par Roselyne Javry – Une longue complicité liait Gwenn-Aël Bolloré, propriétaire de Linotte III, ex-Lelanta, et Raymond Javry, le marin-pêcheur qu’il avait recruté pour commander son yacht. Raconté par la fille de Raymond Javry, ce récit mêle des histoires de bateaux, de guerre, de trafics louches, de films et de livres, autour de la belle goélette en acier conçue par John Alden à la fin des années 1920.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Dans les années 1950, deux silhouettes élégantes, Linotte III et Beg Hir, l’une blanche, l’autre noire, se détachaient sur les eaux de l’anse de Penfoul, à Bénodet. Seuls quelques corps-morts privés étaient installés là, ainsi qu’un grand coffre circulaire sur lequel venaient parfois s’amarrer des bateaux militaires. Les plaisanciers devaient mouiller sur ancre et descendre à terre dans leurs annexes ; il leur arrivait de héler les enfants qui godillaient dans leurs plates afin qu’ils les mènent sur la rive. Il n’y avait, à l’époque, ni port, ni pont mais, depuis le début de la décennie, le franchissement de l’Odet se faisait grâce à un bac à chaînes qui pouvait embarquer une vingtaine de voitures…

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En 1951, Gwenn-Aël Bolloré fait l’acquisition de la goélette Lelanta, qu’il rebaptisera Linotte III. Il la gardera jusqu’à la fin des années 1960. Construite en 1929 sur des plans de John Gale Alden, elle appartenait initialement à l’Américain Ralph St Peverly. © Deux hommes et un bateau, de Roselyne Javry, 2017

Au Sud de l’anse gisaient les vestiges d’un dock allemand qui avait servi de plateforme de ravitaillement aux sous-marins et dragueurs de mines mouillés à l’entrée de l’Odet pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est là qu’avec mon grand-père, nous allions à bord de sa plate pêcher l’orphie, ou « aiguillette », tout près de Linotte III. Cette belle goélette appartenait à Gwenn-Aël Bolloré et mon père, Raymond Javry, en a tenu la barre pendant près de vingt ans. Mon grand-père, qui avait lui aussi pratiqué la pêche sur des canots à misaine en hiver et commandé des yachts à voile en été, l’avait formé à cette double activité, l’embarquant comme mousse dès l’âge de douze ans.

Dans les années 1930, les revenus de la pêche étant très irréguliers, mon père a devancé l’appel du service militaire et embarqué à Brest à bord de l’Impétueuse, un aviso de la classe Élan. Libéré de ses obligations militaires, il devient ensuite capitaine de yachts, à vingt et un ans. D’abord en Méditerranée, où il convoie des bateaux vers la Corse, les Baléares, l’Espagne et les côtes d’Afrique, puis en Atlantique. En 1936, il prend ainsi la barre du Badigoane, ancien pilote du Havre, dont le propriétaire est un grand-oncle de Gwenn-Aël Bolloré, Amédée Thubé. Avec ses deux frères, ce dernier a obtenu une médaille d’or aux Jeux olympiques de 1912 à Stockholm, sur le 6 m JI Mac-Mich.

En hommage à sainte Anne, la patronne des Bretons, Badigoane est rebaptisé Santanna II par Amédée Thubé, et c’est à son bord que, le 3  septembre 1939, mon père apprend par les pavillons du sémaphore des Glénan l’avis de mobilisation générale. Dès le 25  septembre 1939, il est embarqué sur le paquebot Massilia. Il a alors vingt-sept ans. Le Massilia, navire de la Compagnie Sud-Atlantique, désarmé à Bordeaux, reprend du service pour transporter en Amérique du Sud les émigrants qui fuient l’Europe et pour rapatrier un bataillon de réservistes qui se trouve là-bas.

