En kayak dans le sillage de Stevenson

Revue N°267

Jean-Marie Huron (au premier plan) et Donatien Garnier à Anvers, au départ de leur périple à destination de la région parisienne. © Jean-Marie Huron

Par Donatien Garnier (texte) et Jean-Marie Huron (photo de la croisière) – Récit de dix-sept jours de croisière fluviale en kayak entre Belgique et Île-de-France, sur les traces de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson, qui avait entrepris ce périple en 1876 avec son ami Walter Simpson.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Ciel gris, argent déteint du fleu-ve : la matinée est plutôt mor­ne. De loin en loin d’énormes péniches et de petits cargos viennent bousculer la surface calme de l’Escaut, élargi, en ce point de son cours, par l’approche de l’estuaire. Des remorqueurs vont et viennent : les uns vers un paquebot préparant son évitage, les autres vers les darses invisibles du grand port de commerce. Deux kayaks jumeaux aux lignes peu communes quittent la rive droite du centre-ville d’Anvers et, opportunément happés par la renverse, s’élancent vers l’amont. À bord, on est heureux et soulagé : le voyage qui s’amorce est l’aboutissement d’un projet vieux d’une décennie dont le coup d’envoi n’a cessé d’être différé.

Pour mon compagnon – le photographe Jean-Marie Huron – cependant, l’allégresse est de courte durée : quels que soient ses efforts, son kayak s’obstine à louvoyer au lieu de filer droit. Sera-t-il contraint à tirer des bords de la sorte pendant trois semaines ? Pour un kayakiste expérimenté comme lui, la perspective est plus que dé­primante.

Le récit de Stevenson, An Inland Voyage (« Un voyage intérieur »), est paru en 1878 et sera traduit en français par Léon Bocquet sous le titre Voyage en canoë sur les rivières du Nord.

Alors que j’ai eu maintes occasions de naviguer et de tester ma périssoire, Jean-Marie ne s’y est assis pour la première fois que la veille, en tenue de ville, chaussures de cuir et veste de tweed, dans la chambre du petit hôtel où nous étions descendus. Je suis pourtant confiant : d’ici quelques heures la bête sera domptée. Ce matin, en voyant les deux bateaux sortir par la fenêtre, le réceptionniste de l’hôtel l’a bien noté : « ce sont un peu des Rolls ». Or, comme en témoigne la pagaie groenlandaise qu’il utilise, mon coéquipier est davantage habitué aux kayaks de type inuit, rapides et vifs, sensibles aux moindres mouvements du corps. Aux Ferrari plutôt qu’aux Rolls. Aux Bernico plus qu’aux Riva, préciserai-je le soir même, à Klein-Willebroek, après avoir quitté le cours du Rupel et abrité nos esquifs dans le hangar où Nicolas Bertels, le patron de cette marque, fabrique et entrepose ses Formule 1 motonautiques. « Nous travaillons pour des écuries engagées dans les championnats du monde, nous expliquera-t-il, mais aussi pour des fortunes du golfe Persique. »

Un projet inspiré par Un voyage intérieur

Un cri nous a fait lever la tête. Deux ouvriers en gilet orange fluo font signe depuis la haute berge : « Vous allez où ? » J’aurais répondu « Pontoise », mais Jean-Marie m’a devancé : « Paris ! » « Ah, Paris ! C’est beau hein ? Comme Anvers, la capitale de la Belgique ! » Bienvenue en Flandre !

Antwerpen-Pontoise par les rivières et les canaux. C’est le trajet que nous avons l’intention d’accomplir. Une idée qui étonne souvent ceux de nos interlocuteurs qui ignorent que ce parcours fut effectué une première fois, en 1876, par l’écrivain Robert Louis Stevenson et son ami Walter Simpson. Le futur auteur de L’Île au trésor, du Voyage­ dans les Cévennes avec un âne et du Maître de Ballantrae est alors âgé de vingt-sept ans et se trouve à un tournant de son existence. Alors qu’il souhaite vivre de sa plume, il vient d’être reçu au barreau de Londres et doit, selon l’injonction paternelle, se consacrer au métier d’avocat. Pour échapper à ce destin, le jeune Écossais ne voit qu’une issue : publier un livre en espérant que le succès soit suffisant pour fléchir son père.

