Les Minquiers, le Grand Sud britannique

Revue N°322

l’archipel des Minquiers
À une petite dizaine de milles dans le Sud de l’île britannique Jersey, l’archipel des Minquiers appartient à son bailliage. À marée haute, le chaos granitique que le jusant avait révélé disparaît pour ne laisser voir que quelques rares roches et une seule île sur laquelle ont été bâties une dizaine de maisons, une cale, des toilettes et un héliport… © Paul Lakeman Drone Photography

Par Louis Baumard – Quelques milles au Nord-Ouest de Chausey, les Anglais conservent une vigie silencieuse et longtemps disputée aux Français, l’archipel des Minquiers. Des deux îlots accessibles parmi d’innombrables écueils qui s’étendent sur près de cent kilomètres carrés, un seul a été bâti, mais personne ne vit ici à l’année. En revanche, ces eaux poissonneuses attirent chaque jour les pêcheurs, et notamment les Français qui avaient le droit de plonger ici lignes, filets et casiers, jusqu’à ce qu’un certain Brexit vienne faire peser une lourde menace…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.minquiers-carte

Appelons-la Madame Smith. Par ce bel après-midi ensoleillé de juin, Madame Smith, en bermuda, a dévalé l’unique cale de la maîtresse-île de l’archipel des Minquiers lorsqu’elle a vu qu’un chien, français de surcroît comme le lui laisse imaginer le bateau qu’il s’apprête à quitter, allait y débarquer. « Si les services vétérinaires de Jersey voient votre chien ici, lance-t-elle, ils vont le mettre immédiatement en quarantaine à Saint-Hélier » (la « capitale » de Jersey, NDLR). À 10 milles de l’île française de Chausey et 8 milles de l’anglo-normande Jersey, cet îlot devant lequel nous venons de mouiller s’étend sur moins d’un hectare, au cœur d’un archipel qui en compte neuf mille cinq cent soixante-quinze à basse mer, s’étirant sur 9 milles du Nord au Sud et 6 milles d’Ouest en Est. Ici, comme nous venons d’en avoir un aperçu, prévalent les règles les plus strictes de la Grande-Bretagne. Mais si Madame Smith a interdit au chien du bord de mettre patte à terre, elle n’a en revanche rien pu contre le visiteur curieux que je suis, n’osant demander ses papiers à un homme pieds nus et en maillot de bain…

Tout en haut de la cale où nous venons de nous rencontrer s’alignent une dizaine de maisons basses construites dans un granit gris, le même que celui qui a jadis servi à la construction de fortifications à Saint-Hélier. Toutes sont couvertes de lichens jaunes, et toutes fermées, cadenassées − personne ne vit ici à l’année –, à l’exception de celle de Madame Smith et de son mari.

Sur l’une de ces maisons, un panneau ancien affiche les armoiries du bailliage de Jersey et les inscriptions (en français) « États de Jersey » et « Impôts », vieux souvenirs d’une époque de guerre diplomatique et économique entre France et Royaume-Uni. Deux autres panneaux, l’un en anglais, l’autre en français, indiquent que Les Minquiers abritent une réserve inscrite « sur la liste de la convention de Ramsar des zones d’importance internationale ». Autrement dit, les sites de nidification doivent être évités. Le silence sur l’archipel est total…

Madame Smith, rassérénée, parle. Originaire de Jersey, elle passe ici une semaine de vacances dans une maisonnette privée d’eau douce et d’électricité – mais le réseau téléphonique fonctionne. Et non, ce n’est pas trop dur. « Il nous est même arrivé de passer deux semaines », précise-t-elle. Seul résident du moment, le couple a hissé très haut le drapeau de Jersey, à savoir un pavillon anglais, à croix rouge sur fond blanc, doté des armoiries du bailliage dans le triangle supérieur. « On établit l’Union Jack lorsque le lieutenant-gouverneur de Jersey, qui représente la reine, visite les Minquiers », ajoute notre hôtesse involontaire. Les détails protocolaires ont ici plus d’importance qu’on ne l’imaginerait sur le continent.

Les maisonnettes sont mitoyennes – il y a tellement peu de place… – et alignées sur un axe Nord-Sud, leurs façades donnant à l’Est. Elles ont été construites à la fin du XIXe siècle par un pêcheur jersiais, un certain Le Masurier, nous assure Madame Smith. Un Français ? Normand plutôt, comme les origines de la population jersiaise dans le parler de laquelle, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Les Minquiers s’appelaient Les Mîntchièrs – « marchands de poissons ». Mais les Britanniques préfèrent The Minkies…

Les premières maisons, à l’origine simples abris pour les pêcheurs en saison, auraient été édifiées avant 1815.

