Yvon Le Corre : L’ivre de mer

Revue N°232

Détail d’une aquarelle, tirée des Outils de la passion, avec cette légende manuscrite : « Après douze jours de mer depuis Tréguier, Éliboubane en route pour le Cap-Vert vient reconnaître la pointe du Pargo, Madère. 25 août 1990. »

par Nathalie Couilloud – Yvon Le Corre se raconte magistralement à travers ses ouvrages. Dans son L’Ivre de mer, il conte la quintessence d’une vie qui s’écrit depuis l’enfance en lettres capitales, tonnantes et vivifiantes, laissant derrière elle un sillage lumineux. Comme si le marin dessinateur avait cherché à illustrer tout au long de sa longue route la maxime de Saint-Exupéry : « Il faut laisser son rêve dévorer la vie avant que la vie ne dévore son rêve ».

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Yvon Le Corre revient de sa dernière navigation au long cours ; elle a duré cinq ans, un lustre. À Tréguier, dans une rue qui grimpe du port pour prendre d’assaut la cathédrale, à deux pas de la maison d’Ernest Renan, entre une librairie et un café, il a aligné pendant des milliers d’heures des lettres de plomb lors d’une « fascinante plongée dans l’art du livre, comme le fut [s]a première virée d’adolescent, seul, au large : enivrante. Ces deux voies sont, à titre égal, apprentissage de la liberté, cette fleur rare qui exige tellement de passion. »

Il vient de publier à compte d’éditeur et d’auteur un ouvrage qu’il a entièrement conçu, écrit et fabriqué. Trente exemplaires originaux acquis au prix fort par des privilégiés, dont il a aussi fait imprimer deux mille fac-similés qu’il vend dans son atelier. Dans cette ultime navigation littéraire, Yvon Le Corre échappe à tous les circuits de l’édition et de la librairie. À tous les circuits en vérité.

Il a rencontré des imprimeurs, dont René Rougerie, l’éditeur de poésie, aujourd’hui décédé, qui était devenu un ami. Il a fait fondre à Orléans cinq mille caractères en plomb de police plantin. Il a acheté du papier, un vélin Lana de 250 grammes, qui n’est plus commercialisé, ce qui d’emblée lui fixait une contrainte de pagination. On l’attendait sur un format raisin, mais c’est sur un quart-jésus qu’il s’est couché. Perdu dans les lignes qui dansaient sous ses yeux, recommençant mille fois le lent et bel ouvrage, après Heureux qui comme Iris et bien des voyages, Yvon Le Corre s’est fait Pénélope, reprenant chaque jour, avec une infinie patience, une tâche hors du temps. « Quand je changeais un mot, parce que j’en trouvais un plus beau, je devais refaire toute la ligne pour retrouver la bonne justification dans le composteur ! » Il a utilisé une presse à taille-douce pour les eaux-fortes, puis, une fois sèches, il les a passées sous la presse au plomb. Un travail de fourmi, solitaire, les doigts tachés d’encre et l’âme entachée de doutes. Il a continué coûte que coûte.

Yvon Le Corre, qui prône avant tout « le courage d’oser être soi-même », trouve aujourd’hui une « forme de sérénité dans le fait d’accepter sa vie au point où elle en est ». Dans son dernier ouvrage, il livre en guise d’inventaire un condensé des événements et des rencontres qui l’ont profondément marqué. © Yvonnig, Paimpol

En présentant enfin son travail, l’heureux apprenti typographe écrit aussi : « Toutes les jambes grasses des “m”, que de mamelles ! Et tous ces “i” qui rigolent dans leur cassetin : ouistiti hi hi hi… » Car il s’est amusé aussi, « retrouvant un joyeux goût d’anarchie » dans le fait de renouer avec le métier disparu des typographes, en première ligne jadis dans les luttes sociales.

Yvon a écrit son texte au fil de ses souvenirs de mer, avec un canevas où des thèmes ont habilement été cueillis en treize chapitres. De ces fleurs éparses, de ses brouillons maintes fois raturés, il a composé un bouquet. Dans lequel, il offre « un peu comme une suite des Outils de la passion, des faits maritimes qui, échappés de mon sac, vous entraîneront dans les flots du large, là où se font ou se défont les âmes, bien à leur insu… » Les pépites d’une vie servies dans un écrin typographique. Une profession de foi, aussi, car le livre s’ouvre avec Che Guevara et se referme avec Nelson Mandela. Aucune censure, cette fois, car si cette aventure est née, c’est aussi pour balayer trente ans d’édition où l’amertume finissait par dominer.

