Anne Renault, maître voilière

Revue N°279

A Rochefort en août 2010, Anne Renault œuvre à la confection des voiles de L’Hermione. © Xavier Léoty

Par Sandrine Pierrefeu – Dans le microcosme de la voile traditionnelle, les maîtres voiliers sont peu nombreux. Quant aux femmes ayant accumulé assez d’expérience pour se voir reconnaître ce titre – que nulle école, on s’en doute, ne délivre -, elles se comptent sur les doigts d’une… En fait, en France, il n’y en a qu’une, Anne Renault. Génèreuse et flamboyante, sous le signe de la paumelle.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Ils sont trois. Deux hommes et une femme à la tignasse auburn retenue par un foulard turquoise. Aux côtés de Yann Cariou, le commandant, et de Jens, le bosco, debout sur le gaillard de L’Hermione, Anne, silencieuse, observe les voiles qui s’étirent et se gonflent. C’est la toute première fois que la garde-robe sur laquelle la jeune femme travaille depuis cinq ans s’ouvre au vent. Vivante, enfin ! Point par point, ralingue de chanvre après ralingue, un œillet de fil après l’autre, devant le public qui défilait sur le chantier de Rochefort du matin au soir, Anne Renault a cousu ce trousseau de 2 000 mètres carrés qui palpite dans le ciel du golfe de Gascogne. Il hale la frégate, sans un pli, sans un cri de toile déchirée, dans la brise. Les trois marins sont d’accord : les voiles en lin cousues à la machine chez Incidences et Burgaud, puis finies à la main par Anne sont, dans leur réalisation, parfaites. Seuls les huniers, dessinés avec le reste de la voilure par un cabinet extérieur, sont trop petits. Le grand devra être refait avant le départ pour l’Amérique. La jeune femme, installée à son compte à Fouras (Charente-Maritime) depuis 2004, se chargera des finitions.

Depuis les Ateliers de l’Enfer, son père au bout du fil

Pour la maître voilière – qui, depuis dix ans, se consacre plusieurs mois par an à la frégate rochefortaise – l’histoire a commencé il y a vingt-cinq ans, par un coup de téléphone. À l’école des beaux-arts de Caen, Anne s’ennuie. Elle a vingt ans, vient de quitter la maison de ses parents et entame sa vie d’étudiante normande. Sans conviction. Elle est douée, mais le cœur n’y est pas. Aux Ateliers de l’Enfer, à Douarnenez, où son passionné de père, en préretraite de la marine marchande (CM 153), suit des cours de charpenterie de marine, un cap de voilerie va être créé. « C’est pour toi ! » s’enthousiasme-t-il… au bout du fil.

La voilière travaille aussi pour des particuliers. Sur un plan de voilure de bisquine conçu par Yves Pilon, elle a ainsi réalisé la garde-robe du canot d’Isigny François-Emmanuel. © Philippe Morel

« J’adore le travail manuel, résume Anne depuis le banc de bois qui la suit partout. Ce n’est pas une passion, c’est… comment dire ? La matière me nourrit. » Elle travaille tant, la voilière aux yeux bleus, que ses doigts luisent légèrement, usés par le tissu qu’elle manie sans relâche, avec une tendresse de couseuse de robes de bal. Ses phrases hésitent. Le fil, avance, lui, sans effort. L’aiguille danse, aussi prolixe qu’Anne se montre pudique et minimaliste. Est-ce d’avoir été si longtemps exposée à la curiosité des passants du Port-musée de Douarnenez puis de L’Hermione? La main file, catharsis aisée et muette, tandis que la jeune femme, qui a appris la couture avec sa mère et la mer avec son père, revient sur le chemin qui l’a menée dans cet équipage. Engagée comme gabière, elle tient son rang dans les mâts en plus de veiller sur la toile.

« Après le coup de fil de mon père, j’ai postulé pour le cap de voilerie des Ateliers de l’Enfer. J’ai intégré la première promotion. J’étais enchantée. » Seule fille au milieu de dix garçons, elle est aussi la seule à s’intéresser à la voilerie traditionnelle. Les autres en piquent pour le Dacron et les composites. Elle, que son père a depuis l’enfance imprégnée de l’esthétique des bateaux en bois, se tourne vers les navires traditionnels et les matières naturelles. Elle aurait pu, affirme-t-elle aujourd’hui, devenir costumière ou scénographe si elle avait été une enfant de la balle. Ce qui l’anime, c’est la matière vive des tissus. Le travail à la main, qui transcende la trame et enfante des objets.