Les premières maisons, à l’origine simples abris pour les pêcheurs en saison, auraient été édifiées avant 1815. L’impôt foncier dont elles s’acquittent à Jersey sera un argument fort au moment d’attribuer l’archipel aux Britanniques. © Société Jersiaise/SJPA/013106

L’habitat affiche indubitablement un style anglo-normand. Avec le temps, les maisons ont été rehaussées par leurs propriétaires jersiais qui, pourtant, n’en profitent pas même au cœur de l’été et sous un ciel radieux… Tout au Nord, une aire de béton à la peinture écaillée permet aux hélicoptères d’atterrir, ce qui ne doit pas se produire souvent. Mais la plus remarquable des constructions reste les toilettes publiques situées tout au Sud de l’alignement. Peintes de bandes blanches et noires, elles servent d’amer et aussi de lieu d’expression à l’humour britannique si l’on en juge par l’écriteau plaqué sur sa porte : « Ces toilettes ont la particularité d’être le bâtiment le plus méridional des îles britanniques. Nous vous invitons à les utiliser avec le plus grand soin, l’alternative la plus proche se trouvant à Jersey (11 miles) ou Chausey (10 miles). » Un autre écriteau, plus prosaïque, invite les utilisateurs à remplir d’eau de mer des seaux alignés devant la porte. Ils serviront de chasse d’eau.

Derrière le hameau vivent les oiseaux, des pipits, des huîtriers-pie, des tournepierres à collier que personne ne vient ennuyer, même pas le chien vacciné de Madame Smith. Une longueur de 50 mètres pour 20 mètres de large à marée haute, le tour de l’îlot est vite fait, même s’il est parfois entravé par les herbes hautes qui condamnent presque les portes des maisons.

« Si les abords de Chausey sont difficiles pour la navigation, Les Minquiers, c’est pire »

Il est juste de dire que la maîtresse-île n’est pas coupée du monde. Des visites en canots pneumatiques, pour les groupes, sont assurées l’été à partir de Saint-Hélier, port le plus proche. Les excursionnistes viennent profiter des plages de sable et de galets, des champs de rochers. Les plus chanceux observent des dauphins et des phoques. Mais rares sont ceux qui verront aloses, requins-pèlerins, gobies à grosse tête et saumons atlantiques, espèces qui peuplent aussi ces lieux.

Quel contraste entre le yacht à l’arrière-plan et cette maison rudimentaire au toit en toile goudronnée !

Quel contraste entre le yacht à l’arrière-plan et cette maison rudimentaire au toit en toile goudronnée ! À gauche de l’image, les grands avirons côtoient le matériel de pêche. © Société Jersiaise/SJPA/005387

Pourquoi les visiteurs ou les propriétaires ne se pressent-ils pas plus nombreux dans l’archipel ? Peut-être parce qu’à l’instar de son voisin du Sud-Est, l’archipel de Chausey, la biomasse des Minquiers est très bien protégée par la géologie sous-marine… Écueils et hauts-fonds ne découvrent qu’à marée basse, compliquant l’accès. Les noms des roches disent d’ailleurs bien de quoi il en retourne : le Sauvage, le Nuisible, les Ardentes, le Four, les Faucheuses… Sans parler des forts courants de marée et d’un marnage allant jusqu’à 12 mètres.

La fin du jusant découvre de longs bancs de sable à l’Ouest. « Quarante-huit pointes surgiront », affirme le romancier Roger Vercel, dans son guide Les Îles anglo-normandes, paru en 1956 chez Albin Michel, « des roches truffées de homards et de congres, un homard et un congre par trou. » Bertrand Augé, un plaisancier familier des lieux, affirme, lui, que « si les abords de Chausey ne sont pas faciles pour la navigation, Les Minquiers, c’est pire ». Pourtant, richesse en poissons aidant, l’archipel a été longtemps revendiqué, sinon par la France, en tout cas par les pêcheurs normands et bretons. D’ailleurs, tandis que Madame Smith pointe du doigt le chien étranger, un plaisancier malouin lance ses lignes à proximité.