Un concentré d’exaltation, de colère et d’indignation

Ce L’Ivre de mer, c’est donc du Le Corre brut de raisin : du concentré d’exaltation, d’enthousiasme, de colère et d’indignation, sentiments dont il n’est pas avare. N’étant pas de la race des tièdes, il assène parfois ses vérités au marteau-piqueur. Dans la vie, c’est pareil, il ne tourne pas autour du pot, il le casse s’il le faut, « parce que pour être entendu, il faut parfois gueuler, dire des énormités. Après, on peut s’asseoir et discuter. » Savoir ce que les autres ont dans le ventre, ne pas perdre de temps en circonlocutions, car la vie est courte, faut-il s’en souvenir ? Il s’en souvient.

C’est la mer qui lui a torché ce fichu caractère. À douze ans, elle lui fait rendre les armes, et les tripes, sur le bateau de pêche où son père l’a fait embarquer « parce qu’il avait encore fait le con ». La punition d’une journée sera une révélation pour la vie : « Je me sens presque un homme. Si la mer ce jour-là m’a un peu défait, elle a surtout contribué à me faire », se souvient-il dans L’Ivre de mer.

Yvon Le Corre arrive à l’île de Batz en 2009 avec Girl Joyce, première étape d’un tour de Bretagne pour dire au revoir aux amis avant de partir vers Tristan da Cunha dès qu’une fenêtre météo se présentera. © Yvonnig, Paimpol

De cette confrontation avec le père et avec la mer est née une personnalité bien trempée. Fréquentant la classe de ses parents instituteurs à La Vicomté-sur-Rance, il a été nourri de pédagogie Freinet, qui s’inspire de la phrase de Montaigne : « Éduquer ce n’est pas emplir un vase, c’est allumer un feu ». Et ce père, dont il n’a jamais connu la tendresse et qu’il n’a plus revu après ses dix-huit ans, lui avait déjà donné des armes pour la vie : Yvon n’a jamais eu depuis assez d’océans pour assouvir sa soif de curiosité.

Car ce L’Ivre de mer sonne aussi comme un retour aux sources. C’est enfant, dans l’école de ses parents, qu’il a appris l’art de l’imprimerie : « On partait faire des enquêtes de terrain dans la campagne. On dessinait, on écrivait, puis on revenait et on imprimait un petit journal. » Dans ces années cinquante, un livre retient également toute son attention, Les Vieux Métiers, de Jean de La Varende, illustré par Mathurin Méheut. Les croquis de Méheut surtout, maître de l’instantané, le marquent à jamais. Yvon se met à dessiner les bisquines, les derniers terre-neuviers, les villages de charbonniers en forêt, les lougres du Légué, tout un monde dont il a la conscience aiguë, et douloureuse, qu’il est en train de disparaître devant la modernité triomphante. Des marins observés alors sur les quais de Saint-Malo ou du Légué, il écrit : « C’était une époque où les grèves étaient libres, ouvertes à tous, où il n’y avait pas de marinas ni de plaisanciers, ni accastillages coûteux et congélateurs à remplir. Ces hommes savaient recoudre leurs voiles, rafistoler un vieil aviron, recalfater un galbord. Ils exprimaient juste l’autonomie qui me semblait indispensable pour prendre la mer. »

L’ingéniosité de l’homme en harmonie avec son milieu

De ce monde-là, il n’est jamais vraiment revenu. Du Cap-Vert au Brésil, des Açores à l’Irlande, il est parti à la recherche des hommes dont les gestes sûrs et efficaces s’inscrivent dans une tradition, un pays, une fratrie. Il aime les êtres simples qui savent adapter les matériaux dont ils disposent autour d’eux à des fins pratiques : construire une maison, un bateau, fabriquer des engins de pêche ou un foyer pour cuire le repas. C’est l’ingéniosité de l’homme en harmonie avec son milieu dont il garde l’éternel émerveillement. Dans le désert, sur les traces de Taïeb, Touareg de la Teffedest, avec Cachiche au Brésil, au Portugal ou au Mali, partout il s’est enchanté des rencontres qui touchaient à cette harmonie. Celles que décrivent Théodore Monod dans le désert, Claude Lévi-Strauss en Amazonie, Jean Malaurie chez les Inuits. Par ses dessins, l’artiste a révélé la beauté, la simplicité, la sobriété de ces savoir-faire, trois mots qui reviennent sans cesse dans L’Ivre de mer, en hommage à ces hommes qui ont nourri sa vision du monde et lui ont offert une esthétique, en même temps qu’une éthique, de vie. Lui, dit simplement que « c’est une leçon de savoir-vivre que d’aller vers les autres et de comprendre qui ils sont ».