Pour donner à son projet le plus de chances d’aboutir, il décide de l’inscrire dans un genre florissant de l’époque : l’aventure fluviale. Dans son imposante biographie (R.L. Stevenson, les années bohémiennes: 1850-1880), Michel Le Bris explique que l’objectif initial des deux compères était Grez-sur-Loing, près de Fontainebleau, où ils devaient rejoindre une compagnie d’apprentis impressionnistes. Joyeuse bande dont faisait partie Fanny Van de Grift, la femme, croisée quelques mois plus tôt, dont l’écrivain deviendra éperdument amoureux.

Deux aspects d’Un voyage intérieur, le livre que Stevenson publie à l’issue du périple, me touchent immédiatement : l’iti­néraire, dont je trouve le tracé splendide et, malgré sa grande pro­ximité géographique, exotique ; l’esprit vagabond, qui me semble relever de cette éthique de l’impréparation, cette danse avec le hasard, vecteurs de rencontres et de péripéties multiples, que j’aime par-dessus tout. Avant même d’avoir refermé le petit volume, je sais que je vais tenter de refaire le parcours dans un état d’esprit proche de celui de mes devanciers. Ce que j’ignore encore, c’est que, dans cette perspective, je vais lancer la construction de deux kayaks en contre-plaqué.

Applaudissements. La deuxième journée de navigation s’achève mieux qu’elle n’a commencé. L’épuisant contournement de l’écluse de Zemst est loin derrière nous. Pour franchir ses 9 mètres de chute, Il nous a fallu hisser, pousser, tirer, attraper à pleines mains des branches d’aulne peu consentantes, des touffes d’herbes piégées d’épines, puis, pour remettre à l’eau, imaginer un va-et-vient de corde sous l’œil éberlué des pêcheurs sagement alignés dans le bief supérieur. Tout cet éreintant manège pour apprendre, de la bouche d’un kayakiste croisé quelques instants plus tard, que les gardiens de cette forteresse accordaient assez de considération aux microbiennes embarcations comme les nôtres pour leur ouvrir ses imposantes portes.

Accueil chaleureux au Royal Sport nautique de Bruxelles

Cent trente-huit ans après Stevenson, nous accostons au ponton du Royal Sport nautique de Bruxelles où nous sommes attendus par une dizaine de ses membres. Nous avons à peine le temps de débarquer que nos kayaks sont sortis de l’eau, transportés dans la cour gravillonnée du club, disposés sur des bers confortables, savonnés, rincés à l’eau claire, lustrés au chiffon doux, photographiés devant la façade couverte de vigne vierge et, enfin, abrités dans le vaste garage à bateaux parmi les huit et les skiffs.

A Bruxelles, les membres du Royal Sport nautique bichonneront tout autant les kayakistes que leurs embarcations. Profitant d’un moment de détente, l’auteur
lit un passage du récit de Stevenson qui a inspiré son voyage. © Jean-Marie Huron

Après les kayaks, les hommes. Douche, dîner, couchage, tout est si rapidement organisé que je ne peux m’empêcher de penser à nos prédécesseurs. À la façon dont leur soirée dégénère. D’abord réjouis par l’accueil providentiel dont ils sont l’objet, ils finissent par s’irriter de la monomanie de leurs hôtes belges. Allons-nous connaître le même sort ? Être harcelés de questions sur l’aviron ou le kayak français, ses clubs, ses champions, ses plans d’eau, ses compétitions ? Le dîner auquel nous sommes conviés dans les boiseries claires du club-house, tournera-t-il au cauchemar ?