La dispute pour la souveraineté de l’archipel, ses homards et ses congres, remonte à 1360, lorsque l’Angleterre le revendique et l’obtient par le traité de Brétigny. En 1839, puis en 1852, des conventions dessinent des zones d’exclusion propres aux pêcheurs français et anglo-normands, ainsi que d’autres secteurs où ceux des deux pays pourront travailler côte à côte. Il faut dire que des Jersiais ont pris l’habitude de draguer des huîtres juste en face de Granville…

En 1875, l’Angleterre exige une souveraineté totale et la concrétise en 1902 en plantant un mât de pavillon. Péripétie suivante en 1929, lorsqu’un Français du nom de Leroux construit au pied du mât une maison, pour laquelle il a obtenu un permis de construire français. Le bâtiment est vite détruit par les Jersiais, le Quai d’Orsay ignorant pour sa part la plainte de Leroux. Les Jersiais construisent alors la cale et le poste de douane dont la plaque est décrite plus haut. Désormais, un étranger ne peut plus débarquer à moins d’avoir un passeport… Les troupes nazies se passant néanmoins de documents pour occuper les îles jusqu’au dernier jour de la Seconde Guerre mondiale.

« Pour que les îles Minquiers soient françaises ! Un hardi nageur a trouvé un moyen original de montrer nos couleurs sur ces îlots contestés »

« Pour que les îles Minquiers soient françaises ! Un hardi nageur a trouvé un moyen original de montrer nos couleurs sur ces îlots contestés »… Un «exploit» qui fait la «une» du Petit Journal en date du 4 août 1929. © Look and Learn/Illustrated Papers Collection/Bridgeman Images

Curieusement, c’est au pêcheur malouin Lucien Marie, le premier à mettre pied sur la maîtresse-île, le 23 mai 1945, que les soldats allemands feront leur reddition. Deux semaines plus tôt, Jersey avait connu la fin de son occupation, mais les officiers de Saint-Hélier avaient oublié ceux des Minquiers… Lucien Marie, ce même jour, découvre aussi que le refuge-abri construit en 1939 par l’expédition malouine du peintre Marin Marie a été saccagé.

Si une guerre mondiale est finie, une guerre locale se poursuit. En 1945, un militaire français sonne encore le clairon. C’est le général Juin, chef d’état-major interarmes, qui ordonne à la Marine nationale de dresser sur la maîtresse-île un second mât de pavillon aussi haut que celui de l’Union Jack, afin d’y établir le pavillon tricolore. La drisse de ce dernier sera bientôt coupée.

Le 29 décembre 1950, la France et la Grande-Bretagne décident de clore un conflit de six siècles en demandant à la Cour internationale de justice de La Haye de trancher le différend. Au terme de deux années de procédure, la sentence tombe le 17 novembre 1953 : la Cour reconnaît à l’unanimité la souveraineté britannique et jersiaise sur Les Minquiers – elle a pris en considération le fait que les propriétaires jersiais des maisonnettes payaient des impôts à Saint-Hélier, l’archipel dépendant de ce fait des États de Jersey –, conservant néanmoins aux Français le droit d’y pêcher, sauf dans un rayon de cent mètres autour de la maîtresse-île et de la Pipette, une autre roche où l’on peut être tenté de débarquer. Le contentieux est clos.

Aujourd’hui, un reportage de la BBC nous apprend que l’archipel n’est pas seulement un trésor naturel mais que le bâti, aussi vieux et inconfortable qu’il soit, a une grande valeur. L’avocat James Lawrence, du cabinet jersiais Viberts, déclare qu’« il est rare que l’une de ces maisons fasse l’objet d’une transaction. Cinq d’entre elles ont été vendues en cinquante ans. D’habitude, elles restent dans les familles et passent d’une génération à l’autre. » En août 2018 toutefois, l’une d’elles s’est vendue « pour une somme à six chiffres, à une société jersiaise ». Conscients de cette valeur, les propriétaires sont réunis au sein de la Residents’ Association, basée à Jersey, et membre du comité de gestion de la Convention de Ramsar.