« Iris voulait connaître l’île d’Er de trop près », note Yvon sur cette aquarelle, qui montre le smack échoué juste avant la basse mer.

C’est souvent par la mer qu’il est allé à leur rencontre. Il a longuement évoqué ses voiliers dans Les Outils de la passion. De Marie-Chose, cotre de Carantec, à Iris, smack de Colchester de 1902, « victorienne à souhait dans sa robe noire », d’Éliboubane, qu’il a fait construire sur les plans d’une chaloupe sardinière de 1880, à Yuna, petit færing des îles Lofoten, en passant par le chaland Diwalo, la « pantoufle des grèves », il a expliqué comment la mer avait exigé de lui des « outils » pour la parcourir. Il a raconté les aventures qu’ils ont vécues ensemble. Certaines de ces histoires reviennent dans L’Ivre de mer, comme le naufrage d’Iris sur les côtes écossaises, ou la triste fin d’Éliboubane donné aux pêcheurs du Cap-Vert qui n’en ont rien fait.

Dans L’Ivre de mer, il présente sa dernière conquête, Girl Joyce, croisée il y a cinquante ans et dont le souvenir ne l’avait jamais quitté jusqu’à ce qu’il l’acquière en 2002. Leur première rencontre a eu lieu en Bretagne Nord, sur la grève du port de Perros, où Yvon est arrivé de nuit. « Au réveil, surprise : également au sec et béquillé à côté, un superbe cotre, anglais d’apparence. Faisant le tour de cette pièce de musée (cent ans au moins, me disais-je) je découvrais les archaïsmes de cette carène, de son gréement, de son accastillage avant d’arriver au tableau en cœur couronnant un étambot très élevé : Girl Joyce-Jersey. »

Suit cette description : « La finesse de son étrave droite, tranchante, les entrées d’eau extrêmement tendues jusqu’au retour de galbord dégageaient un plan de dérive impressionnant s’opposant à une section en V forte par le travers du mât. C’était un vocabulaire bien contrasté qui n’était pas sans évoquer la forme ramassée du ventre des poissons. Juste après un brion pincé et profond (80 cm) on pouvait deviner une légère amorce de plein qui se perdait vers le maître-couple, aux deux tiers arrière, mais sans bouchain marqué. Quant au tableau, jamais je n’en avais vu d’aussi élégant, sa pointe fine à peine immergée dans le tracé généreux de la flottaison.

« Le boute-hors, important, était gréé d’une sous-barbe en cuivre et laiton, articulée, relevée ici pour l’évitage du mouillage. À l’arrière, une bôme en beau pin rouge sombre, agrémentée de colliers en bronze, débordait le couronnement d’un bon mètre cinquante, suivant une mode ancienne. […] Dans la mâture et les cordages régnait une sorte de rigueur quasi militaire, digne des fiers cotres corsaires : la pente marquée des étais, bastaques et balancines, les courtes pattes-d’oie de pic placées en bout d’espar, les retours de drisses palanquées à l’anglaise. […] Les proportions élégantes du mât, le calibrage des câbles et drisses, sans surcharge, le dessin nerveux des poulies à contre-ciel, évoquaient pour moi un classicisme évanoui. C’était le rappel brutal d’une marine ancienne et fonctionnelle, aux muscles évidents comme ceux des vieilles mécaniques. »