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Marc Thubé, le cousin de Gwenn-Aël Bolloré, entouré de ses amis à bord de Santanna II. Cet ancien pilote du  Havre appartient à son père, Amédée Thubé, et Raymond Javry en est le capitaine de 1936 à 1939. © Deux hommes et un bateau, de Roselyne Javry, 2017

Le Massilia possède encore les infrastructures des paquebots de l’époque et mon père, très athlétique, est nommé moniteur de gymnastique lors de cette traversée qui le mènera en Argentine et en Uruguay. De retour à Bordeaux, il est témoin d’un épisode historique en juin 1940, quand le gouvernement de Paul Reynaud décide de quitter le pays pour s’établir en Afrique du Nord. Le Massilia est désigné pour y amener les membres du gouvernement. Voyant que certains sont accompagnés de leur famille et emportent leurs biens personnels, les marins du paquebot refusent d’appareiller, jugeant qu’il s’agit d’une désertion. Sous la contrainte, ils sont cependant obligés de rallier la baie de Casablanca. Le roi du Maroc ne permet pas au gouvernement français de rester sur son sol et c’est en fourgon cellulaire que certains de ses membres rejoignent l’Algérie, où ils entendent établir un mouvement de résistance au maréchal Pétain. Le Massilia devient alors, aux dires de mon père, un « bateau-hôtel » qui accueille tous ceux qui ne souhaitent pas rejoindre De Gaulle.

Après plus de deux mois en baie de Casablanca, ne supportant plus cette situation, mon père se rend au consulat avec deux autres marins du bord. Le consul leur délivre un laissez-passer pour l’Algérie et, après avoir rejoint Oran, les trois acolytes se cachent à fond de cale sur un cargo pour rejoindre Marseille, où ils prennent le train pour Bordeaux. De là, mon père continue son périple jusqu’à Bénodet. Quelques jours plus tard, il se rend à vélo au chantier Le Gall, à Pont-l’Abbé, afin de se faire construire un bateau qu’il appellera Espoir. Il commence la pêche côtière, alors que les Allemands contrôlent tous les mouvements de navires. 

Clic-Clac et Bollinger dans le commando Kieffer

La cohabitation est difficile et l’essence est distribuée au compte-gouttes, ce qui oblige les marins à rester trois ou quatre jours sur les îles Glénan. Quand la guerre s’achève, mon père poursuit son métier de marin-pêcheur dans les parages des Glénan, où il mouille ses casiers à crustacés. De son côté, Gwenn-Aël Bolloré vient aussi d’être libéré de ses obligations militaires…

Enfant, Gwenn-Aël Bolloré a partagé son temps entre Nantes, où il est allé à l’école, et l’Odet, dans le Finistère, où il passe ses vacances et où se trouvent les usines de la papeterie familiale. Du côté du vallon du Stangala, il aimait observer la nature et pêcher les anguilles dans les cours d’eau. Son père est mort quand il avait dix ans. Sa mère s’est remariée et ils ont vécu ensuite à Paris où il est entré au lycée Gerson. À la déclaration de guerre, il a été envoyé avec ses frères et sœur à Orléans, avant de rejoindre la Bretagne.

À la défaite française de 1940, il avait dix-sept ans. Avec son cousin Marc Thubé, âgé de vingt-trois ans, ils ont décidé de rejoindre Londres. Pour financer ce voyage, il a vendu sa jument Crevette, sans en parler à sa famille. Sous une pluie battante, les deux jeunes gens ont quitté l’Odet pour se rendre à Carantec, où ils ont embarqué sur le petit cotre S’ils te Mordent, grâce à la filière mise sur pied par le charpentier Ernest Sibiril. Les Allemands étaient partout quand ils se sont éloignés des côtes bretonnes, le soir du 6 mars 1943, dans une mer démontée. Ils ont rejoint les côtes anglaises et Gwenn-Aël Bolloré a fait de son mieux pour dissimuler son jeune âge et sa myopie afin de pouvoir être enrôlé dans les Fusiliers marins.