Jadis simple abri pour les pêcheurs, les maisons des Minquiers sont toujours petites et sommaires

Jadis simple abri pour les pêcheurs, les maisons des Minquiers sont toujours petites et sommaires… mais elles coûtent désormais très cher : en août 2018, l’une d’entre elles a été vendue pour une somme à six chiffres… © Louis Baumard

Madame Smith sourit : les États de Jersey n’ont jamais appartenu à l’Union européenne

Christian Fleury, géographe à l’Université de Caen Basse-Normandie a particulièrement étudié l’histoire des frontières marines du golfe Normano-breton. De son point de vue, qui rejoint d’ailleurs ceux des riverains continentaux, l’administration française n’a jamais vraiment défendu les intérêts des pêcheurs. « La France, écrit-il dans la conclusion de son essai (voir bibliographie), paie à ses portes même sa pusillanimité, caractère pérenne d’une évolution historique mettant finalement peu de choses à la disposition des avocats de sa cause. »

Il faudra vingt-trois ans, de 1977 à 2000, pour qu’un tribunal arbitral parvienne à établir un tracé « définitif » de la frontière maritime et une définition précise des zones de pêche qui soient acceptés à la fois par la Grande-Bretagne, Jersey et la France. Et encore vingt ans… pour que le brexit vienne bouleverser l’entente des pêcheurs des deux rives.

Interrogée sur les effets locaux de ce divorce à l’échelle de l’Europe, Madame Smith sourit : les États de Jersey n’ont jamais appartenu à l’Union européenne. « Cela dit, lance-t-elle, se ravisant, ça pourrait nous poser quelques problèmes puisque nos deux monnaies [la livre sterling et la livre jersiaise, NDLR] sont indexées. » Reste que dans son superbe isolement, l’archipel des Minquiers s’en moque un peu : à part les maisonnettes, rien ne s’achète et rien ne se vend sur son territoire.

 

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Une saga tragi-comique et cocardière

« Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu’aujourd’hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l’abîme ont été rasées par l’incessant dépècement que fait la mer. La configuration des écueils change. Ce n’est pas en vain que les flots s’appellent les lames. Chaque marée est un trait de scie. À cette époque, toucher les Minquiers, c’était périr. » C’est beau comme du Victor Hugo… et c’est du Victor Hugo. Le grand homme a vécu quinze ans à Guernesey et connaît bien les Anglo-normandes. Dans son roman Quatre-vingt-treize, la corvette monarchiste Claymore, partie de Jersey, navigue vers la France. Elle va rencontrer une tempête, mais c’est une escadre républicaine qui la coulera devant la maîtresse-île des Minquiers, au terme d’une résistance héroïque et désespérée (ci-dessous).

Victor Hugo parlait des îles anglo-normandes comme de « morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre… » Il n’était pas le seul à penser ainsi. En 1939, le peintre Marin Marie (1901-1987), grand navigateur cocardier et propriétaire d’une maison sur l’archipel voisin de Chausey, organise à partir de Saint-Malo une expédition vengeresse. Elle est forte de quinze bateaux transportant chacun une partie d’une maison préfabriquée qui portera le nom de « Refuge-abri des marins français ».

Roger Vercel (1894-1957), dans le livre qu’il consacre aux Anglo-normandes en 1956, à la fois guide et hommage au ton léger, pince-sans-rire et quasi anglo-saxon, y raconte le déroulement de cet épisode : « Le préfet d’Ille-et-Vilaine, alerté par Jersey, ne manqua pas d’envoyer un avion qui, fort adroitement, laissa tomber un message lesté, contenant l’ordre d’interrompre les travaux. Mais on venait de clouer au faîte du toit le bouquet de charpentier, bouquet traditionnel signifiant que tout est achevé. On pouvait donc obéir… »

Il reste pourtant des irréductibles que le dérisoire n’effraie pas. En 1984, l’écrivain nationaliste Jean Raspail (1925-2020) et des amis hissent un drapeau patagon sur la maîtresse-île en « représailles » de l’occupation des îles Malouines par la marine britannique. Le haut fait du « consul patagon » durera une journée avant que l’Union Jack soit renvoyé (ci-dessus). Enfin, l’érudit granvillais Robert Sinsoilliez (1928-2009) a consacré un livre, malheureusement épuisé, à l’histoire des Minquiers et des Écréhous, autre archipel rocheux et peu connu, situé entre Guernesey et le département de la Manche.

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© Steve Back/​Mail On Sunday/​Shutterstock

 

Licences de pêche : un problème récurrent

Le 4 juillet 2000, Français et Jersiais signaient une entente sur la définition des zones de pêche dans la baie de Granville, incluant l’archipel des Minquiers. Hors petite pêche, trois cents bateaux normands et cent quarante-cinq bretons de plus de 12 mètres travaillent alors dans ce secteur, plus ou moins régulièrement. Un notable jersiais déclare à l’époque à l’hebdomadaire Le Marin qu’« aucun autre État européen n’accorde des accès plus généreux dans ses eaux territoriales à des pêcheurs d’un pays voisin. » Cet accord – le précédent datait de 1839 ! – amène à attribuer des licences aux Français pêchant dans les eaux anglo-normandes et à créer un comité conjoint consultatif permettant des rencontres régulières entre représentants des deux flottilles.