La « Fille de joie » le porte au septième ciel

Avec de tels arguments, il n’est pas étonnant que cette « Fille de joie » l’ait littéralement porté au septième ciel ! Et c’est « tremblant d’émotion » qu’il la retrouvera dans un petit chantier de la Rance. Grâce à la complicité d’un ami, la belle abandonnée va lui tomber dans les bras « pour une poignée de moules ». Dans la vase, ils dégagent le lest en plomb, des gueuses en forme : « On a fait un pont avec les espars pour les transporter sur des palettes à côté du bateau. Le lendemain, la grue qui venait chercher Girl a pesé les palettes : il y en avait 6 tonnes ! » Le voilier est rapatrié sur Paimpol au chantier de Gilles Conrath. Un bonheur n’arrivant jamais seul, le lendemain la Brittany Ferries lui demande de dessiner la construction du Pont-Aven, ce qui va lui permettre de disposer des fonds pour la restaurer…

Aquarelle, d’Aweya, fait au Sénégal en 1995.

Un an plus tard, à l’été 2003, Girl Joyce est à nouveau prête à courir les mers. « Première sortie : un Nordé vif donne dans la rade, il faut donc tirer des bords (il n’y a pas de moteur). Sous la presqu’île de Guilben une rafale nous couche à peine tandis que Girl lofe, lofe, pour venir se caler à moins de 40 degrés du vent, rapide et sûre. “Azou, sors la bouteille de rhum, c’est trop beau !” Tout au long de cette journée, le bateau (dont j’avais imaginé les performances quarante années auparavant) tient ses promesses : confiance totale. »

Avec elle commence une nouvelle tranche de vie dont le journal de bord ressuscite les perles, avec de petits croquis en guise d’enluminures, car l’artiste y a installé sa table à dessin. « Là, bien calé, fumer la pipe, devant le feu allumé dans le poêle du carré, c’est pas triste. Un autre endroit privilégié, à la tombée de la nuit, est le banc arrière sur le pont. C’est là qu’il m’arrive souvent de guetter la lune jusqu’à ce que sa clarté inonde les voiles. C’est comme un tour de jardin le soir, et ici je me sens un petit rien, mais qui existe, entièrement solidaire du cosmos. Quoi de mieux en effet qu’un voilier fonçant dans la nuit, bien réglé et puissant, bousculé gentiment par une onde noire et vive, pour laisser l’esprit vagabonder ? »

Malgré leur complicité et trois tentatives, Girl Joyce et Yvon ne gagneront pas l’archipel de Tristan da Cunha, dans l’Atlantique Sud. « Je sais ma volonté (malgré des ennuis de santé) et sais aussi la force de mon bateau : je souhaite qu’il m’emporte, le temps de faire quelques aquarelles, jusqu’à cette île où s’accroche une poignée d’humains, à la limite des mers rugissantes, à Tristan da Cunha. »

En 2005, il touche 75 nœuds de vent au cap Vilano dans une dépression tropicale. Le câble de la drisse de foc se détoronne, Yvon laisse porter sur Brest. En 2007, ce sont ses jambes en feu, au large du Cap-Vert, qui l’obligent à retourner sur les Açores, où il sera hospitalisé. En septembre 2009, il y retourne, plus sûr de lui que jamais. Yvon et sa Girl coulent des jours heureux jusqu’à l’équateur. Une mauvaise blessure à la jambe, les antibiotiques introuvables et ce sont soudain cinq jours d’enfer qui s’éternisent après la touffeur du pot au noir. « Je n’y croyais plus, c’est Girl qui m’a ramené à Bahia. À 4 heures de l’après-midi, j’avais senti un friselis sur l’eau et on a fait 80 milles sur un seul bord, voiles tangonnées, avec Hector, le correcteur d’allure. Moi, je pouvais à peine passer la tête par la descente en me hissant sur les bras. C’est Girl qui a pris le relais pour moi cette nuit-là, j’en suis sûr. »

Yvon passe devant le phare de Barra, affale ses voiles avant le banc de Sao Antonio, et touche Salvador de Bahia, qui a bien changé depuis sa dernière visite en 1977. Il parvient à amarrer Girl à un ponton et use ses dernières forces pour sortir du bateau le 25 novembre à 4 heures du matin. Hôpital, couloir de la mort aux urgences, perfusion dans la salle commune, risque d’amputation, opération… Yvon restera plus d’un mois à l’hôpital et en convalescence au Brésil, avant de pouvoir reprendre l’avion. Cette fois, Girl Joyce rentrera en cargo.