Le 6  juin 1944, ces Français, sous le commandement de Philippe Kieffer, ont été les premiers à aborder la côte normande. Marc Thubé, surnommé « Clic-Clac », s’occupe de cisailler les barbelés de la plage, tandis que Gwenn-Aël Bolloré – dont le pseudonyme est « Bollinger », comme le champagne – porte le matériel d’infirmerie. Plusieurs de leurs compagnons périssent pendant l’assaut et le commandant Kieffer lui-même est blessé, mais leur mission sera couronnée de succès.

Après la guerre, cet esprit curieux commence une collection de poissons, coquillages et crustacés, avant de partir à la recherche du cœlacanthe dans l’océan Indien, dont il ramènera un spécimen, avant que cela ne soit interdit. Pour recueillir ces trésors, il fait construire un bâtiment dans ses jardins, auquel il donne le nom de musée océanographique de l’Odet. Entouré d’eau à ses débuts, le musée accueille même deux petits phoques, qu’il faut nourrir de poisson. Il dispose d’une salle de projection, où l’on accède par deux portes, appelées Ar Bec et Rio del Oro, du nom des deux bateaux de ses amis douarnenistes, les frères Kernaléguen, qui pêchent la langouste en Mauritanie et contribuent à la recherche de spécimens pour le musée.

Ce musée existe toujours et présente, outre le cœlacanthe, une incroyable collection de minéraux, coquillages et crustacés, dont le Dromia Bollorei que découvrit Gwenn-Aël Bolloré. « Un petit crabe affreux », disait-il, mais dont il était très fier

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Après avoir revendu Lelanta, Ralph St Peverly commande, en 1937, une version un peu plus grande de ce voilier à John Alden : Lelanta II. Rebaptisé Lelantina, il est aujourd’hui basé à Saint-Tropez. © Michel Bourdin

Linotte III, ex-Lelanta, goélette en acier sur plans Alden

C’est en 1951, alors qu’il est vice-président des papeteries Bolloré, à l’époque où il aménage son musée, qu’il achète la goélette Lelanta, future Linotte III, qu’il inscrit au Yacht Club de France. Il se rend peu après à Sainte-Marine pour rencontrer mon père, qui était resté le capitaine du yacht de son grand-oncle Amédée Thubé jusqu’en 1939, et lui propose d’en prendre la barre. Mon père lui montre ses livres de comptes et lui dit, qu’à salaire égal, il veut bien tenter une saison sur la goélette. « Impossible », lui aurait répondu Gwenn-Aël Bolloré, cette rémunération équivalant à celle des ingénieurs de son usine. Mais, pour mon père, c’est à prendre ou à laisser. Gwenn-Aël Bolloré s’en va… mais revient, trois jours plus tard, pour conclure l’accord.

Lelanta a été construite en 1929 au chantier De Vries Lentsch, à Amsterdam, sur des plans de John Gale Alden pour Ralph St Peverly, un ami américain de l’architecte qui vivait à Liverpool. Elle mesure 24,38 mètres pour 4,30 mètres de large et cale 2,70 mètres. Cette goélette à voiles à corne peut porter 400 mètres carrés de toile. Sa coque est en acier riveté, son pont en teck. Elle devait être terminée pour la course du Fastnet de 1931, mais la crise de 1929 entraîna l’annulation d’autres commandes et Lelanta sortit du chantier plus tôt que prévu. Elle prit le départ du Fastnet en 1930, mais ne termina pas l’épreuve, car son gréement n’était pas au point. Il se dit qu’on cousait encore ses voiles à quelques jours du départ… Ralph Peverly est néanmoins séduit pas la ligne racée et l’élégance sous voile de Lelanta ; ils navigueront ensemble pendant plusieurs années.

D’ailleurs, en 1937, c’est à nouveau John Alden qu’il contacte pour qu’il lui dessine un autre bateau sur le même modèle que Lelanta, mais avec 7 pieds de plus : ce sera Lelanta II. Cette nouvelle goélette sera construite en Allemagne au chantier Abeking & Rasmussen. Aujourd’hui, cette cousine de Linotte III, également construite avec une coque en acier, se nomme Lelantina. Depuis Saint-Tropez, son port d’attache, elle navigue en Méditerranée et participe à de nombreuses régates de yachts classiques.