Sauf que ce traité de 2000 n’a pas anticipé le brexit et le souhait des Jersiais de diminuer drastiquement le nombre de collègues français dans leurs eaux pour cause, raison officielle, de « préservation de la ressource ». Fin 2020, quand le gouvernement de l’île accorde in extremis des licences provisoires à cinquante-sept bateaux seulement (trente-six normands et vingt et un bretons), trois cent quarante bateaux français fréquentent encore les eaux concernées. Les pêcheurs français se voient accorder jusqu’au 30 avril 2021 pour déposer des dossiers individuels, qui doivent être examinés en tenant compte des preuves de l’antériorité sur la zone. Des contraintes sont aussi annoncées comme la diminution du nombre de jours de pêche  pour certaines espèces, ou encore une sélection selon les types de métiers. Dans ce contexte, les Français craignent aussi que les bateaux de moins de 12 mètres démunis de système de positionnement automatique ne puissent pas obtenir de licences, faute de traces écrites.

Le ton monte très vite côté français. Aux menaces locales d’interdire aux Jersiais les criées de Granville et Saint-Malo, la ministre de la Mer, Annick Girardin, ajoute dès le 4 mai la possibilité de priver l’île d’électricité. Le 6 mai, une soixantaine de bateaux normands et bretons passent une matinée devant le port de Saint-Hélier, bloquant la sortie du ferry Commodore Goodwill. Deux patrouilleurs britanniques font leur apparition à proximité, deux navires de guerre français assurant la symétrie. Si la manifestation reste pacifique, on parle à Jersey de « sur-réaction » de la part des Français, les tabloïds londoniens évoquant « presque un acte de guerre, menaçant l’approvisionnement en nourriture et en énergie ». Le 6 mai au soir, toutefois, les Français rallient leurs ports. Mi-mai, les Jersiais indiquent qu’ils acceptent, jusqu’au 30 juin, un retour au régime qui a prévalu jusqu’en 2020. Ensuite ? Les discussions devraient redevenir locales, sans plus passer par Londres, Paris et Bruxelles.

Daily Mail

© Daily Mail

 

Une biodiversité protégée

L’archipel des Minquiers compte parmi les cent soixante-quinze zones humides du Royaume-Uni soumises à la convention de Ramsar – la France en compte cinquante pour sa part, dont la baie du mont Saint-Michel, toute proche, ou l’île d’Europa, dans l’océan Indien. C’est dans la ville iranienne de Ramsar qu’a été signé en 1971 un traité intergouvernemental servant de cadre, à travers le monde, à la conservation et à l’utilisation rationnelle des zones humides et de leurs ressources.

Les Jersiais suivent à la lettre les recommandations de cette convention, chacun des huit sites Ramsar des Anglo-normandes bénéficiant d’un plan de gestion. Celui des Minquiers, exposé dans un document de vingt-huit pages, est applicable depuis 2012. Il répertorie et tente de prévenir les risques que court toute zone naturelle protégée. La vitesse des embarcations à moteur est par exemple limitée – ce à quoi le grand nombre de roches affleurantes incitait toutefois de manière naturelle… En revanche, personne n’a pu empêcher l’irruption des crépidules (Crepidula fornicata) ou des sargasses japonaises (Sargassum muticum), espèces invasives introduites dans la Manche par les échanges internationaux d’huîtres et de naissain.

 

à lire :

Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, première édition chez Michel Lévy, Paris, 1874 (disponible en multiples éditions savantes et au format de poche ou électronique) ;

Roger Vercel, les îles anglo-normandes, Albin Michel, paris, 1956 ;

Robert Sinsoillez, Histoire des Minquiers et des Écréhous, L’ancre de Marine, Saint-Malo, 1995 ;

Christian Fleury, « Quand droits des pêcheurs et frontières marines interfèrent – Enjeux et conflits dans le golfe normano-breton », dans Backouche I., Ripoll F., Tissot S., Veschambre V., La dimension spatiale des inégalités, Pur, Rennes, 2011.

 

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