Les chasseurs de rias

Revue N°275

La flottille se prépare à la découverte de la ria de Barro que domine l’église Nuestra Señora de los Dolores. De gauche à droite, on reconnaît le Galup que prépare Philippe Saint-Arroman, le Skerry Txotx, le couralin Mesclagne à côté duquel se tient Hervé Cornen, président de l’association, le Doryplume d’Henry Dulucq, le couralin Beròi à Bernard Contraires qui s’y affaire et enfin le Drôle. © Gwendal Jaffry

Par Gwendal Jaffry. En septembre dernier, une vingtaine de membres de l’association Les Escumayres-Talasta ont mené une dizaine d’embarcations à la découverte des fantastiques rias de Cantabrie et d’Asturies. Une fois de plus, les embarcations légères ont montré tout leur intérêt.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Avec du recul, il apparaît que cette envie de café n’était qu’un inconscient prétexte d’adultes destiné à dissi­muler nos désirs de grands enfants… Avec Bernard Contrai­res, qui m’a invité à bord de Beròi (« Joli » en gascon), son couralin, nous venons de fausser compagnie aux copains encalminés près de l’îlot Farillón, à l’ouvert de la ria de Barro. Pourquoi s’escrimer à porter la toile quand on peut border les avirons ? D’autant que, dans notre Est, quelques anfractuosités de la côte seraient bien susceptibles d’abriter le bistrot rêvé… À nous l’exploration !

En vingt minutes, le temps pour Bernard de m’évo­quer son adolescence chez les scouts marins et le Vaurien offert par son père pour ses dix-huit ans, nous atteignons l’îlot Ladrona puis la pres­qu’île d’El Pino. Sur la plage, Marie, la fem­me de Bernard nous fait de grands signes. Mais des écueils nous empêchent de passer. Nous contour­nons la presqu’île, la plage s’offre désormais à nous, mais l’île Ramón laisse passer encore trop de houle. À mon goût en tout cas, le patron, plus téméraire, semblant enclin à tenter le « couralin-surf ». « Mais, Bernard, comment ferions-nous pour repartir ? » Un peu plus loin, nous engageons Beròi dans une découpure de la côte à peine plus large que lui. Mais c’est un cul-de-sac sans espoir. Finalement, c’est la plage de Sorraos qui va nous offrir le havre rêvé. En nous faufilant entre les rochers, nous atteignons une petite grève occupée par une famille, surprise mais visiblement ravie de notre intrusion. Et, miracle, au-dessus… le fameux café !

L’endroit est paradisiaque. Ou presque. Car, une demi-heure plus tard, au moment de repartir, nous constatons qu’il y a ici aussi quelques jolies déferlantes qui nous avaient épargnés à l’aller… L’étrave de Beròi pointée vers les creux, j’embarque et arme les avirons. À la septième vague, Bernard pousse le couralin et enjambe son tableau. Et… CRAC ! Règle numéro 1 : quand un bateau est à l’arrêt, on ne tire pas comme une brute sur le bois mort… Retour sur la plage. Élaboration du plan B. C’est à la godille que ça passera. Forcément, ce soir, à Niembru, dégustant une bière fraîche en terrasse du Tlaxcala, j’en prendrai pour mon grade.

L’escumayre est volontiers échangiste

En général, on évite de se faire remarquer dès le premier jour dans un groupe d’une vingtaine de personnes qu’on ne connaît que de la veille. C’est gênant. Sauf peut-être lorsqu’il s’agit d’une bande de copains com­me celle des Escumayres-Taslasta (« pirates et clapotis » en basque et gascon), une association qui a apparemment inscrit la convivialité dans ses statuts. C’est à Philippe Saint-Arroman que je dois d’être avec eux en ce mois de septembre, l’architecte charpen­tier qu’on avait déjà rencontré sur l’Adour (CM 248) et lors de l’essai de son Drôle (CM 266), homme discret à qui cette petite bande doit – presque – tout.