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À la demande de Gwenn-Aël Bolloré (en haut), Lelanta quitte Belle-Île le 8 juin 1952, pour un voyage aux Canaries. Barré par Raymond Javry, il croise au large de Las Palmas début juillet. Pour le manœuvrer, trois marins (ci-dessous) ont été recrutés. © Deux hommes et un bateau, de Roselyne Javry, 2017

La première croisière de Gwenn-Aël Bolloré et mon père, en 1951, les mène aux Antilles. Au retour, le navire est désarmé à Dakar, où ils trouvent un chantier d’hivernage. L’année suivante, mon père retourne au Sénégal en avion afin de remettre le navire en état avant de naviguer vers la Bretagne. La goélette porte encore son nom d’origine, Lelanta, quand elle quitte Bénodet en avril 1952 pour se rendre à La Trinité-sur-Mer, où le grand mât en mauvais état est changé au chantier Costantini. Ce n’est qu’en 1953 que Gwenn-Aël Bolloré rebaptisera la goélette Linotte III. La première Linotte était celle de son grand-père Gaston Thubé, un steam yacht de 30 mètres et 90 tonneaux qui, réquisitionné, a servi de patrouilleur auxiliaire de 1916 à 1919. En souvenir de ce bateau, sa fille Marie-Amélie Thubé a donné ensuite le nom de Linotte II à une barge hollandaise sur laquelle Gwenn-Aël Bolloré a fait ses premiers pas de marin…

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© Deux hommes et un bateau, de Roselyne Javry, 2017

« Comme logement, un trou creusé à même la falaise »

Un nouveau départ pour les Canaries depuis Belle-Île-en-Mer est programmé pour le 8  juin 1952. Mon père a formé un équipage de trois hommes, Corentin Le Douguet, de Sainte-Marine, Joseph Clément, de Bénodet, et un Trinitain. Gwenn-Aël Bolloré prend de nombreuses photos pendant ce voyage, tandis que mon père tient le journal de bord. Après des escales à Avilès, La Corogne et Vigo, ils arrivent le 20 juin à Cascais, à l’entrée de Lisbonne, où ils passent trois jours pour nettoyage et avitaillement. Le 22  juin, ils sont invités sur le yacht du roi d’Espagne, El Saltillo, ex-Leander, un ketch de 26 mètres construit en 1932 dans le même chantier que Lelanta, et aujourd’hui armé par l’école de la marine marchande de Bilbao.

Ils repartent deux jours plus tard pour l’archipel de Madère. « Le 27  juin, Porto Santo en vue à 12 heures, mer très agitée, arrivons au port de Vila Baleira à 16  heures. Nous avons parcouru 550 milles en 72  heures, uniquement à la voile. Le cuisinier descend à terre pour le ravitaillement, mais il trouve en tout et pour tout des tomates douces. » Le 29  juin, ils battent leur record de vitesse, 10 nœuds, avant d’entrer dans le port de Funchal, « port quelconque très exposé à la grande houle du large ».

Ils atteignent Las Palmas le 3 juillet, puis vont mouiller à Fuerteventura. « Durant la nuit le temps se dégrade ; nous chassons et refilons le maximum de chaîne tout en mettant le moteur en route pour amortir les coups de boutoirs, prenons des dispositions au cas où il faudrait se mettre à la cape. Le 9  juillet au petit matin, car le vent faiblit, nous profitons de l’accalmie pour poser pied à terre, mais la mer est toujours très houleuse. En accostant le rivage, la vedette vient plus ou moins de travers si bien qu’on reçoit un bon paquet de mer qui noie le moteur. Néanmoins, on réussit à visiter le coin et je vous assure qu’il y a encore en ce monde de misérables gens. Les habitants ont comme logement un trou creusé à même la falaise avec des murs qui suintent l’humidité, le couchage est à même le sol, la nourriture est composée de poissons séchés et de grosses berniques, le pain et les légumes ne sont pas connus. Comme animaux, de pauvres chèvres qui trouvent comme nourriture quelques racines, car cette pointe est dépourvue de toute végétation. »

