier vainqueur de la course de l’Aurore, parti dans le Pacifique sur un prao dont Jean a dessiné les voiles.

Avec tous ses amis plaisanciers, Jean pourrait passer sa vie sur l’eau, mais, faute de temps, il n’accepte que de rares invitations. Ses souvenirs en la matière sont teintés d’humour. Il se rappelle ainsi avoir été « viré » de l’Aquilon de François Sergent. Pendant une visite de l’architecte à un futur client, Jean, resté à bord, avait fait un sort à une délicieuse marmelade anglaise ; consta­tant ce forfait, le capitaine avait invité son équipier à débarquer. Mais l’incident sera sans conséquence sur leurs relations futures.

Autre anecdote lors d’une croisière en Espagne sur un cotre Dervin de 9 mètres. L’équipage qui arrivait en vue des côtes ne retrouvant pas le pavillon de courtoisie, Jean est expédié à terre pour trouver du tissu et coudre au plus vite de quoi calmer les cerbères du Caudillo ! Sous Franco, les autorités étaient chatouilleuses…

Sa dernière virée, c’était en l’Irlande, sur un Swan de 11,50 mètres. Il en garde surtout le souvenir des pubs et celui d’un coup de chien terrible aux abords des Sorlingues.

Curieux de tout ce qui vole sur l’eau, com­me au ciel, Jean Chevalier travaille aussi dès 1973 pour la société Deltaplane, avant de réaliser plus tard des voiles d’ulm. Il a aussi restauré la voile en soie de l’Avion iii de Clément Ader, une magnifique machine volante conservée au musée des Arts et Métiers : « Une vraie vacherie ! Solange m’avait prévenu que la soie moderne était impossible à travailler, qu’elle foutait le camp de partout ! »

Jean Chevalier, construction navale
Le métier de voilier mène à tout, y compris à refaire l’entoilage en soie des ailes de l’Avion III, la machine volante de Clément Ader conservée au musée des Arts et Métiers, à Paris. © coll. Thérèse Ristord

«Tout son art est de mettre le creux là où il faut»

Jean est aussi sollicité par la marque Decathlon pour concevoir les voiles des premières planches commercialisées par cette chaîne. « C’étaient des voiles entièrement lattées, pour améliorer le près. » Outre les commandes pour les écoles de voile de la région, des plaisanciers parisiens lui confient­ aussi la confection de spis ou des réparations sur la garde-robe de leurs bateaux « salés » restés sur le littoral.

Dans les années 2000, l’association Sequana lui demande de l’aider à réaliser les voiles de ses Monotypes de Chatou, Quod Amo, puis Porc-épic. « Venez avec votre tissu et nous verrons cela ensemble ! » répond-il à François Casalis, le président de l’époque (CM 258). Pour ce dernier, la découverte de l’artisan est un pur bonheur : « Il possède une maîtrise parfaite de sa technique et l’absolue exigence de ne pas se prendre au sérieux. Chez lui, l’humour n’est pas une dérision, c’est une invitation à mettre­ de la couleur sur les événements de la vie quotidienne. Il y a un brin d’anarchie dans le bonhomme, ce qui n’est pas pour me déplaire ! À quatre-vingt-dix piges passées, il arrive encore à m’émouvoir dans sa quête du Graal : le creux ! Tout son art a été et est toujours de mettre le creux là où il faut. »

« Autrefois, il y avait des vignes par ici. On en tirait un vin qui faisait une sérieuse concur­rence au vinaigre d’Orléans », plai­san­te Jean Chevalier sur le chemin de l’agen­ce de design Fritsch-Durisotti, située à Conflans-Sainte-Honorine, où nous allons rendre visite à son ami Antoine Fritsch. « Je suis allé voir Jean quand j’étais enfant, raconte ce dernier. C’est le constructeur Gabriel Besnard qui me l’avait conseillé. À l’époque, je me passionnais pour les ma­quettes de bateaux et je voulais apprendre à les voiler. »

Membre du Yacht-club d’Île-de-France, Antoine a concilié ses deux passions du design et de l’architecture navale en concevant, en 2008, le Monotype des Mureaux, ou Class 2 M. « Je possède une Aile de 1935, qui a un peu vieilli, explique-t-il. Plutôt que de chercher encore à la faire évoluer, j’ai préféré prendre une feuille blanche et conce­voir un nouveau bateau. » Pour les voiles, il a bien sûr demandé conseil à Jean et a confectionné celles du prototype dans l’atelier de La Frette. Ce quillard sportif de 7,20 mètres, aux li­gnes très épurées, construit à une dizaine d’exem­plai­res au chantier naval Force 3 de La Rochelle, navigue­ sur le plan d’eau de Meulan-Les Mureaux, avec les Aile, Cormoran, Finn, Moth, Chat, Star et autres séries plus récentes.

Bien qu’il ait beaucoup travaillé avec son père, Jean-Christophe Chevalier n’a pas souhaité prendre sa suite. « Le métier m’intéressait, mais quand il a fabriqué des ailes Delta, j’ai eu l’occasion de pratiquer le vol libre et j’ai eu une révélation pour le monde aérostatique. » Son père lui a quand même transmis sa passion des courants d’air, puis­que Jean-Christophe est aujourd’hui réparateur et pilote de montgolfière.