La plupart sont arrivés la veille à San Vicente de la Barquera, le camp de base de ces trois jours de balades. Une idée d’Henri Dulucq, qui a souhaité partager sa découverte de cette magnifique côte espagnole. L’après-midi, une première navigation s’est faite au départ de la Braña, en aval de notre camping, vers le rio de Peña Candiles et celui del Escudo. Le soir quand j’arrive, tout le monde donne la main à l’énergique Henri, ancien cuisinier de métier, pour préparer les merguez « du boucher de Philippe » et les toma­tes cœur-de-bœuf « du jardin de Philippe ». Autour du feu, Henri râle, Pittu Aguirre s’en amuse et Sébastien Albizu s’enthousiasme de tout. Bref, tout est normal me dit-on. « L’association représente une trentaine de personnes actives d’horizons socioculturels très différents, me précise Philippe. Certains sont venus pour construire­ leur bateau puis sont restés. Mais nous avons aussi des adhérents sans bateau et des bateaux sans adhérent. » Autant de monde qui se retrouve sou­vent sur l’Adour, sur les lacs des Landes, ou ailleurs comme ici.

Le lendemain matin, nous prenons la route d’Unquera pour sillonner la ria de Tina Mayor. À 10 heu­res, une heure avant la basse mer, notre convoi de neuf voitures et onze ba­teaux parvient sur le port du Caño del Mazo… où n’existe aucun accès à l’eau. « Allez de l’autre côté, nous lance un marin. Juste avant l’ancien­ne usine, un chemin descend sur la berge. » Pour porter les bateaux sur la grève, tout le monde donne la main. Selon les modèles, les commentaires vont bon train, Karmentxu, le batteliku de Jean-Jac­ques et Patricia Prouzet suscitant le plus de bruit : « Il est trop lourd ton bateau ! – Oui, mais le rosé est frais », répond son propriétaire.

Vingt minutes plus tard, chacun est prêt à appareiller, même Ainhara, le prao sur plans Gary Dierking de Sébastien Albizu dont il a fallu assembler les trois parties de la co­que et le flotteur, une tâche à laquelle s’est attelé Robert, soixante-seize ans, le doyen de la bande, ma­nuel touche-à-tout dont on apprendra au hasard des échanges la vie de baroudeur planétaire.

À quelques mètres de nous, deux chevaux traversent la ria lisse d’un pas nonchalant. Plus loin, des forêts d’eucalyptus tombent dans la mer avec çà et là une plage qui ponctue le paysage. Comme par miracle, alors que nous atteignons l’ou­vert de la ria, le soleil dissout le voile gris qui nous enserrait. Tout le monde s’émerveille, Jean et Christiane Tremoulet sur leur Skerry, Bertrand et Monique Noblia sur leur Balea, Florence Balette et Bruno Berrouet sur le Galup de l’association… Une énumération hasardeuse, car l’escumayre est vo­lontiers échangiste ! « Ça reflète bien l’es­prit de l’association, remarque Philippe, qui m’a embarqué sur son Drôle. Bertrand, par exemple, nous a rencontrés sur l’Adour à bord du doris qu’il avait acheté pour faire le Great Glen Raid ; c’est là qu’il s’est aperçu qu’un bateau plus léger et plus petit serait intéressant, d’où sa cons­truction de Balea. Florence, par contre, n’a pas encore le bateau dont elle rêve, donc elle emprunte ceux de l’association, comme le Galup, l’Aran ou les deux couralins Kural et Mesclagne. »

Sébastien, Hervé et Robert à bord d’Ainhara. © Gwendal Jaffry

« Vous êtes dans le plus bel endroit du monde ! »

À 12 h 45, les bateaux de nouveau chargés sur les voitures et remorques, nous prenons cette fois la route de Barro. Pittu Aguirre m’embarque, Pittu, une figure bien connue dans le monde du bateau traditionnel puisqu’il a long­temps été membre d’Itsas Begia qu’il a rejoint dès sa création, en 1981, à Ciboure. « Ensuite j’ai fait de la traînière à Saint-Jean-de-Luz au sein du club Ur Joko. Puis, quand j’ai passé l’âge de la compétition, je suis revenu à Itsas Begia. C’était le début du projet Brokoa. » En 1993, Pittu est élu président de l’association, responsabilité qu’il assu­mera pendant une dizaine d’an­nées. Treize ans plus tard, l’ancien dessinateur obtient son cap de menuisier, un métier qu’il pratique depuis en intérim, sauf l’été où il aide sa femme dans sa boutique de Saint-Jean-de-Luz.

« J’ai beau avoir plein de copains avec qui naviguer, comme la ban­de du bac à voiles Pierre-Malet à Arcachon, ça me trottait dans la tête depuis un moment de cons­truire mon voile-aviron. Un jour, j’ai demandé à Philippe, que je connais de longue date, de me concevoir une « Mobylette qui va sur l’eau », un bateau facile et léger pour na­vi­guer en solo. Il venait de dessiner le Kano­teko, or ce plan correspondait tout à fait à ma demande. J’ai construit mon bateau au chantier en même temps que Philippe faisait le sien. » Ttirri Ttarra est lancé au printemps 2010 au terme de trois cents heures de travail.