Le 11  juillet, ils sont à Lanzarote par un très beau temps. « Aussi nous en profitons pour prendre un bain depuis le bateau. Le soir après dîner, je monte sur un petit bateau avec un Espagnol pour la pêche au mulet. En une demi-heure je ramène une dizaine de poissons pour un poids total d’environ 16  kilogrammes. » Le 24, ils prennent la route du retour et parviennent neuf jours plus tard à Lagos, au Portugal. Ils reprennent la mer le 1er août avec une forte brise de Nord et une mer très forte au cap Saint-Vincent. Ils doivent s’arrêter deux jours à Sagres avec une dizaine de bateaux, qui attendent aussi l’accalmie. « Enfin, le 6  août à 4  heures du matin, nous appareillons, toujours par vent debout. Le 7  août à 8 heures du soir nous mouillons à Cascais. Départ le 9  août et arrivée à Vigo le 12. Le 14  août à 6  heures du matin, départ de Vigo et arrivée le 16  août à minuit à Bénodet. » Une traversée du golfe de Gascogne rondement menée…

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Embarqué dès son plus jeune âge, Raymond Javry a alterné, durant sa carrière, la pêche professionnelle et la fonction de commandant de yachts. © Deux hommes et un bateau, de Roselyne Javry, 2017

Des courts-métrages aux Naufrageurs

Les croisières ne sont pas le seul loisir de Gwenn-Aël Bolloré et de sa seconde épouse, Renée Cosima, qui créent en 1954 la maison de production Finistère-Film. Ils vont tourner jusqu’en 1958 huit courts-métrages. Parmi eux, Le Vire Cailloux, qui raconte la pêche et la vie aquatique durant le jusant et qui est tourné sur le bateau de pêche de mon père, Espoir, ou Requins sur nos plages, qui décrit la pêche des requins pèlerins au harpon à main, au large des Glénan.

Plusieurs autres documentaires sont tournés dans les parages des Glénan, une destination privilégiée pour Linotte III dont le port d’attache est Bénodet. La plus grande île de l’archipel, le Loc’h, appartient à la famille Bolloré et la goélette vient souvent mouiller dans la Chambre, une sorte de lagon abrité des vents. Cette île possède une ferme et Gwenn-Aël Bolloré fait de cet endroit un terrain d’expérimentation. Sur le bateau de pêche de mon père, il y amène des cargaisons étonnantes : des escargots de Bourgogne, des lièvres de Poméranie, des limules et aussi des poneys des Shetland qui peupleront l’île pendant longtemps…

Ces courts-métrages sont les prémices du film Les NaufrageursLinotte III tient également un rôle. Mis en scène par Charles Brabant sur un scénario de Gwenn-Aël Bolloré, il présente l’île de Blaz Mor, dont les habitants sont victimes de la famine, en 1850. Moïra, « la sauvageonne », est jouée par Renée Cosima, aux côtés de Charles Vanel, Henri Vidal et Dany Carrel. Le tournage dure de mai à juillet 1958 et la majeure partie de l’équipe, logée à Lesconil, passe beaucoup de temps à faire la fête. Dany Carrel prend dix kilos, alors que les habitants de Blaz Mor sont censés souffrir de famine ! Le tournage s’éternise et, aux dires de mon père qui nous rapporte chaque soir des anecdotes, le budget du film est multiplié par dix. Les figurants, bien payés, ne sont pas toujours des plus sobres et des pique-assiette en tout genre gravitent autour de l’équipe du film. La partie maritime est, elle aussi, pleine d’imprévus. Un requin pèlerin, que des enfants sont censés capturer depuis une petite barque, est rempli de paille ; il se retourne sans arrêt ventre en l’air et quand la séquence peut enfin être tournée, les petits figurants sont pris de panique. Leur canot chavire et il faut plonger pour les repêcher.