Le rêve de l’inaccessible Nightingale s’est éloigné. « Si j’y retourne, ce sera avec quelqu’un », dit posément Yvon. Qui parle maintenant d’aller dessiner les goélettes de Macassar, ou les derniers grands boutres indiens, mais « il paraît qu’il n’en reste plus »…

« Avoir une journée vierge devant soi pour l’inventer »

Toujours aller de l’avant. À soixante-dix printemps comme à quinze, Yvon Le Corre n’aime rien tant que « d’avoir une journée vierge devant soi pour l’inventer ». Si ce n’est l’Atlantique, ce sera un après-midi passé sur l’île d’Er, dans la rivière de Tréguier : ramasser des bigorneaux puis, adossé à un rocher, à l’abri du vent, fumer une pipe et s’offrir une sieste. Le lendemain, dans son atelier, coucher à l’aquarelle le magnifique et vénéneux cumulonimbus qui l’a accompagné à son retour. Car l’essentiel est fait de frugalité et de cette poésie qu’il veut saisir jusqu’au cœur du quotidien. S’il n’est pas rassasié des « latitudes sans vent, là où tout se décante par 10 000 mètres de fond », il sait aussi « en attendant, sur la côte, le long du petit pays, reconnaître ses amis et vivre largement, loin des tristes ».

Les tristes, ou pire encore les hypocrites. Il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer une société clinquante et fustiger une civilisation des loisirs où l’argent mène la danse. Il se moque des chants de marins, qu’on « entend brailler et ce d’autant plus fort qu’il n’y a plus de manœuvres, plus de marins avec des cals aux mains », et des fêtes maritimes où l’« on s’invite de baie en baie mais dès que c’est un peu loin on transporte les bateaux par la route ». Il est fatigué des « bateaux de plaisanciers, tristes choses couleur d’aspirine », condamne la fausse sécurité des ordinateurs et des aides à la navigation pour prôner le sens marin et la recherche « d’une sorte d’équilibre entre soi et la force du bateau ». Il en appelle à Slocum, à Gerbault, célèbre les grands voiliers, « la Manche-Valparaiso en quatre-vingt-cinq jours, 5 000 mètres carrés de toile et leurs capitaines de vingt-cinq ans », hissez haut !

Ce monde moderne lui hérisse littéralement le poil. Au point qu’il se demande parfois si « son besoin du large n’est pas une forme de résistance à la veulerie généralisée ». Lui qui sait, comme tout marin, qu’en mer « la vigilance est de règle, car la vie est en jeu, c’est un engagement vif de tous les instants, dans le choix d’une voilure, d’une manœuvre ou d’un cap », place au panthéon de ses valeurs la liberté, qui exige un grand sens des responsabilités. Or, il ne voit dans cette société qu’une machine à déresponsabiliser les individus pour en faire des assistés… Il ne doit pas être facile de vivre avec un tel degré d’exigence envers soi et envers les autres.

Ses engagements, à l’instar de ses colères, sont sincères et ne datent pas d’hier. Il est toujours reconnaissant à Dédée, la bibliothécaire de Roscoff, militante communiste active, « dont le cœur faisait le tour de la planète », de lui avoir mis dans les mains des livres essentiels, tout en lui ouvrant les yeux sur le monde. Engagé dès 1967, avec Un bateau pour le Vietnam, au secours des boat people, avec les Artistes pour la paix dénonçant l’assassinat de Matoub Lounès en Algérie, militant contre la guerre en Irak, messager de la paix à l’onu, assidu des manifestations pour défendre la retraite à soixante ans, Yvon Le Corre ne lâche jamais prise. Il cite Martin Luther King, Gandhi, Nelson Mandela, se désespère que leurs combats soient sans cesse remis en cause – « On devrait avoir honte ! » –, vitupère les consensus mous qui blessent tant « son besoin et son impatience de justice ». « Ceux qui vivent sont ceux qui luttent », écrivait Hugo ; Yvon l’insoumis est bien vivant…