Attirée par l’apprentissage de la matière, elle quitte sa vie étudiante et ses amis pour Douarnenez et intègre, du même coup, le monde professionnel ; la formation des Ateliers de l’Enfer dure deux ans, en alternance. « Gilles Philippe, de la voilerie Normandie tradition, au Havre, m’a embauchée comme apprentie. Il a hérité des tours de main de son père et s’est montré généreux dans son enseignement. Il m’a “passé” ses savoirs pour que l’on soit capable de conti­nuer à coudre comme autrefois. Auprès de lui, j’ai acquis, en plus de la technique, mes premières références. Nous avons notamment travaillé sur les voiles de la jonque Dame de Canton et de la bisquine La Granvillaise. »

«Il y avait entre nous comme une filiation»

À Douarnenez, Anne découvre l’univers de la voile traditionnelle bretonne et les prémices du projet de Port-musée du Port-Rhu. Sa seconde année de stage effectuée au Centre nautique des Glénans, elle vient d’obtenir son diplôme, quand, en 1992, l’équipe du Port-musée lui propose un contrat­. Commence alors sa carrière « publique ». Elle a vingt-deux ans. Le métier la fascine. La technique la happe. Anne a trouvé sa place. S’il faut transcender sa timidité et s’exposer aux regards pour vivre de son art, elle s’y habituera. À ce prix, elle se trouve au cœur d’un projet qui lui permet de continuer à se perfectionner.

 

Elle répare, compose et coud donc, dans une cabane sur le quai, les voiles des bateaux rassemblés à Douarnenez. Les vi­siteurs défilent. Ils la mitraillent de questions et la photographient. Parmi eux, quelques visages burinés l’observent avec surprise et amitié. Les anciens de la voile au travail sont heureux de voir le flambeau repris. « Dans les années cinquante, il restait des voiles en coton ou en lin, donc certains voiliers conservaient le savoir-faire hérité d’avant les moteurs. Deux d’entre eux sont venus me voir… Ce sont mes papys voiliers. »

Le premier s’appelle Pierre Sevestre. « Il avait fait l’école des mousses en 1936 et gardé la passion des choses de la mer. Devenu architecte, il n’a jamais cessé de s’intéresser aux bateaux et, surtout, à la voilerie. Il avait fait lui-même les voiles de son cotre de Carantec. Il vivait à Paris, où il cousait tout le temps. » Anne a hérité de son cahier de mousse et des conseils de celui qui, un jour, au Port-musée, l’a rejointe sur son banc pour guider sa main. « Il venait tous les ans en Bretagne, avec Huguette, son épouse. Nous passions des journées à travailler ensemble. Il me transmettait tout ce qu’il avait pu apprendre et comprendre de ce métier. Il y avait, entre nous, comme une filiation. J’étais en quelque sorte son héritière en voilerie. » S’il n’a pas eu le temps de voir la garde-robe de L’Hermione terminée, Pierre avait vu Anne à l’ouvrage sur le chantier. Une grande fierté pour lui comme pour son apprentie.

Formée à la voilerie aux Ateliers de l’Enfer, Anne Renault participe avec son père à une démonstration de tannage. © coll. François Renault

« Ça, il faut le faire comme ça ! » tonne une voix près d’Anne, un jour, au Port-Rhu. Alexis Le Dréau, son second « grand-père de métier », la voyant travailler en public n’a pas résisté longtemps au plaisir de la re­joindre pour lui montrer les trucs et astuces de son ancien métier. « À la fin de sa vie professionnelle, Alexis – pêcheur l’été et voilier l’hiver à Douarnenez – ne travaillait plus à la main, à l’ancienne. Il désespérait de voir se perdre ce savoir reçu de ses maîtres. » Alors il rejoint Anne. Si Pierre lui transmet surtout des points spéciaux, des gestes, des règles de travail, Alexis l’initie au dessin, à la conception et à la coupe des voiles… Et il lui offre sa paumelle.