Le fait est que nous n’avons plus vingt ans depuis au moins vingt ans et que nous n’intéressons que très modérément les jeunes athlètes qui se succèdent au bar pour la bière d’après l’effort. Nous discutons donc avec leurs aînés, entraîneurs et responsables du « Royal ». On parle de voyages, de l’évolution de la langue flamande, de l’introuvable gouvernement belge. De Vilvorde, aussi, dont nous avons longé la berge juste avant d’arriver. « La fermeture traumatique de l’usine Renault et le licenciement de ses trois mille cent ouvriers en 1997 ont été un tournant », explique Marc Legein, discret, amical et efficace président de la section aviron. « Vilvorde, l’ouvrière n’est plus, poursuit cet avocat quinquagénaire. Les politiques favorisent le développement de programmes immobiliers de standing, mais je n’y crois pas beaucoup. » La friche industrielle profite à la « gentrification ». Et aux rameurs qui peuvent nager dans une eau un peu moins toxique et un air moins vicié.

Des kayaks conçus par Jean-Baptiste Bossuet dans l’esprit du Rob Roy

Nous n’échapperons pas, cependant, à la curiosité de nos hôtes sur la conception de nos kayaks. L’idée et l’envie de faire réaliser des embarcations spécialement pour le projet viennent du réalisateur Florent de La Tullaye, avec qui je devais initialement accomplir le voyage. Mais il faut attendre la rencontre de Jean-Baptiste Bossuet et la découverte de son chantier pour qu’elle devienne essentielle à l’entreprise. Nous sommes en 2010 et Jean-Baptiste vient de reprendre l’entreprise familiale suite au décès de son père. Nous nous croisons lors d’un rassemblement de bateaux traditionnels sur le bassin d’Arcachon. L’homme est d’un abord un peu bourru, mais il est direct et franc au moment de donner un avis, passionné et passionnant quand il s’agit de décrire l’art de construire une pinasse à voile performante, pudique s’il faut évoquer sa carrière de coureur au large trop vite interrompue par l’offre paternelle : « Si tu veux travailler avec moi, c’est maintenant ». Solidement ancré dans une tradition fondée six générations plus tôt, Jean-Baptiste n’en est pas moins ouvert à l’innovation. « Ceux qui m’ont précédé ont toujours cherché les techniques les plus efficaces de leur temps, insiste-t-il. J’ai été élevé comme ça. » Singularité illustrée par le Bô 28, magistrale interprétation du canot mixte arcachonnais dotée d’une coque polyester et conçue avec Alexis Bonin, héritier d’un autre célèbre constructeur du bassin.

Mais c’est ma visite au chantier, implanté à la pointe de l’Aiguillon, qui sera décisive. Comment ne pas être saisi par l’ambiance de ce hangar en bois rempli d’outils, de copeaux, de toute sorte de bateaux, où le cancan d’une troupe de palmipèdes élevés pour la chasse à la tonne intègre le grand mix des rabots, scies, maillets­, dégauchisseuses, Virgin Radio ? Comment ne pas avoir envie de revenir dans cet endroit ? Et quelle meilleure raison pour ce faire que de passer commande ? L’objet – les kayaks – en étant tout trouvé, restait à convaincre le gardien du temple. L’accueil, à vrai dire, sera mitigé. Il y aura un peu de suspense, mais finalement, l’adhésion sera au rendez-vous : « On y va ! »

À bord du Saint-Jean-Bosco, une péniche chargée de silicone

Nous n’avons pas eu à filer à l’anglaise dans le jour naissant, aucune course à l’issue­ forcément humiliante ne nous a été proposée. Nous sommes décidément mieux traités que nos devanciers. Il n’est pas loin de midi lorsque nous atteignons le centre de Bruxelles. Après plusieurs essais de chargement sur le pont et dans les deux caissons étanches, Jean-Marie a trouvé la bonne combinaison. Avec un peu moins de poids sur le nez, son kayak file désormais aussi droit que le mien. Très vite, la voie d’eau est encadrée par deux hauts quais ne laissant rien filtrer de la ville. Nous devons nous contenter de vagues reflets dans l’eau sale et de quelques graffitis jusqu’à ce que nous butions sur la première écluse. Ici, aucune option de contournement. Si nous voulions sortir de l’eau, il faudrait revenir très loin sur nos pas ou appeler un camion-grue. Nous sommes heureusement moins dépourvus que la veille. Marc Legein, l’homme ressource du « Royal », nous a procuré les numéros de téléphone de tous les franchissements jusqu’à la frontière française. L’appel est fructueux : on accepte de nous ouvrir. On nous demande cependant si nous sommes d’accord pour embarquer sur le Saint-Jean-Bosco, la péniche qui nous suit. Le sas ne peut en effet contenir les trois bateaux ensemble et le marinier est pressé.