Pierre Marchand l’éditeur Titouan Lamazou l’élève

À l’opposé du politiquement correct, il navigue hors de toutes modes. Lorsque paraît en 1978 Heureux qui comme Iris chez Gallimard, sous l’égide du grand éditeur Pierre Marchand, Yvon relance un genre qui n’avait plus cours, le journal de voyage illustré. Celui-ci est un journal de bord, avec son écriture manuscrite et celle de Karine Huet, sa compagne d’alors, accompagnées des dessins de l’artiste. Pierre Marchand a comparé Le Corre à Jack London, dans un texte publié en 2000 : « Comme le loup des mers, Yvon sait raconter les colères de l’océan en y mêlant les siennes. Il sait parler des bateaux et de ceux qui naviguent dessus. Il sait mettre en scène les gens qu’il aime et encore mieux ceux qu’il n’aime pas. Il sait voyager de taverne en taverne, d’Alcina à Tréguier ou d’Itaparica à Bamako. Mais s’il est marin, s’il est écrivain, s’il est poète, il est encore plus dessinateur et peintre et s’il me fallait comparer les épais carnets de croquis d’Yvon, ce serait à ceux de Delacroix ou aux pages de Noa Noa de Gauguin ! En conjuguant tous ses talents, Yvon fait vivre aujourd’hui les plus beaux rêves d’éditeur. »

Yvon mettra en contact Pierre Marchand et Titouan Lamazou. Son ancien élève en classe de seconde à Marseille publiera ensuite tous ses livres chez Gallimard. Titouan revient volontiers sur cette année marquante pour lui : « Après avoir rencontré Yvon, j’ai arrêté l’école. Je n’étais pas fan des études et je voulais déjà être peintre. Il a été un catalyseur de prédispositions et m’a encouragé à faire ce que je voulais. » Malgré leur différence d’âge, le maître et l’élève vont déserter les bancs de l’Éducation nationale presque en même temps, Titouan pour suivre les cours des Beaux-Arts à Marseille et Aix, alors qu’Yvon rempile pour une ultime année de professorat avant de jeter l’éponge.

Iris au mouillage à Marseille

Titouan Lamazou a aussi écrit de son ami qu’il « était un artiste-marin-anarcoco (communiste-cocotier) qui, comme qui dirait, brûlait sa vie par les deux bouts ». Ajoutant : « Je devins marin-artiste, la barre résolument à gauche mais au sillage solitaire et la main droite toujours disponible pour touiller un ti-punch » ! Après cette seconde mouvementée, Yvon ira chercher Iris en Angleterre et proposera à Titouan, qui n’avait jusque-là pratiqué qu’un peu de dériveur, de ramener le voilier avec lui jusqu’à Perros. Ce ne fut sans doute pas leur plus triste navigation…

« Quand j’ai commencé à dessiner aux Beaux-Arts, je faisais du sous-Le Corre ! Et moi qui rêve depuis vingt ans de construire un bateau-atelier sur lequel je vivrais, il le fait à sa façon depuis longtemps. J’aime les gens qui ont de la suite dans les idées, qui sont fidèles à eux-mêmes. Tabarly était de ceux-là aussi. » Ancien équipier d’Éric Tabarly, vainqueur du premier Vendée Globe en 1990, Titouan Lamazou a eu de bons maîtres à son école de marin dessinateur, et le reconnaît volontiers. Comme Yvon, il critique la profusion de carnets de voyage qui choisissent un pays au prétexte d’en ramener des dessins plus ou moins inspirés. Des produits « fabriqués » qui n’ont rien à voir avec la démarche d’Yvon Le Corre qui, lui, voyage et, accessoirement, publie. Pour Les Outils de la passion, il a ainsi dû choisir parmi plus de cinq mille dessins avant de commencer à rédiger son texte. Mais cet ouvrage, s’il relate des voyages, est surtout un livre de vie, un pendant maritime magistralement illustré des Nourritures terrestres d’André Gide, avec qui il aurait pu écrire : « Je me suis fait rôdeur pour frôler tout ce qui rôde, je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer et j’ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde ».