Il faut aussi trouver un bateau qui sera mis à la côte pour les besoins du scénario. Mon père et Gwenn-Aël Bolloré finissent par trouver à Étel le Sainte-Brigitte, un thonier à voile de 21 mètres, appartenant à Vincent Le Corvec. Début mai 1958, le navire est transformé à Bénodet pour ressembler à un bateau du XIX siècle. Il devient le Schwenningen et quand il est mis à la côte, à Saint-Guénolé, c’est une véritable épreuve : provoquer un naufrage, même factice, est difficilement concevable pour des marins. Quant à Linotte III, elle joue le rôle d’un navire de la police maritime et navigue dans les eaux de Penmarc’h et de la Torche avec les « policiers » chargés d’enquêter sur les mystères de Blaz Mor…

Les Naufrageurs est présenté en avant-première à Quimper le 18 novembre 1958, à l’Odet Palace, avant sa sortie en janvier  1959. Le scénario du film sert également de trame à un roman, Moïra, la naufrageuse, sous la plume de Gwenn-Aël Bolloré, qui écrira plusieurs autres livres. La littérature est une autre de ses passions et il s’associe aux éditions de la Table Ronde, créées en 1944 par Roland Laudenbach. Actionnaire majoritaire, il en deviendra, de 1953 à 1988, le président-directeur général, soutenant l’avant-garde littéraire, le poète Henri Michaux et le groupe des Hussards, dont Roger Nimier, le chef de file, deviendra rapidement son ami.

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1. Le dundée étellois Sainte-Brigitte devient le Schwenningen, un navire du XIXe pour les besoins du film Les Naufrageurs, écrit par Gwenn-Aël Bolloré.
2. Pour son Guide du pêcheur à pied, Gwenn-Aël Bolloré pose dans la grève de Penmarc’h avec Raymond Javry et une bigoudène. Le célèbre cuisinier Raymond Oliver rédigera la préface.
3. et  4. Pour son court-métrage Requins sur nos plages, Gwenn-Aël Bolloré a lui-même harponné un requin pèlerin au large des Glénan, à bord de la pinasse L’Ange gardien. Une opération périlleuse… © Deux hommes et un bateau

« Nous étions là dans le cockpit, cramponnés à un verre de “fort” »

Les deux hommes ont en commun le goût des belles voitures et possèdent, notamment, des Aston Martin DB4. Dans Mémoires Parallèles, Gwenn-Aël Bolloré rappelle, comme s’il parlait encore à Roger Nimier, le dernier voyage à bord de la goélette qu’ils ont fait ensemble, de la Cornouaille anglaise aux îles Sorlingues : « La mer était rude aux abords du petit port de Penzance, notre première escale. Et le mauvais temps nous avait empêchés de trouver refuge dans le bassin à flot. Il fallait attendre la marée, qui viendrait d’ailleurs avec le jour. De gros bouchons de brume masquaient et démasquaient tour à tour une mer hargneuse aux vagues courtes et agressives. Nous étions là dans le cockpit, cramponnés à un verre de “fort”, remède illusoire. Les sirènes des chalutiers se faisaient entendre sans, comme cela se produit par temps de brume, que nous puissions localiser leur provenance et, en ce temps, les radars étaient encore l’apanage des très grands bateaux. J’ai dit “cramponnés à un verre” : il faut bien se cramponner à quelque chose. Mais ce n’était pas l’avis d’un jeune marin embarqué sur la Linotte pour l’été. Il était si malade qu’il voulait tout lâcher et sauter par-dessus bord. Le patron, Raymond Javry, avait dû, comme dans l’Iliade [sic], l’attacher au pied du grand mât pour qu’il ne mette pas à exécution son projet. Puis vint le matin, la marée haute et le calme plat à l’intérieur du bassin à flot. Nous allâmes boire de la bière additionnée de whisky dans les pubs du port, et vous avez envoyé des confitures à Jeanne Moreau. Les vacances commençaient. Deux semaines d’amitié, sans ombre car nous ne savions pas ce que réservait l’acte suivant. Vous êtes reparti vers Paris et je ne devais plus vous revoir vivant. » Le 28 septembre 1962, Roger Nimier se tue, en effet, dans son Aston Martin, accompagné de Sunsiaré de Larcône, modèle chez Balenciaga ; il allait avoir trente-sept ans…