A Bruxelles, les deux pagayeurs ont embarqué avec leurs bateaux sur la péniche Saint-Jean-Bosco. Le temps de franchir quelques écluses et le plan incliné de Ronquières (en bas). L’occasion aussi de sympathiser avec l’équipage, Matthieu et Valérie Rigole et leur petite Lana. © Jean-Marie Huron

L’occasion est belle. Doublement élevés par le passage de l’écluse et la hauteur du chaland, nous allons peut-être enfin apercevoir la capitale belge. Hélas ! sur ce point nous resterons sur notre faim : le centre­ de Bruxelles est derrière nous. Nous n’avons d’ailleurs pas l’idée de le regretter tant notre hôte est accueillant : « Pourquoi ne pas rester à bord jusqu’à la prochaine écluse, ou même plus loin si vous voulez, jusqu’au plan incliné de Ronquières ? Si tout va bien, nous le passerons demain matin. » Nous n’hésitons pas longtemps. La perspective de grimper 68 mètres de dénivelé à bord du Saint-Jean-Bosco, lui-même hissé dans une imposante piscine mobile montée sur six cents roues, est pour le moins alléchante.

L’après-midi est ensoleillé. Passé Anderlecht, la banlieue fait place à la campagne. De temps en temps une petite ville, un groupe d’éoliennes ou une usine viennent se poster en bord de canal. Nous faisons peu à peu connaissance avec Valérie Rigole, fille, petite-fille, arrière-petite-fille et sœur de mariniers belges, et avec son mari Matthieu, Bordelais d’origine et ancien cuisinier. « Lorsque notre fille Lana est née, il y a trois ans, se souvient Valérie, nous travaillions tous les deux dans un camping de luxe du Gard. C’était une activité passionnante mais tellement prenante qu’elle était incompa­tible avec le temps que nous voulions passer avec notre enfant. Nous avons donc fait des stages et passé les concours pour devenir capitaines fluviaux. Un seul permis aurait suffi, mais nous l’avons passé tous les deux afin d’augmenter nos chances et commencer au plus vite. » Ils seront tous les deux reçus.

Un marinier hyperactif vivant à 10 kilomètres/heure

Une écluse approche. Matthieu bondit à l’avant pour préparer les amarres sous le regard attentif de sa compagne et de sa fille. Je m’étonne de cette vivacité qui ne cadre pas avec l’idée que je me fais de la batellerie. « Marinier ! Marinière ! Couple expulsé dirait-on de l’Histoire », chante le poète belge Franck Venaille dans La Descente de l’Escaut, l’un des cinq livres que j’ai emportés avec moi. « Toute ma famille se moque de moi, s’amuse Matthieu, déjà revenu, tandis que l’écluse se remplit doucement. On me dit souvent : “T’es hyperactif et tu vis à 10 kilomètres/heure”. » On ne s’ennuie jamais sur le Saint-Jean-Bosco? « Il y a toujours de quoi s’occuper, de quoi apprendre, et, contrairement à ce que l’on croit, perdre cinq mi­nutes à une écluse peut occasionner une cascade de retards qui, en définitive, nous fera perdre une journée de repos. Je suis tout le temps en train de calculer et de me renseigner : quelle est ma vitesse ? Combien d’avalants et de montants devant moi ? Parfois, sur des portions courtes, on préfère faire route en marche arrière plutôt que de perdre le temps d’avancer jusqu’au point de demi-tour. »

En l’occurrence, Matthieu est optimiste : le déchargement des 481 000 litres de silicone brut contenus dans les cuves de son bateau de­vrait se faire en temps et en heure. Objectif : l’usine Dow Corning de Seneffe, avant-dernière étape d’une chaîne d’approvisionnement mondialisée. Chargé au port d’Anvers la nuit dernière – Matthieu n’a pas dormi –, le silicone brut vient de Chine et sera renvoyé vers Dubaï, après raffinage, pour alimenter les pistolets à joint des ouvriers bangladais attachés à la construction des gratte-ciel de ce pays. À l’instar des navires long-courriers, l’exploitation du Saint-Jean-Bosco dépend de plusieurs acteurs internationaux : propriété d’un armateur hollandais, sa cargaison est gérée par un affréteur belge et son équipage recruté par un mandataire suisse.