« Rien n’est plus intime qu’un carnet de voyage »

Dans une interview à France Culture en septembre dernier, Yvon évoquait le travail de carnétiste : « Rien n’est plus intime, personnel, hasardeux, surprenant qu’un carnet. C’est une magie, le carnet, les humeurs passent dans les dessins, plus que si on les écrivait. Le carnet, c’est l’outil. L’aquarelle, c’est tellement rapide. Dix minutes, un quart d’heure, parce que la lumière va s’en aller, parce que les gens vont partir. Il y a du bon, du moyen, du très mauvais aussi, dans les carnets, mais on ne peut pas arracher la page parce qu’on écrit des deux côtés. […] On est vraiment aux aguets, il faut aller droit au but, on ne s’éternise pas dans ce genre de dessin… Le côté blanc de la feuille où le dessin est resté inachevé, c’est magique. Dans le dessin, on témoigne, mais pour y faire croire c’est bien de mettre une date, un nom. […] On est lent, on s’assied au même niveau que les gens, ils se penchent au-dessus de notre épaule, on est amené à parler avec eux, d’où un rapport suffisamment intime. On a l’impression de faire partie des gens du pays, et c’est un honneur. Parfois, ce sont juste les mains de quelqu’un qui est à côté, un regard d’enfant fugitif… Le dessin va directement au sentiment. »

Et d’ajouter que le bon carnetiste est celui qui oublie qu’il dessine : « Quand le dessin court sur la page, c’est l’âme qui nous guide, ce qui nous a fait nous arrêter, saisir la chance, on s’arrête parce qu’on ne peut pas faire autrement, on est là, le temps n’importe plus ». D’un caractère diamétralement opposé à celui d’Yvon, Henry Kérisit (CM 222) qui confesse « être né dans la vase » et ne pas aimer naviguer, retrouve Yvon sur le terrain du dessin et l’amour des belles carènes. Un jour, alors qu’ils sont ensemble au Portugal, Henry voit s’éloigner Yvon au moment de se mettre à pique-niquer : happé en urgence, il est parti dessiner à quelques mètres de là des barcos do mar au mouillage. Henry se souvient aussi que, lors de ce même voyage, Yvon avait été invité par des marins à décorer la proue d’un moliceiro : « Il a repris le dessin qui existait, une jolie fille avec une robe rouge. Mais quand Yvon a achevé son travail, la robe avait disparu et il avait dessiné la silhouette d’Éliboubane en arrière-plan ! »

Pour ce voyage au Portugal, en 1988-1989, Yvon est descendu avec Éliboubane, sa compagne Azou et son fils Yun, trois ans, « à la recherche de ce qui vit fort encore, le long des grèves ». Pendant les « trente heures de cape dues à un force 9 au large de Finisterre, Yun ne fait que dormir à l’abri de l’annexe retournée ». Yvon traverse ensuite en famille, avec une carriole à bras, une partie du pays, d’où il ramènera mille deux cents dessins, dont certains seront publiés dans le bel ouvrage, Les Tavernes d’Alcina (1990). Il rentrera à la maison à bord de « Lili » avec des amis : « Re-la barre d’Aveiro, courant dans le cul, vent dans le pif, hum… L’entrée de la ria de Vigo, en fuite, force 10, sans visi. Et tout le Gascogne au près serré, pendant que mon petit frère Titouan le descendait au portant, lui, au même moment. Un jour, le sextant nous dit : Ouessant à 15 milles, Nord-Nord-Est. On vire à droite. Ça y est. 1er mai 1989. Un an juste. »

Dans ce livre, il cite Jean-Louis Étienne : « Il est important de faire des voyages à pied, car ils dilatent le temps ». Les deux hommes se sont connus en 1977 aux Antilles sur Pen Duick vi. En 1992, Yvon publie Antarctide, journal de bord d’un peintre dans les glaces, sur ses aventures dans les mers australes à bord de la goélette de 36 mètres Antarctica. Le 12 novembre 1991, il croise son premier iceberg. « “Nul n’a jamais réussi à rendre la véritable impression que donne un iceberg”, écrivait Richard Henry Dana. C’est peut-être cette phrase qui m’a décidé à aller faire un tour en Antarctique », raconte Yvon, qui navigue « dans la grande houle où le bateau semble se désarticuler », parmi les cormorans, les damiers du Cap et les albatros… Au passage, il croise le Damien de Sally et Jérôme Poncet, l’ancien complice de Gérard Janichon autour du monde, et salue le phare de Diego-Ramirez, le plus austral du monde, dont il envoie le dessin à son ami artiste François Jouas-Poutrel, ancien gardien du phare des Roches-Douvres.