Aux fêtes maritimes de 1992 enfin, Anne rencontre un autre voilier traditionnel, un Hollandais. Case, venu animer un atelier de salaison, deviendra son troisième mentor, celui qui élargira son horizon au Nord de l’Europe. « On s’est tout de suite mis sur un banc. Nous avons fait un seau en toile, tanné une voile… Aux Pays-Bas, ces gestes font partie du quotidien d’un certain nombre d’amoureux des voiliers en bois. La tradition n’a pas été rompue. »

En Mauritanie pour aider les voilières

Quand le Port-musée fait faillite, en 1995, c’est en Mauritanie qu’Anne ira quérir d’autres manières de travailler. Un ami charpentier, impliqué dans un projet de construc­tion de lanches (CM 245) pour les Imraguens, les pêcheurs du Banc d’Arguin, lui propose d’en confectionner les voiles. « Les lanches sont originaires des Canaries. Les Mauritaniens les ont adoptées, mais ils n’avaient aucun savoir-faire pour être en mesure de les remplacer. La Fondation internationale du banc d’Arguin s’apprêtait à monter un atelier de charpente navale sur place, afin de renouveler la flotte vivrière. Pour les voiles, rien n’était prévu. J’ai donc été invitée à partir là-bas afin d’aider les femmes à s’organiser pour réaliser des voiles de bonne qualité. » Anne fonce, sans machine, juste ses aiguilles, ses paumelles et beaucoup de sincérité.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, elle s’installe en Mauritanie pour plusieurs mois afin de partager son savoir avec les voilières des lanches.© Marion Broquère, Simon Nancy/En haut

Entre désert et océan, dans la brume soulevée par les embruns, des groupes de tentes forment des villages. À genoux sur le sol, les femmes piquent des branches dans le sable pour tendre les voiles usées. Une cordelette trouvée à proximité des bateaux sert à tracer la nouvelle voile sur la toile neuve. Les femmes de pêcheurs font des avant-trous dans la toile avec une sorte de poinçon, le lichfi. Elles y glissent ensuite leur aiguille pour assembler les laizes. Puis l’on coud la ralingue, qui est souvent le bout de fortune ayant servi au traçage.

Anne passe de village en village et travaille aux côtés des femmes. « Nous avons mêlé nos savoir-faire, se souvient-elle. J’ai appris leur technique et de mon côté, j’ai pu leur montrer comment utiliser la paumelle et comment dessiner elles-mêmes de nouvelles voiles, pas forcément identiques aux précédentes. Jusque-là, la concep­tion revenait aux hommes. Les femmes n’étant pas payées pour leur travail, l’argent manquait et les voiles étaient souvent taillées dans de la toile de mauvaise qualité. Donc elles duraient peu. Nous avons monté une coopérative qui proposait aussi la concep­tion des voiles. Ce service, payant, rapportait un peu d’argent, ce qui permettait d’acheter de la toile de meilleure qualité, des ralingues plus robustes et un peu de matériel. »

Établir sa légitimité à force de ténacité et de compétences

Quatre mois par an, jusqu’en 2001, Anne devient mauritanienne. Elle s’adapte à ce monde frugal où le temps s’organise en fonction des nécessités et des envies, sans montre ni planning. Le choc des cultures transporte la voilière. Avec respect et précaution, elle tente d’insuffler une dynamique durable sur place. « J’ai vu le “progrès” arriver au désert. Les piles jetées dans les dunes, les marchands de rêve, les arnaques. » Bientôt, la jeune femme a le sentiment d’avoir donné ce qu’elle a pu. Elle file vers d’autres horizons et s’installe aux Sables-d’Olonne où elle se forme à la navigation. « Je n’avais pas dans l’idée de devenir capitaine d’un voilier traditionnel, mais l’univers de la mer, avec son rythme de présence et d’absence, me plaît. J’avais envie de naviguer. »

A bord de L’Hermione entre Bordeaux et Brest, lors des essais à la mer en octobre dernier. À moins que ses compétences de voilière ne soient requises pour une intervention particulière, Anne, la gabière, prête la main aux volontaires. © Nigel Pert

Cette école-là, comme celle des Ateliers de l’Enfer, passionne la voilière, qui décroche haut la main son Certificat d’initiation nautique (cin). Embarquée aussitôt pour le convoyage d’une pilotine vers Anvers, elle enchaîne sur sa première marée de pêche à l’anchois. « Quand nous avons appareillé, tous les autres bateaux rentraient. Nous avons passé quatre jours en pleine furie, au large. Les marins marmonnaient, furieux, que c’était de ma faute, qu’une fille, en mer, porte malheur. » Entre cette acrimonie, les odeurs de gasoil mêlées à celles de poisson, et la mauvaise mer, la voilière s’épuise. Elle embarquera quelquefois encore, à la journée, à la sardine, avant de choisir les grands voiliers.