Le soir, un gros plat de pâtes à la sauce carbonara vient nous récompenser de tous les kilomètres parcourus… sans pagayer. Depuis la table, j’observe le salon, cloison blanche, canapé moderne, écran plat sur lequel Lana regarde un Disney. Nous sommes loin du décor campé par Stevenson. Tout à l’heure pourtant, lorsque je lirai à mes hôtes le passage d’Un voyage intérieur évoquant la vie paisible des mariniers, Valérie s’exclamera : « C’est exactement ça ! Tout à fait les photos de ma grand-mère, avec le linge qui sèche, les petits chiens bâtards, les fleurs, les chevaux de trait… Mon grand-père a gardé longtemps les siens, c’était son bien le plus précieux. »

Régate sous voile en Wallonie

Le lendemain, l’après-midi est déjà bien entamé quand nous nous séparons. Le Saint-Jean-Bosco est amarré à l’embranchement bucolique du canal du Centre. Une descente utilisée par de jeunes adeptes du jet-ski nous permet de mettre à l’eau sans effort. Nous repartons dans une très belle lumière de fin d’été, lestés d’un bon repas et de quelques informations sur les curiosités à ne pas rater : la péniche-chapelle Spes Nostra de Marchienne-au-Pont, où Matthieu et Valérie se sont mariés ; l’abbaye d’Aulne ; le port de Thuin, le Conflans-Sainte-Honorine belge…

Quand la voie d’eau est rectiligne et le vent portant, une petite voile lattée est établie pour soulager le pagayeur. © Jean-Marie Huron

Nous débobinons les boucles champêtres du bief jusqu’à atteindre une longue ligne droite festonnée de phragmites et encadrée de petites collines boisées. Le soir est comme bordé d’or. Une petite brise souffle dans notre dos. Un temps idéal pour marcher à la voile. Le mât est vite glissé dans son emplanture et la voile lattée établie. Une régate s’engage entre Vailima et Silverado, noms de baptême de nos deux embarcations en référence à deux lieux de séjour de Stevenson. Profitant de la moindre­ risée, jouant au maximum de la gîte et au minimum de la pagaie pour se diriger, Silverado prend un avantage qui, sans le traître dévent d’une berge et le remous insidieux d’une péniche pressée, se serait traduit par une victoire sans appel.

Dans Un voyage intérieur, Stevenson établit la voile dès le premier chapitre. Il n’y revient pas ensuite, mais l’expérience semble­ le satisfaire. La présence de cette voile est l’une des rares précisions relatives aux embarcations des deux Britanniques. C’est tout juste si l’on sait que l’une est fabriquée avec du « robuste cœur de chêne anglais » et l’autre en cèdre. Longtemps d’ailleurs, j’ai pris au pied de la lettre le terme de canoe utilisé par Stevenson et traduit en français par le mot canoë. Ce n’est qu’après une méticuleuse chasse aux indices que j’ai pu établir que l’Aréthuse et la Ci­garette étaient bien des kayaks ressemblant probablement au Rob Roy de John MacGregor, le pionnier britannique de la navigation légère (CM 202).