Dans ce rêve glacé se mêle le cauchemar, car les vestiges des anciennes bases baleinières se dressent en Géorgie du Sud, « île des contrastes inouïs : une nature forte servant d’écrin à la barbarie de l’homme ». La condamnation des atteintes portées à la nature est un thème récurrent chez Yvon, qui dénonce le « hochet de l’écologie » agité en pure hypocrisie, selon lui, par les politiques. Même en mer, son refuge, « nous attendent fleuves de mazout, poissons enrichis de mercure, déchets et autres épaves nucléaires pourries, sous les nues atomiques ou les défis que se jettent l’Orient et l’Occident », écrit-il dans L’Ivre de mer.

Malgré ces critiques, Yvon Le Corre ne se laisse jamais aller au pessimisme. Pour se sauver du désespoir, il relit les Rubâ’iyât d’Omar Khayyâm, poète persan du xie siècle qui célèbre la vie, les femmes et le vin. Un exemplaire de ses quatrains n’est jamais loin ; peut-être y puisera-t-il celui-ci : « Du vin ! Du vin, en torrent ! Qu’il bondisse dans mes veines ! Qu’il bouillonne dans ma tête ! Des coupes… Ne parle plus ! Tout n’est que mensonge. Des coupes… Vite ! J’ai déjà vieilli… »

« Endurcis-toi sans perdre la tendresse, jamais ! » (Che Guevara)

Ses yeux si bleus brillent toujours comme un feu. Tantôt incendiaires quand brûlent ses colères, tantôt flammèches joyeuses et gaies quand il est en amitié. On imagine aussi ces prunelles coulées dans le bleu du ciel, enfin apaisées, en harmonie avec l’azur. Pareillement apaisées près d’Azou, ce qui n’est pas si loin d’azur, « Azouyadé » la bien- aimée, à qui il a consacré un joli poème ainsi nommé en hommage à la brune Aziyadé de Pierre Loti. Dans la maison d’Azou, qui crée des bijoux au rez-de-chaussée, ou dans l’atelier d’Yvon, baptisé Alexandrie, tous deux reliés par un beau jardin, caché derrière les murs en pierre de la vieille ville, se dégage une même poésie. Ainsi, dans l’atelier, les toilettes ont un mur bleu nuit tapissé d’éclats de mosaïque et de coquilles d’ormeaux… qui n’ont pas tous la taille réglementaire, ce qui fait souffler jusque dans ces lieux paisibles un vent de piraterie !

L’îlot de la Douane dans le Trieux. « Le Trégor est un patchwork de champs blonds et de bois sombres. Ma joie est d’en pénétrer les rias, avec le flot du soir, sous des lumières qui n’en finissent plus de mourir ».

Cette ruine, acquise en 1979 pour « mettre [s]es vieux os au sec », Yvon l’a remontée poutre après poutre, « maître absolu du chantier comme on est maître de sa barque », avec ce « bonheur d’entreprendre » qu’il salue quand il le reconnaît chez les autres. La barre d’Iris sert de rampe d’escalier, celle d’Éliboubane est accrochée sur une poutre de l’atelier qui porte en lettres peintes une devise de Che Guevara que lui a jadis laissée en souvenir une jeune Brésilienne : Endureça, sem perder a ternura, jamàis ! (« Endurcis-toi sans perdre la tendresse, jamais ! »). Une aquarelle de Marin Marie – qu’Yvon a bien connu à la fin de sa vie à Chausey –, un tableau de son ami Gildas Flahaut, voisinent avec ses propres toiles. Fortement marqué par le peintre tchèque Josef Sima, qu’il a rencontré jeune homme à Paris, Yvon poursuit dans ses tableaux abstraits une quête de la transparence, de la pureté où se mêlent lumière et minéral : « C’est une ascèse, un pari vertigineux, rien ne doit venir troubler le regard intérieur, au moindre manque c’est la chute, on se cogne à sa propre médiocrité, on tourne en rond, en désespoir », écrit-il à la dernière page du L’Ivre de mer.

Cultivant un rare sens de l’épicurisme, adepte de la lenteur, dans ses navigations à la voile ou dans ses longues marches à pied, Yvon Le Corre est aussi un grand raconteur d’histoires – « Que le grand cric le croque ! » –, comme ceux qui ont vraiment voyagé et connaissent « l’usage du monde ». À l’image de Nicolas Bouvier à qui nous laisserons le mot de la fin : « Le bonheur, c’est le vrai talent, le grand bonheur, bien sûr, pas le sourire des cloches. »

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