À force de parler, nous avons oublié de tourner à droite après le restaurant El Arco Celorio… Demi-tour, première à gauche. Au bout de quelques centaines de mètres, nous atteignons le fond de la ria de Barro et bientôt la petite cale où nous pourrons mettre à l’eau. À quelques mètres, surplombant un « vire-court », deux grandes tables de pique-nique n’attendent que nous. C’est ici que nous déjeunerons, partageant les victuailles comme l’ont été les bateaux, dans un décor magnifique écrasé de soleil. Sur l’eau, c’est aussi beau. À peine franchie la dernière poin­te protectrice, la longue houle du golfe de Gascogne soulève notre couralin Beròi malgré une météo au beau fixe et pas un pet de vent. En quelques secondes, cette mer qui enfle suffit à nous faire prendre la mesure des lieux. On comprend mieux pour­quoi il y a ici si peu de ports et donc de bateaux.

À l’issue de notre petite escapade « casse-aviron » avec Bernard, nous remonterons la ria bord à bord avec Philippe, embarqué cette fois sur le Galup. « C’est à lui que je dois Beròi, me précise Bernard. Un jour, j’ai entendu dire qu’un certain Philippe Saint-Arroman construisait des couralins, un type de bateau qu’on a toujours eu dans la famille, sauf que le nôtre “tournait à gauche” et que Philippe construisait en bois moderne, ce qui permettait entre autres les déplacements sur remorque. » Au-dessus de nous, l’église Nuestra Señora de los Dolores domine, majestueuse. Un peu plus loin, un homme sort de sa maison qui jouxte un hangar à bateau posé sur l’eau. « Vous êtes dans le plus bel endroit du monde », nous lance-t-il. Il dit vrai, comme en attesteront ce soir les conversations au camping autour des pommes de terre à la riojana d’Henri, une recette à base de patates donc, mais aussi d’oignons, d’ail, de piments, de poivrons et de cho­rizo… Un régal !

Le samedi matin, cinq bateaux appareillent du port de pêche de San Vicente
de la Barquera pour remonter le Brazo Mayor qui s’étire en amont du pont du Parral. À bord de Mesclagne, on reconnaît Pittu, Bertrand et Robert. Tandis qu’Hervé nage sur le Doryplume, nous sommes trois à armer le batteliku Karmentxu. © Olatz Tarrega

Karmentxu menée selon la technique du trophée Teink

Le lendemain, tandis que certains choisissent d’arpenter les ruelles de San Vicente de la Barquera, dont l’église Santa María de los Ángeles et le château se détachent sur fond de Picos de Europa, nous sommes une douzaine à partir sur les eaux étroites du Brazo Mayor qui s’étire derrière la ville. Cette fois-ci, la mise à l’eau se fait depuis la cale qui jouxte l’élévateur à bateau. Cinq unités sont de la partie, dont le Drôle avec Philippe et son amie Belen, ainsi que Mesclagne avec Pittu, Bertrand et Robert. À bord de son prao, Sébastien a convié Imelda, sa femme, et Olatz Tarrega, la photographe de l’association qui a laissé son Crum Nahikari – un plan André Guitard de 6,20 mètres qu’elle a construit en bois-moulé d’acajou – à son mouillage du Boucau. À bord du Doryplume d’Henri, Hervé Cornen, le président de l’asso­ciation et construc­teur du batteliku Busti-busti a pris place. Enfin, Jean-Jacques Prouzet nous a conviés Henri et moi à bord de Karmentxu.

Jean-Jacques, marathonien, amateur de vieux bateaux – il restaure actuellement un Vaurien et va bientôt s’attaquer à un runa­bout Bellini – et collectionneur d’anciens voiliers de bassin d’Arcachon, a longtemps ramé en traînière. En 2003, avec l’association Ibaialde, il participait au premier In­dia­noak, une re­mon­­tée du Saint-Laurent en hom­mage aux baleiniers basques du xvie siè­­cle. « En traîniè­re, explique-t-il, on est treize à bord. Pour pou­voir ramer seul, je me suis mis en quête d’un pe­tit bateau facile à met­tre à l’eau, un canot qui devait aussi être en bois, beau, rare et fort de toute une histoire ! »

C’est ainsi qu’il trou­ve, à Pasajes, Karmentxu (« Petite Carmen »), un batteliku de 4,60 mè­tres construit pour la pêche dans les années quarante. Ayant découvert les Escumayres dans la presse locale, il demande à Philippe de le lui restaurer. Sauf que le charpentier voit les choses différemment… « Étant donné l’âge de Karmentxu et le programme de na­vigation que j’en­vi­sa­geais, Philippe m’a conseillé de la conserver en l’état, mais d’en construire une réplique en bois mo­derne. » La copie est lancée en 2011 au terme de deux ans de travail, un chantier auquel Jean-Jacques participe.