J’ai donc demandé à Jean-Baptiste Bossuet de concevoir deux kayaks dans l’esprit du Rob Roy, pouvant évoluer en mer comme en ri­vière, équipés d’un gréement a­mo­vible et de caissons étanches, les plus légers et robustes possible, mais suffisamment stables­ pour permettre le travail d’un photographe… Jean-Baptiste a ainsi dessiné une coque à bouchains vifs, avec des lignes tendues et surtout une étrave et un étambot très droits qui sont sa signature. Le kayak mesure 4,40 mètres de long pour 0,63 mètre de large. Sa peau en contre-plaqué d’acajou de 5 millimètres d’épaisseur est collée et clouée à la structure de cèdre rouge avec des pointes en cuivre. Une bande-molle en laiton protège la quille et un liston en pin clair l’arête du pont. Enfin, sept couches de vernis époxy, dont trois stra­tifiées, font rutiler l’ensemble.

Premier bivouac sous la tente dans un bois de bouleaux

Ferlée autour du mât, la voile a regagné son étui de toile grise et repris sa place sur le pont. Nous venons de nous heurter à l’écluse de Viesville, tout juste fermée pour la nuit. Nous rebroussons chemin et choisissons un petit bois de bouleaux pour établir le premier bivouac de la semaine. Après-demain, si tout va bien, c’est-à-dire si les éclusiers belges continuent de nous « avaler », nous aurons passé Charleroi, traversé son complexe industriel fantomatique, gagné la Sambre canalisée, passé la frontière à Jeumont, rejoint Maubeuge et… la trace de Stevenson. En effet, rebutés par le nombre d’écluses, beaucoup plus important à l’époque, par l’attente liée à l’engorgement du trafic, et sans doute par la pluie incessante depuis le départ, le jeune écrivain voyageur et son ami ont pris le train à Bruxelles­ en direction de la France.

Passage de l’écluse de Gosselies, avant Charleroi. Les éclusiers belges ne rechignent pas à « avaler » les kayaks, malgré leur taille microscopique. © Jean-Marie Huron

Comme la leur, notre première étape après Maubeuge sera Pont-sur-Sambre. Comme, eux, lorsque nous arrivons dans cette bourgade, nous devons présenter « l’aspect d’échantillons de civilisation plutôt douteux ». Nous sommes sales et fatigués. Jean-Marie a fait une chute en début de matinée et souffre du bassin. Notre équipement ne vaut guère mieux. Un morceau de la bande-molle de Vailima a éclaté lors d’un épuisant contournement d’écluse et l’un de nos chariots s’est cassé. Huit jours après notre départ, nous avons vraiment besoin d’une pause.

C’est un équipage bien différent, rasé, douché, ayant refait son stock de linge propre­ et de sommeil réparateur, qui sort de chez Michel et Myriam Détrait le lendemain après-midi. Le temps est au bleu fixe et au canotage. Je pagaie en silence, suivant l’empreinte laissée par le kayak de Jean-Marie dans une eau blondie de pollen. Je repense au régénérant dîner de famille auquel nous avons eu droit la veille, dans la grande maison de brique de Michel Détrait, le maire sans étiquette de Pont-sur-Sambre. On fêtait, autour d’une fondue de bœuf bio accompagnée de frites et de tarte au maroilles, le contrat signé l’après-midi même par son fils, Justin, contrôleur de gestion dans l’usine de câbles de Jeumont.

Pourquoi ont-ils fermé le pont-canal de Vadencourt ?

Alors que Michel évoquait les efforts déployés par les communes de la vallée de la Sambre pour tenter de faire face à la désindustrialisation, je fis part de la surprise que j’avais éprouvée quelques heures plus tôt devant le port de plaisance de Haumont. Son grand terre-plein gazonné, son terrain de beach volley, sa paillote servant champagne et mojito à des clientes apprêtées, et surtout ses bateaux qui ressemblaient davantage à des yachts qu’aux barges de location du canal du Midi. « Il y a beaucoup de Belges qui viennent ici, m’avait expliqué Pierre James, président de l’association Haumont bateaux, même s’ils regrettent – comme les mariniers, qui ne passent plus – la fermeture, en 2006, du pont-canal de Vadencourt. Quand il était ouvert, ils pouvaient aller jusqu’à Paris et revenir en faisant une grande boucle par le canal du Centre. » Le canal de la Sambre à l’Oise est devenu un cul-de-sac, au grand dam de nos interlocuteurs successifs, inquiets de cette jachère patrimoniale si peu propice au développement de l’économie touristique.