À la fin des années 1960, Gwenn-Aël Bolloré se sépare de Linotte III pour se consacrer à l’océanographie. Il la vend à Jean Yserbyt qui traverse l’Atlantique pour rejoindre les Antilles et lui redonne son nom d’origine, Lelanta. Ce sera l’une des premières goélettes à faire des croisières au charter dans la mer des Caraïbes.

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Revendue par Gwenn-Aël Bolloré à la fin des années 1960, Linotte III est armée au charter aux Antilles, puis sert à divers trafics illicites, sous pavillon américain. © Howard Costa

En 1972, Jean Yserbyt cède la goélette à Jonathan McLean, de Virginie. Ce dernier l’équipe d’un moteur plus puissant et fait de nombreux aménagements pour en réduire l’équipage. Est-elle victime d’une fortune de mer, quelques années plus tard ? L’écrivain et poète Richard Dey l’affirme dans son livre Adventures in the Trade Winds (2009). Sous le nom de Boekanier, la goélette aurait sombré dans une petite baie de l’île de Grenade après l’explosion de son moteur et serait devenue un spot prisé des plongeurs sous-marins. C’est ce qui est rapporté à Gwenn-Aël Bolloré et à mon père qui la croient définitivement perdue.

L’information était-elle erronée ? A-t-elle été mystérieusement renflouée ? Toujours est-il qu’elle réapparaît dans le golfe du Mexique à la fin des années 1970. Le sheriff de la petite ville de Naples, en Floride, raconte les circonstances de sa réapparition dans l’édition du vendredi 13  juillet 1979 de l’Evening Sun : « Une nuit, alors que je pêchais avec mon petit runabout, j’ai remarqué qu’un bateau faisait des signaux lumineux. Pensant qu’il se trouvait en difficulté, je me suis dirigé vers lui avec mon gyrophare de police. Les occupants du voilier ont alors sauté dans les annexes et se sont fondus dans la nuit. Je suis monté à bord. Lelanta était remplie de marijuana jusqu’au plafond. Plus de 7 tonnes de cannabis ! »

Le même journal rapporte également que la goélette, qui appartenait alors à une femme vivant en Floride, était en triste état, nombre d’emménagements ayant été supprimés pour pouvoir stocker drogue et carburant. Saisie par les autorités, Lelanta est ensuite rachetée aux enchères par Nicholas Iliff, un ophtalmologue amateur de voile basé à Arnold, dans le Maryland, qui constate peu après que « le navire était suréquipé en électronique, et que les cartes marines indiquaient qu’il était mené par de très bons marins venant directement de Colombie. » Avec son fils Charles, Nicholas Iliff décide de lui redonner son lustre d’antan et tous deux naviguent ensuite plusieurs années en baie de Chesapeake et aux Bermudes.

En 1981, ils font don de la goélette à la Landmark School for Dyslexic Children, située à Beverly, dans le Massachusetts. C’est ainsi que Lelanta navigue pendant un an aux côtés de la goélette When and If du général Patton, léguée après sa mort à la même école. When and If aussi avait été dessinée par John Alden en 1938…

En 1982, Lelanta a encore changé de propriétaire et elle est à nouveau impliquée dans des trafics illicites, à Saint-Barthélémy. À cette époque, le gouvernement français a décidé de faire de cette île une zone détaxée pour l’alcool, ce qui engendre des trafics dans toutes les Caraïbes.