Quand elle postule comme gabier sur le Belem, l’armateur lui répond : « Monsieur, votre candidature n’ayant pas les qualités requises, nous sommes au regret, etc. ». À la pêche comme dans les mâts, Anne comprend qu’en mer, pour la seconde fois de sa vie professionnelle, elle devra établir sa légitimité à force de ténacité et de compétences. En voilerie déjà, si les petites mains sont légion sur les parquets et derrière les machines, la coupe et la conception des voiles demeurent, souvent, un domaine masculin.

La confection des voiles traditionnelles n’interdit pas l’originalité. « Personne ne commande de voiles colorées, s’étonne Anne Renault. Pourquoi ? Les tissus d’aujourd’hui permettraient pourtant toutes les fantaisies. » © ass. Hermione-La Fayette

En voilerie traditionnelle, plus encore. Mais Anne s’y est désormais taillé une réputation qui dépasse les frontières. Dans son atelier-maison-hangar de Charente-Ma­ritime passent les croquis de projets origi­naux – comme les vélums des éléphants des Machines de l’île, de Nantes – et des garde-robes de grands bateaux comme de petits. Anne aime les missions impossibles, originales, créatives, celles qui requièrent inventivité et recherches, qui en appellent aux vieux savoirs et « respectent l’époque des bateaux », comme elle dit. « Hier, j’ai livré la voile d’un canot suisse : le client souhaitait du coton mais il le fallait très léger. Mon fournisseur a accepté de mettre au point ce tissu que plus personne ne lui demande. Pour le sloup ostréicole Laisse-les dire, je viens de finir un flèche jaune. Le bonheur ! »

« Les matières synthétiques sont généralement privilégiées pour leur durabilité et le confort qu’elles procurent ; elles sont pratiques et ne nécessitent pas les mêmes précautions que les toiles en fibres naturelles qu’il faut sans cesse aérer et sécher pour éviter qu’elles ne se détériorent. Pourtant, certains fournisseurs comme M. Marsaux, de la société Latim, qui a conçu le lin des voiles de L’Hermione, font un excellent travail. Grâce à eux on trouve de très belles toiles de coton et de lin. » L’artisane, qui avait pris en main, au tout début du projet, la conception et la réalisation des voiles des canots de la frégate, puis du premier foc, précise : « Je trouve dommage que, dans les projets de restauration ou de réplique, l’attention soit focalisée sur la charpente, la coque et le pont. L’authenticité du gréement et des voiles est souvent négligée. Or il y a un réel savoir-faire à retrouver et à conserver dans ce domaine. »

« Cet après-midi, nous allons vérifier et mesurer l’artimon », annonce Anne dans le vacarme du chantier où L’Hermione est re­venue pour l’hiver. En face d’elle, Aurélien, le forgeron, active le feu et martèle le métal. Plus loin, les charpentiers travaillent sur un canot. Sur le plancher, Simon, Marion, Alizé et Émeline viennent jour après jour prêter la main à la voilière qui passe en revue les voiles de la frégate avant le voyage de l’été 2015. Devant la dizaine de voiles allongées sur le plancher, les stagiaires hésitent. « À quoi reconnaît-on l’artimon ? » interroge Anne. « Les doubles margouillets ? », tente quelqu’un. Patiente, elle donne des pistes, guide les aiguilles, enseigne les matières. Quatre volontaires ont été associés aux finitions du grand-hunier et sont payés pour leur ouvrage. Ils seront à même de la se­conder à bord, lorsqu’il faudra réparer ou entretenir des voiles. Dans l’écrin « idéal » que forme la frégate, sans cesser d’apprendre elle-même, la voilière partage à son tour les connaissances reçues et accumulées. « On passe toute sa vie à apprendre pour s’apercevoir, à un moment, que ça ne sert à rien de savoir tout ça… tout seul. »

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