Sur la partie non canalisée de l’Oise, il faut parfois contourner des arbres abattus et d’autres obstacles naturels. © Jean-Marie Huron

C’est à Chauny que nous avons rejoint l’Oise. Toute médaille ayant son revers, l’absence de pluie, qui fait notre bonheur là où les précipitations incessantes furent le calvaire de nos deux prédécesseurs, nous a empêchés de suivre leur exemple et d’emprunter la rivière non canalisée à Vadencourt : pas assez d’eau pour naviguer. Et si, à Chauny, atteint en camion, nous avons encore un peu hésité – la profondeur serait-elle suffisante ? Ne vaudrait-il pas mieux suivre le cours mortellement rectiligne du canal de Saint-Quentin ? –, nous ne regrettons pas d’avoir choisi d’emprunter la ri­vière pour rallier Le Plessis-Brion. Certes, il nous faut franchir des obstacles nouveaux – barrages de branches et de déchets, bourbiers entretenus par de hiératiques bovidés –, mais nous savourons l’enchaînement de ces boucles, les plus si­nueuses et les plus sauvages que nous ayons parcourues depuis Anvers. En bon pêcheur de truites­, Jean-Marie se délecte des éclosions de mouches et des gobages consécutifs devant son étrave. Il note aussi comme un signe positif la présence d’herbiers et de coquillages de ri­vière. J’apprécie pour ma part la longue escorte d’un couple de chevaliers culs-blancs, les trajectoires balistiques des martins-pêcheurs et le premier effort du héron à l’envol. En revanche, les poules d’eau ont quasiment disparu et Les canards sont devenus plus craintifs : la chasse est ouverte depuis hier.

De chasse il sera beaucoup question dans les heures qui suivront. Mais la lumière décline déjà, le brouillard monte, il est temps de chercher un refuge. Les tours pointues d’un petit château Renaissance nous font signe au-dessus des saules et des aulnes. Allons-y ! Ainsi se font les voyages : à condition de laisser sa part au hasard, les rencontres succèdent aux rencontres. Ce matin nous avons parlé veaux, vaches et négoce de viande en dévorant le quatre-quarts initialement destiné à la réunion paroissiale de Mme Pierre Soufflet, fille d’historien et épouse de courtier en bétail. Ce soir nous discutons cerfs, sangliers et fox-terriers en sirotant un bon whisky chez Loïc et Laetitia Marquet, les gardiens du château du Plessis-Brion qui ont accepté de nous héberger dans les dépendances qu’ils oc­cupent.

Histoire de chasse au château du Plessis-Brion

Ancien élagueur tombé de l’arbre et devenu ambulancier, Loïc est également l’un des rares spécialistes français de la traque au sanglier. Celle-ci se pratique à deux hommes et quelques chiens. Les chasseurs vont à pied, protégés par d’épais pantalons de cuir, armés seulement d’un épieu métallique surmonté d’un poignard. Pendant qu’il détaille sa dangereuse passion, les images anciennes – picadors goyesques écartant des fougères, valets uccelliens en battue forestière – suscitées par son récit se mêlent à celles, antagoniques, produites en arrière-plan par un programme télévisé dédié à Brigitte Bardot. Je ne vois pas l’écran mais j’imagine les grimaces de l’amie des bêtes quand nous passons à l’évocation de la vénerie, grande affaire des propriétaires du château. Le lendemain matin, nous croisons Florence de Lageneste, souriante et énergique quadra, occupée à nettoyer son chenil à grande eau. « Elle gère une meute de quatre-vingt-cinq chiens courants, c’est un véritable maître d’équipage », nous a dit Loïc la veille, admiratif.