Lelanta est à nouveau arraisonnée en 1988 et laissée à l’abandon dans le lagon de Simson Bay, sur l’île de Saint-Martin, où elle est sauvée par un Américain, John Welteroth. Elle est tellement délabrée qu’il faudra huit mois de travaux avant qu’elle puisse naviguer à nouveau et rejoindre un chantier de Nouvelle-Angleterre où elle va subir une restauration en profondeur portant sur la coque, l’accastillage, les voiles, le gréement et l’électronique. Sa restauration durera jusqu’en 2001.

Depuis, Lelanta a retrouvé son aspect d’origine et navigue sur la côte Est des États-Unis, à partir de Sag Harbor, où une société propose de luxueuses croisières. Elle n’est plus tout à fait la même, mais son élégance demeure. Elle a d’ailleurs été choisie par Chanel pour une publicité qui la met en scène à Islamorada, dans les Keys en Floride… à l’endroit même où Gwenn-Aël Bolloré et Renée Cosima tournèrent leur court-métrage, Sur la Route de Key West. Lelanta, ex-Linotte III, a eu quatre-vingt-dix ans cette année !

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Aujourd’hui, la coque dessinée par John Alden a retrouvé sa couleur et son nom d’origine. Lelanta a été entièrement rénovée dans un chantier de Nouvelle-Angleterre : gréement, accastillage, voiles, équipement, électronique et emménagements ont été revus. Appartenant à l’Américain John Welteroth, le voilier propose désormais de luxueuses croisières à partir de la côte Est des États-Unis. © Howard Costa

Trois hommes sur une goélette

Après avoir vendu Linotte III, Gwenn-Aël Bolloré acquiert un autre bateau, l’Arthropode. Mon père en est encore le capitaine pendant quelques saisons avant de poser sac à terre après cinquante ans passés en mer. Mais le lien ne s’est jamais rompu pour autant. Gwenn-Aël Bolloré est mort en 2001, et mon père en 2005. Ils ont navigué ensemble plus de vingt ans, par gros temps, forte houle ou grosses intempéries, mais leur relation, fut sans nuages car établie, dès le départ, sur une estime réciproque.

C’est grâce à une photo de la goélette qu’Anne Bolloré-Laborde me retrouva, alors que j’étais maire-adjointe à la Culture à Combrit Sainte-Marine. J’avais utilisé un cliché de Linotte III pour une exposition intitulée Toutes voiles dehors et nous avons, dès lors, remonté le fil de l’histoire et du temps.

Au manoir de la famille Bolloré, où j’allais parfois enfant, j’avais découvert l’extraordinaire bibliothèque de Gwenn-Aël Bolloré, mise en vente par Sotheby’s le 12 février 2002, après son décès. Je me suis alors rendue à Paris pour assister à la vente. La première chose que j’ai vue est la photographie de Roger Nimier à bord de Linotte III, sur laquelle on aperçoit un bras, celui de mon père, à la barre du bateau.

Deux ans plus tard, alors que je lisais La Reine du silence de Marie Nimier, je découvre qu’elle était présente à ces enchères et qu’elle avait aussi vu cette photo, qu’elle mentionne dans son roman… Ce jour de février 2002 chez Sotheby’s, je ne l’avais pas vue et Anne Bolloré-Laborde non plus. Mais nous étions là toutes les trois et cette photo nous reliait à nos pères respectifs. Le père d’Anne Bolloré-Laborde prenait la photo, le mien tenait la barre ; quant à celui de Marie Nimier, il dissimulait son visage derrière un roman. Ces hommes aimaient la mer, ils naviguèrent ensemble et partagèrent autant le calme que les tempêtes avant de disparaître derrière l’horizon.

À lire : Roselyne Javry, Deux hommes et un bateau, disponible auprès de l’auteur : <[email protected]>.