Une fois franchi le pont du Parral, le plan d’eau devient de plus en plus sauvage à mesure que l’on s’enfonce dans les terres. Si le rythme est à la balade, Jean-Jacques a choisi de nous faire nager selon une technique particulière inventée pour le trophée Teink, un raid en batteliku qui longe le Pays basque du Sud au Nord. Tandis qu’Henri et moi nageons à bâbord, Jean-Jacques, installé à l’arrière sur un petit banc amovible, manie sur tribord un aviron qui sert à la fois à la direction et à la propulsion. Karmentxu a beau être facile à mener, le patron doit parfois nous rappeler à l’ordre pour que ça file droit… L’indiscipline nuit à l’efficacité et tout autant à l’élégance.

Sur la route, nous croisons quelques pêcheurs professionnels sous-marins qui cueil­lent des couteaux, dont seul le long tuba permet de les repérer. Bientôt une vanne nous empêche de poursuivre sur le Rio Gandarilla. Demi-tour donc pour la descente du Brazo Mayor qui avec le jusant serpente davantage encore dans un plat paysage de vasières. Devant moi, Henri ne tarit pas d’élo­ges sur son Doryplume qui évolue au bout de nos avirons. « C’est un bateau que j’ai acheté d’occasion voici quinze ans. N’étant pas un intégriste de la tradition, je l’ai doté d’avirons en carbone. » Avant, Henri a fait de la planche à voile et du dériveur sportif ; il a également possédé un biquille. « Mon bateau idéal, aujourd’hui, c’est celui qui me permet de naviguer où je veux et quand je veux. » Récemment, dé­si­rant un voilier, Henri a construit avec un ami un Houdini, plan Welsford très défendu. « Je vis à Hossegor et j’appareille souvent de Capbreton, un port où les condi­tions peu­vent être dures. Désormais, selon mon programme de navigation, je choisis entre les deux bateaux. »

Malgré la pluie, Bernard Contraires part à la découverte de la ria de Póo à bord du Galup, un type de bateau qu’il envisage de construire pour ses petits-enfants. Peu à peu, le ruban d’eau transparente va se rétrécissant pour finir en un ruisseau entouré d’une dense végétation… © Gwendal Jaffry

Hegoak et Bagare résonnent entre tentes et caravanes

Comme hier, nous sortons les bateaux de l’eau vers midi et demi. Au camping, l’infa­tiga­ble Henri s’attaque aussitôt à la préparation de plusieurs kilos de mou­les qui seront accom­pa­gnées de tortilla et de pains farcis. Pour le dessert, Bernard distribue à chacun un livret de chants basques. Bientôt, Hegoak et Bagare ré­son­nent entre tentes et caravanes. Même les surfeurs en combinaison néo­prène, leur planche sous le bras, s’arrêtent pour profiter de cet éton­nant concert­… Je conser­verai d’ailleurs ces airs en tête tout l’après-midi alors que nous explorons cette fois la ria de Póo, toujours sans vent mais désormais sous la bruine. Pourtant, même dans ces conditions, l’enchantement demeure.

En fin de journée, du haut de la colline, tandis que je regarde Bernard nager paisiblement à bord du Galup, me reviennent les paroles de cet hymne à la liberté qu’il nous a fait chanter ce midi : «Hegoak ebaki banizkio / Neria izango zen / Ez zuen aldegingo / Bainan honela / Ez zen gehiago txoria izango / Eta nik txoria nuen maite / Eta nik, eta nik, xoria nuen maite…» (« Si je lui avais coupé les ailes / Il aurait été à moi / Il ne serait pas parti / Mais alors / Il n’aurait plus été un oiseau / Et moi / C’est l’oiseau que j’aimais… »

Ce soir, au restaurant Meson Madrid de la place José-Antonio où nous nous retrouverons tous une dernière fois avant de nous quitter, Jean-Jacques se lèvera, à la fin du repas, pour porter un toast… « aux chasseurs de rias ! »

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