Le brouillard n’est pas encore dissipé lorsque nous reprenons notre route vers le point de confluence avec le canal de Saint-Quentin et l’Aisne, ce point où l’Oise devient fluviale, parcourue de nouveau par des péniches qui nous dépassent à pleine vitesse sans paraître nous voir, bordée par des équipements industriels et des silos, peu nombreux mais imposants, enjambée par des villes qui semblent annoncer l’Île-de-France et la mégapole parisienne : Compiègne d’abord, puis Creil où nous arrivons deux jours plus tard, dans le crachin. C’est dans un coude, devant la poignée d’usines rescapées du vaste complexe chimique de Villers-Saint-Paul, que nous rencontrons Jean-Baptiste Fiéret et Étienne Pillier, en plein entraînement de skiff. L’un est aussi blond que l’autre est brun. Avec leur tenue blanche et leur jeunesse, ils ne dépareilleraient pas dans une photo de l’équipe d’aviron d’Oxford contemporaine de Stevenson. Suivant leurs indications, nous rejoignons l’Étoile nautique de l’Oise où nous espérons mettre nos kayaks en sécurité.

La belle solidarité des gens de rame

Situé sur une île, en plein centre de Creil, le club a connu des heures fastes mais semble­ aujourd’hui péricliter avec la ville, victime de la désindustrialisation. Cela n’empêche nullement cette belle solidarité des gens de rame que, depuis notre halte au « Royal » de Bruxelles, nous n’avons cessé de croiser, de s’exercer derechef à notre endroit. Nous sommes même salués par quelques punks à chiens affalés sous les saules de la berge opposée. Après nous avoir aidés à ranger nos bateaux, le gardien, apiculteur, et les quelques sportifs présents nous complimentent sur leur belle allure et leur splendide contre-plaqué d’acajou.

Avec ses lignes épurées, son acajou verni et ses finitions impeccables, Silverado est vraiment la Rolls des kayaks. © Jean-Marie Huron

Conscient de ce qu’une telle embarcation peut avoir d’incongru au pied de barres d’immeubles déshéritées, j’évoque les études de matériau que nous avons engagées avec le consortium d’entreprises et de laboratoires aquitains Above. Dans le but de remplacer le bois exotique par du pin maritime local, les ingénieurs ont mis au point un procédé d’assemblage du contre-plaqué utilisant du bois encore vert. Cela permet d’économiser de l’énergie et de gagner le temps du premier séchage, avant le collage. Le protocole fonctionne fort bien pour de grosses épaisseurs, comme l’a montré la navette à passagers Greenboat construite par le chantier Dubourdieu. En revanche, nos essais se sont révélés infructueux pour le mince bordé de nos kayaks. Mais j’ai bon espoir que les recherches se poursuivent et suis heureux de montrer que nos hiloires, plus épaisses, ont pu être fabriquées avec cette technologie émergente.

Comment, après cela, nous sommes-nous retrouvés dans le McDonald’s d’une zone commerciale à évoquer le brame du cerf avec les deux rameurs de gravure croisés sur l’eau ? Je ne saurais le dire. Nous goûtons, en tout cas, l’excellente compagnie de Jean-Baptiste, dont nous apprenons qu’il est informaticien en collège, et d’Étienne, agent d’entretien dans un golf luxueux de la région.

Le voyage touche à sa fin. Demain, le dix-septième jour de notre navigation sera le dernier. Si, comme Robert Louis Stevenson, j’ai une bonne raison d’être impatient, je n’ignore pas que chaque instant me séparant de la conclusion d’un si long projet doit se savourer. J’y penserai cette nuit, au milieu des poids, des haltères et autres engins de torture sportive entreposés dans la salle de musculation de l’Étoile, alors que j’essaierai vainement de m’endormir. Une question, parmi d’autres, me taraude : où nous arrêterons-nous ? À Pontoise ? Cela semble peu probable vu la distance qui reste à parcourir. À Auvers-sur-Oise ? L’idée me plaît assez pour la connexion impressionniste que nous pourrions établir avec Grez-sur-Loing, destination initiale – et finalement atteinte, après abandon des kayaks à Pontoise – de nos prédécesseurs. Une écluse obtuse en décidera autrement : Ce sera Boran-sur-Oise, son stade nautique des années cinquante à l’abandon, ses inévitables pêcheurs à la ligne, ses saules et son déjeuner sur l’herbe.

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